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[*] Roland Gori, psychanalyste, professeur de psychopathologie clinique
à l’université d’Aix-Marseille I ; 101 rue
Sylvabelle F-13006 Marseille.
Origine : http://
www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2010-1-page-149.htm
« Les principaux mythes grecs sont imprimés dans l’évolution
de notre langage et en particulier de nos grammaires. [...] notre
parole charrie des traces organiques de mythes. D’où
la permanence dans notre mentalité et dans notre culture
d’Œdipe et d’Hélène, d’Éros
et de Thanatos, d’Apollon et de Dionysos. »George Steiner,
Les Antigones (1984), Paris, Gallimard, 1986, p. 331.
L’éternel
Que Freud se soit nourri de la mythologie, de la tragédie,
de la pensée grecques pour élaborer les concepts de
sa découverte, constitue une évidence. L’évidence
du fait ne mérite pas qu’on le néglige. Par
exemple, si le terme même de mythologie surgit sous la plume
de Freud lorsqu’il tente de cerner le concept de pulsion,
c’est bien en tant que celui-ci contient une dimension de
fiction que le mythe comme forme de pensée s’expose
à recueillir. Là où se dérobent la logique
et la rationalité du concept, en ce point ombilical du savoir,
il n’y a plus que le mythe pour dire ce que la science et
la logique ne parviennent pas à formaliser. Reconnaître
que le logos n’épuise pas le mythos, c’est reconnaître
que dans tout discours persiste un point d’impasse, point
d’impasse de toute forme de formalisation que nous nommons
le réel et sur lequel Freud dépose le nom d’Œdipe.
Telle sera ma thèse. Mais la découverte de Freud ne
consiste pas seulement à énoncer ce point d’impasse.
Dans son cheminement même elle nous montre que nous n’avons
que le recours du mythe pour en cerner les bords.
La grande découverte de Freud, c’est que la connaissance
se trame avec l’étoffe des rêves et des mythes,
et comme Lacan le rappelle encore « il n’y a pas de
connaissance qui ne soit d’illusion ou de mythe » (Radiophonie,
p. 84).
Peut-être manque-t-il ici à Freud et à Lacan
ce que je trouve chez Foucault, à savoir que les formes du
savoir sont étroitement dépendantes des formes de
pouvoir qui sont en œuvre dans les pratiques sociales d’une
société donnée, à un moment donné.
En quoi, pour moi, c’est affirmer d’entrée de
jeu que ce savoir psychopathologique que contiennent les cultures
de soi, les pratiques de soi de la pensée grecque et qui
font retour avec la découverte freudienne constituent aussi
un fait de civilisation. C’est dire encore et encore que la
connaissance qui émerge à un moment donné dans
une culture dépend étroitement des conditions sociales
et de civilisation qui la rendent possible. Les formes de savoir
émergent de la niche écologique d’une civilisation
qu’elles participent à recoder en retour, recomposant
dans l’après-coup les sensibilités psychologiques
et sociales d’une culture et de ses idéologies. Bref,
vous l’avez compris, je ne crois pas à l’Immaculée
conception des savoirs et des pratiques.
La découverte freudienne m’apparaît comme un
retour du rejeté. Rejeté d’une culture antique
du « souci de soi » au sein d’une science positive
qui sous les coups de boutoir de la civilisation du capitalisme
industriel tendait à réifier le sujet en tant qu’individu
rationnel, autonome et isolé. Mais pour que la psychanalyse
advienne au sein de cette civilisation positiviste, encore fallait-il
que la culture grecque, tels les restes diurnes d’un rêve,
puisse permettre à quelqu’un qui savait s’en
saisir, d’affirmer que le spectre de la subjectivité
rôdait toujours dans les grands boulevards des sciences les
plus propices à accueillir les valeurs d’ordre et de
progrès de l’Europe capitaliste. Et encore fallait-il
qu’un homme comme Freud ait le courage d’accueillir
le fantôme de l’Antiquité qui hantait déjà
les thérapeutiques parallèles de l’histoire
de la médecine pour le placer au cœur de la science
positive et lui restituer ainsi le vrai de son efficacité.
Vous l’avez compris, je fais de la psychanalyse une rescapée,
la rescapée de cette civilisation antique et démocratique
qui tend à la fin du xixe siècle à disparaître
en partie sous les coups de boutoir des nouveaux dispositifs de
subjectivation de la civilisation industrielle. Mais ce spectre
de la pensée antique tend sans cesse à faire retour
dans l’histoire des techniques et des savoirs, en particulier
au sein de la médecine. C’est même par quoi,
au cours de cette histoire, le scientisme et le démoniaque
se sont souvent trouvés conjoints dans le même attelage.
Mais avec Freud, les pièces de ces discours de vérité
et d’exactitude se déplacent, d’opposées
et d’inséparables, la vérité et le savoir
se trouvent par le geste freudien devoir révéler ce
qui les conjoint : l’homme de la raison est miné de
l’intérieur par les forces mêmes qui en érigent
la maîtrise. Davantage on veut l’ignorer, davantage
on y est soumis. Ce dont témoigne à sa façon
la tragédie d’Œdipe qui en voulant s’appuyer
sur la Raison court à sa perte et révèle ce
qui la mine de l’intérieur.
C’est au xixe siècle, c’est-à-dire au
moment même où s’épanouit l’homo
economicus et sa rationalité calculatrice que la psychanalyse
restitue par le biais du mythe ce qui se dérobe au savoir
totalitaire de cette forme de pensée. Ce que le mythe tient
en réserve, ce qui se dérobe à la pensée
calculatrice et technique, c’est justement ce que Freud rencontre
sur sa propre route lorsqu’il tente de rendre compte de sa
psychopathologie et de celle de ses patients. Freud penseur de la
modernité, héritier d’une civilisation bourgeoise
et positiviste, croise sur sa route la connaissance tragique, le
pathei mathos de la culture grecque, disait Pierre Fédida,
le pathei mathos d’Eschyle, excusez-moi du peu.
La rencontre de Freud avec le discours de Sophocle lui permet de
trouver le concept à même de rendre compte du fonctionnement
psychique des névroses et de la psychopathologie de la vie
quotidienne. Dans une lettre à Fliess du 15 octobre 1897,
Freud reconnaît en lui-même les sentiments que la tragédie
de Sophocle – Œdipe Roi – met en scène.
