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Origine : http://www.ceaq-sorbonne.org/node.php?id=1121&elementid=804&PHPSESSID=dae3a5f91f36bb1f62c29773a685a829
Selon M. Weber, l'objet de la sociologie compréhensive est
ce qu'il définit le comportement rationnel par rapport au
but, c'est à dire un comportement qui est chargé d'un
sens en tant que orienté vers un but déterminé
: un exemple d'organisation sociale rationnelle, ordonnée
et finalisée, est l'institution, qui est en rapport avec
le group social même qui la met en place[1]. Or, c'est l'auteur
même qui précise que ce comportement rationnel «
pur » n'existe pas dans la réalité, ce n'est
qu'un type idéal, une construction méthodologique
du chercheur à laquelle comparer la réalité
empirique. Et la comparaison avec le type idéal détermine
les éléments « irrationnels » qui participent
aux causes de l'action sociale : M. Weber appelle ces ensembles
de causes « psychologiques »[2]. Le comportement humain
donc n'a pas une nature exclusivement rationnelle, acceptant le
terme « rationalité » selon l'acception que lui
a donnée la tradition logico-scientiste. Pour ce qui concerne
le chercheur, le travail de « compréhension »[3]
sociologique est chez M. Weber la découverte progressive
des connexions causales pas encore explorées : parmi les
tâches de la recherche sociale, on peut donc considérer
l'analyse de nature compréhensive de l'univers non-rationnel
de la vie en société.
Le raisonnement logique de nature déductive est ce qu'on
appelle communément « rationalité » ;
l'attribution du statu de forme fondamentale de pensée à
ce type de raisonnement est une étape de l'histoire des idées
« scientifiques » et non pas une condition ontologique
de la pensée humaine. « Les qualités du réel
scientifique sont ainsi, au premier chef, des fonctions de nos méthodes
rationnelles »[4] : le réel est un produit de l'idée
qu'on en a.
Il y a souvent du risque lorsqu'on pose des hiérarchies,
mais on peut essayer d'en suggérer une pour expliquer notre
point de vue sur le statu de la pensée non-rationnelle. Dans
le champ de la noosphère (E. Morin), il y a d'abord un magma
indéterminé qui n'est ni rationnelle ni non-rationnelle;
ce n'est qu'après qu'on pose un principe de réalité
(qu'est-ce c'est réel ?) et, successivement, un principe
de vérité (qu'est-ce c'est vrai ?), selon des critères
différents.
Un de ces critères de construction du principe de réalité
est justement la rationalité, mais on peut considérer
qu'il y en a au moins un autre, qui de façon générale
et par opposition est nommé « non-rationnel ».
Cette pensée non-rationnelle a donné naissance à
toutes les formes de récits mythiques que les sociétés
ont connus depuis toujours, avec leurs symboles culturellement chargés
de sens. E. Morin nous aide à comprendre le rapport entre
l'idée et le réel :
Nous avons toujours besoin du secours du réel, mais qu'est-ce
justement que le réel, sinon ce que l'idée nous désigne
tel ? Le réel n'est pas impératif, comme on le croit.
Ses apparences sont fragiles et son essence est cachée ou
inconnue. Sa matière, son origine, son fondement, son devenir
sont incertains. Sa complexité est tissée d'incertitudes.
D'où son extrême faiblesse devant la sur-réalité
formidable du mythe, de la religion, de l'idéologie et même
d'une idée[5].
Plus avant :
Tout dialogue avec le monde, avec le réel, avec autrui,
avec nous-mêmes passe par la médiation de nos mots,
énoncés, idées, théories, et même
mythes, et nous ne pouvons songer à nous en débarrasser.
La médiation des idées est inévitable, indispensable.
La connaissance absolue - extase - échappe aux idées,
mais, faute d'idées, elle s'anéantit en s'accomplissant[6].
Finalement, Morin nous rappelle le risque de toute rationalisation
abstraite :
Le sous-développement n'est pas seulement celui des esprits
voués aux illusions mythologiques, aux croyances superstitieuses,
et aux grossièretés idéologiques. C'est aussi
celui de l'esprit techno-scientifique hyper-spécialisé,
unidimensionnel et abstrait, voué aux théories réductrices
et obéissant aux paradigmes mutilants ; l'abstraction colonise
notre monde, et il est nécessaire de coloniser les abstractions
qui nous colonisent.[7]
On peut essayer de laisser de coté l'inévitabilité
de la rationalité qu'on est habitué à concevoir.
