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Roland Gori : «La vie devient un mode d’emploi»
Insoumission accomplie
Roland Gori sur le bonheur
Journal Libération le 5/02/2014

Origine : http://www.liberation.fr/livres/2014/02/05/insoumission-accomplie_978129

Insoumission accomplie
Eric LORET 5 février 2014 à 21:26 journal Libération

Le psychanalyste Roland Gori dans son cabinet à Marseille, le 14 mars 2010. Le psychanalyste Roland Gori dans son cabinet à Marseille, le 14 mars 2010. (Photo Olivier MONGE)
CRITIQUE
Roland Gori sur le bonheur

La dernière fois qu’on parlait de Roland Gori en ces pages, pour la sortie de la Fabrique des imposteurs (2013), c’est l’image du hamster qui nous venait. Cet inoffensif rongeur aux yeux sanguinolents et à la truffe anxieuse semblait emblématiser le phénomène décrit par Gori depuis plusieurs années : la servitude volontaire d’après la chute du Mur, et notre tendance à courir en boucle après toujours plus de vide, effrayé par la perspective de voir notre cage s’effondrer si le mouvement cessait, car : «Le bonheur a pris aujourd’hui le masque de la sécurité.»

Le nouvel essai de ce psychanalyste et anthropologue, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ?, évoque plutôt une icône de la culture populaire récente : le lapin crétin. «Qui ne s’est jamais étonné, demande Gori, de voir ces médecins prestigieux, ces soignants dévoués, se soumettre aux ordres d’un petit "tyran" administratif dont l’hôpital pourrait bien se passer sans que cela affecte les soins le moins du monde ?» Partout, ceux dont le métier est de porter soin et attention à l’autre, d’écouter, de transmettre (médecins, juges, enseignants, intellectuels, créateurs, etc.) sont soumis à la comptabilité et l’évaluation de leur performance économique, là où elle n’a par définition pas lieu d’être. Dans un renversement saisissant de la logique fonctionnelle, les experts en vide sont les contremaîtres des producteurs de contenus, qu’ils maltraitent sans voir que, sans eux, la cage dont ils sont responsables n’aurait plus de raison d’être. Souvent à la tête d’une armée zombifiée, les lapins crétins ne comprennent pas non plus que «respecter» à la lettre «la procédure» qu’ils imposent «représente parfois le moyen le plus sûr d’en bafouer l’esprit» et ils assistent, impuissants, à la mort de l’organisme qu’ils ont eux-mêmes gangrené.

Paresse. Si la Fabrique des imposteurs dénouait les mécanismes qui nous portent à devenir des lapins crétins, Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? interroge, et c’est la richesse du travail de Roland Gori, d’un point de vue à la fois sociologique et psychanalytique le goût d’être un hamster. Comme on sait que le névrosé trouve son compte à sa névrose, on est en droit de se demander à «quelle économie psychique» la tutelle de l’économie libérale répond, à quel type de bénéfice elle ouvre.

L’hypothèse de Roland Gori est que le renoncement à la liberté créatrice au profit d’une soumission lénifiante correspond au «déclin de la loi, à la crise du récit et de l’expérience». On pourrait en déduire hâtivement que Gori appelle de ses vœux une restauration de l’autorité. Au contraire. Sa démonstration est plus complexe. S’il reconnaît que, dans notre servitude volontaire, il existe paresse, grégarisme et besoin d’illusion («les illusions du profit et de l’intérêt»), ce qui domine c’est surtout l’angoisse : «Angoisse devant cette béance du réel sur lequel l’autorité jette son voile, autorité qui manque cruellement aujourd’hui pour affronter l’avenir.» Mais, nous apprend le Freud de Totem et tabou, cette autorité est aussi celle à laquelle notre rapport conflictuel peut être sublimé en fraternité. C’est donc moins d’autorité que nous manquons que de l’autorité en tant qu’elle s’est transformée en responsabilité politique devant autrui, «la fameuse "amitié" chère à La Boétie».

