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Origine : http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2011-2-page-101.htm
MAUSS. — La psychanalyse reste-t-elle pour l’essentiel
cantonnée au champ des névroses, ou bien son champ
d’application est-il beaucoup plus vaste ?
ROLAND GORI. — Les névroses sont incontestablement
le continent originaire de la psychanalyse, continent qui a donné
à Freud à la fois le modèle de la situation
analytique, l’occasion clinique de la mise en œuvre d’une
méthode et les concepts fondamentaux de sa première
théorie des pulsions. La chose est connue et je n’y
insisterai pas davantage : ce sont les symptômes des névroses
qui ont conduit Freud sur le chemin de sa découverte révélant
qu’ils étaient les représentants des chapitres
censurés de l’histoire du sujet autant que les substituts
d’une satisfaction pulsionnelle. Bref, que les symptômes
des névroses avaient un sens et une fonction dans l’économie
psychique. Par son alliance originelle avec le champ des névroses
de transfert, la psychanalyse trouve, dans le dispositif inventé
par Freud, l’occasion d’actualiser les conflits intrapsychiques
à l’origine des symptômes au sein des relations
intersubjectives avec le praticien. Par exemple, si l’hystérique
souffre de réminiscences, ses transferts dans la cure sont
l’occasion de « se rappeler sans se souvenir »
des histoires d’amour et de haine, des blessures de sa mémoire
par où le patient a constitué ses positions subjectives.
Le modèle qui s’impose ici est celui du rêve
et de son récit et l’on ne s’étonnera
pas que certains analystes, tel Conrad Stein [1971], compare la
séance psychanalytique à un « rêve parlé
». C’est sur le modèle du rêve que la situation
psychanalytique construit son interprétation et sa théorie
de la réalité psychique.
Le transfert devient le concept de l’inconscient et de ses
formations : au cours du dialogue psychanalytique, les restes diurnes
donnent l’occasion à l’inconscient de se manifester
en devenant le point d’attache des représentations
refoulées, bien souvent par le jeu du signifiant. La chose
est connue, ce qui l’est moins c’est que toute une conception
du travail psychanalytique relève toujours de ce modèle-là
: les détails de la situation analytique, les particularités
du psychanalyste jouent le rôle d’agents promoteurs
et provocateurs des transferts permettant le déroulement
de la psychanalyse, révélant les modes de constitution
des objets d’amour et de haine de l’analysant.
Ce premier modèle du travail psychanalytique demeure, à
mon avis, prévalent dans la pratique de la psychanalyse,
et particulièrement pertinent dans le champ des névroses
de transfert. Il permet d’ailleurs une conception de la névrose
à distance de la psychiatrie vétérinaire qui
rend compte aujourd’hui des symptômes névrotiques
en termes de « troubles du comportement ». La psychanalyse
freudienne montre, au contraire, que « le mécanisme
psychique de la névrose n’est pas lié à
l’invasion d’un trouble morbide, mais était tout
prêt dans la structure de notre vie psychique normale. Les
deux systèmes psychiques, la censure qui les sépare,
le fait qu’une activité en inhibe, en recouvre une
autre, les rapports des deux avec la conscience […], tout
cela appartient à la structure normale de notre appareil
psychique, et le rêve est une des voies qui permettent de
le connaître » [Freud, 1987, p. 516].
Ce modèle dont l’unité épistémique
entre théorie, pratique, champ et dispositif est remarquable,
demeure de mon point de vue le référentiel majeur
des psychanalystes depuis l’origine. Mais comme l’efficience
de ce modèle s’arrête aux portes des psychoses,
des névroses actuelles et des névroses traumatiques,
chacun des courants psychanalytiques a dû le réviser
et le réajuster pour étendre le champ épistémique
de la psychanalyse au-delà des névroses de transfert,
à commencer par Freud lui-même. J’emploie le
terme champ au sens fort de ce terme.