C’est justement parce que chaque humain a été
un jour en imagination un Œdipe que cette tragédie produit
un « effet saisissant ». L’herméneutique
du sujet avec laquelle Freud à ce moment-là est en
train de renouer est celle de la connaissance tragique de la culture
grecque et s’éloigne toujours davantage de la rationalité
de la science positive qui tend au même moment à objectiver
le psychisme dans une « physiologie mentale » chère
à cette époque.
Précisons qu’à proprement parler, Freud n’interprète
pas le mythe d’Œdipe et la tragédie de Sophocle
mais qu’il se laisse interpréter par la vérité
de leurs discours. C’est un point important tant il me paraît
absurde d’interpréter ce qui s’offre déjà
comme une interprétation. Freud trouve dans la tragédie
de Sophocle les mots pour dire ce qui échappe à la
pensée rationnelle et dont le mythe seul peut restituer la
continuité du discours jusque et y compris dans la psychopathologie
de la vie quotidienne. Le mythe expose une vérité
que la logique et les sciences expérimentales congédient.
Cette vérité à fleur de mythe, inutile de s’en
saisir dans la saisie-arrêt de nos significations doctrinales.
Cette vérité, elle parle d’elle-même.
Laissons la parler.
Ce que Freud réhabilite à la fin de ce xixe siècle
qui rêve d’une « religion de la science »
administrant l’humain en le délivrant du politique,
ce que Freud réhabilite c’est le mythe et son pouvoir
de dire le vrai. Et cette réhabilitation œuvre à
son corps défendant tant Freud, enfant de son époque,
rêvait jusqu’à la fin de ses jours d’inscrire
la psychanalyse dans le champ des sciences de la nature. C’est
moins par goût personnel qu’il est conduit à
cette réhabilitation du mythe, que par la matière
fantasmatique qui s’offre à lui et qu’il ne peut
en bon névrosé ni proscrire, ni prescrire.
Et c’est lorsque le concept devient plus incertain, plus
vacillant, qu’il produit un trouble particulier face à
cet abîme que constitue l’absence de preuves empiriques
et logiques, c’est à ce moment-là précisément
que Freud fait appel au mythe en déposant le mot de «
mythologie » sur ce qui lui demeure encore énigmatique.
Ainsi en va-t-il, par exemple, de ce que Freud nomme sa «
mythologie des pulsions », n’hésitant pas à
s’appuyer sur l’autorité d’Empédocle
d’Agrigente pour donner à sa théorie de la pulsion
de mort la légitimité que ses élèves
eux-mêmes contestent. Dans le texte tardif, de 1938, L’abrégé
de psychanalyse, Freud remarque dans une note de bas de page à
propos de la dualité pulsionnelle Eros-Thanatos : «
Le philosophe Empédocle d’Agrigente avait déjà
adopté cette façon de considérer les forces
fondamentales ou instincts, opinion contre laquelle tant d’analystes
s’insurgent encore [1]. »
Mais c’est moins l’appui d’une autorité
que Freud cherche auprès des philosophes et des dramaturges
grecs que les restes d’un discours qui rend possible sa découverte,
un discours qui reconnaît à la parole mythique son
pouvoir d’accueillir et de mettre en réserve ce que
la rationalité et la logique révoquent. Or comme nous
le verrons, ce conflit fondamental entre le mythe et la raison,
ce conflit fondamental entre ces deux formes de rationalité
est au cœur de la cité démocratique comme du
drame tragique, au moins chez Sophocle à qui Freud emprunte
le nom d’Œdipe pour en faire un concept.
La psychanalyse naît dans le giron de la médecine
pour dire justement ce qui à la fin du xixe siècle
se soustrait du fait de sa méthode expérimentale et
scientifique qui l’habilite comme savoir positif. La méthode
anatomo-clinique et l’approche expérimentale laissent
en jachère un reste, un hétérogène,
qui relevait jusque-là de l’art du médecin.
Avec la science, un savoir s’impose dans une prétention
d’autonomie par rapport au savoir mythique servant à
refouler cette vérité qui habitait jusque-là
la pratique médicale et que la psychanalyse redécouvre
à sa manière.
Dans le séminaire sur Le transfert, Lacan évoque
la définition qu’Eryximaque donne de la médecine
: « La médecine est la science des érotiques
du corps [2]» ; pour ajouter ensuite : « On ne peut,
me semble-t-il, donner meilleure définition de la psychanalyse
[3]. »
Or, c’est bien parce que la pensée grecque, par le
discours d’Eryximaque, promeut une conception du soin qui
excède le « médical » au sens moderne
du terme que l’on peut entr’apercevoir ce que l’art
du médecin doit à l’amour et au transfert dont
la science positive ne veut pas entendre parler. La notion même
de santé est problématique, « concept vulgaire [4]
» disait Canguilhem, et le rapport de la santé à
la science, pour proclamé qu’il soit aujourd’hui
dans la médecine moderne, n’est pas aussi évident
qu’on veut bien l’affirmer. Ce rapport de la médecine
à la science est justement comme le note Lacan ce qui est
le moins assuré : « Ce qui n’est pas assuré,
c’est ce que la médecine a à faire de la science [5]
[5] Ibid. , p. 86 ...
suite. »
Nous voyons bien aujourd’hui comment, à devoir prétendre
ne traiter que scientifiquement les problèmes qu’elle
rencontre, la médecine contemporaine a dû ajouter un
« supplément d’âme », l’éthique
à son dispositif. C’est reconnaître que le thérapeutique
excède le iatrique, le médical proprement dit. Et
c’est à devoir distinguer le thérapeutique du
médical qu’une invention comme la psychanalyse est
devenue possible. Cette invention n’est justement devenue
possible que parce que des fragments du savoir mythique se sont
trouvés là à disposition pour recueillir ce
qui à un moment donné se voyait empêché,
inhibé par le savoir dominant d’une civilisation, savoir
du Maître disait Lacan. Savoir que Freud a mis sur la sellette
pour lui faire rendre gorge et accoucher d’une vérité
dont le mythe fait son miel et que Freud a placé au cœur
de son dispositif thérapeutique.
Si aujourd’hui nous pouvons refuser la réduction du
thérapeutique au médical, si nous pouvons par la pratique
psychanalytique refuser de faire du soin psychique cette «
orthopédie sociale » chère à nos sociétés
de contrôle, c’est bien parce que Freud et Lacan nous
ont montré la voie, mais c’est aussi parce qu’une
culture a permis, à un moment donné par sa langue
et ses formes de pensée, de dire que l’art de soigner
incluait nécessairement le « souci de soi [6]»,
comme esthétique et éthique de l’existence.