La rationalité absolue, avec son statu établi d'infaillibilité,
a été mise en cause : un certain débat dans
l'épistémologie de la science a désormais accepté
l'état d'inachèvement et de probabilisme dans lequel
se trouvent les sciences dites « dures » ;
tombent les certitudes ingénues qui se fondaient sur des
présupposés de réalisme ingénu, qui
dérive, symétriquement, de la tradition aristotélico-thomiste
ou bien de celle matérialiste dans un sens non dialectique.
A ce propos, il faut préciser que la conception hypothètico-probabiliste
de la science implique plutôt un présupposé
de nature conventionnelle qui nie toute résidu possible d'
" objectivisme "[8].
On peut accepter que la forme de pensée non-rationnelle
participe aussi à la connaissance humaine, interagissant
avec la forme rationnelle, et lorsque la « science »
est appelée à aborder le comportement humain, elle
est obligée d'en rendre compte.
Composante rationnelle et composante « imaginaire »
de la pensée ont été bien analysées
par E. Morin[9]. Il parle de la double pensée, mythos et
logos, tout en précisant qu'il s'agit aussi de deux modalités
de l'action. Les deux formes de pensée, tout à fait
complémentaires, ont été disjointes radicalement
en Occident après Newton, mais elles continuent à
être entrelacées dans la vie quotidienne de l'homme.
C'est parce que en effet les deux formes de pensées ne sont
pas étrangères l'une à l'autre, mais elles
constituent une unidualité[10]. Tout en étant conscient
que, lorsqu'on conduit notre analyse, on est situé dans la
sphère de la rationalité, on peut essayer de tracer
les contours de la sphère symbolique-mythique pour l'affronter
d'un point de vue théorique et méthodologique.
Dans la langue grecque ancienne, le mot « mythos »
indique, depuis Homère, un récit, une légende
transmise oralement opposé à « logos »,
un récit historique[11]. Toutefois, le mot « logos
» avait des acceptions différentes selon les auteurs
: il pouvait indiquer un discours abstrait, à paroles (lat.
oratio), mais aussi la raison et le raisonnement logique (lat. ratio).
Ce qui nous montre que la culture grecque ancienne ne distinguait
pas trop, du point de vue de la langue, la parole du raisonnement
logique, mais elle les distinguait du récit mythique, «
fabuleux ». Donc à l'origine de la pensée occidentale
il y a distinction de ces deux modalités de pensée,
même si c'est la naissance de la rationalité moderne
qui a fait exploser cette dualité, lui ajoutant un ordre
hiérarchique. L'anthropologie nous a montré, depuis
un siècle, que les civilisations non-occidentales manifestent
une forme de pensée et d'action qui mêle la modalité
empirique/technique/rationnelle et la modalité symbolique/mythologique/magique[12].
Mais nombreux exemples dans la civilisation occidentale même
peuvent conforter l'hypothèse qu'elle n'a pas distingué
de façon nette ces deux champs, au moins du point de vue
du sens commun. Ainsi il faut reconnaître que la vie quotidienne
des gens est un tissu complexe de raisonnements logico-rationnels
et représentations de nature imaginative qui ont une charge
affective.
Si la société occidentale contemporaine présuppose
des critères rationnels de fonctionnement, par exemple au
niveau des infrastructures, elle a néanmoins besoin de sa
part d'imaginaire, car elle aussi a soif de valeurs symboliques,
qui actuellement sont créés et ré-créés
notamment par le grand système industriel de production de
l'image synthétique.
