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Révolte en banlieues
Francois Lonchampt
Liste CC Juin 2007

Face aux événements récents des banlieues, les uns présentent les émeutes comme une révolte légitime, et même comme un épisode enthousiasmant de la lutte des classes. Les autres relèvent que ces jeunes ne s’en sont pas pris seulement aux forces de l’ordre et aux symboles de l’Etat, mais aussi aux biens de leurs voisins, prolétaires, et parfois aux personnes elles-mêmes, avec violence, ainsi qu’à l’ensemble des équipements collectifs ceux-ci ont le plus besoin. Ils refusent à ces événements la qualité d’une révolte, et s’ils admettent que c’en est une, ils lui dénient tout caractère social : Il s’agirait d’une insurrection contre la république, ou contre la civilisation occidentale, et les émeutiers sont alors présentés comme des barbares, voir des fascistes. Les deux visions sont évidemment simplistes et stériles.

De mon point de vue, il s’agit bien d’une révolte, et je crois que cette révolte a bien des causes sociales. Restent les formes de cette révolte, effectivement choquantes. Car ces jeunes se révoltent exactement comme on s’y attendait, d’une manière qui interdit pratiquement toute communication et toute solidarité en dehors du groupe restreint concerné ; et le fossé se creuse dans les classes populaires entre cette partie qui a envie d’en découdre d’un côté, et les autres, qui du fait des destructions voient les conditions de leur survie se dégrader encore plus, sont souvent heurtés dans leurs valeurs, et craignent la ruine des efforts qu’ils ont consentis pour améliorer leur condition. En se révoltant de cette manière, ces jeunes s’excluent eux-mêmes un peu plus, et confortent l’ordre contre lequel ils semblent d’élever. Leur révolte, parce qu’elle ne projette rien, est en réalité une manière de s’accommoder des relations sociales telles qu’elles sont. En se montrant comme on les décrit généralement pour justifier leur relégation, aphasiques et destructeurs, ils s’assignent d’eux-mêmes à la place qui leur est de toute façon réservée, et entérinent l’ordre qui les a relégué, dont la plupart d’entre eux ont accepté implicitement ou clairement adopté les principes. En ce sens, déjà, ces émeutes représentent un succès pour le pouvoir. Et sous couvert du maintien de « l’ordre républicain », elles lui permettent de déployer un dispositif répressif dont il est facile d’imaginer à quoi il va servir dans un avenir assez proche, alors que le capitalisme, pour survivre, doit dégrader continuellement les conditions de vie des ouvriers, des employés et des classes moyennes.

Si nombres de jeunes, adhérant aux valeurs de la consommation, mais dans un monde où il est leur est pratiquement interdit de consommer, recherchent les voies les plus directes pour accéder à la jouissance, plutôt que d’étudier à l’école ou de chercher à s'employer, si certains d’entre eux font peur, jouissent ouvertement de la terreur qu'ils inspirent, et sont effectivement porteurs de valeurs pré-fascistes, faut-il s’en étonner ? On critique à juste titre un certain sociologisme qui excuse tout par les conditions économiques ; mais considérer cette jeunesse, à l’inverse, seulement sous un angle anthropologique, moraliste, ou psychiatrique, qualifier les émeutes de la banlieue comme pures manifestations de barbarie en mettant tous ceux qui sont descendu dans la rue, et parfois les autres, dans le même sac – nous-même nous situant d'emblée du côté de la civilisation - revient d’une certaine manière à les exclure en bloc de l’humanité. Or ces jeunes ne sont pas venus au monde avec une mentalité pré-fasciste : Alors même que toutes les institutions qui, quoi qu’on en pense, se proposaient d’éduquer pour rendre l’homme plus capable de vivre en société, école, famille, syndicats et partis de gauches (même les églises y prétendaient), ont tout perdu de leur influence, et que les mouvements d’éducation populaire ont disparus, des dizaines d’années de formatage par des puissances de conditionnement inégalées sont passées par là, auquel presque personne à gauche n’a trouvé à redire, et la télévision, la publicité, le cinéma et la presse commerciale hebdomadaire, qui n’ont aucune visée éducative, ayant conquis le monopole du conditionnement des esprits, en cultivant au contraire tout ce qui est asocial parce que ça fait vendre, et en contribuant à produire un type humain, qu’on ne trouve pas seulement dans les cités, avec lequel il semble presque impossible de fonder une société socialiste, c’est à dire plus libre et plus responsable.

Là sont les questions ardues. Au point où le capitalisme a porté son influence, dans les moeurs, les comportements, les pensées et les désirs (la violence n’est qu’un aspect de la question, non négligeable), comment envisager la reconquête des capacités et des qualités qui permettraient d’envisager à nouveau une société nouvelle ?