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Origine : http://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2006-1-page-99.htm
Roland Gori Professeur de psychopathologie clinique, psychanalyste,
Université d’Aix-Marseille 101 rue Sylvabelle - 13006
Marseille
Christian Hoffmann Professeur de psychopathologie clinique, psychanalyste,
Université de Poitiers 34 boulevard de Picpus - 75012 Paris
Dossier : Le malaise dans la recherche
« (...) le mouvement scientifique et l’organisation
psychanalytique ne pouvaient manquer de se séparer (...).
Toute organisation a tendance à faire d’un objectif
pratique son noyau, le centre de son intérêt, (...)
et l’association psychanalytique ne faisait pas exception
à cette règle. De plus toute organisation, comme un
organisme vivant, aura toujours pour but premier la continuation
de son existence. La survie tend à devenir son objectif principal,
celui auquel tout autre doit laisser sa place. Le mouvement scientifique,
s’il reste en vie, suit une voie différente. Il se
déploie dans des directions nouvelles qui ne peuvent être
prévues, ni contrôlées par une pensée
unique ou quelque organisation que ce soit. »H. Sachs, Les
Perspectives de la psychanalyse, 1939 [1].
L’enjeu véritable du nouveau scientisme est de savoir
s’il vaut mieux éliminer l’épistémologie
ou la naturaliser. Après tout si le monde et le savoir qui
en rend compte sont de même nature, il n’y a pas lieu
de les distinguer puisqu’ils s’inscrivent dans la même
région ontologique. C’est le titre même de l’ouvrage
de Pascal Engel Philosophie et psychologie. Le naturaliste soutient
« qu’il n’existe que des descriptions psychologiques,
neurophysiologiques ou biologiques de processus causaux, impliquant
une relation entre des stimuli sensoriels, des réponses à
ces stimuli et un environnement extérieur. En ce cas, on
ne court pas le risque de séparer le connaissant du connu,
l’esprit des choses » [2]. Pourquoi dès lors
s’embarrasser d’une distinction entre l’objet
et le sujet de la connaissance puisque l’intimité matérielle
qui les constitue se révèle dans une relation de porosité
et de transparence telle que l’on peut faire l’économie
de l’analyse comme de la réflexion. Quant à
Quine, il remplace le sujet de la connaissance par l’étude
scientifique de la relation de l’homme à son environnement.
On retombe sur la définition basale de la psychologie, celle
que prend D. Lagache dans son essai sur L’Unité de
la psychologie en 1949. Le choix se faisait déjà «
entre naturalisme et humanisme » [3]. Il y a, reconnaît
P. Engel, bel et bien une négation de la théorie de
la connaissance pour ce que nous appellerons à nouveau une
vision scientiste du monde. Simplement depuis Lagache les choses
ont changé puisque comme le remarque Foucault la psychologie
elle-même devient environnementale et le sujet s’abolit
en devenant un point d’intersection des molécules biologiques
et des machines économiques. A l’interface de la biologie
et de l’économie subsiste le mince feuillet de la cognition.
Que la psychologie soit devenue environnementale n’est pas
sans conséquence puisqu’elle peut aussi bien se résorber
dans la nature que dans l’économie dont la philosophie
libérale nous enseigne qu’elle obéit à
des lois tout aussi naturelles que celles des autres phénomènes.
L’unité de la psychologie, chère à un
Daniel Lagache, est alors réalisée. Il n’y a
plus à choisir entre le naturalisme et l’humanisme
puisque l’environnement s’avère inséparable
de l’homme qui le produit, lequel en retour devient son excroissance.
Dès lors le naturalisme, c’est l’humanisme même
puisque l’humain est devenu un fait de nature. Mentionnons
Patricia Churchland qui prétend que l’épistémologie
a été « refutée » par les neurosciences
qui permettent d’identifier nos croyances à des états
neuronaux. Ce vieux vocabulaire de croyance et de raison est à
éradiquer puisqu’il repose sur un modèle linguistique
de la représentation.
La biologisation une fois établie, les comportements moraux
se trouvent définis par le codage génétique.
A partir d’expériences effectuées chez le rat,
il serait possible, d’après le Dr Larry Young, chercheur
au Centre de neuroscience comportementale de l’Université
d’Emory à Atlanta, d’envisager chez l’homme
une relation entre les variabilités de longueur de l’ADN
microsatellite et les différences individuelles de comportement,
comme par exemple la timidité, la phobie sociale, la stabilité
des relations, etc .[4]. L’homme social nouveau est arrivé...
son rapport à l’autre serait de nature. Pourquoi s’embarrasser
des questions épistémologiques abordant la question
des déterminants sociaux des comportements quand à
l’abri des réverbères de la science on peut
tranquillement continuer à rechercher les causalités
génétiques de la déviance sociale, de ses contre-conduites
et de la souffrance psychique ? Le programme de P. Engel se propose
de mettre en continuité l’épistémologie
et la biologie des normes. Ce programme en croyant une alternative
au naturalisme qui est le degré zéro de la pensée
[5], ne règle pas le problème : l’humain dans
ce modèle demeure un point de connexion entre les réseaux
neuronaux et le tissu économique quitte alors à lire
dans le monde les traits avec lesquels on le déchiffre comme
disait en son temps Austin à propos de la performativité
du langage.
On peut provisoirement conclure avec Richard Rorty : « (...)
c’est un refus commun de penser qu’il existe quelque
partie de la culture qui serait en contact plus étroit avec
le monde, qui lui serait mieux ajustée que n’importe
quel discours » [6].
Notes
[1] H. Sachs (1939, In Malaise dans la psychanalyse, M. Safouan,
C. Hoffmann et Ph. Julien, Arcanes, 1995.Retour
[2] P. Engel, Philosophie et psychologie, Gallimard, pp. 344-345.Retour
[3] D. Lagache (1949), L’unité de la psychologie,
P.U.F., 1949, p. 25.Retour
[4] « Une piste dans la timidité et la phobie sociale
Le comportement social sous influence génétique ».
Le Quotidien du médecin, N° 7768, 10 juin 2005, p. 6.Retour
[5] P. Engel et R. Rorty, A quoi bon la vérité ?
Grasset, 2005.Retour
[6] Op. cit., p. 61.Retour
Résumé
L’enjeu actuel dans le débat entre science et psychanalyse
réside dans une volonté scientiste de naturaliser
l’épistémologie en éradiquant toute théorie
de la connaissance. Le débat n’a plus lieu d’être
lorsque la psychanalyse ne rencontre plus le sujet de la connaissance.
Roland Gori et Christian Hoffmann « Une épistémologie
naturalisante ? », Recherches en psychanalyse 1/2006 (no 5),
p. 99-101.
http://www.cairn.info/revue-recherches-en-psychanalyse-2006-1-page-99.htm
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