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Origine : http://www.lamarseillaise.fr/le-fait-du-jour/l-objectivite-illusoire-et-fallacieuse-des-chiffres-25094.html
« La folie évaluation » : un des derniers ouvrages
du psychanalyste Roland GoriI par ailleurs connu pour avoir impulsé
l’Appel des Appels. Décryptage de ce qu’il nomme
« le cheval de Troie » du néolibéralisme.
Psychanalyste, professeur de psychologie à l'université
d'Aix-en-Provence, écrivain, Roland Gori lance en 2009 l'Appel
des Appels, un mouvement de protestation qui rassemble des personnalités
diverses et impulse une pétition visant à remettre
« l'humain au cœur de la société »
qui récolte plus de 85 000 signatures. Il a publié
La folie évaluation.
Aujourd’hui, les enseignants manifestent contre le nouveau
mode d’évaluation qu’on tente de leur imposer.
Hier, c’était les chercheurs, la police, l’hôpital...
Grossièrement, on pourrait dire que des enfants de maternelles
aux Etats, tout est maintenant évalué. Mais qu’est-ce
que l’évaluation : une science, un outil ?
En principe, c’est un dispositif permettant de donner une
idée d’un service rendu ou d’une utilité
sociale. On a toujours évalué : ce qui est bon ou
pas, efficace ou pas. Aujourd’hui, nous sommes face à
ce que j’appelle la néo évaluation, un autre
dispositif qui est apparu en France dans les années 1980-1990,
après s’être développé dans les
pays anglo-saxons. Un dispositif qui évalue tout et n’importe
quoi pour déterminer des classements. Les critères
sont plus ou moins adaptés ou pertinents, car cette néo
évaluation passe par un découpage tayloriste des activités
qui se concentre sur les aspects techniques plus aisés à
mesurer. Pour exemple, le classement des hôpitaux face aux
maladies nosocomiales prend notamment pour critère le nombre
de désinfectants consommés, peu importe qu’ils
aient été utilisés, subtilisés par le
personnel ou jetés à la poubelle. L’important
est que cette néo évaluation tente d’imposer
une nouvelle matrice par laquelle on pense le monde, son rapport
à soi et au monde. Elle met en place un calibrage pour que
les choses ne passent que par là. Le reste n’existerait
pas. C’est un cheval de Troie pour faire entrer la logique
de marché dans des secteurs qui n’avaient pas à
penser leurs actes dans ces formes-là. L’éducation
en est un très bon exemple. Si je ne suis pas contre l’évaluation,
je ne peux que m’insurger contre cette néo évaluation
qui est in fine, une nouvelle manière de donner des ordres.
Vous parlez même d’imposture intellectuelle et
politique. Pourquoi ?
Parce que les chiffres ne parlent jamais d’eux-mêmes.
Mais ces évaluations sont imposées comme l’expression
de l’objectivité. Or, elles ne visent pas la valeur
ou la vérité des choses mais uniquement leur fonctionnalité
à court terme. Elles cherchent essentiellement à conformer
toutes les conduites à certaines valeurs, sans l’avouer
comme tel. Cette objectivité illusoire et fallacieuse des
chiffres permet de contraindre les individus, les populations, voire
les Etats, en les faisant consentir librement à leur soumission
sociale. On touche ici l’essentiel, la néo évaluation
est une manière de donner des ordres sans en avoir l’air.
C’est grave car avec les agences de notation, on a assisté
à la mise sous tutelle des Etats par le marché. C’est
le triomphe du capitalisme financier qui a installé la technocratie
à la place de la démocratie, les experts contre le
citoyen.
Vous dites que cela remonte aux années 80-90, mais
n’est-ce pas monté en puissance avec Nicolas Sarkozy
?
Je pense que Nicolas Sarkozy n’est que le symptôme d’une
nouvelle manière de gouverner qui s’est imposée
dans les années 80. Il n’a fait que mettre la France
« à niveau » des casses sociales déjà
opérées ailleurs et des privatisations des biens publics.
Des doubles privatisations, d’ailleurs. Matérielle,
tout d’abord, mais aussi et surtout symbolique. Celle qui
a obligé les fonctionnaires à une nouvelle façon
de penser et de travailler. Ce qui a aussi été permis
par la conversion d’une partie de la gauche à l’économie
de marché. Pour en revenir à la néo évaluation,
dès que l’on entre dans une rationalité comptable,
on est foutu. La seule chose que l’on puisse encore faire
est d’augmenter un peu le volume du matelas protecteur des
blessés de la vie. Pas changer la vie. Il faut donc réinterroger
la notion de « valeur » pour combattre efficacement
l’évaluation. Il y a là un enjeu de civilisation
qui, je l’espère, pèsera dans les prochaines
campagnes électorales.
La néo évaluation comme nouvel outil de servitude
consentie. Mais pourquoi cela fonctionne-t-il ?
Les raisons sont évidemment multiples. Il y a le déclin
des contre-pouvoirs intellectuels et politiques aux logiques néo
libérales. Les désillusions et les espoirs perdus
peuvent aussi mener au pragmatisme et quand on ne peut plus rêver,
on consomme. Cette néo évaluation avec tous ses critères
débiles permet aussi aux gens d’avoir un mode d’emploi
qui évite de penser et de juger. C’est enfin probablement
lié à l’hégémonie culturelle.
Tout ceci a en effet pu prospérer sur l’abandon de
l’éducation populaire, d’une idée de la
culture qui nourrissait l’émancipation sociale. Prohibition
du rêve, discrédit des valeurs humanistes, montée
en puissance d’une société normée…
Mais l’important est de montrer que tout cela ne marche pas.
Que le fétichisme des chiffres et la culture du résultat
ne sont une idée ni raisonnable ni rentable. Elle ne permet
pas de gain économique, seulement des gains de profit, pour
une minorité et à court terme.
Entretien
Angélique Schaller
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