Comment pourrait-on sans cette culture et cette langue oser dire
encore aujourd’hui que le vrai continue à se dérober
au milieu de l’exactitude ?
Cette question est plus que jamais actuelle au moment même
où en France, par exemple, la législation d’accès
au titre de psychothérapeute porte de nouveau cette question [7]
[7] Sur l’amendement dit Accoyer, cf. Élisabeth Roudinesco,...
suite aux avant-postes de la scène sociale et politique :
la souffrance psychique est-elle un « trouble médical
» relevant de la seule médecine et de ses annexes ?
Cette question se pose au moment même où le sujet se
trouve réduit à la somme de ses comportements et où
dans cette civilisation le savoir dominant réduit les souffrances
psychiques et sociales à des « anomalies », à
des « dysfonctionnements » neurogénétiques.
C’est une question politique autant qu’épistémologique.
Or justement, le discours d’Eryximaque ouvre une brèche
entre le thérapeutique au sens antique du terme, et le médical
au sens moderne de cette notion. Il permet de penser et de dire
toute la distance et le lien qui sépare et rapproche à
la fois le iatrique et le thérapeutique.
Nous avons ici, avec les fragments de ce savoir antique, les conditions
culturelles permettant l’émergence de ce qui devient
ensuite la « psychothérapie » et la « psychanalyse
».
Alors je ne voudrais pas tomber dans ce que Canguilhem appelait
le « mythe du prédécesseur » et dire que
Platon était le prédécesseur de Freud. Mais
je voudrais simplement insister sur un point : tous deux appartiennent
à des moments différents à une culture, une
culture qui rend possible la découverte de la psychanalyse
et conditionne socialement et historiquement son émergence [8]
parce qu’elle s’avère une culture de soi. C’est
bien parce que le spectre antique rôde encore dans les capitales
européennes, positivistes et capitalistes de son époque,
que Freud peut y trouver les mots et les fragments de discours qui
lui permettent d’entreprendre sa découverte. Il les
rencontre, au sens fort du terme, grâce à la complaisance
d’une langue et d’une culture antiques, aptes à
préserver ce que le savoir dominant de l’époque
refuse. Ici, vous l’avez compris, la découverte de
la psychanalyse devient aussi le symptôme d’une civilisation
en proie à une mutation.
C’est un peu l’hypothèse à laquelle je
me risque ici : la psychanalyse émerge comme « rescapée
» d’une culture antique et démocratique qui résiste
à sa disparition programmée par les nouveaux dispositifs
de subjectivation de la civilisation capitaliste. À me suivre
sur cette voie, vous comprendrez, je pense, en quoi de tels enjeux
sont plus que jamais d’actualité.
Si la psychanalyse constitue un retour de la « culture de
soi » des civilisations antiques au sein même d’une
modernité triomphante, c’est aussi en tant que sa méthode
prescrit que comme dans les philosophies antiques, le sujet doit
se transformer dans son être pour être capable de vérité
et donc apte à la connaissance.
Nous sommes ici à l’opposé de notre conception
moderne du savoir qui suppose que toute connaissance impliquant
le sujet, son ontologie, sa présence dans le savoir, le disqualifie
comme non scientifique et se trouve ainsi discrédité
dans sa rationalité et progressivement dans son éthique
en tant que guide des conduites humaines. Dans la modernité,
dès lors qu’un savoir est scientifiquement exact on
pourrait le transvaser, le déplacer d’un lieu à
l’autre, sans devoir vérifier pour autant que celui
qui le reçoit se révèle apte à l’accueillir.
Michel Foucault nous le rappelle avec le commentaire d’Alcibiade
de Platon : la connaissance de soi, le fameux « connais-toi
toi-même » de la prescription delphique [9], demeure
dans la culture grecque entièrement subordonnée au
« soucie-toi de toi-même ». C’est la réponse
de Socrate à Alcibiade : « Si tu veux connaître
le gouvernement des hommes, le fonctionnement de la Cité
et de la Nature, commence par te soucier de toi-même, commence
par t’occuper de toi. » Donc ce n’est pas la connaissance
(de soi) qui est prescrite dans cette formule, « connais-toi
toi-même », en tant que fondement de la morale, de la
spiritualité ou de la politique, c’est le « souci
de soi », le souci de « s’occuper de soi-même
».
Comme le remarque Foucault, lorsque Epicure prescrit également
la nécessité de « s’occuper de soi »,
il emploie le verbe therapeuein qui est un verbe à valeurs
multiples et dont la polysémie même se révèle
intéressante : il faut être le thérapeute de
soi-même pour accéder véritablement à
la connaissance de la vérité. Mais therapeuein se
réfère à plusieurs actions dont chacun des
référentiels tend à absorber dans le registre
qui est le sien ce « souci de soi » :
le modèle médical des soins médicaux qui
prescrit de devoir s’occuper de l’âme comme du
corps ;
le modèle social ou familial dans le cadre duquel ce verbe
renvoie au service qu’un serviteur tend à rendre à
son maître. C’est-à-dire un modèle qui
« flirte » aussi avec l’économie de la
« maison » ;
le modèle religieux qui rapporte le therapeuein au service
des cultes que l’on rend aux divinités. C’est-à-dire
le « spirituel ».
Cette polysémie du « thérapeutique »
innerve l’ensemble des pratiques sociales qui vont traiter
tout au long des siècles et dans la culture occidentale de
ce « souci de soi ». Et ce jusqu’aux malentendus
des débats actuels autour de l’encadrement législatif
des psychothérapies.
Rappelons au passage que si cette question du « traitement
de soi », de son « souci », se pose aujourd’hui
à l’occasion du problème de l’encadrement
législatif des psychothérapies, cela provient de la
logique médicale moderne poussée au terme d’un
processus d’objectivation de l’être, d’une
réification qui n’est pas sans rapport avec le fétichisme
galopant du capitalisme [10] [10] R. Gori et M. -J. Del Volgo, Exilés
de l’intime, Paris,...
suite.
Si l’éthique fait défaut à la science
moderne, c’est bien parce que celle-ci s’est sans cesse
éloignée de la pensée [11], de la pensée
de ce « souci de soi » qui constituait la finalité
de la connaissance antique.