À partir de ce moment-là, je crois que le travail
psychanalytique n’a cessé de s’étendre
à d’autres objets et a dû en conséquence
remanier sans cesse les dispositifs de sa mise en œuvre. Ce
qui explique sans doute les révisions successives des théories,
les ajustements des méthodes et l’extension sociale
des pratiques. La chose est connue, du vivant même de Freud,
à propos de la psychanalyse d’enfants ou des psychothérapies
des psychoses. Mais si j’ai insisté longuement sur
le premier modèle, c’est en tant qu’il continue
à hanter les théories et les pratiques des psychanalystes
jusqu’à les amener à différencier la
cure type, modèle de l’orthodoxie, et les pratiques
vulgaires où se mélange le cuivre de la suggestion
et l’or pur de la psychanalyse.
Ce qui veut dire que là où on n’a pas le temps
de laisser s’installer le transfert, ou que l’on demeure
sourd à le reconnaître, ou encore que le patient demeure
en retrait de cette manière d’aimer et de penser, il
faut trouver des suppléances au transfert, des formations
de remplacement, comme par exemple la « pomme » de Sechehaye
avec la réalisation symbolique permettant la psychothérapie
des schizophrènes, la poupée-fleur de Pankoff, le
squiggle de Winnicott ou le prétransfert de Lucien Israël.
Ce que je veux dire par là, c’est que, dirimée
du modèle du rêve, la pratique psychanalytique étend
socialement et épistémologiquement son champ en perdant
quelque peu la rigueur heuristique de ses origines. Tel est mon
point de vue [Gori, 2008] qui n’est sans doute pas toujours
partagé, mais que j’assume pleinement pour rendre compte
de la construction de l’espace analytique et des garanties
de sa méthode. C’est toujours de ce « continent
originaire » des névroses, selon l’expression
de Freud, que sont partis tous les pionniers, les aventuriers et
les découvreurs de la psychanalyse pour fonder de nouvelles
colonies sur les terres des psychoses, en pratique libérale
ou hospitalière (par exemple les courants de la psychothérapie
institutionnelle), celles des groupes et des institutions, celles
des enfants depuis la périnatalité (par exemple avec
les unités mère-bébé), celles de la
criminologie et de la victimologie, celles du travail social et
éducatif ou encore pour pénétrer l’empire
de la médecine.
La spécificité du travail psychanalytique procède
moins de la situation psychanalytique et de sa capacité à
laisser s’installer le transfert que de la mise en acte d’une
méthode dans une pratique où le praticien écoute
les effets de discours de celui qui s’adresse à lui,
montrant par cette écoute les implications subjectives de
celui qui parle autant que de celui qui entend. Dans toutes ces
pratiques, si hétéroclites soient-elles, il s’agit
de faire l’expérience du pouvoir de révélation
de la parole et de son efficience symbolique dans le dialogue. À
quelques ajustements près, rendus nécessaires par
la clinique, la méthode demeure la même, incluant l’écoute
du praticien dans le dispositif et lui permettant ainsi de poursuivre
sa propre psychanalyse à l’occasion de ses rencontres
avec ses patients ou ses interlocuteurs [Stein, 1971, op. cit.].
C’est ce qui justifie parfois les interventions brèves
lors d’une consultation médicale ou des interventions
limitées lors de la prise en charge d’une pathologie
de la relation mère-bébé : il suffit qu’il
y ait de l’analyste pour qu’un travail psychanalytique
soit rendu possible. Par conséquent, on ne saurait confondre
la méthode psychanalytique avec une technique ou pas davantage
une situation. Le travail du psychanalyste se distingue des conditions
de sa mise en œuvre. C’est seulement dans l’après-coup
que le travail psychanalytique peut se reconnaître comme ayant
eu lieu ou pas.
Si j’insiste encore sur cette extension praxéologique
du travail psychanalytique, c’est qu’elle a ouvert l’extension
sociale du champ de ses référentiels et de sa méthode
aux praticiens de la psychiatrie, de la psychopathologie, de la
psychologie clinique, du travail social et du soin médical.
Dès lors que le travail psychanalytique n’a plus été
identifié aux conditions de sa mise en œuvre, il a pu
être annexé tant bien que mal, avec plus ou moins de
bonheur, avec plus ou moins de succès, avec plus ou moins
de rigueur, par des praticiens du soin, du travail social, de la
psychologie, de la sociologie, de la psychiatrie, de l’éducation,
etc.
