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Roland Gori
« Les exclus de l'intime »,
Cliniques méditerranéennes 1/2008 (n° 77), p. 47-62.

Origine : http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-47.htm

Les exclus de l’intime => Cf. R. Gori, M.-J. Del Volgo, Exilés de l’intime. La médecine et la psychiatrie au service du nouvel ordre économique, Paris, Denoël, 2008.

Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique à l’Université d’Aix-Marseille, 101 rue Sylvabelle F-13006 Marseille.


« C’est la question du trouble, c’est la question du désordre, c’est la question du danger, qui se trouve, par la décision administrative posée au psychiatre. […] L’analyse, l’investigation, le quadrillage psychiatrique vont tendre à se déplacer de ce que pense le malade vers ce qu’il fait, de ce qu’il est capable de comprendre à ce qu’il est susceptible de commettre, de ce qu’il peut consciemment vouloir à ce qui pourrait se produire en lui d’involontaire dans son comportement [1]. »

Dans une conférence à l’Évolution psychiatrique en octobre 2003, Georges Lantéri-Laura [2] remarquait que « la psychiatrie post-moderne restera incertaine sur la délimitation de son champ et la demande sociale se fera de plus en plus étendue et de plus en plus exigeante, sans véritable principe d’inclusion ni d’exclusion. » L’analyse historique des grands paradigmes de la psychiatrie à laquelle se livre Georges Lantéri-Laura rejoint indirectement les travaux de Michel Foucault et de Robert Castel.

Quand bien même c’est d’un autre point de vue que Georges Lantéri-Laura se place, son panorama historique montre à quel point « la psychopathologie est un fait de civilisation [3] ». J’entends par là, à la suite de Michel Foucault, que la psychiatrie ne constitue pas seulement une pratique professionnelle ou une rationalité scientifique, mais procède aussi d’une pratique sociale qui participe au gouvernement des conduites et au contrôle des populations.

Dans notre culture démocratique et libérale, les pratiques de gouvernementalité des individus tendent à se prévaloir des connaissances scientifiques pour dépister, prévenir et traiter les risques. Michel Foucault a montré qu’à partir du xviiie siècle, apparaît de manière décisive l’espoir de trouver dans les sciences, et plus particulièrement dans la médecine une rationalité sanitaire à même de fonder une éthique sécuritaire dont la « médicalisation » actuelle de l’existence constitue un aboutissement. La médecine, la psychiatrie et la psychologie participent au nom de la santé publique transformée en véritable salut religieux à nous dire comment il faut nous comporter dans tous les aspects de notre vie quotidienne pour bien nous porter [4] en étendant à l’infini le contrôle médical des populations.

Dans ce que j’appelle une « civilisation médico-économique de l’humain [5]» les diagnostics et les traitements psychiatriques constituent un enjeu et un opérateur essentiel de ces pratiques de normalisation sociale accomplies au nom de la raison médicale. En effet, les diagnostics et les traitements psychopathologiques construisent une définition des normes et des déviances comportementales. C’est-à-dire que les diagnostics et les traitements psychiatriques fabriquent un sujet éthique et des normes d’individuation sociales qui viennent spécifier selon moi ce que j’appelle le style anthropologique d’une culture.

Depuis vingt-cinq ans que le savoir psychiatrique du DSM ne cesse de se transformer en simple catalogue de troubles du comportement étendus à l’infini et qui dérangent, à quelle mutation anthropologique des normes avons-nous affaire ?

Depuis vingt-cinq ans que les pratiques psychopathologiques tendent à se transformer en simple gestion de populations à risque ou en pure administration sociale de troubles du comportement qui dérangent, à quelle culture avons-nous affaire ?

De quelle « niche écologique » sortent ces savoirs et ces pratiques psychopathologiques bien plus « psychiatricides » selon moi que ne le furent en leur temps les travaux de Michel Foucault sur « l’histoire de la folie » ou de Robert Castel sur « la société psychiatrique avancée ». Des bureaucrates et des technocrates de la santé mentale ont détruit plus sûrement la psychiatrie que n’ont pu le faire les critiques philosophiques de Michel Foucault ou celles sociologiques de Robert Castel.

Il faut dire que l’enjeu est de taille car la gestion de la santé mentale par le pouvoir biopolitique constitue le lieu même de sa légitimité, légitimité au nom de laquelle il organise des opérations d’exclusion et d’inclusion des populations. Ici la politique se fonde sur des principes de biosocialité.

L’hôpital en tant qu’instance sociale et institution de soin vient se situer tout au long de son histoire en lieu et place des xénones, c’est-à-dire de ces lieux d’accueil à l’intention des étrangers et des malades qui se sont développés dans la société grecque puis romaine en bordure des cités. On pourrait dire aujourd’hui dans les banlieues. C’est que le risque, le danger, comme la maladie, viennent de l’extérieur de la communauté, de l’étranger ou de l’étrange, qui menaceraient l’intégrité de la cité. Ils sont placés au « ban [6] » de la Cité, mis au ban.

