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"Les exilés de l'intime": Normalisation et uniformisation des comportements au profit du néolibéralisme
20/05/2008
Roland Gori, Marie-José Del Volgo,
« Exilés de l'intime : la médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique ».


Origine : http://pharmacritique.20minutes-blogs.fr/archive/2008/05/20/les-exiles-de-l-intime-normalisation-medicale-des-comportem.html

Pour illustrer les propos du livre, voici un entretien avec Roland Gori, psychanalyste et professeur de psychopathologie, intitulé Norme psychiatrique en vue. Suivi d’une tribune libre par le psychiatre Hervé Hubert, de la présentation du livre par l’éditeur et des commentaires sur un site de psychologues. Ces écrits illustrent ce dont on a souvent parlé dans ces pages : la tendance à faire de la psychiatrie un outil de contrôle social qui cherche à abraser chimiquement – par psychotropes – la subjectivité, les émotions, l’idiosyncrasie, les comportements et tempéraments ne se conformant pas à la moyenne, et ce au profit d’une « normalité » artificielle comprise comme une adaptation parfaite de l’individu aux rôles socio-économiques qu’impose le néolibéralisme. Le DSM est le levier parfait par lequel s’opère cet ajustement d’abord théorique, puis mis en pratique par des psychiatres asservis aux industriels, en conformité avec la tendance socio-historique...

Le DSM est un outil très performant de médicalisation de l'ensemble de l'existence - et de surmédicalisation, puisque le préfixe "sur" souligne l'inutilité des soins induits par la médicalisation. Il le fait en particulier grâce à ce que pratiquait fort bien le Dr Knock - personage de Jules Romains -, à savoir le disease mongering (traduit à peu près par "façonnage de maladies"), qui se fait à travers plusieurs techniques dont l'objectif est de transformer les bien-portants en malades: invention de maladies, redéfinition de maladies, baisse des seuils de "normalité", uniformisation des comportements, médicalisation et pathologisation des émotions, des humeurs, des affects, de tout ce qui est constitutif de la subjectivité et de l'humanité dans sa diversité. L'on parle beaucoup de la sauvegarde impérative d'une biodiversité en danger, mais les pratiques de la psychiatrie devraient faire l'objet d'une critique lucide surtout sur ses conséquences: uniformisation des êtres humains, adaptation sans critique aux rôles socio-économiques que requiert le néolibéralisme, étouffement de toute possibilité d'esprit critique, de résistance à la pression conformiste, de marginalité critique, puisque toute différence est assimilée à une pathologie... La médecine outil de contrôle social est l'un des moyens majeurs par lesquels arrive ce que théorisait l'Ecole de Francfort (Theodor Adorno, Max Horkheimer, Herbert Marcuse...): l'extirpation de la différence. On pourrait parler d'une réduction de la psychodiversité - pendant de la réduction de la biodiversité -, avec des individus mis au pas, devenant potentiellement interchangeables, permutables, ajustés à leurs rôles respectifs, manifestant des idiosyncrasies exploitées par l'industrie de la culture, c'est-à-dire par cette culture de masse qui "divertit", distrait et entretient la force de travail (entertainment, Unterhaltung) d'une façon consumériste, passive (des loisirs passifs, car ne demandant aucune action critique).

Une "conservation de soi sans soi", sans subjectivité.

La psychiatrie telle que la façonne le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux se réduit de plus en plus à une psychopharmacologie basée sur le marketing (ses fictions, mythes et autres justifications), car ne reposant sur aucune base scientifique démontrée - ainsi, le déséquilibre des neurotransmetteurs qui serait la cause de la dépression n'a toujours pas été démontré. Les conséquences de cette évolution et du règne de la psychopharmacologie depuis 1953 (date d'introduction de la chlorpromazine, qui marque un changement d'échelle dans la médicalisation et le disease mongering) ont été fort bien décrites dans les divers ouvrages de David Healy, de Christopher Lane, Joanna Moncrieff et d'autres auteurs.