Aujourd’hui plus qu’hier, ce sont ces praticiens qui
rendent vivant et contemporain le travail psychanalytique tant il
est vrai que les conditions traditionnelles de sa mise en œuvre,
même chez les analystes « officiels », tendent
à se rétrécir au profit de différentes
interventions éclairées par les théories et
les méthodes de la psychanalyse. C’est essentiellement
dans les domaines de la pédopsychiatrie, de la psychologie
clinique, de la sociologie clinique et de la psychopathologie clinique,
que la psychanalyse demeure un référentiel. Les formes
actuelles de la rationalité médicale privilégient
la prise en charge prédictive de la santé des populations
au détriment du colloque singulier médecin-malade.
Cette forme instrumentale de la raison médicale a fait naître
un besoin, un désir et une demande d’écoute
singulière des patients et des soignants au cours de laquelle
ils peuvent trouver un sens à ce qui leur arrive [Brun, 1989
; Del Volgo, 1997 ; Gori, Del Volgo, 2009]. D’où l’intérêt
des médecins somaticiens pour une éthique du soin
éclairée par la psychanalyse.
Bref, en un mot comme en cent, la psychanalyse a vu son champ social
de pratiques étendu bien au-delà des névroses,
continent originaire qui fonde cependant ses concepts et sa méthode.
Au point qu’à l’heure actuelle, c’est dans
l’éventail très large des pratiques «
psy » qu’on trouve le foyer de diffusion le plus massif
de la psychanalyse dans le champ culturel. Rien d’étonnant
à ce que les sociologues et les anthropologues eux-mêmes,
qui analysent les dispositifs de subjectivation et les fabriques
du lien social, puissent également trouver, avec les psychanalystes,
des champs d’intersection, en particulier lorsqu’ils
ont les uns et les autres un souci du politique. La Revue du MAUSS
en est un bel exemple.
Où en est la psychanalyse aujourd’hui quant à
la question des buts de la cure et de son terme ? La guérison
est-elle en définitive accessoire ? Peut-on dire avec Lacan
qu’« elle vient de surcroît » ?
Concernant la question de la guérison ou de tout projet
de la pratique psychanalytique, il convient, selon moi, de distinguer
les exigences internes à la méthode, des exigences
sociales qui bornent le champ de ses pratiques, comme des conditions
institutionnelles de leur mise en œuvre. Du point de vue du
travail psychanalytique, tout projet fait obstacle à la méthode,
qu’il s’agisse d’un projet thérapeutique,
didactique ou de recherche. La finalité de la psychanalyse
n’est rien d’autre que la mise en œuvre de sa méthode,
dont on peut attendre les effets de transformation subjective, thérapeutique
et didactique et un surcroît de savoir. À ce titre,
Lacan avait toute légitimité épistémologique
pour dire que la guérison venait « de surcroît
», comme d’ailleurs l’effet didactique ou l’avancée
théorique. Faute de quoi, comme le rappelait aussi Conrad
Stein, le projet greffé sur la méthode produit une
enclave dans l’analyse, « un secteur réservé
du transfert » [Stein, 1977, p. 211-231].
Ce sont les analystes qui, en contrepoint de l’enseignement
freudien, ont idéalisé les objectifs de la cure, et
en particulier de sa conclusion, jusqu’à faire de l’analyse
didactique « l’analyse pure ». Postfreudiens,
lacaniens, sont de manière différente tombés
dans le même chaudron de l’idéalisation de la
pratique psychanalytique, de ses idéologies et de son éthique,
à distance de la méthode dont Freud rappelait, jusqu’au
soir de sa vie, qu’elle devait participer régulièrement
à la transmission de la psychanalyse par « fragments
». On était loin alors des analyses interminables de
dix, vingt ou trente ans. Si Freud incitait tous les cinq ans à
revenir sur le divan, c’est bien en tant que la cure durait
quelques mois et que le travail d’analysant pouvait se poursuivre
à l’occasion des pratiques de l’analyste. On
revient actuellement à cette position de Freud, éloignée
de ce que nous avons connu au cours des dernières décennies.