Donc, la manière même dont on va prendre en charge les malades et les déviants s’avère inséparable de la manière même dont on accueille l’étrange et l’étranger dans la Cité. Foucault nous l’a rappelé l’Occident a eu deux grands modèles pour gérer la maladie et la déviance, l’un est celui de la lèpre qui procède par l’exclusion, l’autre est celui de la peste qui procède par inclusion.

Ces deux modèles, sans devoir disparaître, tendent à être remplacés par un troisième qui est celui de la « variolisation » et qui tend toujours davantage à créer des dispositifs sécuritaires de prévention et de gestion des risques. C’est-à-dire qu’on ne va pas seulement se contenter de quadriller les populations lorsqu’elles tombent malades, mais on va aussi leur « inoculer » à ces populations saines les germes des populations malades afin qu’elles puissent développer en elles-mêmes des mesures de protection, des réactions de défense.

Eh bien, nous y voilà, les troubles du comportement qui ne cessent de se développer dans la psychiatrisation postmoderne du social constituent cette biopolitique des populations par laquelle la variolisation des dispositifs sécuritaires les immuniserait des dangers et des désordres qu’elles pourraient voir développer en leur sein. Mais pour organiser cette « massification » de la santé mentale encore fallait-il cette « mise en scène » si chère à notre « société du spectacle [7] ». Il fallait l’aide de la « science » pour transformer un rapport de forces en relation de légitimité dans cette manière de s’y prendre avec l’humain pour en faire le sujet éthique de l’espèce néolibérale. La science est venue ici se mettre en spectacle, « la science du spectacle » après « la société du spectacle »…

Donc il fallait au nom de l’objectivisme médical et technique le plus arrogant démembrer les grandes entités nosologiques de la psychiatrie que sont les névroses, les psychoses et les perversions. C’est ce qu’a fait le dsm III en 1980 avec son opérateur de « troubles des comportements » qui permet toujours davantage d’étendre à l’infini le champ de la pathologie des populations. Il fallait au nom de la science « naturaliser » ces mêmes troubles du comportement en les imputant à des dysfonctionnements neurobiologiques, à des parasitages génétiques ou au stress inévitable de l’environnement humain. C’est ce qu’a fait le dsm IV. Le dsm IV sans vergogne annonce qu’en matière de diagnostics, de soins ou d’évaluations des thérapeutiques il n’y a aucune raison de distinguer la psychiatrie des autres spécialités médicales car les étiologies des maladies mentales sont analogues aux autres pathologies organiques et à celles qui résultent d’une inadaptation biologique au milieu.

Bien sûr cette « naturalisation » des déviants, des étranges étrangers de l’intime, produit également une « naturalisation » des normes sociales, une stigmatisation des populations défavorisées et un « gommage anthropologique » des souffrances psychiques et sociales. On relooke ainsi la psychiatrie des anormaux du xixe siècle en l’étendant cette fois à la « clinique des gens fragiles ». Bref, nous devenons tous des « anomaliques » (Robert Castel), des « suspects » dont il faut simplement suivre à la trace férocement et précocement les comportements déviants et si besoin les corriger par des tcc ou les sédater par des psychotropes. Plus besoin d’exclure ou d’hospitaliser puisque nous devenons tous des exclus de l’intérieur et cela doublement. D’abord nous devenons tous des exclus de l’intérieur parce que les concepts mêmes d’intériorité, d’intimité, de psychisme, de conflits internes ne sont plus nécessaires pour rendre compte de cet « homme comportemental [8] » conçu comme une micro-entreprise économique auquel on peut appliquer les modèles, les stratégies et les lois du marché. Cette extension hyperbolique des modèles d’analyses économiques accompagne une nouvelle religion qui attribue une valeur sacrée et ontologique aux réalités du marché. Dès lors, les nouvelles pratiques psychologiques et médicales n’ont guère à s’embarrasser des concepts de réalité psychique, d’angoisse, de culpabilité ou des questions politiques. Seules s’imposent les techniques de rentabilité comportementale, les stratégies de « management » des conduites [9] qui vont éduquer l’individu à mieux se gouverner lui-même dans ses propres intérêts.

Ensuite nous devenons des exclus de l’intérieur parce que les dispositifs de normalisation et de contrôles sociaux n’ont plus besoin d’être instanciés dans des systèmes spécifiques. Les soignants deviennent partout des « grands frères » que l’on appellera « experts » pour faire plus scientifiques ou « coachs » pour faire plus familiers. C’est-à-dire que toutes les institutions, école, famille, entreprise, hôpital, se trouvent invités à devoir participer à cette logique « sécuritaire » d’une expertise généralisée des actes et des conduites. Et ce au nom de la promotion du bien être et du mieux être d’un individu défini comme un « entrepreneur de lui-même », transformé en micro-entreprise libérale autogérée et ouverte à la performance comme à la compétition, chargée de produire une série de conduites à la fois jouissives et socialement conformistes. Jamais autant qu’aujourd’hui on a réussi à « naturaliser » les troubles mentaux en donnant aux enfants un Papa Molécule et une Maman tcc.