Le disease mongering est décrit dans les notes accessibles en descendant sur cette page; le DSM est abordé (entre autres) dans celles-ci. D'autres notes et articles consacrés à la normalisation, à la surmédicalisation, aux méthodes marketing de l'industrie pharmaceutique (telles que le pharmacommerce de la peur), à la marchandisation de la dépression, à la surconsommation de psychotropes et à leurs effets secondaires, aux tares d'une psychiatrie dévoyée par les conflits d'intérêts,... sont accessibles à partir de la liste alphabétique des catégories à gauche de la page.

Norme psychiatrique en vue, entretien avec Roland Gori, Le Monde du 3 mai 2008 :

« On parle de plus en plus de "santé mentale", de moins en moins de "psychiatrie". Où nous mènera, demain, cette tendance ?

Nous sommes entrés dans l'ère d'une psychiatrie postmoderne, qui veut allouer, sous le terme de "santé mentale", une dimension médicale et scientifique à la psychiatrie. Jusqu'à présent, cette discipline s'intéressait à la souffrance psychique des individus, avec le souci d'une description fine de leurs symptômes, au cas par cas. Depuis l'avènement du concept de santé mentale, émerge une conception épidémiologique de la psychiatrie, centrée sur le dépistage le plus étendu possible des anomalies de comportement. Dès lors, il n'est plus besoin de s'interroger sur les conditions tragiques de l'existence, sur l'angoisse, la culpabilité, la honte ou la faute ; il suffit de prendre les choses au ras du comportement des individus et de tenter de les réadapter si besoin.

Quel a été l'opérateur de ce changement ?

Le DSM (Diagnostic and Statistical Manual), sorte de catalogue et de recensement des troubles du comportement créé par la psychiatrie américaine. En multipliant les catégories psychiatriques (entre le DSM I et le DSM IV, soit entre les années 1950 et les années 1990, on est passé de 100 à 400 troubles du comportement), il a multiplié d'autant les possibilités de porter ces diagnostics. Aujourd'hui, on est tombé dans l'empire des "dys" : dysthymique, dysphorique, dysérectile, dysorthographique, dyslexique... Chaque individu est potentiellement porteur d'un trouble ou d'une dysfonction. Ce qui étend à l'infini le champ de la médicalisation de l'existence et la possibilité de surveillance sanitaire des comportements.

Comment cette conception de la psychiatrie a-t-elle pu s'imposer ?

Par sa prétention à la scientificité. La santé mentale ne s'est pas imposée à des sujets victimes, passifs, mais à des individus consentants. Depuis l'effacement des grandes idéologies, l'individu se concocte son propre guide normatif des conduites, qu'il va souvent chercher dans les sciences du vivant. Résultat, ce sont les "prophètes de laboratoires" qui nous disent comment se comporter pour bien se porter.

Quel sera le soin de demain, compte tenu de cette évolution ?

Je ne suis pas certain que les dispositifs de santé mentale aient le souci de soigner, et encore moins de guérir. Ils sont plutôt du côté d'un dépistage précoce et féroce des comportements anormaux, que l'on suit à la trace tout au long de la vie. Or, en s'éloignant du soin, la santé mentale utilise des indicateurs extrêmement hybrides. Ainsi de l'expertise collective de l'Inserm (2005) qui préconisait le dépistage systématique du "trouble des conduites" chez le très jeune enfant pour prévenir la délinquance : elle mélangeait des éléments médicaux, des signes de souffrance psychique, des indicateurs sociaux et économiques, voire politiques. On aboutit ni plus ni moins, sous couvert de science, à une véritable stigmatisation des populations les plus défavorisées. Ce qui en retour naturalise les inégalités sociales.

Le repérage fin des troubles ne permet-il pas au contraire de mieux soigner ?