Mais ce retour opère moins pour des raisons épistémologiques
que pour des déterminations sociales. Les conditions sociales
et culturelles de la pratique analytique ne permettent plus une
durée étendue des cures pendant une ou plusieurs décennies
avec quatre ou cinq séances par semaine. La nécessité
de « tranches » renouvelées d’analyse me
paraît plus courante aujourd’hui qu’hier.
Du point de vue social, les exigences propres à notre civilisation,
d’essence technique et instrumentale, prescrivent une évaluation
des pratiques sociales à tous les étages. La standardisation,
la normalisation, la conformisation des pratiques professionnelles
opèrent par la pression constante d’une évaluation
confondant efficience et efficacité, valeur et mesure, qualité
de l’œuvre et performance de l’opérateur,
créativité et rentabilité, etc., produisant
la colère et la révolte des praticiens [Gori, Cassin,
Laval, 2009 ; de Gaulejac, 2011].
Dans le domaine du soin, encore plus qu’ailleurs, le politique
exige des preuves d’efficacité, de rentabilité
à court terme et, du coup, on privilégie les psychothérapies
brèves ciblées sur les symptômes aux dépens
des thérapeutiques centrées sur les transformations
subjectives et la fabrique de ce que Foucault appelait « le
sujet éthique ». La chose est connue, les attaques
contre la psychanalyse, sans devoir disculper la part des psychanalystes
dans ce qui leur arrive, est de nature idéologique plus que
scientifique ou clinique. Les valeurs dont elle assure la promotion,
de surcroît à sa méthode, heurtent frontalement
la culture d’une civilisation de la performance, de la maîtrise,
du cynisme, de l’instrumentalisation de soi-même et
d’autrui, d’un individu cyberlibéral conçu
comme une micro-entreprise ouverte à la concurrence et à
la compétition sur le marché des jouissances existentielles.
Les savoirs émergent de la niche écologique d’une
culture qu’ils participent en retour à recoder dans
ses sensibilités sociales et psychologiques. Au sein de cette
culture, différents courants idéologiques s’affrontent
avec plus ou moins de succès, selon qu’ils sont plus
ou moins solubles dans les dispositifs d’assujettissement
et de gouvernementalité des individus et des populations.
L’homme tragique [Gori, 2010] que promeut la psychanalyse
entre aujourd’hui en conflit avec l’homme instrumental
et instrumentalisé de notre civilisation. La formation des
praticiens et leurs conditions d’exercice s’ajustent
toujours davantage à la demande sociale des politiques de
santé publique. De ce fait, la psychanalyse se trouve moins
menacée par la mise à l’épreuve de sa
validité scientifique ou de sa pertinence thérapeutique
que par la transformation des conditions sociales et culturelles
qui en permettent l’exercice. Les expertises de l’Inserm
dans le champ de la santé mentale, le Livre noir et autres
cris d’Onfray, constituent les dispositifs visant à
la destituer de son influence dans la culture et à lui faire
perdre sa légitimité sociale. Ce sont ces dispositifs
de déligitimation sociale et culturelle de la psychanalyse,
ses formes particulières d’une culture de soi, que
viennent entériner les récents décrets d’application
de la loi du 9 août 2004[1][1] Loi nº 2004-806 du 9 août
2004 relative...
suite prescrivant les conditions d’accès à l’usage
du titre de psychothérapeute : le psychiatre qui n’a
aucune formation à la psychothérapie est de droit
psychothérapeute, il en est l’idéal-type, alors
que le psychanalyste et le psychologue clinicien doivent acquérir
des compléments en psychopathologie pour pouvoir y prétendre
malgré leur plus grande ouverture et attachement à
la psychopathologie clinique.
Dès lors, c’est sous la pression normative de ces
exigences sociales et civilisationnelles que les psychanalystes
peuvent être tentés de prétendre à faire
valoir l’efficacité thérapeutique de la pratique.
Au risque de vendre leur âme pour un plat de lentilles en
essayant de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille,
pour reprendre l’expression de John L. Austin [1994].
