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Origine : http://www.vacarme.eu.org/article512.html
« Racaille » est plus qu’une insulte : c’est
le nom d’un étau, d’une scène et d’un
mur. Étau d’une population rassemblée par son
exposition accrue à la sévérité pénale
; scène de rapports intimes avec la police devenue, pour
les jeunes, un lien et un miroir, et d’un espace juridique
converti en tribune de politisation ; mur d’une identité
judiciaire refermée sur ceux qui tentent de la subvertir
[1].
Racaille.
Ouvrons le dictionnaire (allemand). Nous y trouvons : « Lumpen
». Le ministre de l’Intérieur français
a donc repris à son compte le vocable de mépris et
de haine qu’employaient Marx et Engels pour qualifier la plèbe
que le gouvernement provisoire avait lancée contre les ouvriers,
en 1848. À leurs yeux, ces gueux étaient définis
par leur caractère d’être hors-classe, hors-classement,
d’être en dessous de tout ; en dessous même du
prolétariat. Pour Nicolas Sarkozy, il s’agit également
d’individus qui ne peuvent être rangés dans une
catégorie sociale particulière, sauf celle d’être
des « jeunes défavorablement connus des services de
police ».
Partons sur les traces de cette population particulière
au point d’être définie par son incompressible
marginalité. Cette population existe-t-elle réellement
ou est-elle seulement phantasmée par les uns ou les autres,
au point qu’elle ne résisterait pas un instant à
une identification statistique ? Et puis, si elle existe, quelle
est sa socialisation politique ? Est-elle animée d’une
conscience politique ? Forme-t-elle un groupe politique ? Intervient-elle
dans l’espace public, sous quelle forme et avec quels effets
?
Pour y répondre, prolongeons ici l’enquête menée
dans les colonnes du n°21 de Vacarme, sur la mobilisation politique
de jeunes de Dammarie-lès-Lys, à la suite de deux
décès survenus dans la ville, dans des circonstances
qui impliquaient la police. Enquêtant sur le tribunal dont
relève cette commune, j’ai récolté un
échantillon d’environ 1800 affaires d’outrage,
rébellion et violence à agents de la force publique,
jugés de 1965 à 2003. Cette enquête sera le
point de départ de ma proposition de sociologie politique
de la racaille.
le contentieux police/jeunes, et le tournant des années
quatre-vingt dix
Les émeutes de 2005 sont parmi d’autres causes le
résultat d’un resserrement de l’étau pénal
autour des jeunes et, de manière particulièrement
saillante, des mineurs. La politique pénale du milieu des
années quatre-vingts, qui tendait à ne plus incarcérer
les mineurs, a connu un retournement violent : le nombre de mineurs
détenus dans les prisons françaises a doublé
de 1991 à 2003. Par enchaînement, l’attention
policière s’est brutalement resserrée sur les
mineurs, notamment à partir de 1994 : depuis cette année-là
et jusqu’en 1999, le nombre de mineurs mis en cause par la
police a crû de 15 000 individus par an, soit un doublement
du nombre annuel de mis en cause de 1994 à 1999 (la croissance
est moindre depuis).
Ce mouvement est la réponse retenue par les gouvernements
face à une délinquance juvénile en augmentation
manifeste depuis le milieu des années quatre-vingts, notamment
la délinquance contre les personnes. Mais ce sont les atteintes
aux institutions qui ont le plus augmenté : les infractions
relevées à l’encontre de policiers ont été,
en France, multipliées par six entre 1988 et 2000.
les « infractions à personnes dépositaires
de l’autorité publique »
Sur le tribunal dont relève Dammarie-lès-Lys, la
croissance fut surtout spectaculaire autour des années 2000
: on y jugeait entre 30 et 37 affaires d’outrage, rébellion
ou violence à agent par mois de 2000 à 2003 (soit
1,5 à 2 affaires par jour d’audience). Et si 50% des
prévenus avaient moins de 30 ans durant la période
1985-94, cet âge médian tombait à 22 ans durant
la décennie suivante : les prévenus sont donc en grande
majorité jeunes et très jeunes, y compris au regard
des classes d’âge vivant en zone urbaine sensible. Cet
âge médian est comparable à celui des mis en
cause dans les émeutes de l’automne 2005. L’outrage
et la rébellion forment ainsi la monnaie d’échange
de la conflictualité routinière avec les policiers,
lorsque l’incendie de voiture en est l’expression extraordinaire.
Grâce au codage des lieux de naissance et des consonances
patronymiques des prévenus, on relève que durant les
années 1995-2003, les prévenus du groupe « Maghreb
» forment le quart de l’échantillon, celui du
groupe « Afrique/DOM-TOM » le cinquième. Ce trait
est plus caractérisé encore en ce qui concerne les
mineurs. Devant le juge des enfants, la part des prévenus
du groupe « Maghrébins » est de 38%, celle du
groupe « Afrique/DOM-TOM » de 28%. Est ainsi attestée,
d’un point de vue quantitatif, la très forte tension
des interventions policières auprès des mineurs originaires
d’Afrique du nord et d’Afrique noire.