Je crois qu'il permet en réalité d'étendre le filet de la surveillance des comportements, en liaison permanente avec l'industrie pharmacologique. La production de nouveaux diagnostics est devenue la grande affaire de la santé mentale. Voyez le concept de "troubles de l'adaptation" : il est suffisamment flou pour qu'on puisse l'attribuer à chaque personne en position de vulnérabilité. Quelqu'un qui est stressé au travail ou qui est angoissé par une maladie grave peut ainsi développer une "réponse émotionnelle perturbée", qui sera considérée comme trouble de l'adaptation. La réponse sera de lui administrer un traitement médicamenteux, accompagné d'une thérapie cognitivo-comportementale pour l'aider à retrouver une attitude adaptée. Ainsi, la "nouvelle" psychiatrie se moque éperdument de ce qu'est le sujet et de ce qu'il éprouve. Seul importe de savoir s'il est suffisamment capable de s'autogouverner, et d'intérioriser les normes sécuritaires qu'on exige de lui.

Quel sera, dans ce contexte, le rôle du psychiatre ou du psychologue ?

On peut craindre que l'on demande aux psys d'être davantage des coachs que des soignants. Depuis quelques années, on assiste à une multiplication hyperbolique de la figure du coach, devenu une sorte de super-entraîneur de l'intime, de manager de l'âme. Les dispositifs de rééducation et de sédation des conduites fabriquent un individu qui se conforme au modèle dominant de civilisation néolibérale : un homme neuro-économique, liquide, flexible, performant et futile.

Y aura-t-il encore une place pour la psychanalyse ?

Celle-ci est totalement à rebours de ces idéologies, en ce qu'elle fait l'éloge du tragique, de la perte, du conflit intérieur, d'un certain rapport à la mort et au désir. Elle peut donc disparaître en tant que pratique sociale. Mais je pense que ce qu'elle représente - une certaine philosophie du souci de soi, qui tend à construire un sujet éthique responsable - ne disparaîtra pas. A cet égard, il est frappant de voir que la psychanalyse, désavouée par la santé mentale, est actuellement requise dans les services de médecine non psychiatrique. Tout se passe comme si les médecins, à l'inverse des nouveaux psychiatres, reconnaissaient qu'il y a une part hétérogène au médical, qui est que toute maladie est un drame dans l'existence, et qu'il faut aider le patient à traverser cette épreuve. De même, bien que la psychanalyse ne soit pas à la mode dans notre culture, la demande ne fait que croître dans les cabinets. »

Tribune libre dans l’Humanité du 1er mars 2008, par Hervé Hubert (psychiatre, psychanalyste) : Comment la perte de l’intime guette l’homme de la performance économique

« C’est avec ce qui fait l’essence de l’intime de l’humain, la perte et le manque, que les auteurs, psychanalystes tous deux, démarrent leur réflexion menée avec coeur et intelligence d’écriture. Cet intime se transmet dans leur style, poussant le lecteur à avoir soif de la découverte, comme un souffle pour vaincre cet exil de l’humain produit par le capitalisme. Les auteurs partent emblématiquement de l’oeuvre de sépulture, la manière de s’y prendre avec les morts, et interrogent son destin dans cette civilisation biogénétique asservie au management, où il n’y a que le chiffre qui compte. L’avenir de l’humanité va-t-il être ravalé à celui du mythe de l’homme neuroéconomique ? Cette question, nourrie de l’apport de Weber, Foucault, Adorno, va être portée dans les trois parties de l’ouvrage : les logiques et limites de l’homme biomédical, le sujet neuroéconomique, la transformation de la psychiatrie en une logique sécuritaire de la santé mentale.

La dialectique qui s’est instaurée entre la fonction des attitudes psychologiques et l’obéissance de la vie émotionnelle à la logique des échanges économiques produit une mutation anthropologique. Ses effets peuvent devenir ravageurs : l’homme se trouve ainsi transformé en une petite entreprise de production de comportements, ouverte à la performance et à la compétition. La médecine passe sous le règne de la probabilité d’un risque écartant la cause singulière, le drame de son histoire que représente la maladie. Cette gestion capitaliste du risque individualisé rompt avec les principes de solidarité sociale. La pratique de la santé est ainsi modifiée jusqu’aux confins de l’intime.

