Origine : http://www.lalettremed.com/reportages/535-roland-gori-qla-politique-est-colonisee-par-les-valeurs-du-marche
Psychanalyste, professeur de psychologie à l'université
d'Aix-en-Provence, Roland Gori est aussi écrivain. Cet humaniste
engagé s'alarme dès 1990 de la généralisation
de la rentabilité qui prône l'évaluation dans
tous les domaines. En 2009, il lance "l'Appel des Appels",
un mouvement de protestation qui rassemble des personnalités
de la Santé, de la Culture, de la Justice, de l'Education
et du Journalisme. Cette pétition qui vise à remettre
"l'humain au cœur de la société" récolte
plus de 85 000 signatures, elle fait la une de la presse française.
Son nouvel ouvrage "La Dignité de Penser" vient
d'être publié aux éditions "Les Liens qui
Libèrent".
La Lettre Méditerranée : "La Dignité
de Penser" aborde l'influence prépondérante des
milieux économiques et financiers sur les décisions
politiques. Votre réflexion annonçait-elle ce qui
se passe en Grèce et en Italie ?
Roland Gori : -"Ce qui vient de se passer en Grèce,
en Italie et dans d’autres pays européens, montre que
nous assistons à un changement des mœurs politiques
transformant radicalement le concept de Démocratie. Ce sont
"les marchés financiers", dans leur irrationalité
même, avec leurs comportements de foules paniquées
et aveugles, qui sacralisent ou excommunient les gouvernements.
On se souvient comment les agences de notations avaient accueilli
la "Révolution du jasmin" en abaissant la note
de la Tunisie ! Il est terrible de constater que c’est en
Grèce où est née la démocratie fondée
sur la distribution égalitaire de la parole et le débat
public, que l’on assiste aujourd’hui à son agonie.
La démocratie fondée sur les principes d’égalité
et de liberté politiques des citoyens tend à être
à l’heure actuelle remplacée par une "expertise"
bafouant la souveraineté populaire. Au point que cela puisse
paraître incongru aux puissants de ce monde de la consulter.
C’est ce que j’essaie de montrer dans mon livre : notre
nouvelle civilisation des mœurs conduit à la perte d’autonomie
du politique. Le politique se trouve aujourd’hui "colonisé"
par les valeurs du marché. C’est plus qu’une
influence prépondérante des milieux économiques
et financiers, c’est une mise sous tutelle totalitaire qui
est en train de se produire. Au nom d’une idéologie,
celle de la "raison économique" comme seule et
unique manière de penser le monde, la nature et l’humain,
le pouvoir installe de nouveaux dispositifs. Ils confisquent la
capacité des citoyens à juger et à décider
ce qui est bon pour eux. Cette idéologie s’appuie sur
la "folie de l’évaluation" qui s’empare
de tous les maillons de la chaine de l’existence. Des évaluations
en maternelle jusqu’aux notations des états, en passant
par les logiques d’audimat des émissions radiotélévisées,
par la tarification à l’activité des hôpitaux
et des services de police…
Chiffres plus ou moins pertinents, plus ou moins justifiés.
Ces techniques d’évaluation ont l’immense avantage
de pouvoir donner des ordres sans en avoir l’air. Nous sommes
en présence d’une objectivité illusoire et fallacieuse
des chiffres qui permet de contraindre les individus, les populations,
voire les états, en les faisant consentir librement à
leur soumission sociale. Nous sommes de plus en plus face à
un gouvernement tyrannique par les chiffres dont les politiques
ne seraient que les fondés de pouvoir. Cette évaluation
quantitative, formelle et généralisée fait
comme si les chiffres étaient naturels et évidents,
sans "parti pris" idéologiques ou biais méthodologiques.
C'est un déni de démocratie : une technocratie aussi
arrogante politiquement qu’impuissante économiquement
et socialement s'y est substituée."
La Lettre Méditerranée : Comment interprétez-vous
les revendications des "Indigné-e-s" qui se diffusent
mondialement aujourd'hui ?
Roland Gori: -"Je crois que le point commun à tout
ce mouvement des "Indigné-e-s" c’est la revendication
d’une justice sociale leur permettant de ne pas devenir des
"surnuméraires" dans une société
qui ne se régule que sur la base du profit et des "caprices"
des marchés. C’est-à-dire d’une société
qui depuis plus de trente ans "détricote" toutes
les protections de l’État social au nom d’une
logique néolibérale avec sa culture de rentabilité
immédiate, de réactivité féroce, d’exploitation
des "ressources humaines" par les normes de compétition
et de performance. Cette "culture du capitalisme financier",
comme la nomme le sociologue américain Richard Sennett, ne
permet plus aux individus de donner un sens à leurs vies,
de l’inscrire dans une histoire "lisible" et transmissible
dans laquelle les notions de progrès et d’émancipation
sociales détiendraient encore quelque valeur.
