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Origine : échanges de mail avec <quentin at no-log.org>
http://www.paris-philo.com/article-3449493.html
Pour le quidam qui ne se satisfait ni du délabrement du monde
qui l’entoure, ni des modes de contestations auxquels l’habitue
syndicats et partis, la tentation est grande de se reconnaître
dans le milieu « radical ». Apparemment restreint, celui-ci
veut incarner la frange « dure » ou « émeutière
» des « nouveaux mouvements sociaux » et de l’«
altermondialisme » et distille de ce fait une posture politique
particulièrement prisée depuis une dizaine d’année.
Son importance relative, probablement croissante, sa capacité
à attirer de récents et honnêtes éveillés
à la vie politique, et, surtout, son nihilisme très
contemporain, méritent que l’on s’attarde sur
quelques-unes de ses caractéristiques, excellemment formulées
il y a plus de quinze ans par G.Fargette dans deux petits textes
aujourd’hui introuvables 1 ; « L’antidémocratisme
» (AD) et « Principes du verbalisme ‘radical’
» (PVR). Particulièrement pertinents pour comprendre
les attitudes de « l’AG en lutte » issue de l’occupation
de l’EHESS lors du mouvement anti-CPE, ces analyses critiques
prennent également sens au regard de la mobilisation des
« Anthropotes » à Paris 8 au printemps 2005,
dont il est question ici 2.
Le 21 mars de cette année, des étudiants en anthropologie
investissaient l’amphi A1 pour pro-tester contre la menace
que faisait peser la réforme LMD sur leur département
: depuis quel-ques mois déjà, affichettes et permanences
alertaient la « communauté universitaire » sur
la transformation de leur discipline de cursus complet en option
de sociologie à partir de la 3ième année de
licence. L’occupation de l’amphithéâtre,
qui devait prendre fin par l’intervention des CRS le 14 avril,
devint rapidement « l’événement »
qui rompait un quotidien routinier, provo-quant l’indifférence
fatiguée de la quasi-totalité des étudiants,
la curiosité d’autres, et l’intérêt
incertain de quelques revendiqueurs : sans-papiers, filles voilées,
lycéens, lascars... Les quel-ques dizaines d’occupants
de cette dite « zone libéré », plus ou
moins politisés, refusaient au-tant l’appui d’une
quelconque organisation que la rigidité d’une structure
collective ou l’étroitesse d’une lutte corporatiste
: leurs combats voulaient être une remise en cause radicale
de l’édifice universitaire dans son entier comme de
tous les appareils politiques passés, présents ou
à venir, et surtout un lieu effectif de « convergence
des luttes », en cette période d’effervescence
lycéenne et de contre-campagne référendaire.
Mais ces mots-clefs, comme autant « de signes déclenchant
des affects sans nuances » mas-quaient, en attendant qu’ils
les révèlent, de bien piètres expériences
« politiques »... Car ces positions « radicales
» s’incarnaient dans une « critique de la démocratie
», qui ne provenait pas « d’une analyse historique
générale, mais d’une justification d’attitudes
spontanées » (AD). Cela était particulièrement
palpables dans leur organisation interne : le refus des AG et de
tout types de réunions formelles - sinon sur le mode du simulacre
- les amenaient à fonctionner « en ré-seau »,
c’est-à-dire selon les affinités - entendons
: affectives - de chacun... En effet, « alors qu’ils
en remontrent à tout le monde sur la « question de
l’organisation », ils sont incapables de seulement s’associer
au-delà de leurs cercles de copinage, commodité de
relations qu’ils confondent régulièrement avec
l’amitié » (PVR). Ces « Anthropotes »,
comme ils se nommaient eux-mêmes et titraient leur 8 pages
qui connut quelques numéros, avaient formés, derrière
des phrases sur l’intersubjectivité, le désir
et la convivialité, une logique de bande 3 où prévaut
un « qui n’est pas comme moi est contre moi »
(PVR) qui rendait évidemment plus que problémati-que
toute jonction durable avec d’autres individus ou collectifs...
Ce savoir-être très particulier, exigé de tout
néophyte prétendu, consistait avant tout en la reconnaissance
du collectif comme « le regroupement révolutionnaire
de l’époque, destin que seule une adversité
incompréhensible ou de troubles malveillances empêcheraient
d’atteindre » (PVR). Et, de fait, les critiques se trouvaient
très malvenues ; « cette haute opinion d’eux-mêmes
a pour conséquence une étrange habitude : toute erreur,
même de détail, doit faire perdre la face. Mais comme
ils ne cessent d’en commettre, et d’assez grave, ils
échappent à la réflexion par des poses exigeantes.
» (PVR). Un texte analysant le collectif comme principalement
structuré autour de la figure cha-rismatique d’un professeur
- auto qualifié de « lacano-maoïste » -
rencontra, certes des approba-tions aussi lucides que clandestines,
mais surtout d’hallucinantes gesticulations dilatoires 4.