Jamais la psychopathologie qui tend à se dissoudre dans l’économie politique des conduites et dans la neuropharmacologie des comportements n’avait autant réussi à promouvoir des dispositifs généralisés de « séquestration sociale » à la fois toujours plus souples et libéraux et davantage totalitaires. Aujourd’hui, l’exclu, on le met à l’intérieur pour mieux le surveiller et mieux le corriger si nécessaire. Pour cela il suffit de détourner les institutions du soin, d’éducation ou du travail des finalités qui les avaient fondées en leur confiant un pouvoir sécuritaire pour le bien-être des individus et des populations.

Si vous croyez que j’exagère, je vais vous donner un exemple de ces dispositifs de biosocialité qui favorisent les thérapies molles de pharmacovigilance des conduites en recherchant désespérément les pathologies flexibles dès le plus jeune âge. Il s’agit des derniers rapports collectifs de l’inserm dans le champ de la santé mentale et en particulier le rapport sur le trouble des conduites de l’enfant publié en septembre 2005. Cette expertise qui préconisait le repérage des enfants hyperactifs, turbulents et violents avant même l’âge de 3 ans a provoqué de violentes réactions de la part des pédiatres, des psychiatres et des professionnels de la petite enfance. Des critiques éthiques et épistémologiques sévères ont mis en doute ce rapport de l’inserm sur lequel le ministère de l’Intérieur prétendait s’appuyer pour la mise en place de sa loi de prévention de la délinquance. L’expertise établissait une corrélation abusive entre les difficultés psychiques de jeunes enfants et une évolution vers la délinquance. L’expertise monoréférencée aux modèles neurobiologiques et cognitivo-comportementaux finissait par « biologiser » les souffrances psychiques et sociales et indirectement à stigmatiser les individus et les populations en difficulté. Dès janvier 2006, l’appel « pas de zéro de conduite pour les enfants de trois ans » était lancé et cette pétition a recueilli très rapidement près de 200 000 signatures. Ce collectif a organisé des réunions scientifiques et des débats citoyens, il a publié deux ouvrages [10], organisé un colloque [11] et rencontré le ministre de la Santé, comme les parlementaires de tous bords politiques. Cette mobilisation sans précédent des professionnels de l’enfance, pédiatres, pédopsychiatres, psychologues, psychanalystes, travailleurs sociaux et des parents, s’est révélée comme un refus citoyen, une opposition civile aux dérives scientistes des « experts » et à l’instrumentation idéologique des résultats contestables de leurs études. Les promoteurs du chantier gouvernemental de la prévention de la délinquance ne s’y sont d’ailleurs pas trompés en se référant de manière incessante à ce rapport d’expertise pour défendre les dispositions sécuritaires de leur projet. Les « experts » ont eu beau protester quant au « détournement » idéologique de leurs « travaux », il convient de se demander si la manière même dont ils ont traité la question ne contenait pas déjà en elle-même les risques de ces dérives idéologiques. En se basant sur une classification américaine utilisée à des fins épidémiologiques, les experts font de la mauvaise conduite et de la turbulence des très jeunes enfants un facteur prédictif de la criminalité et de la délinquance. Sans devoir entrer dans le détail de cette expertise, il nous faut néanmoins souligner qu’elle débouche sur des « recommandations » incitant à la surveillance des enfants, au dépistage très précoce de leurs écarts de conduite, à leur prise en charge médicale par des thérapies cognitivo-comportementales et par des psychotropes. Indirectement, l’étude participe à la stigmatisation de certains milieux sociaux défavorisés et plus directement à la normalisation des recherches et des pratiques en santé mentale sur le modèle spécifiquement anglo-saxon.

L’expertise de l’Inserm confond systématiquement la prévention médicopsychologique et la prédiction des déviances sociales. Elle surmédicalise la souffrance psychique et méconnaît les facteurs sociaux et environnementaux. Elle biologise l’humain et naturalise tout autant le psychisme que les inégalités sociales. Elle fait de l’enfant un « rongeur » comme un autre qu’il faudrait suivre à la trace par un « carnet de comportement », sédaté par des psychotropes et corrigé par des conditionnements.