La conception d'imaginaire oscille entre deux pôles différents
selon les auteurs qui la traite et selon l'aspect qu'on en met en
évidence : l'imaginaire est parfois identifié avec
son caractère illusoire, car il serait susceptible de placer
l'univers du désir avant les conditions réelles, mais
il est considéré aussi comme le principe qui préside
à la création, s'il est vrai que tout acte créateur
présuppose une anticipation imaginative. C'est notamment
ce dernier aspect qui nous intéresse, car la valence créatrice
de l'imaginaire peut être le présupposé d'une
recherche fructueuse dans le champ des sciences sociales. L'univers
imaginaire d'un groupe, comme celui d'une société,
peut produire des « dérives » perverses et dangereuses
et nous avons des témoignages historiques exemplaires de
ce grand pouvoir, souvent oublié (i.e. les exterminations
de masse au nom d'idées abstraites d'origine imaginaire).
Mais, comme G. Durand affirme, c'est surtout l'absence d'une pédagogie
diffusée de l'imaginaire qui laisse la place au pouvoir destructeur
des principes imaginaires incontrôlés, ou plutôt
aux « mythes totalitaires »[13]. Cependant, du point
de vue de la recherche sociale, il est préférable
de considérer la dimension fécondante des secrétions
imaginaires, dans le sens où, au niveau des idées,
rien est bon ou mauvais de façon absolue, et ce n'est que
le passage à l'action qui détermine l'utilisation
bonne ou mauvaise d'un mythe.
L'imaginaire : imagination, symbole et mythe
Quand on parle d'imaginaire, on désigne au premier abord
le « réservoir » d'images que l'individu, les
groupes et la société ont produites, conservées
et transformées tout au long de l'histoire humaine. Mais
on parle aussi d'imaginaire se référant au processus
dynamique de cette production, conservation et transformation d'images.
Dans ce sens, on peut reconduire à cette notion à
la fois la production dynamique et les produits de la fonction imageante,
qui successivement se développent avec des niveaux différents
de rationalisation (les rêves, les phantasmes, les mythes,
les utopies, les représentations collectives, les idéologies)[14].
L'imaginaire conçu comme production dynamique d'images peut
avoir deux fonctions fondamentales : la première de conservation
de la mémoire, lorsqu'on évoque des images du passé
; la deuxième d'anticipation de l'avenir, lorsqu'on produit
des images qui n'ont pas de référant dans le réel
mais qui donnent une vision possible du futur. Cette dernière
fonction est ce qui permet à l'imaginaire d'être créateur,
et de rendre possible le changement et la mutation soit au niveau
individuel soit au niveau social. C'est dans ce sens que l'imaginaire
est intimement lié au vécu : imaginaire du passé
et imaginaire du futur s'entremêlent et président à
l'expressivité et aux conduites sociales.
Grâce à la psychologie cognitive, nous savons que
l'activité mentale, perception ou imagination, met en jeu
des régions cérébrales spécialisées
du langage, d'autres du traitement des informations sensorielles,
d'autres enfin appelées lors des affects ou des émotions[15].
Cela veut dire que soit les images extérieures, représentés
à travers le processus de la perception, soit les images
crées par le cerveau, issues de l'imagination, peuvent produire
des réactions affectives et émotionnelles dans le
sujet. L'image donc peut avoir une charge ce type : c'est pourquoi
il y a des images qu'on peut reconduire au domaine du symbole, c'est
à dire un élément qui met en jeu la dimension
émotionnelle du sujet.
La production des images mentales en absence de référant
réel est ce que communément on appelle imagination,
qui devient imagination symbolique lorsque le signifié n'est
plus présentable et le signe se réfère à
un sens et non à une chose sensible[16]. Donc la production
et la re-production mentales des symboles sont des processus dynamiques
mettant en jeu la capacité imaginative de l'homme de doter
des éléments d'une charge sémantique et affective
qui transcende tout lien avec la réalité sensible.
Nous avons en effet deux formes d'imagination, une à caractère
reproductif ou imitatif, l'autre à caractère constructif
ou créateur. Mais les deux natures de la fonction imageante
ne peuvent pas être différenciées de façon
nette, et dans la praxis de la production d'images elles sont entremêlées
et se superposent.