La psychanalyse dont le savoir renoue par son épistémologie
avec la procédure anthropologique de la pensée antique,
à savoir que le sujet n’a accès à la
vérité de son être qu’en se modifiant
et qu’en retour cet accès à la vérité
transforme ses positions subjectives et son rapport au savoir. La
transformation de sa position singulière lui permet d’avoir
un autre accès à la connaissance de son milieu et
de la nature dont il fait partie, milieu politique s’il en
est.
Précisons pour finir sur ce point que la pratique du «
souci de soi » est aux antipodes d’une psychologie introspective,
intimiste, prise dans la fiction d’une intériorité
mentale. Elle se révèle inséparable d’une
politique et d’une éthique qui passent nécessairement
par ce rapport à l’autre dont les « sciences
» contemporaines font si peu mention.
Quel qu’en soit le dialecte, la langue de la pensée
grecque fait injonction au sujet de se soucier de soi, d’être
le thérapeute de soi-même en s’adonnant à
des pratiques qui révèlent sa vérité.
Cette vérité n’est pas individuelle, mais singulière,
inséparable du multiple qui trouve dans le Cosmos et la Cité
un ordre cohérent permettant de poser sans cesse cette question
: « Qu’est-ce que l’homme ? » Question qu’Œdipe
reçoit sous une forme inversée de l’énigme
et dont son patronyme inclut en partie la réponse.
De quoi Œdipe est-il le nom ?
Je lirai la tragédie d’Œdipe avec Michel Foucault
en tant que son travail me paraît à même de rendre
compte des relations entre le pouvoir politique et les formes de
connaissance que le drame de Sophocle met en scène. Crise
entre les formes de savoir et les formes de Pouvoir dont notre civilisation
ne s’est pas encore libérée et que le malaise
actuel de notre démocratie rend plus que jamais contemporaine.
Sans devoir reprendre la totalité du commentaire de Michel
Foucault [12], j’en suivrai l’heuristique principale,
à savoir que « la tragédie d’Œdipe
est donc l’histoire d’une recherche de la vérité
; c’est une procédure de recherche de la vérité
qui obéit exactement aux pratiques judiciaires grecques de
l’époque [13] [13] Ibid. , p. 555. ...
suite ». Or ces pratiques de recherche de la vérité
ont changé entre la Grèce de l’époque
archaïque et la Grèce de l’époque classique.
Ce changement ne se fait pas sans drame, si j’ose dire, et
conflits éthiques autant que politiques, ce dont témoignent
les tragédies de Sophocle. Foucault montre qu’au sein
de la tragédie d’Œdipe se trouve mise en scène
la mutation décisive dans les procédures de production
de la vérité.
Dans l’Iliade de Homère, lorsque Ménélas
accuse Antiloque d’avoir commis une irrégularité
lors d’une course et conteste ainsi sa victoire, la manière
dont va être réglé le conflit n’a rien
à voir avec notre conception moderne de la justice ou son
prototype rationaliste de la Grèce classique. C’est
une « épreuve » qui établit la vérité,
c’est-à-dire que Ménélas jette à
Antiloque un défi, celui de jurer devant Zeus qu’il
n’a pas commis d’irrégularités. Le refus
d’Antiloque de prêter serment vaut comme aveu. Un détail
significatif, le témoin visuel qui assistait à la
course n’est pas requis pour établir la vérité,
c’est la parole devant les dieux qui seule compte en tant
que preuve. Cette épreuve est caractéristique, nous
dit Foucault, de la société grecque archaïque
et nous la retrouvons dans le haut Moyen Âge. La chose, de
mon point de vue, est encore plus compliquée, car si nous
prenons la préhistoire du concept de « probabilité
», par exemple, nous constatons que ce terme désigne
d’abord le crédit que l’on peut apporter à
une opinion en fonction de la récusation des autorités
qui l’énoncent. Ce n’est qu’ultérieurement,
au xviie siècle, que le terme de probabilité émerge [14]
avec une autre signification épistémologique, statistique,
fondée par des régularités, des fréquences
« objectives » où la Nature est la seule autorité
digne de crédit. Les faits modernes sont ventriloques et
la parole perd ce pouvoir de révélation qu’on
lui accordait jusque-là.
Si j’apporte cette précision au commentaire de Foucault,
c’est, d’une part pour essayer de dire la manière
d’établir la vérité par les savoirs qui
sont comme des couches tectoniques perpétuellement en mouvement
et beaucoup plus mobiles et enchevêtrées qu’il
n’y paraît au sein d’une culture et à une
époque données ; et d’autre part en quoi cette
question soulevée par Foucault des conflits et des procédures
du savoir évoquée à propos de la Grèce
antique traverse toute notre histoire et fait entendre aujourd’hui
encore ses échos.
Reprenons. Quand dans la tragédie de Sophocle, Œdipe
et toute la Cité de Thèbes avec lui recherchent la
vérité, ce n’est plus le modèle de l’épreuve
qu’ils utilisent. Même si dans la pièce de Sophocle
demeurent des « restes de la vieille tradition [15]».
Foucault remarque que dès la seconde scène de la tragédie
les réponses d’Apollon et de Tirésias nous donnent
les vérités de l’énigme sous la forme
bien particulière de la prophétie, de la prédiction
et de la prescription : la peste qui tombe sur Thèbes est
le résultat d’une souillure envoyée par les
dieux pour punir un assassinat. Tirésias, si proche d’Apollon,
incarne la parole prophétique, désigne Œdipe
comme l’assassin de Laïos. Mais la tragédie montre
qu’il manque encore quelque chose à même de satisfaire
les nouvelles exigences de la pensée rationnelle : une enquête
quasi policière qui puisse établir la culpabilité
de celui qui est accusé à partir du témoignage
de ce qui s’est réellement passé. C’est-à-dire
que la vérité pour être efficace doit désormais
se fonder sur cette évidence factuelle qui anticipe notre
modernité. Il faut prouver ce que les dieux ont proféré
pour que les hommes les croient. C’est le regard du témoin
qui maintenant est convoqué : « Nous pouvons donc dire
que toute la pièce d’Œdipe est une manière
de déplacer l’énonciation de la vérité
d’un discours de type prophétique et prescriptif vers
un autre discours d’ordre rétrospectif, non plus de
l’ordre de la prophétie, mais du témoignage [16].