Il convient tout d’abord de remarquer que cette expertise de l’inserm n’est pas isolée et contingente. Elle s’inscrit dans la politique des expertises collectives de l’inserm soucieuses d’annexer ces dernières années le champ de la santé mentale avec les moyens, les méthodes et les concepts des sciences biomédicales. En soi déjà ce dispositif n’est pas neutre et on pourrait légitimement se demander s’il ne vient pas démontrer aujourd’hui les hypothèses avancées en son temps par Michel Foucault sur le « biopouvoir », la « biopolitique des populations » et autres « somatocraties » et leurs vocations politiques à participer à des formes de gouvernementalité des conduites sociales. Et ce d’autant plus qu’a contrario des principes fondateurs des expertises collectives initiées par l’inserm en 1993 à partir de « l’affaire du sang contaminé », les « expertises scientifiques » réalisées dans le champ de la santé mentale n’ont pas réuni l’ensemble de la communauté scientifique et n’ont pas évité « les conflits d’intérêts » des experts. Bien au contraire la direction de ces expertises collectives a largement puisé, pour ne pas dire exclusivement, dans le « vivier » des partisans de la neurobiologie des comportements, des prescripteurs de psychotropes et de thérapies cognitivo-comportementales. Ces expertises se réfèrent quasi exclusivement à la psychiatrie états-unienne et leurs méthodologies proclament à l’envi les intérêts fabuleux de la neurobiologie des comportements.

Nous sommes donc face à une politique épistémologique et idéologique de l’inserm dont la cohérence et la consistance se déduisent des références nord-américaines (canadiennes et états-uniennes) soutenues dans les milieux universitaires en France par les partisans d’une psychologie cognitivo- instrumentale mais refusés par la grande majorité des praticiens de santé mentale.

La critique massive de cette dernière expertise par des scientifiques et des médecins renommés, notamment le président du Comité éthique de l’inserm et le président du ccne [12], a révélé au grand jour les défauts de ce rapport et sa tendance à se transformer en rhétorique de propagande au profit des outils de diagnostics et des traitements nord-américains. Or comme la presse internationale l’a rappelé à juste titre et à plusieurs reprises, aux États-Unis les laboratoires pharmaceutiques ont été les premiers bénéficiaires de ce type de dépistage et les experts qui ont contribué à construire depuis vingt-cinq ans les « nouveaux » outils de diagnostic (dsm III et dsm IV) avaient, pour une majorité, des liens étroits avec les industries de santé.

Donc en un mot comme en cent, cette dernière expertise (2005) s’inscrit dans une ambition de l’inserm d’évaluer « scientifiquement » les recherches et les pratiques de santé mentale et de normaliser les « psys » qui les mettent en œuvre (« troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent » en 2002, « psychothérapies, trois approches évaluées » en 2004, « autopsie psychologique » en 2006, etc.). La même logique prévaut dans toutes ces expertises : « surmédicaliser » les souffrances psychiques et sociales en les plaçant sous la tutelle théorique et méthodologique des modèles animaux et expérimentaux. Et ce jusque dans les expressions linguistiques qui partent de l’éducation comme de « l’élevage à l’occidentale » et qui désignent « l’être humain » « comme chez les autres espèces ».

Avec la dernière expertise, les promoteurs de ce type de recherches et de pratiques psychiatriques sont allés trop loin. On connaît aujourd’hui les effets Pygmalion de ce type d’« annonce » et de dépistage psychiatrique. On connaît aussi les dangers encourus par les abus et les mésusages dans les traitements par antidépresseurs et par psychostimulants des « troubles » de l’enfant et de l’adolescent : suicides, passages à l’acte, problèmes cardio-vasculaires, risques de mort subite etc. L’expertise, comme le projet de prévention de la délinquance qui s’en inspire, méconnaissent systématiquement le travail de terrain et le savoir clinique précieux qui s’en déduit. Mieux les experts prônent la normalisation de ces pratiques et de ces praticiens de terrain que manifestement ils ne connaissent pas, dont ils n’ont pas le métier. Là encore le diagnostic se trouve dissocié de la prise en charge préventive et thérapeutique dans laquelle, lorsqu’il s’agit de la santé mentale, il s’inscrit.

Alors pourquoi de telles recherches sont-elles encouragées ? Pourquoi émergent-elles avec insistance de la « niche écologique » de notre culture ? Pourquoi la notion « molle » et « flexible » de « troubles du comportement » s’est-elle substituée en 1980 (dsm III) aux catégories psychopathologiques traditionnelles (névrose, psychose et perversion) ? Pourquoi au nom de la « science » les psychologues et les psychiatres se sont-ils fait « les instruments d’un pouvoir qui transforme l’homme en instrument » (Canguilhem) ? Pourquoi ce triomphe arrogant du scientisme en psychiatrie et en psychologie d’autant plus illégitime que la plupart de ses concepts se sont avérés extrêmement poreux eu égard à la culture et à l’idéologie nord-américaines ? Si ce n’est parce que plus que jamais la médecine, la psychiatrie et la psychologie se révèlent, aussi, comme des pratiques de contrôle social participant toujours davantage au gouvernement des conduites. Et dans notre culture démocratique et ultralibérale, les pratiques de gouvernementalité des individus tendent à se prévaloir des connaissances « scientifiques » pour dépister, prévenir et traiter les risques de déviance sociale des populations.