L'image est tout ce qui concerne les activités de reproduction
: même si l'origine étymologique est incertaine, l'image
renvoie à tout ce qui imite, re-produit quelque chose. Dans
ce sens, on peut penser aux domaines des arts, de la photographie,
de la publicité, du cinéma, de la télévision,
des technologies numériques, etc. D'un point de vue psychologique,
l'image est une représentation mentale en rapport avec un
modèle et c'est la première forme qui assume l'activité
mentale d'imagination. L'image peut être donc soit extérieur,
soit intérieur à l'homme, mais dans tous les cas elle
est re-produite dans le cerveau humain, constituant une re-présentation
mentale. Le signe, quant à lui, est l'unité de base
des processus de signification : selon les principes de la linguistique
de F. de Saussure, le signe est la combinaison d'un concept (signifié)
et d'une image acoustique (signifiant). Le rapport entre les deux
composantes est tout à fait arbitraire, n'impliquant aucun
lien « naturel » entre signifiant et signifié.
L'étude des processus de signification et des signes est
propre à la sémiologie, alors que les images sont
produites par plusieurs moyens techniques et étudiées
par plusieurs disciplines dans les sciences humaines. Le symbole
se situe au point de rencontre du processus de représentation
et de celui de signification, auxquels il ajoute la composante émotionnelle
qu'il suscite[17]. C'est-à-dire qu'un symbole est une représentation
mentale, qui peut avoir une base matérielle ou pas, porteuse
d'une charge sémantique à laquelle l'individu ou le
groupe donne une valeur affective. Le signifié symbolique
est souvent mystérieux et énigmatique et, lorsqu'on
veut l'approcher, il exige une interprétation qui considère
cette nature sui generis. Aucune image n'est symbolique en soi :
c'est le sujet qui lui donne le sens symbolique à l'intérieur
d'un système complexe de significations imaginaires. Voilà
la différence entre le niveau sémiotique et le niveau
symbolique[18] : le champ des signifiés du symbole est complexe
et ne peut être pénétrer qu'avec une connaissance
profonde du champ imaginaire dont il fait partie, car le symbole
est « l'épiphanie d'un mystère »[19].
En plus, le niveau sémiotique exclut la dimension de l'émotion
qu'un symbole forcement suscite lorsqu'il est chargé d'un
sens. La notion de symbole est tout à fait liée à
celle d'archétype, qui a été introduite dans
les sciences humaines par C.G. Jung. Si on acceptait l'existence
d'instances originaires et universelles de l'imaginaire, on pourrait
reconduire les symboles aux archétypes dont ils sont les
manifestations culturelles. Il s'agit d'une piste intéressante,
qui a été parcourue au niveau méthodologique
par des chercheurs en sciences sociales : A. Sauvageot a analysé
les archétypes dans le langage publicitaire, reconduisant
à chaque archétype (figure fondamentale) les symboles
liés (figures secondes) et, successivement, la constellation
des significations qui les regardent. Les structures archétypales
sont donc représentées avec des constellations symboliques
qui leur sont propres et qui les dynamisent[20].
Le récit qui articule un ensemble imaginaire (de symboles)
est un mythe, et la forme de pensée qui lui donne vie est
la pensée mythique, dont nous avons parlé. Le symbole
est donc une unité par rapport au mythe qui est un ensemble.
Les sujets des récits mythiques vont de la cosmogénèse
à la rumeur du petit village de province[21], tout en étant
fondés sur leurs propres critères de vérité.
Le mythe, bien qu'il soit une production de la société,
acquiert une autonomie propre, une réalité et une
existence « objective »[22], et c'est de ce point de
vue qu'on peut analyser leur influence sur les conduites sociales.
Sans entrer dans un débat bien plus articulé et interdisciplinaire,
les axes que nous avons posés nous donnent un aperçu
des éléments constitutifs et du fonctionnement de
l'imaginaire du point de vue du sujet ; cela est indispensable pour
passer de la dimension subjective aux dimensions collective et sociale,
tout en ouvrant des pistes méthodologiques pour la sociologie
de l'imaginaire.
Imaginaire individuel, collectif, social : vers une sociologie
de l'imaginaire
L'imaginaire peut être analyser à trois niveaux différents,
mais qui sont tout à fait complémentaires : d'abord,
on peut envisager l'imaginaire propre du sujet, ancré dans
la psyché individuel ; puis, l'imaginaire partagé
par un groupe social, ou imaginaire collectif ; enfin, l'imaginaire
d'une société, ou imaginaire social. Toutefois, les
distinctions terminologiques ne sont que des reflets d'une spécialisation
disciplinaire, qui analyse différents aspects d'un même
phénomène complexe. En effet, l'investissement symbolique
que chacun est susceptible de produire est un processus qui lie
un corps, une affectivité, un groupe et la société
entière[23].