Or notre culture néolibérale est marquée par le «désaveu de l’Autre» et «le désaveu de la fonction de création de la parole», dont un symptôme est que nous sommes tous, à l’ère du 2.0, «boulimiques des autres», mais d’autres sans rapport. D’«amitié» dans l’existence sociale, que pouic. Reprenant une remarque de David Graeber (1) sur la parenté germanique des mots «libre» et «ami» (freie et Freund), Roland Gori montre comment la liberté ne peut pas être minimale, mais comment, au contraire, elle engage à l’égard de l’autre et «concrétise le rapport à la promesse et la dette» (2).

Risque. Les procédures tendent à nous défaire de cet engagement en nous rendant indexables, évaluables, irresponsables devant un nouvel ordre naturalisé (cf. aussi bien les manifs pour tous que le DSM 5, le manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux) auquel nous ne devons rien et qui, par conséquent, nous défraternise, nous dépolitise. Or, pour Gori, «la démocratie est une liberté qui oblige», elle est l’affaire d’«un sujet qui veut répondre de sa parole et de ses actes, qui se déclare responsable». «Etymologiquement, "responsable" vient du latin respondere. C’est donc un sujet qui exige sa reconnaissance par autrui. Cette parole montre ce qu’elle dit, elle est performative du sujet qui l’énonce.» Pas de démocratie sans jeu, sans risque. Heureusement, on a vu des lapins crétins découvrir la lune en jouant. Mais encore fallait-il qu’ils se fussent au préalable endormis, les pattes sur les manettes.

(1) «Dette : 5 000 ans d’histoire», Les Liens qui libèrent, 2013.
(2) Sous la direction de Roland Gori et de Patrick Ben Soussan, Erès publie «Peut-on vraiment se passer du secret ?».

Eric LORET

Faut-­il renoncer à la liberté pour être heureux ? Roland Gori, 224pp., 19,50€.

http://www.liberation.fr/livres/2014/02/05/insoumission-accomplie_978129



Roland Gori : «La vie devient un mode d’emploi»

Eric LORET 5 février 2014 à 21:26 journal Libération

INTERVIEW
Entretien politique avec le psychanalyste.

L’apport essentiel de Roland Gori, c’est de lier psychanalyse et sociologie politique, de relire Hannah Arendt ou Pierre Bourdieu à la lumière de Freud et Lacan. Retour sur les notions de culpabilité, dépendance et obsession à l’ère pragmatique des «sociétés de la norme».

Vous pointez la faillite du récit, le désaveu de la parole…

Il y a cet article bien connu de Walter Benjamin, «le Conteur», sur le fait que nous ne sommes plus capables de raconter des histoires car, écrit-il, «le cours de l’expérience a chuté et il sombre indéfiniment». Si vous prenez par exemple la clinique à l’hôpital, la pédagogie, la vie professionnelle en entreprise, vous voyez que ce qui vient à la place de l’expérience, c’est l’information. Nous avons de même remplacé le dialogue par le communiqué. Mais l’information n’a de valeur qu’au moment où elle est nouvelle, où elle émerge et par conséquent, elle annule le temps. En termes psychanalytiques, on dirait que c’est la dimension maniaque qui vise à dénier la dimension dépressive.
Maniaque ou, comme vous l’écrivez, «obsessionnelle», dont la stratégie inconsciente consiste à parfaitement «respecter la procédure» pour «en bafouer l’esprit» et annuler tout résultat…