» Les témoignages sont d’abord ceux des souvenirs
de Jocaste et d’Œdipe établissant que Laïos
a été assassiné au croisement des trois chemins
là où Œdipe a tué un homme. Il manque
encore la preuve qu’Œdipe est bien le fils de Laïos.
Jocaste en a la conviction intime et prie Œdipe d’arrêter
là sa recherche de la vérité. Mais Œdipe
tombe dans le piège de cette volonté de voir et de
savoir inscrite jusque dans son nom « oida » et il pousse
le témoignage jusqu’au bout de la vérité.
Ce dont les témoignages de l’esclave Polybe et du berger
apporteront les preuves définitives. C’est ce savoir
« tyrannique » et « aristocratique » de
l’homme – qui « a vu », qui « a trouvé
» – qui est en train de se décomposer à
Athènes à l’époque de Sophocle et qui
est en train de faire place à un savoir plus rationnel et
collectif. C’est ce Pouvoir qu’Œdipe réclame,
plus que son innocence qui ne lui importe qu’en tant qu’elle
devient inséparable de sa « valeur » aux yeux
de Thèbes. L’Œdipe de Sophocle est « sans
complexe ».
La culpabilité d’Œdipe, comme le dit Conrad Stein,
c’est ce désir de savoir, plus que la conséquence
de ses actes parricides et incestueux dont il était ignorant
au moment où il les a commis. Œdipe est à la
fois le prototype de ce héros moderne qui court à
sa perte au nom de cette responsabilité d’un destin
dont il a dépossédé les dieux, et en même
temps la figure archaïque de ces tyrans autocratiques qui dans
leur soif de gouverner dans l’excès sont hantés
par les figures légendaires des rois mycéniens.
Toute la tragédie déploie cette nécessité
nouvelle qu’exige dans la Cité la Raison : devoir faire
la preuve d’une vérité que les dieux ont inspirée
mais que les hommes ont maintenant le devoir de démontrer,
de mettre au jour l’existence factuelle. Heurt d’une
pensée mythique et d’une pensée rationnelle
que la tragédie dramatise par le jeu des personnages.
Les légendes et les mythes laissent progressivement leur
place aux récits et aux témoignages historiques pour
penser rationnellement les lois, leur écriture des conduites
et la rédaction des normes auxquelles ces conduites doivent
obéir pour fabriquer le citoyen idéal. L’éthique
ne se fonde plus seulement sur le sacré, elle en appelle
au dispositif rationnel des lois pour forger les mœurs des
citoyens.
Un des intérêts, non des moindres, du commentaire
de Foucault d’Œdipe Roi de Sophocle, c’est de montrer
que ce savoir spécial qui est en train de s’instituer
en Grèce au moment où Sophocle écrit sa tragédie
est inséparable d’une nouvelle forme de pouvoir politique
qui met à bas la figure du tyran sourd aux prophéties
des dieux comme à la parole du peuple. Foucault avance alors
l’hypothèse selon laquelle ce que Sophocle met en scène
est la même chose que ce que Platon mettra en philosophie
: le déclin de la Grèce archaïque, la prétention
des tyrans à conjoindre le pouvoir et le savoir, et le démantèlement
d’un pouvoir magico-religieux coagulé dans le pouvoir.
Pour Foucault, « plusieurs pièces de Sophocle, comme
Antigone et Electre, sont une espèce de ritualisation théâtrale
de l’histoire du droit. Cette dramatisation de l’histoire
du droit grec nous présente un résumé de l’une
des grandes conquêtes de la démocratie athénienne
: l’histoire du processus à travers lequel le peuple
s’est emparé du droit de juger, du droit de dire la
vérité à ses propres maîtres, de juger
ceux qui le gouvernent [17]».
C’est à cette décomposition des dispositifs
de production de la vérité de la Grèce ancienne
pour célébrer la nouvelle procédure rationnelle
de la Grèce classique qui établit que la vérité
n’appartient jamais au pouvoir politique, que celui-ci est
aveugle et sourd à son éclat, du moins tant qu’il
demeure éloigné de la parole des dieux qui se métamorphose
dans l’expérience commune.
Cette naissance de l’enquête qui va prendre plusieurs
formes dont celle du droit et de la science constitue le dispositif
par lequel l’Occident établit une vérité
et revendique un savoir dont il va sans cesse contester qu’il
puisse constituer un attribut du pouvoir. Comme le remarque Foucault,
il faut attendre l’initiative de Nietzsche pour démolir
ce mythe d’un savoir épuré à l’abri
du pouvoir dont l’évaluation expertale de nos jours
constitue le spectre. Foucault après Nietzsche n’a
eu de cesse de montrer que derrière tout savoir, derrière
toute connaissance se profile une lutte de pouvoir dévoilant
que « le pouvoir politique n’est pas absent du savoir,
il est tramé avec le savoir [18] ».
Retenons pour l’instant que cette nouvelle manière
d’établir la vérité ne peut se lier au
pouvoir que par une double médiation telle qu’elle
apparaît dans le dernier dialogue de Platon, Les lois, et
en particulier le Livre V. Cette autorité des lois que met
en exercice le pouvoir, après qu’elles ont fait l’objet
d’études et de débats par un collège
démocratique de sages, s’applique comme une éthique
prescriptive immanente aux conduites, devenant un mode de vie rationalisé
des citoyens dans la Cité. En ce sens, cette conception porte
en germe une vision « totalitaire [19]» du social dont
le concept d’individu pourrait être le grand absent.
La technique législative devient l’instrument d’une
gestion rationnelle de la Cité dans l’ultime dialogue
de Platon Les lois. Le droit devient, en tant que technique de production
de la vérité, le nom d’une autre politique qui
se prévaut de la Raison pour imposer la surveillance des
citoyens. Nous quittons avec Les lois le plan de la transcendance,
de la culture archaïque pour celui de l’immanence d’une
loi qui prescrit les modes de vie, de formation et de bonnes mœurs
des citoyens.