Le corps est un tremplin dont s'élance un imaginaire qui
ne trouve pas en lui-même ses limites...L'affectivité
ne peut se satisfaire du seul recours à l'imagination individuelle
sans que pourtant elle puisse s'en passer. Le symbolisme collectif
se construit à partir de cette confrontation dans un jeu
de déplacements, de déguisements, de condensations
liés à la reprise par la collectivité du symbolisme
singulier devenu alors méconnaissable[24].
Ainsi, dans une perspective générale, la psychologie
clinique et la pédagogie, notamment dans un but thérapeutique,
analysent le plan individuel et subjectif, alors que l'histoire,
l'anthropologie, la psychologie sociale et la sociologie (avec la
psychologie analytique) abordent le plan collectif et le plan plus
vaste de l'imaginaire social. Mais il faut toujours être conscient
que la partition disciplinaire n'est motivée que par un but
fonctionnel, tandis que l'imaginaire présuppose plutôt
un échange continu entre la dimension individuelle et la
dimension collective et sociale, l'une ne pouvant pas exister sans
l'autre. Un univers symbolique, quelque soit le niveau de partage
(groupe social, masse), est toujours investi symboliquement par
des sujets, et, d'un point de vue méthodologique, cela nous
permet d'arriver à la dimension social à partir de
l'individu, de ses désirs, de ses craintes, bref de son imaginaire.
De la même façon, l'imaginaire individuel a besoin
d'un ancrage dans l'imaginaire collectif, qui est comme un bassin
collecteur, peut-être une réserve dans laquelle nagent
les divers imaginaires individuels. L'imaginaire social est justement
un pont entre la dimension individuelle d'attribution de sens (plus
ou moins caché, affecté par l'émotif) et la
dimension sociale de construction de la réalité.
Le propre de la fonction symbolique est de créer une configuration
relationnelle qui engendre une mise en forme du réel permettant
de passer de l'individuel à l'universel. Le terme d'imaginaire
social explicite donc, dans cette perspective, que le système
de représentations ordonnées par une logique interne
a des affinités avec l'imaginaire individuel[25].
Lorsqu'on parle d'imaginaire collectif, selon F. Giust-Desprairies,
on « se réfère aux constructions imaginaires
des groupes socioréels »[26]. L'imaginaire collectif
peut donc être envisagé comme l'ensemble des significations
imaginaires mises en place par un groupe, ensemble qui est au fondement
même du lien social groupal. L'étude du niveau collectif
de l'imaginaire est intéressant parce qu'il amène
à saisir un des axes sur lesquels se fonde le lien microsocial
d'une socialité en acte, en tant qu'effectivement vécue
par les membres du groupe. Dans ce sens, on peut considérer
le groupe en tant qu'espace intermédiaire entre la psyché
subjective et un « sujet » collectif qui partage des
significations imaginaires. Le groupe donne vie à une perception
de la réalité et en même temps à une
perception de son existence dans la réalité, et cela
à travers un investissement symbolique qui fait que l'individuel
dialogue dynamiquement avec le collectif. L'imaginaire collectif,
comme nous suggère encore F. Giust-Desprairies, « s'origine
au lieu de rencontre des signifiants individuels et des significations
institutionnelles »[27] et, notamment, il préside aux
logiques des actions sociales. Et c'est dans cette perspective qu'il
nous intéresse d'un point de vue sociologique : le groupe
est l'objet d'un investissement par ses membres, qui produisent
à leur tour des actions motivées par ces investissements.
Le groupe est caractérisé premièrement par
le partage des représentations communes qui trouvent leur
source dans un imaginaire collectif : c'est ainsi que l'action groupale,
quelque soit la nature du projet « réel », a
un substrat de signification imaginaire qui lui donne du sens pour
les individus. « Le groupe, on le voit, se constitue imaginairement
pour soutenir une illusion nécessaire à la construction
d'un monde où porter sa marque »[28].