Si la « guérison » n’est pas l’essentiel,
et peut d’ailleurs être obtenue par d’autres voies,
qu’est-ce que la psychanalyse produit de spécifique
? L’accès à une position de « sujet »,
et qu’est-ce à dire ? Une individuation ? Une certaine
forme de sagesse ?
La guérison, la sagesse, les effets divers et variés
qu’une analyse peut produire sans que jamais ils puissent,
eu égard aux exigences de la méthode, être programmés
ou finalisés par un projet, viennent de surcroît à
la mise en œuvre de la méthode. Si je devais en une
phrase résumer la spécificité de la psychanalyse,
c’est à un de mes patients que je l’emprunterais,
lequel, façonné dès le début de sa vie
par des valeurs instrumentales qu’il excellait à réaliser,
me dit à la fin d’une longue analyse et de manière
extrêmement émouvante que ce qu’il avait appris,
au cours de ces longues années, c’est « à
prendre les mots au sérieux », à condition d’ajouter,
avec le poète René Char, « les mots qui vont
surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux » [Char,
1991, p. 190].
Ou encore, pourrait-on parler de libération (mais de quoi
?), d’émancipation, d’autonomie etc.? Comment
ces différentes notions s’articulent-elles ?
S’il y a une notion qui s’avère étrangère
à la psychanalyse, c’est bien celle de l’autonomie,
d’un auto-nomos, un individu qui se donnerait sa propre loi.
La notion même d’individu est problématique tant
du point de vue de la connaissance du vivant, comme nous l’a
montré Canguilhem [1992] que de la fabrique de la réalité
psychique traversée par la polyphonie des voix qui la constituent,
ou encore du point de vue politique.
Non seulement, la notion d’individu est, du point de vue
du vivant, une illusion de l’immanence, non seulement c’est
l’effet d’un certain type de pouvoir politique qui procède
par individuation pour gouverner, mais encore comme chacun d’entre
nous peut en faire l’expérience à l’occasion
des rêves, des passions et des pensées, tout sujet
est divisé par des vœux contradictoires qui le traversent
et le constituent. L’individu est « divisé »
en permanence par la prétention de sa conscience et les exigences
de sa mémoire. Nietzsche sur ce point avait sans nul doute
précédé Freud.
Si la psychanalyse est susceptible d’apprendre quelque chose
à un sujet, c’est bien plutôt que ce qui le détermine
dans ses actes et ses discours se dérobe sans cesse à
sa volonté et que les raisons qu’il se donne pour les
accomplir sont davantage des motifs que des causes, comme l’avait
montré Wittgenstein.
Ce savoir qui se déduit de l’expérience de
la cure peut participer à une forme de libération,
libération mélancolique au cours de laquelle non seulement
l’analysant fait l’expérience que selon la formule
freudienne le Moi n’est pas maître en son logis, mais
encore que ses pensées sont bien souvent fabriquées
par les paroles des autres. Double blessure narcissique qui conditionne
l’émancipation d’un sujet en lui révélant
les processus par lesquels il consent à s’aliéner.
Ainsi, au cours de la discussion qui suivit l’exposé
de Tausk sur « la genèse de l’appareil à
influencer au cours de la schizophrénie » [Tausk, 1975,
p. 177-217], Freud précisa la part de vérité
que contient ce délire : « Par la parole on fait à
l’enfant ses pensées. » C’est paradoxalement
un des effets libératoires de la psychanalyse, et non des
moindres, que de devoir reconnaître cette extrême dépendance
du sujet aux effets des discours, des paroles et des phonèmes
des autres autant que des siens. La parole, la sienne, autant que
celle qu’il crée dans l’écoute de celle
des autres, constitue la grande séductrice pourvoyeuse de
passions et de servitude. La psychanalyse est bien ce mode de connaissance
mélancolique, dont parlait Thomas Mann, qui révèle
à un sujet les conditions psychiques de ses aliénations
imaginaires autant que symboliques. Cette prise de conscience, fugace
et intermittente, produit des effets d’émancipation.