À ce constat s’ajoute celui d’une discrimination
dans l’ordre des sanctions prononcées par le tribunal.
Resserrement de l’étau pénal
L’analyse des jugements montre une sévérité
accrue du tribunal depuis la fin des années soixante : l’emprisonnement
ferme sanctionne aujourd’hui près de 20% de ce type
d’infractions, alors que ce n’était le cas que
dans 11 à 15% des affaires de 1965 à 1994. Or, dans
le même temps, la part des violences est allée décroissante,
à l’inverse de celle des outrages et rébellions,
pour lesquels la loi appelle une sanction moindre. La conflictualité
jeunes/police engendre un resserrement de l’étau judiciaire
autour des premiers, dès lors notamment qu’ils sont
en âge de passer en correctionnelle. Cela signifie, très
concrètement, qu’un juge est désormais fréquemment
aux aguets derrière les interactions rugueuses qui opposent
police et jeunes, et en particulier jeunes d’origine maghrébine.
Car ces derniers sont non seulement sur-représentés
parmi les prévenus, mais aussi plus lourdement sanctionnés
: la probabilité d’écoper d’une peine
de prison ferme est entre 2,5 et 3 fois plus élevée
pour eux que pour les membres du groupe-témoin (les prévenus
nés en France porteurs de noms et prénoms typiquement
catholiques français). Et, lorsqu’ils sont sanctionnés
par des peines de prison ferme, la durée de l’emprisonnement
prononcé est en moyenne plus élevée (2,6 mois,
contre 2,1 mois pour les prévenus du groupe-témoin).
Toutefois, cette différence dans l’ordre des peines
prononcées résulte principalement d’une différence
de délits jugés : les prévenus du groupe «
Maghrébins » passent plus souvent pour violence, moins
souvent pour outrage. C’est également parmi ces prévenus
que l’on trouve le plus de personnes jugées «
en récidive », la récidive appelant en soi des
peines plus lourdes, mais aussi un mode de comparution plus sévère,
qui est la comparution immédiate. Le système judiciaire
agit avec ses référents propres, aveuglément
: au final, les prévenus maghrébins sont en moyenne,
à infraction égale, plus lourdement sanctionnés.
Aussi, parmi la population en butte avec la police, les jeunes d’origine
maghrébine sont plus souvent que les autres des « clients
» du système judiciaire. Pour eux, le dérapage
avec des policiers a des conséquences pénales plus
lourdes que pour les autres, et ceci parce qu’ils sont plus
que les autres des « habitués » du système
judiciaire.
L’effet produit sur les populations en question est indéniable.
Une discrimination apparente, par définition, cache ses causes
(que la statistique qualifie justement de « variables cachées
»). Que des jeunes camarades rassemblés en un après-midi
dans une chambre correctionnelle voient passer d’autres camarades
jugés pour ce type de délits et constatent la sévérité
différentielle du tribunal, et l’effet produit sur
la conscience collective est autant catastrophique que très
difficilement réfutable. Ce point relatif à l’articulation
du policier au politique est décisif.
personnalisation des relations jeunes/policiers
Dans mon échantillon, pour 100 prévenus d’infractions
à dépositaires, 87 policiers se constituaient partie
civile en 2000-2003 (et demandaient à ce titre de l’argent
en dédommagement) [2], soit deux fois plus que sur la période
1995-99 et six fois plus que sur la période 1985-94. L’infraction
pensée comme une atteinte à l’État («
l’outrage à l’autorité publique »)
est donc renversée. L’action civile re-personnalise
une relation pourtant pensée en droit comme opposant un individu
à l’État, à la puissance publique.
Ces infractions opèrent alors comme un élément
d’intensification du lien unissant les policiers aux jeunes
indisciplinés. Et ce d’autant plus si ces derniers
sont d’origine maghrébine : la probabilité de
voir un policier se constituer partie civile est en effet renforcée.
Lorsque l’entrée dans la vie active ou, pour reprendre
une expression sociologiquement plus juste, lorsque la sortie du
système scolaire est marquée par la précarité,
se savoir sanctionné d’une peine de 430 € et être
redevable de 310 € à un policier (montants moyens sur
la période récente) constitue une « option fidélité
» forte à l’égard du système judiciaire.
Voilà notre racaille, « clientèle » policière
ou judiciaire. Il s’agit des « personnes condamnées
avant les actes » [3] : ces prévenus dont les propriétés
pénales priment aux yeux du juge la nature des actes pour
lesquels ils comparaissent et emportent une condamnation plus lourde.