La mise en place de dispositifs sécuritaires qui quadrillent les populations à risques et participent à la normalisation sociale des individus a besoin d’un « gommage anthropologique » de la déviance et doit impérativement la naturaliser. Les notions « flexibles » et « molles » de « trouble des conduites » et de « trouble du comportement » permettent ce quadrillage sanitaire des populations et cette gestion technocratique des individus invités à consentir librement à leur servitude. Les souffrances psychiques et sociales se révèlent solubles dans l’expertise des comportements dont on doit toujours davantage vérifier férocement et précocement les écarts. En psychiatrie adulte, cela se nomme une « clinique des gens fragiles ». En pédopsychiatrie un tel dépistage précoce dissocie le diagnostic du soin, tend à participer à une vidéosurveillance des enfants et à une pharmacovigilance de leurs comportements. Le sujet éthique que construit cette éducation sanitaire des mœurs invite l’individu à s’autocontrôler, à s’autogouverner et à défaut à se trouver très tôt assisté par des experts chargés d’améliorer son taux de rentabilité comportementale. De telles procédures de normalisation sociale participent du désaveu complet de la part que l’environnement prend à produire de la déviance. Nul besoin de soigner quand la maintenance sociale suffit et que le médecin ou le psychologue deviennent des experts en conduites. C’est alors que la santé devient « totalitaire [13] ».

On aurait cru que face à l’importance des objections scientifiques et éthiques de ce type d’expertises, l’inserm en serait restée là. Certains ont cru que ce type de « mise en scène » scientiste des expertises collectives dans le champ de la santé mentale allait s’essouffler, voire trépasser. Certains ont même cru que les engagements pris devant le ministre lors du colloque du 14 novembre 2006 consacré à cette expertise seraient tenus et que la direction des expertises collectives ayant fait son mea culpa devant la contre expertise spontanée des professionnels de ce champ, elle en tiendrait compte. Sauf qu’un mois plus tard en décembre 2006, un nouveau rapport d’expertise concernant cette fois « les troubles spécifiques de l’apprentissage » se trouvait déposé au centre d’expertise collective de l’inserm et que ce document vient d’être rendu public après avoir circulé sur le net.

Ce rapport est encore plus grotesque que les précédents établissant sans vergogne et dans un charabia époustouflant que la dysorthographie comme la dyslexie et la dyscalculie relèvent de « dysfonctionnements cognitifs » imputables à des « facteurs biologiques » probablement génétiques pour les dyscalculies et neurobiologiques pour les dyslexies. À nouveau dans ce rapport d’expertise, on confond prévention et signe prédictif, à nouveau on confond l’objet produit par les modèles méthodologiques et le symptôme clinique. À nouveau on ignore les effets des contextes culturels, socio-économiques et pédagogiques. À nouveau dans cette expertise, on prend les mêmes et on recommence. On recommence la même rhétorique de propagande, la même novlangue d’« évaluation scientifique », du « savoir expert » qui devraient s’imposer aux parents et aux professionnels pour le dépistage des troubles dans la collaboration aux savants. À nouveau, le modèle animal est privilégié dans cette expertise et les experts à propos de l’apprentissage du calcul écrivent que : « Les nouveau-nés sont, comme les animaux, en mesure de mobiliser deux systèmes différents pour le traitement des quantités et des transformations qui les affectent » (page 16, souligné par moi). L’Autre n’existe pas et le rapport qu’un sujet entretient à sa propre langue maternelle ne saurait être que « d’observation » ou de « stratégies » neurolinguistiques. Pour de tels experts, le désir de parler ou de lire n’existe pas autrement que comme « performance » de « résolution de problèmes ». Pour de tels experts, il n’y a que des « normolecteurs » saisissant « des régularités graphotactiques », apprenant des règles de « morphologie flexionnelle » permettant la « constitution de procédures » qui aboutissent à la lecture et à l’orthographe. De tels propos sont hallucinants pour n’importe quel clinicien qui, à l’époque d’Eugène Minkowski, n’aurait pas longtemps hésité face à une telle « dévitalisation » du rapport du sujet à la langue d’évoquer mezza voce « le rationalisme morbide du schizophrène ».

Que dire maintenant du modèle étiopathogénique des experts qui imputent les troubles de l’apprentissage à « des facteurs intrinsèques à l’enfant » (p. 19) ? On ne voit pas très bien en quoi le problème posé par l’origine neurobiologique du trouble peut se transformer si aisément en postulat chez nos experts : « Les progrès des connaissances des dernières années ont amené à évoquer dans les définitions l’origine neurobiologique voire héréditaire des troubles des apprentissages ainsi que leurs mécanismes cognitifs, même si ces processus cognitifs font encore l’objet de discussions et d’explorations » (p. 19). Le tour tautologique est joué et nous assistons dans sa nouvelle expertise à la même intoxication de l’existence par la novlangue des experts. Ici, c’est l’apprentissage scolaire qui se trouve « pathologisé » et « biologisé » dans une novlangue qui convoque la question posée en son temps par Victor Klemperer :