Les "Indigné-e-s" ont en commun de refuser ce
rationalisme économique morbide qui ne voit dans la nature
et dans l’humain qu’un fonds d’énergie
ou des instruments techniques à exploiter. C’est cette
marchandisation de notre monde, c’est cette transformation
de l’humain en ressources, contre laquelle se lève
l’indignation. L’indignation est cette posture morale
et psychologique qui refuse que soit bafoué le vieil impératif
moral rappelé par Kant : la chose a un prix, l’homme
a une dignité. La personne humaine ne doit jamais être
traitée seulement comme moyen, mais doit être reconnue
comme une fin en soi."
La Lettre Méditerranée : L'indignation"
est-elle suffisante ?
Roland Gori: -"Non bien sûr, mais l’indignation
manifeste un refus et un espoir. Le refus de laisser aux logiques
néolibérales le champ libre d’un utilitarisme
à mort qui détruit la nature, le lien social, la culture,
bref l’humanité dans l’homme, ce qui fait sa
dignité. C’est bien parce que l’espèce
humaine est née vulnérable que la culture et la technique
se sont développées. C’est cette vulnérabilité
qui est à la source de l’éthique et de l’empathie.
C’est cette même culture que la religion du marché
détruit par une nouvelle colonisation des mœurs et des
esprits. Dans cette société où l’autre
est réduit à un concurrent ou un instrument, l’indignation
manifeste l’espoir et la promesse d’une nouvelle solidarité
sociale. Elle naît de la précarité, de l’injustice
et du cynisme.
Mais si l’indignation est nécessaire elle ne saurait
être suffisante. Elle constitue l’aveu d’une détresse
morale et psychologique née de la désertion du politique,
de sa complaisance - parfois bien involontaire - à participer
à cette monstrueuse civilisation. L’indignation manifeste
aussi un appel au renouveau du Politique. Mais comme j’essaie
de le montrer dans mon livre, il ne saurait y avoir de renouveau
du "Politique" sans une immense revalorisation et redéfinition
de la Culture, sans une renaissance dans nos exigences de penser.
"
La Lettre Méditerranée : Vous défendez
l'importance d'un retour à la parole, à l'échange,
à la narration. Comment un changement de comportement peut-il
changer nos sociétés ?
Roland Gori: -"J’essaie de montrer en quoi la technique
- qui constitue une condition indispensable de l’émancipation
de l’humain - participe aussi à son aliénation.
Nous sommes passés d’une "société
de la parole", celle des récits qui transmettent des
expériences, à une "société de
l’information" qui met en scène le traitement
statistique des données de notre vie. C’est le moment
historique où l’humain est invité à se
penser comme une machine numérique prompte à produire
des marchandises. La dévaluation de la parole et de l’expérience
qu’elle transmet, au profit de l’information technique,
participe de cette aliénation, de cette "réification"
de l’humain. Car l’information n’a de valeur que
lorsqu’elle est nouvelle, sa durée de vie est éphémère,
et si "l’homme de parole" devient un "homme
d’information" sa vie sera constituée d’instants
successifs sans histoire et sans finalité. Avec l’hégémonie
de l’informatique, les techniques se coordonnent comme un
"système technicien". Les machines numériques
captent le vivant dans leurs dispositifs, le modèlent, le
façonnent et ne retiennent de l’existence que ce qui
est soluble dans ce système. D’où l’urgence
de renouer avec la parole qui fabrique la subjectivité humaine.
Sans elle nous n’aurions même plus les moyens de déconstruire
nos aliénations."
La Lettre Méditerranée : Pour terminer...
Dans "La Dignité de Penser", vous vous référez
souvent à Pier Paolo Pasolini. En quoi ses réflexions,
retrouvent-elles une certaine actualité ?
Roland Gori: -"Pier Paolo Pasolini fut un martyr et un génie.
Il a eu dès les années 1970 l’intuition que
nous étions en train de changer de monde, de civilisation.
Dans son texte, "La disparition des lucioles", il nous
montre que "la religion du marché" n’a plus
besoin du vieil ordre clérico-patriarcal - Famille, Église,
État, Morale - pour asservir les hommes. Les valeurs du marché
s’imposent partout. La libération des mœurs peut
constituer un dispositif de dépolitisation du peuple, dés
lors que cet "hédonisme de masse" repose sur la
destruction des cultures et des particularismes. Il a montré
bien avant des auteurs contemporains que les clivages politiques
avaient perdu toute leur pertinence lorsque les politiques étaient
corrompues par la société du spectacle et de la marchandise.
Il y a une vraie réflexion de philosophie politique chez
Pasolini, par exemple lorsqu’il montre que le monde répressif
a adjoint au "mépris de la culture" une "interprétation
purement pragmatique des actions humaines". Ou que la consommation
et l’hédonisme favorisent la dépolitisation.
Ce qu’il ne pouvait peut-être pas prévoir c’est
que homme de la consommation ferait place à un homme de la
précarité et de l’incertitude plus facilement
maniable pour les rentiers et les spéculateurs."
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