L’architecture de la Cité et de sa gestion se fonde
sur des rationalisations extrêmes, non seulement des territoires,
non seulement de la structure des collèges qui la gèrent,
mais encore dans une mise au monde mathématique des choses
humaines et de la dynamique du vivant au point que le Nombre devient
l’équivalent éminent d’une autorité
divine ou tyrannique. Il y a véritablement dans Les lois
révélation d’une fonction politique du Nombre
et de sa puissance organisatrice pour accoucher du Cosmos, de la
Cité ou du citoyen. C’est la même architecture
symbolique qui par l’incommensurabilité des êtres
et des choses permet leur mise en ordre, leur prescrit une mesure
que l’on peut entendre aussi bien dans un sens éthique
de modération et d’harmonie, que dans un sens plus
littéral d’une évaluation chiffrée. La
technique du stratège fait son apparition pour fonder sa
politique et produire une vérité, non plus analogue
au rite de l’oracle ou du devin, mais comparable à
celle du navigateur, du pilote ou du médecin : « Que
c’est un dieu, et de concert avec ce dieu le hasard et l’occasion
qui gouvernent toutes les affaires humaines, sans exception. Il
faut pourtant bien convenir que s’ajoute à cette liste
un troisième élément, plus policé :
la technique [20]. »
Le deuxième opérateur de cette rationalisation des
conduites par les lois les éloigne du champ coercitif pour
les rapprocher du champ pédagogique : le discours législatif
est accompagné très souvent d’un texte préliminaire
qui vise à persuader du bien-fondé de la loi, en appelle
à un assujettissement consenti aux bonnes mœurs. Ce
texte préliminaire, intitulé « préambule
», constitue une véritable éducation à
la valeur éthique de la loi dans la conduite de l’existence.
Il a valeur d’incantation, d’exhortation qui cherche
à persuader et pas seulement à interdire. Ce discours
dans sa fonction éducative et édifiante s’apparente
pour Platon dans Les lois à celui de l’autorité
familiale.
L’Occident poursuivra sous différentes formes et par
de multiples dispositifs cette innovation platonicienne de conjoindre
contrainte et persuasion pour rationaliser les conduites de la vie
quotidienne [21] [21] Ibid. ...
suite. À prendre toute la mesure de cette conjonction entre
la contrainte et la persuasion, on comprendra aisément que
là où l’autorité peut au nom de la loi
contraindre, il lui faut convoquer les armes de la persuasion lorsqu’elle
tend à se réduire à une normalisation. Sans
devoir développer ici ce que l’extension sociale de
la norme doit à l’effondrement de l’autorité
de la loi, nous pouvons entr’apercevoir avec Antigone l’horizon
d’incomplétude de la loi dès lors que son fondement
sacré s’estompe. Ce défi est celui de la modernité
dont nous nous retrouvons paradoxalement contemporain à l’époque
même de son déclin.
Antigone, figure héroïque de la révolte contre
l’arbitraire de la loi, révèle l’incomplétude
du pouvoir dirimé du sacré. Ce pouvoir se réduit
à celui du tyran dont Antigone se révèle l’épouse
à jamais vierge et immaculée. Couple inséparable
de l’absolu et du contingent, du transcendant et de l’immanent,
de l’idéal et de l’ordinaire, de l’autorité
et du pouvoir, Antigone et Créon sont les allégories
qui révèlent la bipartition du politique détaché
du sacré. Cette bipartition tragique du politique étiré
entre incomplétude et inconsistance, expose les lois qui
fondent et organisent la Cité au double visage de l’impérieuse
nécessité et du relatif arbitraire. Parce qu’elles
fondent et manquent à la fois, les lois du politique ouvrent
vers le domaine de l’éthique sans l’appui du
religieux. J’exclus du politique cette contrainte pure du
pouvoir que les Grecs considéraient comme « barbare
» parce qu’elle s’appuie sur la force et non sur
la persuasion. C’est bien aussi parce que la tragédie
d’Antigone nous ouvre le royaume de l’éthique
que Lacan s’en empare pour en faire l’héroïne
du désir pur du psychanalyste.
Mais c’est peut-être aussi parce qu’elle ouvre
les portes du royaume de l’éthique que cette tragédie
mobilise un intérêt d’autant plus vif que les
repères du monde vacillent. Face au défi que constitue
ce désenchantement du monde dont parlait Max Weber, l’Antigone
de Sophocle rappelle qu’une loi sans le sacré a la
contingence d’une norme, que sa valeur se réduit à
un pur rapport de forces.
Antigone est le nom de ce reste hétérogène
à la loi mondaine de la cité. Mais elle est à
la fois ce qui symbolise son incomplétude et l’invite
à trouver dans le chœur la consistance qui lui fait
défaut. À l’époque archaïque, ce
qui manque aux humains est donné aux dieux. La perfection
des dieux est fabriquée à partir de ce qui manque
aux hommes. La volonté dont on les dote dans le mythe et
qui s’insinue en permanence dans les rapports sociaux, l’intelligibilité
du monde et le souci de soi recouvrent ce qui se dérobe à
la compréhension des humains tant dans le champ social que
dans la saisie du monde. Antigone vient à point nommé
rappeler au pouvoir que désacralisé dans son autorité,
il est nu dans sa légitimité. C’est un point
d’appel à cette raison démocratique que Sophocle
dramatise par la mort des tyrans et que Platon conceptualise dans
ses derniers dialogues. Ce vide qui désormais se dénude
dans les fondements de la loi est traité par cette nouvelle
forme de rationalité qui s’empare de la Grèce
classique.
Si j’évoque plus particulièrement la période
de changement culturel et social que constitue l’âge
classique de la Grèce, que dramatisent justement les tragédies
de Sophocle et que conceptualise la philosophie de Platon, c’est
bien en tant qu’elles nous concernent peut-être aujourd’hui
plus que nous le pensons, plus que nous le disons au moment où
se pose la question de la place et de l’existence de la psychanalyse
dans notre civilisation. À condition de se rappeler la thèse
à laquelle je me risque devant vous depuis le début
: Œdipe est le nom que Freud dépose sur le réel
qui se dérobe à toute forme de rationalité
et qui conditionne tout autant l’existence des sujets que
cette forme particulière de gouvernement qu’est la
démocratie antique.
Tragédie de la raison et raison de la tragédie
Cette rationalité qui émerge entre le vie et le ve
siècle en Grèce se trouve mise en acte dans des pratiques
sociales de la Cité qui fondent la démocratie, cette
isonomie qui fait de chaque citoyen un « semblable »
participant librement à la gestion des affaires politiques,
à égale distance du centre de ce cercle nommé
Agora. Je n’ai pas le temps de développer ce point,
mais l’égalité dont il s’agit n’a
rien à voir avec l’égalité arithmétique
de « grains de sable indéfiniment substituables [22]»
les uns aux autres, elle est une égalité géométrique,
garantissant à chacun la même distance dans la gestion
des affaires de la Cité.