Le refus d’en discuter sereinement et, de surcroît,
formellement, fit apparaître derrière un refus de la
bureaucratie un profond rejet de la discussion - argumentée
et non pas babillante - suivant le principe selon lequel «
à partir du moment où des individus doivent discuter
pour se mettre d’accord tout serait déjà perdu,
puisque cela voudrait dire qu’ils sont séparés
par une aliénation qui les empêche d’agir dans
une union organique en deçà des mots. En usant de
ces derniers comme s’ils devaient être des signes déclenchant
des affects sans nuances, les anti-démocrates participent
en réalité à la dégradation générale
du langage et s’enferment dans une attitude symétrique
à la raison dominante (...) Tout processus de discussion
généralisée est donc considéré
comme source d’un affaiblissement de la volonté. La
vision « anti-démocratique » implique en effet
que l’on considère que l’essentiel soit hors
de discussion (...) » (AD). Cette attitude contraste évidemment
avec les querelles logomachiques auxquelles on peut assister, «
leurs antagonisme mutuels leur fournissant cet aliment qui leur
donne une illusion d’existence : ne pouvant relier leurs critiques
de ce monde à la surface des événements cou-rants,
ces contemplateurs pleins de suffisances préfèrent
parler de leur essence, et luttant entre eux pour ces fantômes,
ils croient lutter contre le monde entier » (AD). L’attitude
fondamentale est de parier sur les virtualités explosives
que recèlerait la société actuelle, et d’incarner
cette « ligne juste, dont ils ne connaissent rien mais qui
éclairera un jour le prolétariat, qui ne pourra par
conséquent manquer de venir à eux » (AD). De
ce fait, « un ‘radical’ craint par dessus tout
de paraître modéré, parce que sa ‘logique’
lui fait par principe suspecter tous les autres de mo-dérantisme.
Le sens de la nuance est une marque de naïveté coupable
dans ces milieux, inca-pables de penser le monde comme contradictoire.
Tout ex-partisan ou ex-proche doit notam-ment être traité
comme le plus sournois des ennemis. » (PVR) Inutile de préciser
que sur l’ensemble de Paris 8, l’actualité est
bien plus à l’effondrement devant le nouvel ordre social
qu’au « containment » face à la sédition,
et que nombreux et divers furent ceux qui s’échaudèrent
aux abords de l’amphi A1 pour ne plus y mettre les pieds :
« Le prolétaire ordi-naire, l’employé
conformiste, l’ouvrier prudent qui « évite les
ennuis » [rajoutons l’étudiant sans histoire],
manifestent plus de dignité dans leur aliénation que
les ‘radicaux’ avec leur lucidité incertaine
et capricieuse, parce que ces derniers reproduisent tous les défaut
de l’intellectuel sans s’approprier aucune de ses qualité.
» (PVR). Mais les masses estudiantines, celles qui de-vaient
rallier le mouvement, étaient certainement enfouies quelque
part, inaccessibles et toute-fois réceptives aux signaux
envoyés au-delà des incompréhensions des simples
mortels.
Ces positions révèlent de très lourds présupposés
qu’on ne peut qu’évoquer ici, et principale-ment
un marxisme-léninisme malheureux qui ne dit pas son nom,
se déclinant en fantasme d’une communauté organiquement
déjà constitué et « pure » (le
collectif lui-même ou la masse prolétarienne), la perspective
d’une révolution absolue et « sans phrase »
obéissant à une or-donnance rationnelle du réel
(allant jusqu’au mysticisme dans notre cas) garantissant le
succès à ceux qui ont accès à sa «
réalité » pratique et théorique (Révélation
issue de la « prise de conscience » ou de quelques pages
d’écritures)... Elitisme, paranoïa et fétichisme
verbal en sont quelques traits saillants. L’urgence et l’extraordinaire
de la lutte de terrain semblent rendre les individus en situation
particulièrement perméables à cette posture,
dont il faut alors reconnaître l’importance diffuse,
mais également se demander la fonction.
Il faut ici pointer les limites évidentes de la comparaison.
D’abord les « radicaux » décrits par G.Fargette
ont pour eux une orthodoxie doctrinale, qu’elle soit d’origine
Bordiguiste ou Situa-tionniste tandis que nos « Anthropotes
» étaient, malgré une bonne volonté première
évidente, d’une profonde inculture politique. Si les
premiers peuvent donner l’impression de maîtriser un
savoir, aussi jargonnant, byzantin et prophétique soit-il,
les seconds peinaient à mobiliser même leurs vocations
anthropologiques - fussent-elles mâtinées de marxisme,
et pour lesquels ils se battaient - sur leur terrain, incapables
d’appréhender d’autres cultures (notamment celles
de « la cité » d’à coté)
ou, plus « simplement », la leur propre. Comme quoi
analphabétisme contempo-rain et destruction des savoirs sont
les deux mamelles de l’époque. Mais, surtout, ils servent.