La notion d'imaginaire collectif et celle d'imaginaire social sont
souvent utilisées indifféremment. Mais nous pensons,
avec F. Giust-Desprairies, que dans une perspective heuristique
on peut les distinguer, le plan collectif étant référé
au groupe et le plan social à la masse. Pour ce qui concerne
l'aspect social, c'est notamment C. Castoriadis qui nous a tracé
le chemin pour l'étude de la composante imaginaire des institutions
sociales. Le rapport entre le symbolique et l'imaginaire est une
autre question fondamentale pour la compréhension du fonctionnement
de l'univers imaginaire. On parle de symbolique se référant
aux investissements de significations que la société
donne aux éléments qui la composent. L'activité
de symbolisation, et l'univers symbolique que celle-ci produit,
président aux interprétations et à l'activité
des individus en société[29]. L'imaginaire, en tant
qu'ensemble d'images issues de la fonction d'imagination, «
doit utiliser le symbolique, non seulement pour s' "exprimer",
ce qui va de soi, mais pour "exister", pour passer du
virtuel à quoi que se soit de plus »[30]. Toute création
imaginative comporte une liaison symbolique avec les significations
qu'on lui donne, mais « aussi, inversement, le symbolisme
présuppose la capacité imaginaire »[31], c'est
à dire que les symboles ne peuvent pas exister sans la capacité
imaginative de voir des connexions. Or, C. Castoriadis établie
une articulation des divers imaginaires sociales : l'imaginaire
central est le complexe de symboles élémentaires d'une
culture déterminée, alors que l'imaginaire périphérique
est issu d'une élaboration ultérieure des symboles
culturels[32]. Pour en donner un exemple, l'auteur parle du drapeau
comme symbole de l'imaginaire central pour une culture, en tant
que singe de reconnaissance et d'union, mais qui peut être
surchargé de sens et surtout d'affectivité lorsque
des patriotes son prêtes à mourir pour lui ou s'émeuvent
en assistant au passage du défilé militaire. Une autre
distinction utile de l'auteur est entre l'imaginaire radical, ou
capacité potentielle d'imagination créatrice, et imaginaire
effectif, ou système de significations imaginaires sociales
constituées. Or la composante imaginaire est une partie prégnante
de l'institution sociale même.
L'institution est un réseau symbolique, socialement
sanctionné, où se combinent en proportions et en relation
variables une composante fonctionnelle et une composante imaginaire[33].
L'institution sociale est donc quelque chose qui répond
aux besoins de la société (vue fonctionnaliste) mais
aussi quelque chose qui est chargé de significations imaginaires
par ceux qui la vivent. Le langage symbolique est pour Castoriadis
un système de communication qui utilise les symboles pour
s'exprimer. On retrouve le langage symbolique dans les institutions
sociales : elles ne peuvent pas exister sans une expression symbolique.
La société trouve dans l'imaginaire un complément
de son ordre social. Les institutions naissent pour répondre
à des besoins, mais, dès leurs naissance, elles vont
acquérir une composante imaginaire : elles deviennent des
réseaux symboliques où se combinent composantes fonctionnelles
et composantes imaginaires. La composante imaginaire est non sue
et non voulue comme telle par la logique fonctionnelle.
L'importance de l'analyse de l'imaginaire dans la vie sociale est
due au rôle fondamental que l'expérience a dans la
connaissance humaine. Comme le dit G. Bachelard, « la méthode
cartésienne qui réussit si bien à expliquer
le Monde, n'arrive pas à compliquer l'expérience,
ce qui est la vraie fonction de la recherche objective »[34].
Et l'expérience n'est pas seulement celle de l'homme dans
sa vie quotidienne, mais aussi celle du chercheur social dans un
milieu humain. La caractéristique de la recherche en tant
que forme d'expérience étant celle de compliquer et
non pas de réduire, tout en étant conscient que les
phénomènes ne sont jamais simples ou déterminés
de façon mono-causale, notamment les phénomènes
sociaux. La pensée et l'expérience pures se correspondent
seulement dans le milieu d'un laboratoire aseptique (et là
aussi il y a l'homme qui intervient...), mais la recherche sociale
ne peut qu'être accomplie dans une situation humaine. On voit
bien que l'expérience est le noyau fondamental qui lie la
pensée, la connaissance humaine et la recherche sur le terrain
dans notre propos. L'opération qu'il faut faire, du point
de vue de la recherche même, est celle de rapprocher de plus
en plus la pensée à la complexité de l'expérience.