Or cette transformation des pratiques sociales des Grecs qui s’étend
du vie au ive siècle avant J.-C., ne concerne pas seulement
la vie politique, elle se révèle comme une matrice
de civilisation qui décompose, recompose et modèle
tous les secteurs de la vie et qui organise les cadres de pensée
comme leurs significations anthropologiques.
L’isonomia devient un modèle, une catégorie
de penser le monde, le rapport à soi-même et aux autres.
C’est une « catégorie » au sens fort du
terme qui donne littéralement un style de présence
au monde, à soi-même et aux autres dans tous les secteurs
de la pensée et de la vie humaine dont la Cité est
simplement l’incarnation collective.
L’acte de naissance de cette forme de rationalité
propre à la pensée grecque de cette époque
permet de penser l’ordre du monde physique, social et humain
selon le même modèle : rapport de symétrie,
d’équilibre et d’égalité entre
les différents éléments qui les composent.
Jean-Pierre Vernant montre que « de fait, c’est sur
le plan politique que la Raison, en Grèce, s’est tout
d’abord exprimée, constituée, formée
[…] en fournissant aux citoyens le cadre dans lequel ils concevaient
leurs rapports réciproques, la pensée politique a
du même coup orienté et façonné les démarches
de leur esprit dans d’autres domaines [23] ».
La philosophie, la logique, les mathématiques, la physique,
la justice, l’art, la médecine, l’architecture,
se transforment en miroir des pratiques sociales qui tendent au
quotidien à s’imposer dans la Cité. Les concepts
mêmes de loi, d’écriture, de vertu, de vérité
et de preuve, d’administration, de monnaie, de raison, d’espace,
etc., se transforment sous la pression d’un savoir qui fait
de la tempérance, de la mesure, du juste milieu, les conditions
nécessaires pour rendre le monde intelligible et le rapport
aux autres et à soi-même raisonnable. Cette géométrisation
rationnelle et abstraite du monde constitue l’artifice par
lequel s’établit une communauté de savoir entre
des réalités différentes. Le calcul raisonné,
l’astronomie, l’architecture, la médecine, la
philosophie et la démocratie émergent progressivement
de ce savoir rationnel dans le cadre duquel leurs cohérences
particulières s’élaborent. Et chacun de ces
domaines fait apparaître, avec les procédures qui lui
sont propres, les connaissances, les pratiques et les objets qui
sont les siens à condition que leurs profils – que
je dirai ontologiques – puissent être admis, au moins
un temps et en partie, par cette épistémè.
Mais par exemple l’expression de « fait de civilisation
» qui surgit sous la plume de Jean-Pierre Vernant, lorsqu’il
parle de cette nouvelle Raison de la Grèce classique, me
permet de rapprocher sa thèse des analyses qu’après
Foucault je tente ici de réaliser entre les formes de pouvoir
et les formes de savoir. Les rapports de pouvoir et de normalisation
qui s’inscrivent matériellement dans l’espace
social favorisent l’émergence de nouveaux paysages
de pensée et de représentation qui viennent en retour
les recoder, les légitimer et les sélectionner.
Mutations dont témoignent les tragédies de Sophocle
et dont la matière pourrait être en partie la souffrance
d’un sujet pris dans l’émergence des nouvelles
formes de rationalité consubstantielles à de nouvelles
formes de pratiques sociales propres à son époque.
C’est peut-être cette souffrance née d’une
contradiction entre les discours du mythe et de la raison que les
tragédies de Sophocle mettent en scène.
Contradiction entre les discours du mythe et de la raison, mais
aussi contradiction à l’intérieur de chacun
de ces discours qui permettent de comprendre que cette souffrance
puisse être autant singulière que collective.
À suivre cette hypothèse, les questions qui se posent
aujourd’hui sur la place et l’existence de la psychanalyse
au sein d’une culture qui s’éloigne sans cesse
du tragique au profit de l’objectif pourraient s’éclairer
d’un jour nouveau. Cette distance que notre civilisation creuse
sans cesse aujourd’hui à l’égard de la
dimension tragique de la condition humaine, l’expose à
ce que j’appelle une « tyrannie des normes »,
et qui n’est pas sans trouver d’échos dans les
discours tragiques et philosophiques.
Proposant une jonction entre le plan politique et celui des formations
subjectives mises au jour par la psychanalyse, jonction qui établit
une solidarité entre certaines formes de démocratie
et certaines « pratiques de soi », j’en viens
à me demander si aujourd’hui les conditions sociales
et culturelles qui rendent possibles nos pratiques et nos mythologies
du soin psychique sont encore réunies. Et vous l’aurez
compris, la question obsédante pour moi est alors de savoir
si la psychanalyse aujourd’hui a encore une place dans notre
espace social, dans les idéologies de notre civilisation,
dans les paysages de nos dispositifs de subjectivation.
Ce faisant, cette difficulté sociale et politique à
exister que rencontre aujourd’hui la psychanalyse, sans pour
autant devoir disculper dans ce malheur la part qui en revient aux
psychanalystes, n’est-elle pas véritablement le symptôme
d’un changement de civilisation ?
Il n’y a pas de forme d’intelligibilité du monde
et de soi-même qui ne soit séparable des pratiques
sociales et politiques qui les empêchent ou les rendent possibles.
Je le répète, telle est ma thèse, et à
faire l’impasse sur les conditions sociales et culturelles
de leur acte, les psychanalystes risquent d’en payer le prix
fort.
De même que la psychanalyse a pris le relais de certaines
« technologies de soi » de la culture antique, récusées
par la nouvelle science médicale à la fin du xixe
siècle, pour refonder une sorte d’esthétique
de l’existence, on peut se demander si aujourd’hui,
à l’ère du « coaching », nous ne
sommes pas face à un nouvel empêchement, une nouvelle
récusation de ces pratiques éthico-poïétiques
et dont nous ne pouvons pas dire encore d’où elles
pourraient ressurgir et sous quelles formes. J’emploie le
mot « empêchement » au sens fort du terme, au
sens freudien de l’inhibition qui se distingue du symptôme.