Cette clientèle a ceci de particulier qu’on y retrouve
sur-représentées, en ce qui concerne les infractions
contre l’autorité publique, les personnes nées
au Maghreb ou portant un nom à consonance maghrébine.
clientélisation policière et politisation
de l’existence
Ces fameux « connus des services de police » sont aussi
des acteurs politiques. Très souvent à basse visibilité
: les espaces urbains de socialisation, où se donnent à
partager les expériences de confrontation avec la police
et la justice, deviennent des espaces de politisation forte. Ces
expériences, à l’exemple des outrages et rébellion,
font ressortir une vérité indéniable : les
Maghrébins sont sur-condamnés. Ces expériences
débouchent parfois sur des modes organisés d’action
politique, comme nous l’avions relaté à propos
de Dammarie-lès-Lys [4].
Lorsque Abdelkader Bouziane, 17 ans, y avait été
tué d’un tir policier, la ville avait été
le terrain de nuits de violences collectives et un certain nombre
de condamnations avaient été prononcées alors,
qui s’ajoutaient pour certains aux condamnations consécutives
aux émeutes survenues dans la ville voisine, Melun, à
la suite d’un décès lors d’une course-poursuite
avec des policiers. Lorsque, les 21 et 23 mai 2002, dans deux circonstances
tout à fait distinctes, deux jeunes de différentes
cités de Dammarie ont trouvé la mort, les mêmes
acteurs ont cette fois recouru à l’action politique
conventionnelle (appels à manifester par voie de tracts et
d’affichage, manifestations tenues en centre-ville, à
la préfecture ou à Paris, diffusion de communiqués
de presse, etc.).
Mais l’événement de 2002 n’a pas subitement
fait entrer ces jeunes, trentenaires pour la plupart, en politique.
En politique, ils y étaient déjà, et ce par
leur familiarité avec le système judiciaire. De la
mort d’A. Bouziane le 17 décembre 1997 à l’ultime
décision prononcée par une juridiction française,
il s’est écoulé quatre ans. C’est en effet
le 20 décembre 2001, cinq mois avant les deux décès
de 2002, que la cour d’appel d’Orléans prononça
un non-lieu définitif : « Le recours à la force
armée dont est résultée la mort d’Abdelkader
Bouziane sans intention de la donner, doit être considéré
comme un acte de légitime défense ». De 1997
à 2001, tout un petit groupe d’amis, de proches, des
« clients », des « connus des services »,
rassemblés autour de la famille Bouziane, ont suivi l’affaire,
se sont frottés aux décisions judiciaires, aux juridictions,
aux expertises, à la distinction entre la loi et la jurisprudence,
à la différence entre « danger actuel et imminent
» (qu’exige la loi) et « danger putatif »
(qu’impose finalement la cour de cassation, depuis deux siècles,
lorsque ce sont des policiers qui sont en cause). Ils étaient
alors une dizaine de Dammarie à avoir fait le voyage en car
à Orléans, ou bien encore quelques-uns, quelques mois
plutôt, à avoir planté leur tente, avec le MIB
(Mouvement de l’Immigration et des Banlieues) devant le Palais
de justice de Versailles pour entendre l’acquittement du policier
qui en 1991 avait tué, dans des circonstances analogues,
le conducteur d’un véhicule à Mantes-la-Jolie
[5].
Dans cette histoire collective, les carrières déviantes
ou délinquantes de tout un ensemble de jeunes hommes ont
aussi été des trajectoires de socialisation politique,
de politisation [6]. Mais une communauté de sens n’offre
pas à une mobilisation ses pleines conditions de félicité.
Ces acteurs affaiblis par la précarité sociale, l’exposition
au risque physique (et notamment à la mort au volant, survenue
plusieurs fois depuis 2002) et la fragilité des statuts judiciaires,
tout les éloigne des ressources stables et durables qui favorisent
la pérennisation d’une protestation puis l’accès
au champ politique. L’opposition des pouvoirs publics locaux
fut durant l’été 2002 extrêmement résolue,
visant à maintenir les protestataires dans le huis clos de
leur confrontation avec la police, autour de la barre HLM où
vivait le second défunt. Passé l’été,
les forces des protestataires s’épuisèrent.
En 2004, la barre fut détruite, les familles relogées.
Restent alors les audiences judiciaires. Les protestataires, en
effet, sont à la fois visés par des poursuites (outrages,
diffamations, exécution d’anciennes peines pécuniaires,
port d’arme, etc.), mais aussi auteurs eux-mêmes de
recours judiciaires contre leurs adversaires politiques (diffamation,
perquisition illégale, incendie criminel de leur local, etc.).