« Et qu’arrive-t-il si cette langue cultivée est constituée d’éléments toxiques ou si l’on en a fait le vecteur de substances toxiques ? Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir. [14] »

30 La rhétorique scientiste neutralise ici au nom des « publications internationales » les choix partisans des experts tous monoréférencés au cognitivisme le plus dur, à la neuropsychobiologie des comportements et à la neuropédiatrie. Malgré les sanglots longs des violons de la pluridisciplinarité étalés dans l’introduction du rapport de synthèse, le référentiel demeure toujours le même et repose sur le postulat des « substrats cérébraux de troubles du comportement ». Bien évidemment dans la logique des expertises collectives précédentes les recommandations des auteurs constituent un plébiscite en faveur de leur modèle et un véritable plaidoyer en faveur d’une normalisation neurobiologique du soin et de l’éducation des enfants et de leurs parents comme des formations et des recherches universitaires. L’expertise s’arroge ici ce pouvoir disciplinaire dont je parlais tout à l’heure de « réguler », la proposition d’une telle instance de validation se trouve à la page 62, les politiques de soin en faveur de la « remédiation cognitive » des neuropsychologues, des formations et des recherches universitaires privilégiant les modèles génétiques et neurobiologiques des comportements.

C’est ce pouvoir autoproclamé de l’expertise qu’il nous faut parvenir à remettre en cause faute de quoi le savoir plus que jamais pourrait se faire l’auxiliaire d’un Pouvoir souverain sur « la vie nue [15] » (Giorgio Agamben).

Dans son ouvrage, l’Homo sacer, Giorgio Agamben révèle le lien étroit qui unit le pouvoir politique à cette « vie nue » des exclus. Cette « vie nue » qu’incarne l’Homo sacer qui dans le droit romain archaïque est un homme qu’on peut tuer sans commettre d’homicide mais qu’on ne peut pas mettre à mort dans les formes rituelles. Cette « vie nue », dépouillée de ses prérogatives civiques, se trouve exposée comme ce qui reste d’un être humain dont on a essayé d’anéantir toute humanité, toute « espèce humaine » pour reprendre l’expression de Robert Antelme [16]. Et comme l’écrit Giorgio Agamben, « le juif, sous le nazisme, est le référent négatif privilégié de la nouvelle souveraineté biopolitique et, comme tel, un cas flagrant d’Homo sacer, au sens où il représente la vie qu’on peut ôter impunément mais non sacrifier. […] les juifs ne furent pas exterminés au cours d’un holocauste délirant et démesuré, mais littéralement, selon les mots mêmes de Hitler, “comme des poux”, c’est-à-dire en tant que vie nue. La dimension dans laquelle l’extermination a eu lieu n’est ni la religion, ni le droit, mais la biopolitique [17] ». C’est d’ailleurs cette solidarité secrète entre le fait biologique et le fait politique qui signe notre modernité jusqu’à l’horreur des totalitarismes qui révèle à un moment historique donné le risque permanent d’une structure de civilisation. Cette structure de civilisation qui est la nôtre est celle-là même d’une exclusion produite par la confusion systématique entre le corps politique et un corps social et culturel réduit à sa valeur biologique et économique. Après Primo Levi et Robert Antelme, Giorgio Agamben s’appuie sur l’exemple des musulmans des camps de concentration pour montrer qu’en passant dans un autre monde sans histoire et sans compassion leur existence se réduit à une pure zoé, une vie nue qui « se meut dans l’indétermination absolue du fait et du droit, de la vie et de la norme, du naturel et du politique [18] ».

Dans une forme inouïe de résistance à un pouvoir illimité qui prétend transformer intégralement ses lois scélérates en formes de vie, le musulman révèle la catastrophe biopolitique sans précédent qui s’est emparé de l’espace occidental. C’est la raison pour laquelle, pour Giorgio Agamben, le paradigme biopolitique de ce pouvoir souverain sur la « vie nue » qui s’est emparé du destin politique de l’Occident depuis les barbaries du xxe siècle s’avère aujourd’hui le camp et non pas la cité. La démonstration du philosophe est terrifiante lorsqu’il fait du camp « le nomos de la modernité ». À le suivre dans cette analyse-là et à condition de ne pas limiter le camp à un lieu géographique le ban nous apparaît comme le destin politique de notre civilisation. Simplement cette exclusion ne se fait plus en bordure de la Cité mais à l’intérieur même. Nous sommes passés ainsi d’une marginalisation territoriale à une marginalisation populationnelle spécifique aujourd’hui de notre postmodernité.