C’est maniaque au sens d’une fuite en avant pour ne pas prendre conscience de sa condition tragique, de sa finitude, mais aussi obsessionnel, au sens où la vie devient un mode d’emploi, on segmente les actes de la vie ordinaire comme on organise et rationalise le travail. L’obsessionnel a l’éternité devant lui, il attend la mort du maître comme dit Lacan, ça se répète et, par la répétition même, il tue tout ce qui est vivant, désir, tout ce qui pourrait être innovation, création, etc. Nous répudions la mort, mais nous nous identifions à l’inanimé. Avec, autour de cette inanition subjective, quelque chose de l’ordre de l’agitation, de la manie sociale, qui nous pousse à fuir. Tout se passe comme si nos dispositifs de civilisation incitaient à écarter la culpabilité au profit de la dépendance, à la rationalité technique en particulier. On devient dépendant, comme dit Freud, paradoxalement pour installer une autarcie qui nous protège de l’érosion produite par le rapport à l’autre. Parce que l’autre altère dans la relation. Il est ce qui vient à la place du manque mais il est aussi ce qui révèle l’existence du manque. Se démultiplient aujourd’hui les dispositifs techniques aliénants qui nous débarrassent d’avoir à penser la culpabilité, c’est-à-dire la mort de l’autre, c’est-à-dire notre propre mort, à condition de s’insérer dans des réseaux qui promettent le bonheur.

Tiennent-ils leur promesse ?

En tant que psychanalyste, j’entends sur le divan énormément de gens, à tous les niveaux, qui souffrent, sous la pression normative, de devoir incorporer des normes gestionnaires à l’intérieur de leur acte, en gommant la spécificité de cet acte professionnel. En effet, la technique, c’est la pensée magique, mais qui marcherait. La technique s’articule au sacré, comme le dit Camus, mais s’il y a déliaison, ce que la modernité oublie, la raison devient meurtrière, parce qu’elle incorpore la démesure. L’effondrement du mur de Berlin a été la matérialisation d’un effondrement qui avait déjà eu lieu symboliquement : il n’y a plus de discours émancipateur qui puisse venir contrer l’hégémonie culturelle du néolibéralisme. A partir de ce moment-là, les individus deviennent très pragmatiques. C’est ce qu’on nomme l’exaptation : les exigences de la société formatent désormais les aspirations individuelles, et non plus le contraire.

Pourtant, certains sociologues de la culture de masse soutiennent que «l’esclave grassement nourri», comme écrit Arendt, peut être heureux, même «exapté».

Le bonheur a pris récemment dans l’histoire des idées le sens de «se faire plaisir pendant le temps libre». Le sport ou la lecture ne sont plus les moyens par lesquels on se transforme pour adhérer à la vie de la cité, mais une jouissance hédoniste. Cette conception moderne du bonheur est déconnectée de tout souci de perfectionnement et de partage avec d’autres, partage qui se ferait dans une relation d’égalité, de liberté qui permettrait de participer à la politique. Canguilhem le dit : l’horizon d’une société de la norme, c’est la société animale. J’ajoute : où chaque individu est une pièce détachée de l’espèce en vue d’une production collective. Chacun est assigné à sa place, à sa fonction, qu’il peut modifier eu égard aux exigences sociales prescrites. Oui, on peut être heureux comme ça, on peut être heureux comme une bête, comme un robot.

Que serait alors le bonheur ?

Le bonheur, même subjectif, ce n’est pas simplement une liberté négative où l’on se soustrait à la volonté de l’autre, c’est aussi la possibilité de partager avec l’autre pour construire ensemble un espace de décision. Historiquement, depuis la fin de la transcendance, de la providence, on ne possède vraiment quelque chose qu’à partir du moment non pas où l’on en jouit, mais où cela nous est reconnu socialement par l’autre.

Ce bonheur n’est donc pas incompatible avec la liberté…

Pas si la liberté est ce qui se dérobe aux forces obscures de l’automatisme. Pas si, en refusant la détermination aussi bien économique, biologique que sociale, elle essaie de construire cet espace autre, politique. La démocratie, c’est la possibilité de penser que ce qui est bon pour la cité ou la communauté n’est pas en amont de la discussion, mais en aval. Et que donc on ignore ce que sera la bonne décision. Je crois que nous sommes privés de cet acte de décision collectif. Il y a de même une prolétarisation de l’homme politique, qui voit sa décision, sa responsabilité, confisquées par les exigences sociales de l’économie et de l’opinion.
Recueilli par É.Lo.

http://www.liberation.fr/livres/2014/02/05/la-vie-devient-un-mode-d-emploi_978135