Car d’où provenait alors cette carapace doctrinale
qui le couvrait pourtant, sinon du sentiment qu’une lucidité
banale mettrait à jour une réalité autrement
plus complexe ? Si les « radicaux » semblent pris dans
« la triste comédie des chicanes obscures » de
leurs luttes intestines et des manipulations diverses, les «
Anthopotes » l’étaient dans un réseau
autrement plus lourd, sur lesquels pesaient de fortes présomptions
(claires pour quelques-uns) : leur lutte « pour la survie
de l’anthropologie » s’inscrit certes dans la
disparition programmée et générale de la discipline,
mais surtout dans les intenses rivalités des mandarins locaux.
La réforme LMD venait sanction-ner un UFR déjà
largement moribond et servait à « faire le ménage
» là où il n’existait plus, de fait, qu’une
caricature d’équipe d’enseignement et de recherche
ravagée par « l’égogestion » et
les psychopathologies plus ou moins développées des
protagonistes. Les professeurs qui avaient mainmise sur l’occupation
y jouaient donc une partie commencée plus de dix ans aupa-ravant
dont on distingue très mal les enjeux intellectuels ou politiques
au milieu de la « rat race » du prestige, de la préséance
et du pouvoir 5. Ce baroud d’honneur de fonctionnaires d’Etat
utilisa cyniquement les authentiques sensibilités politiques
des étudiants en encoura-geant, accompagnant, légitimant
la doxa « radicale » ici évoquée qui servit
des intérêts très particuliers, pour finalement
déboucher sur une victoire édifiante de la bêtise
réactionnaire : Le président de l’université
profita de la cacophonie et de l’isolement des occupants pour
faire évacuer l’amphithéâtre au petit
matin et fermer autoritairement l’université. Ce lock-out
n’essuya qu’une molle opposition syndicale, et l’on
voit mal comment accuser l’apathie des étudiants d’alors
après le spectacle édifiant qui débordait de
l’amphi A1 en déguisant son fol-klore de nec plus ultra
de la politisation.... Mais surtout cela créa un précédent
dans le monde universitaire français : l’usage légitime
de moyens disproportionnés face à une contestation
in-signifiante, que le président 6 - symbole du « virage
à droite » de la gauchiste ex-Vincennes - réitéra
à l’occasion de la lutte anti-CPE. Cette conciliation
de facto entre un pouvoir fort et un désordre pseudo-subversif
est vieille comme l’Histoire de la domination lucide et des
révoltes sans fins. Qu’elle constitue l’horizon
de soi-disant « révolutionnaires » est plus problématique.
On pouvait encore considérer, il y a quinze ans, que ces
types de contestation « compterons sans doute parmi les aberration
mineures de notre temps », mais il faut se rendre à
l’évidence : la convergence manifeste entre ce type
de fonctionnement collectif « avant-gardiste » et les
techniques néo-managériales 7 risque, si rien ne se
passe, de rendre notre temps encore un peu plus long et plus pénible
que prévu. Quoi qu’il en soit, il doit être clair
que l’avenir de cette agitation enfermée dans la morbide
répétition d’un Mai 68 inaugural « est
en tout cas inverse-ment proportionnel à celui des mouvements
d’émancipation. » (AD)
St Denis, Septembre 2006
1 Disponibles sur demande (comme tous les documents cités
dans ce texte), ils sont parus res-pectivement dans les n°5
de janvier 1988 et n°8 de mai 1989 (reproduit dans le 12ter
de fé-vrier 1991) du bulletin « Les mauvais jours finiront...
». Cette parution, à diffusion confiden-tielle, a vu
son faible éclat injustement terni par la très chic
« Encyclopédie Des Nuisances » à laquelle
participa G.Fargette, en toute indépendance, avant d’y
retrouver, finalement, les glau-ques stigmates « radicaux
» qu’il dénonçait quelques années
auparavant.
2 Ce texte est évidemment trop court pour un sujet qui mériterait
de multiples prolongements. Cela va sans dire mais cela ira bien
mieux en le disant : je ne prétend pas réduire la
lutte évo-quée à ces quelques lignes, mais
seulement tenter de mettre en exergue un aspect particulier, qui
me semble loin d’être anecdotique, et particulièrement
propice à une interrogation plus gé-nérale
sur l’extrême-gauche contemporaine.
3 Dont on a encore vu l’apologie au dernier soupir du mouvement
anti-CPE dans « L’ultime communiqué du comité
d’occupation de la Sorbonne en exil » de juin 2006 voir
http://www.paris.indymedia.org/article.php3?id_article=63990
ou
http://www.paris-philo.com/6-catégorie-578276.html
4 Trois tracts, rédigé par un petit collectif regroupant
étudiants et voisins (que je remercie au passage : ce texte
ne serait pas le même sans eux), « Pour une contestation
lucide de la ré-forme LMD », « Sur la fermeture
progressive de l’université » et « Contestation
de la misère, misère de la contestation » subirent
évidemment le même sort
http://www.paris.indymedia.org/article.php3?id_article=36712
5 Voir, par exemple, pour se faire une idée de l’ambiance
:
www.asile.org/facoff/numero01/guerreprof
6 ...qui vient d’être nommé « délégué
interministériel à l’orientation » par
le gouvernement Villepin.
7 Quentin, Nafissa, 2006 ; « Post-gauchisme et néo-management
», rev. Ecorev’ n°24, Automne 2006
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