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origine http://URL
: www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2010-5-page-42.htm
Roland Gori Professeur de psychopathologie Psychanalyste Marseille
Les français manquent cruellement d’espoir, de confiance
dans l’avenir et craignent pour le pain quotidien de leurs
enfants. Selon certaines enquêtes un français sur deux
craint de se retrouver SDF, plus de deux français sur trois
pensent que l’avenir de leurs enfants sera pire que le leur.
C’est une crise dans le ciel de la démocratie qui tel
le nuage de l’éruption volcanique obscurcit l’horizon
de nos contemporains. Jaurès n’a cessé de nous
mettre en garde : le pire pour une démocratie, c’est
son manque de confiance en elle-même. Mais à défaut
de pain, notre « société du spectacle »,
friande, avide d’émotions collectives marchandises,
nous offre des jeux de cirque, des combats de gladiateurs bien saignants,
une sorte de télé-réalité tel aujourd’hui
le « déniaisage » de Michel Onfray par Le livre
noir de la psychanalyse, ce pot-pourri de textes hétéroclites
qui nous invitait il y a cinq ans à « vivre, penser
et aller mieux sans Freud ». Quel programme !
J’avoue pour ma part avoir d’autres œuvres littéraires
comme sources de fantasmes érotiques. Mais à chacun
les siennes. A chacun son auteur aussi, dès lors que son
œuvre tombe dans le domaine public sans que pour autant il
ne doive être nécessairement traîné dans
la boue. Le Kant de Michel Onfray n’est pas le mien, pas davantage
que son Nietzsche. Et encore moins son Freud. Chacun a l’auteur
qu’il mérite, comme aurait pu dire Mme de Staël.
Le problème est pour moi dans cette affaire le « tapage
médiatique » dont elle fait l’objet par la promotion
d’un brûlot d’un auteur récemment «
déniaisé » de la séduction freudienne.
Cette mise en scène médiatique vient enfumer le paysage
philosophique et culturel des débats d’idées,
des exigences sociales et des priorités politiques que pourtant
la situation actuelle exige. Beaucoup de bruit pour rien…,
voilà qui est important. Important en tant que symptôme
de notre civilisation. Important comme révélateur
de cette réification des consciences propre à nos
sociétés dans lesquelles la forme marchande est la
seule forme qui détienne une valeur, fixée par un
prix, pour pouvoir exercer une influence décisive sur toutes
les manifestations de la vie sociale et culturelle. Or que valent
les propos de Michel Onfray sur Kant ou sur Freud en dehors de l’audimat
que ses éditeurs suscitent et que sa posture médiatique
produit ? N’est-ce pas d’ailleurs au nom du «
chiffre de ventes » de ses ouvrages que le Président
Sarkozy l’avait sollicité pour débattre au moment
de la campagne présidentielle.
Le problème du fétichisme de la marchandise et de
son spectacle est un problème spécifique du capitalisme
moderne et de la société qu’il formate. Cette
universalité de la forme marchande et de la société
du spectacle est présente de pied en cap dans la structure
et la fonction de la mise en scène médiatique et promotionnelle
du livre d’Onfray. La « dislocation » de l’œuvre
freudienne et de la figure de Freud ne saurait être culturellement
efficace hors les effets de cette promotion marchande et spectaculaire.
Rien de neuf ne s’y trouverait qui n’ait déjà
été dit. De quelle pratique thérapeutique pourrait
s’autoriser Michel Onfray pour juger de l’efficacité
de la méthode psychanalytique ? De quels travaux d’exégèse
historique pourrait-il s’autoriser, si ce n’est de ceux
qui ont barboté dans le marigot du Livre noir ou dans les
mensonges freudiens de Benesteau ? L’efficacité de
cette dislocation ne saurait donc procéder que de l’objectivation
marchande dont un auteur comme Georg Lukacs naguère nous
avait appris qu’elle s’accompagnait presque toujours
d’une « subjectivité » aussi « fantomatique
» que la réalité à laquelle elle prétend.
Tel est le mythe freudien propre à un auteur « déniaisé
» par « ces mages noirs qui rêvent d’enterrer
la psychanalyse » (R. Gori , L’Humanité, 9 septembre
2005).
La vérité n’a plus chez Onfray le statut de
« cohue grouillante de métaphores » que Nietzsche
nous invite à dénicher dans chacune de nos théorisations,
mais le principe moral et transcendantal, au nom duquel il «
déboulonne » et répudie les premiers émois
de sa pensée adolescente par le truchement de la figure de
Freud. C’est ici le spectacle d’une pensée réifiée
dont le savoir est « mis hors d’état de comprendre
la naissance et la disparition, le caractère social de sa
propre matière, comme aussi le caractère social des
prises de position possibles à son égard et à
l’égard de son propre système de formes »
(Georg Lukacs, 1960, Histoire et conscience de classe, Paris, éditions
de Minuit, p.134).
Un dernier point. A lire « la réponse de Michel Onfray
» à Elisabeth Roudinesco suite à l’analyse
critique du livre, on ne peut que constater que le niveau est tombé
très bas, très bas au-dessous de la ceinture. Quand
je dis au-dessous de la ceinture, je n’évoque en rien
cette sexualité que Freud élève à la
dignité d’un concept à partir d’une méthode,
sexualité qu’il inscrit dans la généalogie
de l’éros platonicien ; je parle tout simplement du
sexe et de ses positions que les propos graveleux des hommes convoquent
à la fin des agapes, dans les coulisses des matchs sportifs
ou dans l’excitation des salles de garde.
Si on veut bien après Freud, considérer que les commentaires
d’un rêve appartiennent au texte même du rêve,
on mesure dès à présent le niveau de réflexion
philosophique de l’ouvrage de Michel Onfray qu’une stratégie
éditoriale réussie a porté à l’avant
scène médiatique.
Si l’on devait mesurer la valeur de la réflexion intellectuelle
et philosophique d’une société à la stature
des concepts qu’elle construit et aux commentaires critiques
des œuvres qui l’ont précédée, on
pourrait légitimement s’inquiéter de la dégradation
intellectuelle de la nôtre.
Roland Gori « La morsure de l'araignée », Le
Carnet PSY 5/2010 (n° 145), p. 42-43.
http://URL : www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2010-5-page-42.htm
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