Le mythe de l’homme neuroéconomique vient faire désaveu de la mélancolie fondamentale qui fonderait nos subjectivités. Ce désaveu a pour corollaire la haine, mise en réserve de l’inconscient, que le sujet peut retourner contre lui-même ou contre les autres. Différents exemples cliniques sont donnés avec humour de même que des situations sociopolitiques en rapport avec la théorie des jeux. Va-t-on vers un nouveau style anthropologique ? Le monde humain devient monde numérique et se conjuguant à la naturalisation de l’humain peut donner lieu au cauchemar d’une administration rationnelle et scientifique de la vie : une nouvelle crise éthique de la civilisation est à craindre.

La référence à Michel Foucault oriente la réflexion sur la psychiatrie qui s’éloigne de la folie pour devenir le domaine de toutes les conduites possibles et privilégier l’expert. Alors que la psychanalyse avait soustrait la folie et les déviances au champ du déficit : le concept de handicap consacre le retour de l’exclusion. Là encore un changement anthropologique survient : nous passons d’une civilisation dépressive fondée sur la faute à une civilisation de la paranoïa envers soi-même dans laquelle l’individu se trouve invité à dépister les signes qui le menacent et dont il est à la fois la victime et le suspect. L’apport psychanalytique dans un style accessible et précis se concentre alors sur les pathologies du nihilisme, l’objet toxicomaniaque, le sniff aussi bien que le snuff movie ! Contre l’acéphale de l’encéphale, contre la négation de l’humain monte dans cette lecture la lumière qui éclaire ce qui est à prévenir de notre aliénation. »

Présentation (par l’éditeur) du livre Exilés de l’intime:

« La liberté du patient semble aujourd'hui une priorité pour les médecins et les psychiatres. Et pourtant, au nom de l'expertise scientifique et de la gestion rationnelle de la vie quotidienne, jamais on n'a soumis l'individu à autant de contrôles, jamais on n'a gardé autant de traces et d'archives des comportements privés, jamais les pratiques médicales n'ont à un tel point perdu le souci du malade. La notion de "santé mentale" véhicule désormais un nouvel état d'esprit, visant à réduire les "anomalies" du comportement dès le plus jeune âge, puis à quadriller les populations en croisant les nouvelles données neurobiologiques, économiques et génétiques. D'où vient ce modèle de société qui s'installe sournoisement sous nos yeux ? Roland Gori et Marie-José Del Volgo éclairent de nombreux dossiers de la médecine contemporaine : depuis la nouvelle gestion des hôpitaux jusqu'à la diffusion massive du Viagra, en passant par les simulacres actuels de l'information et du consentement. Et montrent la nouvelle alliance de la médecine et de l'économie, en train de construire un homme "neuroéconomique".

Un commentaire par Patrick Conrath dans le Journal des psychologues :

« (…) Mais c'est de l'homme biomédical dont il est question ici, et de sa normalisation généralisée. Une tendance que repèrent les auteurs dans la politique globale d'assujettissement des populations à une norme, évidemment pour leur bien. Si, pour le meilleur, la société a évolué vers une politique de santé publique salutaire en créant des institutions de soin, pour le pire, elle étend son champ d'action dans tous les domaines, y compris avec la médicalisation de toute question qui a trait à l'existence de l'homme dans ce qu'elle a de problématique par essence. Evolution perceptible dans le modèle managérial qui régit la relation d'aide en termes de bénéfices et de perte. C'est à une entreprise généralisée dans tous les sens du terme à laquelle on assiste, selon les auteurs, où chaque individu est soumis à une logique du moindre risque, et ce, parfois au prix de nouvelles formes discriminatives, comme en témoignent la tentative de tests génétiques à l'embauche ou encore le développement débridé d'Internet sous couvert d'une pseudo liberté. Comme on ne badine pas avec la norme, cette stratégie sans maître implique une nouvelle forme d'esclavage, celle d'une intériorisation des normes : la sanction vient de l'intérieur. Aussi, dans un système où l'autocontrainte est la règle, prévalent des "logiques de l'exclusion" qui se rapportent à des mécanismes ségrégatifs nouveaux. Ces mécanismes, les auteurs en démontrent la logique implacable avec force et conviction. Une forme d'acharnement, pour le coup, thérapeutique, à travers une volonté d'écriture salutaire. »