Les exclus ne sont plus mis en quarantaine mais se trouvent disséminés dans la Cité sous la forme d’un repérage systématique des populations à risque. Le concept de « trouble du comportement » s’avère ici l’opérateur biopolitique essentiel pour légitimer ces modes d’exclusion et de ségrégation. Les sdf de nos cités viennent incarner ces Sans Droit Fixes que nous sommes tous devenus au moment où la loi politique usurpant l’autorité de la science prétend gérer nos existences en les identifiant à des normes. À ce titre, ce nouveau paradigme biopolitique du camp nous concerne tous en tant qu’exclus potentiels de l’intérieur d’une Cité dont les existences peuvent dans les moindres détails des espaces intimes et publics se trouver « normées » par les « lois » de la science aux dépens des droits fondamentaux de notre humanité. C’est lorsque « la vie et la politique s’identifient » que la politique et la mise en forme biopolitique de la vie d’un peuple « qu’il est possible de mesurer pleinement leur inhumanité ». C’est au moment où les concepts de la science sont immédiatement reconvertis et sans réserve en principes politiques que les totalitarismes peuvent s’imposer comme discours. C’est-à-dire que cette retraduction immédiate et réciproque entre l’objectivisme de la science et la politique abolit tout espace de pensée critique et de réflexion éthique. Il ne s’agit pas bien évidemment ici d’examiner les conditions de validité des concepts scientifiques mais les conditions de possibilité à partir desquelles ils peuvent être retraduits immédiatement en principes politiques. Le verdict de Giorgio Agamben est cruel. Le fascisme et le nazisme qui redéfinissent les rapports entre l’homme et le citoyen ne sont pleinement intelligibles qu’une fois replacés sur l’arrière-fond biopolitique de notre modernité. Et le philosophe de nous rappeler cruellement que les lois d’exception, la loi martiale, les premiers camps d’internement qui suspendaient les articles de la constitution allemande garantissant les libertés personnelles furent d’abord le fait des gouvernements sociaux-démocrates de la république de Weimar. Les Nazis ont utilisé à leur profit cet « état d’exception » pour transformer le ban en extermination dans « une nuit de la Saint Barthélémy qui dura douze ans ». Ce sur quoi Giorgio Agamben attire ici notre attention, c’est en quoi « en mettant à nu la structure du ban », le camp révèle cet état d’exception où le fait et le droit se confondent, où les espaces de la vie et de la norme demeurent indéterminés et leurs frontières sans cesse brouillées.

Comment ici ne pas évoquer les travaux de Michel Foucault montrant comment la biopolitique en Occident s’est installée par une corrélation de plus en plus serrée entre les technologies de sécurité nouvelles et l’émergence du concept de « population » ? Ce concept de « population » qui tend à remplacer celui de « territoire » fait de tout sujet une simple figure de la population que le pouvoir se doit de gouverner rationnellement.

Cette rationalité gouvernementale, lorsqu’elle radicalise la raison calculatrice jusqu’à l’extrémité du positivisme économique et des idéologies naturalisant l’humain, conduit historiquement et structurellement les monstruosités des totalitarismes.

Sans pour autant nous laisser aller à une confusion des genres, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, à la lecture des travaux de Giorgio Agamben, peut nous faire craindre la renaissance de nouvelles formes de fascisme en Europe et dans le monde occidental. Ces nouvelles formes de fascisme utiliseraient toujours davantage la vie dans ses différentes sphères d’activité pour l’assujettir à des fins de biopolitique. Et c’est là plus que jamais que le signe de « l’exercice du pouvoir souverain passe plus que jamais par elles [les frontières biopolitiques], en croisant de nouveau les sciences médicales et biologiques [19] ».

Pour conclure, la psychiatrie postmoderne apporte sa quote-part à ces nouvelles technologies de pouvoir chargées d’évider et de disloquer la pensée, le discours et les pratiques qui reconnaissent que la vie humaine plonge ses racines dans l’humus de la culture et ce jusqu’aux extrémités des pathologies psychiques et sociales. Naturaliser les troubles qui dérangent l’espace public en les repérant toujours plus précocement et férocement par des dispositifs sécuritaires participe d’une logique biopolitique potentiellement dangereuse pour notre humanité. Que les sciences neurobiologiques puissent mettre en évidence les déterminants biologiques des comportements humains s’avèrent légitimes et ne sauraient être critiquées que du point de vue des conditions épistémologiques de la validité des procédures par lesquelles elles peuvent les mettre en évidence. Que par contre la vie humaine et ses manifestations de souffrance psychique et sociale puissent se trouver réduite à cette seule détermination neurobiologique ou génétique s’avère particulièrement lourd de conséquences. Qu’une loi de la prévention de la délinquance puisse prétendre s’appuyer sur un rapport d’expertise médicale douteux dans sa démarche et radical dans son idéologie montre à quel point aujourd’hui nous risquons tous de devenir des exclus de l’intérieur, dans tous les sens du terme, invités à participer à la réification de notre existence. En laissant s’établir cet état d’exception aujourd’hui au nom de principes sécuritaires nous conduirait à apporter notre part à cette pensée de la « deuxième Restauration » d’une culture obsédée par le nombre et dont Alain Badiou a montré son horreur du réel :