Cet « empêchement » ne provient pas des nécessités
et de la logique interne des savoirs du soin psychique ou de ses
mutations épistémologiques, mais se déduit
d’une profonde mutation dans les pratiques sociales de la
démocratie qui, par le dispositif de l’évaluation,
par exemple, institue une nouvelle « tyrannie des normes ».
J’ai développé ailleurs et à plusieurs
reprises l’hypothèse selon laquelle l’évaluation
expertale aujourd’hui serait en train de devenir dans notre
culture et dans tous les secteurs de nos existences la matrice permanente
d’un pouvoir politique qui nous invite à consentir
librement à de « nouvelles servitudes ».
Si on veut bien prendre la mesure de ce qui est en train de se
passer aujourd’hui dans notre culture, nous nous devons d’analyser
en quoi les nouvelles formes que prend aujourd’hui la «
valeur » par exemple, dépendent des nouvelles formes
de pouvoir et constituent des faits de civilisation. Il s’agit
moins peut-être de faire reconnaître la valeur de la
psychanalyse par des dispositifs au sens fort du terme qui la récusent,
que de montrer en quoi de tels dispositifs participent d’un
pouvoir qui tend à réduire le singulier à une
anomalie dans l’empire tyrannique des normes.
L’évaluation accomplit cette transformation du vivant
en un vaste entrepôt de choses évaluables et de marchandises
mises en circulation. Ce n’est pas seulement le règne
de la quantité et de son étalon monétaire qui
s’impose ici mais une politique et une éthique. Politique
qui, au nom d’une rationalité technique, domestique,
asservit et qui n’est rien d’autre que le résultat
du rapport des forces sociales en présence. Non sans courir
le risque à chaque fois d’appeler idéologiquement
liberté une servitude totale.
Dans L’homme révolté [24], Albert Camus montre
comment le système totalitaire s’installe par cette
transformation « de la quantité en qualité »
mais n’y parvient qu’en obtenant le consentement ou
l’aveu du sujet placé en servitude, servitude volontaire.
Ce qui ne veut pas dire bien évidemment que la pensée
mythique des temps anciens s’évanouisse pour autant.
Comme le remarque Louis Gernet [25], même avec la monnaie comme
« signifiant le plus annihilant qui soit de toute signification
», se perpétue néanmoins à travers elle
une pensée mythique « irréductible » «
à la pensée rationnelle ».
Peut-être est-ce cette irréductibilité de l’être
à la Raison, ce Réel qui la mine que les tragédies
antiques mettent en scène et dont Œdipe pourrait être
le nom ? C’est ce défi politique, épistémologique
et éthique que le psychanalyste se doit aujourd’hui
de relever tant il est vrai comme l’écrivait Lacan
que « l’idée que le savoir puisse faire totalité
est, si je puis dire, immanente au politique en tant que tel [26]».
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Vernant, J.-P. 1962. Les origines de la pensée grecque,
Paris, puf, 2007.
Notes
[1] S. Freud, Abrégé de psychanalyse (1949), Paris
puf, 1967, p. 9.
[2] J. Lacan, Le Séminaire, Livre VIII, Le transfert 1960-1961,
Paris, Le Seuil, 1991, p. 89.
[3] Ibid., p. 89.
[4] G. Canguilhem, « La santé : concept vulgaire
et question philosophique », dans Écrits sur la médecine
(1988), Paris, Le Seuil, 2002, p. 49-68.
[5] Ibid., p. 86
[6] M. Foucault, Le souci de soi (1984), Paris, Gallimard, 1997.
[7] Sur l’amendement dit Accoyer, cf. Élisabeth Roudinesco,
Le patient, le thérapeute et l’État, Paris,
Fayard, 2004.
[8] L’émergence de la probabilité (1975) au
sens de Ian Hacking, Paris, Le Seuil, 2002.
[9] Une des maximes des Sept Sages inscrite dans le temple de
Delphes.
[10] R. Gori et M.-J. Del Volgo, Exilés de l’intime,
Paris, Denoël, 2008.
[11] Martin Heidegger.
[12] M. Foucault, Dits et écrits II 1970-1975, Paris, Gallimard,
1994, p. 555-623.
[13] Ibid., p. 555.
[14] I. Hacking, op. cit.
[15] M. Foucault, op. cit., 1994, p. 557.
[16] Ibid., p. 561.
[17] M. Foucault, op. cit., 1994, p. 570-571.
[18] Ibid., p. 570.
[19] « La cité antique est une fin en soi, un absolu
qui ne laisse à aucun de ses membres une grande liberté
et qui accapare l’activité de tous. En ce sens, elle
est foncièrement totalitaire. Cela est évident pour
Sparte. Pour Athènes, les aspects libéraux du caractère
athénien peuvent masquer cette réalité profonde,
qui n’en existe pas moins. » Robert Flacelière,
La vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès,
Paris, Hachette, 1959, p. 49.
[20] Platon, op. cit., p. 224.
[21] Ibid.
[22] J.-C. Milner, La politique des choses, Paris, Navarrin, 2005,
p. 27.
[23] J.-P. Vernant, Les origines de la pensée grecque (1962),
Paris, puf, 2007, p. 131-132.
[24] A. Camus, L’homme révolté, Paris, Gallimard
p. 298.
[25] L. Gernet, Anthropologie de la Grèce Antique (1968),
Paris, Flammarion, 2002, p. 179.
[26] J. Lacan, Le Saminaire, Livre XVII, L’envers de la
psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 33.
Résumé
Dès le début de sa découverte, la culture
grecque constitue pour Freud la matrice où se fabriquent
les méthodes, les concepts et les pratiques de la psychanalyse.
L’évidence de ce fait ne mérite pas qu’on
le néglige. Les traces de la culture grecque ont rendu possible
l’émergence de la psychanalyse au moment même
où le savoir positif de la science récusait l’herméneutique
tragique du sujet.
C’est bien parce qu’il y avait un discours de la culture
grecque qui rodait au sein même de la civilisation positive
de la fin du xixe siècle que Freud a pu trouver les enveloppes
formelles de sa découverte. Mais quelle que soit sa participation
à forger ses concepts, c’est moins le contenu de ce
discours antique qui a permis la découverte freudienne que
la forme de rationalité qu’il permet.
Roland Gori « De quoi Œdipe est-il le nom ? »,
Cliniques méditerranéennes 1/2010 (n° 81), p.
149-166.
URL : www.cairn.info/revue-cliniques-mediterraneennes-2010-1-page-149.htm.
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