Les confrontations judiciaires avec les policiers ou avec les représentants
de la mairie deviennent, par défaut d’arènes
disponibles, et grâce à l’aide juridictionnelle,
ou l’action bénévole d’une avocate militante,
des ersatz d’espace public. Au fil des mois, des années,
s’égrènent les occasions de confrontation de
points de vue, devant la presse locale ou nationale - confrontations
évidemment enserrées dans un cadre procédural
d’airain, destiné, précisément, à
empêcher toute subversion du juridique en politique, et qui
frustre quasi systématiquement les protestataires de leur
volonté d’exposer à la société
la condition qui est la leur. D’audience en audience, d’affaire
en affaire, la politisation de la clientèle se maintient
dans une confrontation impossible avec les pouvoirs publics, qui
circonscrivent ainsi à peu de frais les tentatives de politisation
de la clientèle policière à l’enclos
judiciaire.
Le recours au droit porte tout un ensemble de transformations majeures
relatives touchant un segment social particulier, celui des «
clientèles policières ». Il illustre d’abord,
il faut le souligner, l’atténuation des confrontations
physiques avec la police. Les entretiens menés avec les jeunes
maghrébins confrontés à la police (par exemple
dans Vacarme) montrent qu’ils sont d’ailleurs fortement
conscients des souffrances autrefois endurées par leurs pères,
et le droit devient un moyen privilégié d’effacer
ce silence. Ils s’épuisent alors en confrontations
judiciaires au cours desquelles le juge, et parfois même le
ministère public, se font les témoins et les arbitres
obligés de ces politisations forgées par le rapport
à la police et brisées au seuil de l’espace
public.
Le statut judiciaire (leur statut de « client ») est
converti en identité politique (celle de victime d’injustice),
et l’arène judiciaire est convertie en espace politique.
Appuyées sur leurs ressources politiques propres (continues,
abondantes, diversifiées), les édiles politiques locaux
leur concèdent d’autant plus volontiers cette subversion
qu’elle est la moins coûteuse pour eux. Ils confinent
à la sphère judiciaire ce qui menace de devenir une
question politique, ce qui menace de s’inviter sur la scène
publique. Et, ce faisant, ils enferment ces jeunes si bien connus
des services dans leur identité même, empêchant
toute élévation de cette caractéristique en
une identité politique positive, autre que celle de client
du système judiciaire, autre que celle de « racaille
». Tout passage au politique induit une subversion, si minime
soit-elle, de l’ordre politique lui-même. Les ressources
en présence et les interactions avec les autorités
publiques ont amené ces jeunes à investir dans l’épreuve
judiciaire l’espoir d’ébranler l’édifice
imposant des dignités et des indignités politiques.
Mais, empiriquement considéré depuis le terrain même
des luttes qui se livrent, on mesure le prix exorbitant de la réalisation
de cet espoir, aujourd’hui déçu par ses conditions
mêmes de possibilité.
[1] Ce texte est une version écourtée de «
Sociologie politique de la racaille », publiée en avril
2006 dans l’ouvrage de Hugues Lagrange et Marco Oberti, Retour
sur les émeutes, Presses de Sciences po, Paris. Nous ne développons
pas ici la partie relative aux observations menées auprès
des Brigades anti-criminalité en grande banlieue de Paris.
Merci à l’éditeur d’avoir autorisé
la présente publication.
[2] Les intérêts civils prononcés sont en 2000-2003
en moyenne sur ce tribunal de 180 € par policier victime ;
ceux-ci obtiennent difficilement leurs intérêts, compte
tenu des difficiles procédures de recouvrement des intérêts
civils lorsque les condamnés ne sont pas solvables.
[3] Bruno Aubusson de Cavarlay, « Hommes, peines et infractions.
La légalité de l’inégalité »,
L’Année Sociologique, 35, 1985, p. 275-309.
[4] Voir « Dammarie-lès-Lys, les militants de l’incertitude
», Vacarme n°21, automne 2002.
[5] Sur ces événements de Mantes-la-Jolie, voir M.
Abdallah, « L’affaire Youssef Khaïf dans les médias
», Vacarme n°17, 2001
[6] Entendons ce terme dans l’acception que lui confère
Jacques Lagroye : toute politisation est une « transgression
de la distinction institutionnalisée et vécue entre
[divers] ordres d’activités » (« Les processus
de politisation », in Jacques Lagroye, dir., La politisation.
Paris, Belin, 2004, p.365). Ici, l’arène judiciaire
devient investie de questions politiques ; par conséquent,
le juridique est subverti en politique. On mesure d’autant
mieux, dans nos banlieues, la force de subversion de la politisation
lorsque l’on constate combien la plupart des associations
éloignent, évitent, étouffent, l’expression
politique en leur sein (voir Camille Hamidi, « Engagement
associatif et rapport au politique. Le cas des associations locales
issues de l’immigration », Revue française de
science politique, 56, 1, 2006, p. 5-25).
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