« Mais, plus profondément, toute restauration a horreur de la pensée et n’aime que les opinions, singulièrement l’opinion dominante, une fois toute concentrée dans l’impératif de Guizot : “Enrichissez-vous !” Le réel, corrélat obligé de la pensée, est tenu par les idéologues des restaurations, non sans quelques bons arguments, comme toujours susceptible d’ouvrir à l’iconoclastie politique, et donc à la Terreur. Une restauration est d’abord une assertion quant au réel, à savoir qu’il est toujours préférable de n’avoir avec lui nul rapport. [20] »

Faute de quoi, nous risquerions de devenir ce nouveau citoyen des télécraties auquel il ne resterait plus que la jouissance de l’atrocité : « Comme on le sait au moins depuis le Bas-Empire romain, quand la jouissance est ce dont toute la vie veut s’assurer et qu’elle vient à la place de l’impératif, ce dont on finit inévitablement par jouir est l’atrocité. Voici venir le temps de l’obscénité générale, des gladiateurs, des supplices en temps réel, qui fera regretter jusqu’aux tueries politiques du siècle mort [21]. »

Bibliographie

Agamben, G. 1995. Homo sacer le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997.

Antelme, R. 1957. L’espèce humaine, Paris, Gallimard.

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Lantéri-Laura, G. 2003. « L’objet de la psychiatrie et l’objet de la psychanalyse », L’Évolution psychiatrique, 70, p. 219-247.

Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! ouvrage collectif, Toulouse, érès.

Roudinesco, É. 1999. Pourquoi la psychanalyse ? Paris, Flammarion, 2001.

Notes

[1] M. Foucault, Les anormaux Cours au Collège de France, 1974-1975, Paris, Gallimard, 1999, p. 131.

[2] G. Lantéri-Laura, « L’objet de la psychiatrie et l’objet de la psychanalyse », L’évolution psychiatrique, 70, 2003, 31-45.

[3] M. Foucault (1954), Maladie mentale et psychologie, Paris, puf, 2005, p. 75.

[4] R. Gori, M.-J. Del Volgo, La santé totalitaire Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005.

[5] R. Gori, « La surmédicalisation de la souffrance psychique au profit de l’économie de marché ». Psychiatrie française, 4, 2005, 76-92.

[6] Le mot « ban » est un terme de droit féodal qui évoque trois idées dominantes : celle de proclamation publique, celle de bannissement ou d’exclusion par décision d’une autorité et celle d’un ensemble de personnes qui appuient quelqu’un ou quelque chose ou qui participent à quelque chose.
http ://www.termium.com/guides/juridi/files/304.html

[7] G. Debord (1967), La société du spectacle, Paris, Gallimard, 1972.

[8] É. Roudinesco (1999), Pourquoi la psychanalyse ? Paris, Flammarion, 2001.

[9] R. Gori, P. Le Coz, L’empire des coachs. Une nouvelle forme de contrôle social, Paris, Albin Michel, 2006.

[10] Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! ouvrage collectif, Toulouse, érès.

[11] Colloque organisé par le collectif de Pas de 0 de conduite, « Tout le monde aura été prévenu », Paris, le 17 juin 2006.

[12] « L’expertise médicale otage de l’obsession sécuritaire », par Jean-Claude Ameisen et Didier Sicard, Le Monde du 23 mars 2006.

[13] R. Gori, M.-J. Del Volgo, 2005, op. cit.

[14] V. Klemperer (1975), lti La langue du IIIe Reich, Paris, Albin Michel, 1996, p. 40. Cf. aussi É. Hazan, 2006, lqr La propagande au quotidien, Paris, Raisons d’agir.

[15] G. Agamben (1995), Homo sacer le pouvoir souverain et la vie nue, Paris, Le Seuil, 1997.

[16] R. Antelme, L’espèce humaine, Paris, Gallimard, 1957.

[17] G. Agamben, p. 125.

[18] Ibid., p. 199.

[19] Ibid., p. 177.

[20] Alain Badiou, Le siècle, Paris, Le Seuil, 2005, p. 45.

[21] Ibid., p. 118.

Résumé

Faute de remettre en cause le pouvoir autoproclamé de l’expertise et de l’évaluation généralisée, la santé mentale redeviendrait une branche de l’hygiène publique dont la psychiatrie est issue. Elle se trouverait réduite ainsi à un dispositif biopolitique de recomposition de nos sensibilités psychologiques et sociales au sein duquel nous deviendrions tous des exclus potentiels à l’intérieur de la cité. Un tel dispositif risquerait au nom de la « science », quelque peu malmenée, de se faire le simple alibi d’un pouvoir souverain sur ce que Giorgio Agamben nomme « la vie nue » des exclus. Lorsque la vie et la politique s’identifient, le risque est grand de voir se développer ces totalitarismes qui font du « biologique » cette fatalité au nom de laquelle les décisions politiques sont recodées comme des normes « naturelles ».

Roland Gori « Les exclus de l'intime », Cliniques méditerranéennes 1/2008 (n° 77), p. 47-62.

http://www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2008-1-page-47.htm