L'attitude schizoïde qui pose l'antithèse polémique
comme principe logique d'explication (G. Durand) ne fonctionne pas
lors de la recherche sociale, notamment si on aborde le champ symbolique
: il faut donc trouver des pistes méthodologiques alternatives.
Pour donner une métaphore un peu extrême, entre la
transcendance absolue de l'Idée et le relativisme absolu
de l'idée, il y a beaucoup de degrés intermédiaires,
parmi lesquels on situe notre hypothèse d'approche méthodologique
au champ de l'imaginaire social.
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Notes
[1] Weber, Max, Essais sur la théorie de la science, Paris,
Plon, 1965, p. 292.
[2] Ibid., p.252
[3] Ibid., p. 250.
[4] G. Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, Paris, PUF, 1983,
p. 176.
[5] E. Morin, La Méthode, 4. Les idées, Paris, Editions
du Seuil, 1991, p.243.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p.246.
[8] F. Ferrarotti, Che cos'è la società, Roma, Carocci,
2003, p.16 [tr. de l'auteur].
[9] Cfr. E. Morin, La méthode, 3. La Connaissance de la
Connaissance, Paris, Editions du Seuil, 1986, pp. 153-176.
[10] Ibid., p.171.
[11] Cfr. H.G. Liddel, R. Scott, Dizionario illustrato greco-italiano,
Firenze, Le Monnier, 1975.
[12] E. Morin, La Méthode, 3. La Connaissance de la Connaissance,
cit.
[13] G. Durand, Introduction à la mythodologie, Paris, Le
Livre de Poche, 1996, pp. 41-42.
[14] A. Sauvageot, Imaginaire (structures et mécanismes
de l'), dans Dictionnaire des méthodes qualitatives en sciences
humaines et sociales, sous la direction de A. Mucchielli, Paris,
Armand Colin, 2002, p.93.
[15] M. Jeannerod, « De la vision à l'imagination
», in Sciences Humaines, n. 43, Déc.2003/Jan.-Fev.2004,
p.17.
[16] G. Durand, L'Imagination symbolique, Paris, PUF, 1998.
[17] Cfr. C.-G. Dubois, « Image, signe, symbole »,
in J. Thomas (sous la direction de), Introduction aux méthodologies
de l'imaginaire, Paris, Ellipses, 1998, p.22-26.
[18] Cfr. J.-J. Wunenburger, Philosophie des images, Paris, PUF,
1997, pp.73-130.
[19] G. Durand, L'Imagination symbolique, cit., p.13.
[20] A. Sauvageot, Archétyes (analyse des), dans Dictionnaire
des méthodes qualitatives en sciences humaines et sociales,
sous la direction de A. Mucchielli, Paris, Armand Colin, 2002, pp.17-18.
[21] Cfr. E. Morin, La rumeur d'Orléans, Paris, Seuil, 1969.
[22] E. Morin, La méthode, 4. Les idées, cit., p.107.
[23] Pierre Lantz, L'Investissement symbolique, Paris, PUF, 1996.
[24] Ibid., p. 216.
[25] Florence Giust-Desprairies, L'imaginaire collectif, Ramonville
Saint-Agne, Erès, 2003, p.97.
[26] Ibid., p.30.
[27] Ibid., p.121.
[28] Ibid., p.132.
[29] P. Lantz, L'investissement symbolique, cit., p.71.
[30] C. Castoriadis, L'institution imaginaire de la société,
Paris, Seuil, 1975, p.190.
[31] Ibid., pp.190-191.
[32] Ibid., p.196.
[33] Ibid., p.197.
[34] G. Bachelard, Le Nouvel esprit scientifique, cit., p. 142.
Articles du GRIS
Image, Symbole et Sociologie
GRIS
Groupe de Recherche sur l'Image en Sociologie
"Image, symbole et sociologie".
Intervention de Valentina Grassi, doctorante Université La
Sorbonne-Paris 5 et La Sapienza-Rome
Séance 02 décembre 2005
Groupe de Recherche sur l'Image en Sociologie
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