Là encore, il faut se garder de l’idéalisation
et croire qu’une fois pour toutes on est libéré
de cette dépendance et de cette aliénation parce qu’on
en a pris conscience ! Ce sont des moments libératoires et
en aucun cas un état permanent qui serait acquis une fois
pour toutes et émanciperait les sujets de toutes les formes
de servitude. L’expérience de l’analyse, au contraire,
met en évidence à quel point les sujets aiment leur
servitude et leur aliénation qui non seulement les exemptent
de la culpabilité de penser, mais encore constituent les
moyens privilégiés pour obtenir l’amour. La
« logique des passions » [Gori, 2005] illustre les enjeux
subjectifs de cette servitude volontaire dans laquelle le sujet
s’abolit sous les effets de la pulsion de mort et de la haine
pour vivre dans la réalité le « délire
de la présence absolue » [Breton, 1989].
C’est dans l’aliénation au champ de l’Autre
que le sujet se constitue et fabrique ses positions psychiques.
La situation psychanalytique offre une expérience inégalée
de ce processus qui conduit un sujet à se constituer comme
objet pour se faire aimer de l’Autre tout en revendiquant
d’être reconnu comme sujet. De ce paradoxe, naît
le transfert comme conflit originaire entre la demande d’être
aimé et le désir d’être entendu, comme
disait François Perrier. L’ambivalence première
des affects constitue ce paradoxe de vouloir parvenir à être
vraiment soi en se faisant objet pour l’Autre. La rhétorique
publicitaire et le marketing politique exploitent sans vergogne
ce paradoxe : « Soyez enfin vous-même en étant
comme je vous le dis. »
Et je crois profondément que si l’expérience
analytique est bien susceptible de nous apprendre quelque chose
du point de vue de l’émancipation, c’est bien
cela : nous sommes seuls, inexorablement seuls en présence
de l’autre avec lequel nous partageons cette condition, cette
incomplétude fondamentale qui nous conduit à devoir
faire le deuil d’un Autre « lecteur de nos pensées
» et complément ontologique, Autre éperdument
désiré, mais irrémédiablement perdu.
C’est d’ailleurs ce qui fait le caractère endeuillé
et dépressif de certaines fins de cures lorsqu’elles
ont été poussées assez loin, et, comme dit
Freud, on se rapproche de la vérité en devenant mélancolique.
Mais là encore, il convient de dire que ce moment «
libératoire » qui fait reconnaître à un
sujet qu’il est exilé de sa propre réalité
comme de celle de l’autre, qu’il est davantage séduit
par lui-même, par ses représentations, par ses paroles
plus que par l’autre, ce moment « libératoire
» n’est pas un état, encore moins un état
permanent acquis une fois pour toutes. On ne saurait se maintenir
indéfiniment dans le « désêtre »
et les analystes témoignent parfois et à leur corps
défendant de leur empressement à retrouver les «
parures » des passions pour voiler cet insupportable manque
à être que la cure leur permet pourtant d’approcher
par les processus de mélancolisation que sa méthode
induit.
Simplement, ces « moments » subjectifs, ces passages,
lorsqu’ils se produisent dans une cure, révèlent
à un sujet la part qui est la sienne dans les servitudes
sociales auxquelles il consent librement. Cette part de soumission
volontaire n’exempte en rien la culture de la civilisation
dans laquelle le sujet s’inscrit, civilisation qui peut encourager
les servitudes volontaires par des dispositifs particuliers de subjectivation,
lesquels sont aussi des machines de gouvernement. La civilisation,
par la culture qu’elle favorise, peut aussi bien soutenir
qu’empêcher les désirs et la culpabilité
de l’émancipation. Cette émancipation s’avère
inséparable de la liberté du rêve, du jeu, de
l’art, liberté de l’enfant autant que de l’artiste,
liberté de penser avec laquelle l’analyse renoue quand
l’analyste n’y fait pas objection. Lacan disait de cette
liberté qu’elle était aussi « la liberté
de désirer en vain » [Lacan, 1966].
La psychanalyse peut être un fabuleux dispositif de démontage
des aliénations, des soumissions, que la situation elle-même
installe pour mieux pouvoir les éprouver et les défaire,
à la condition que l’analyste lui-même, par sa
méthode, n’y fasse pas objection, qu’il n’instrumentalise
pas l’analysant à son profit ou à celui des
idéaux auxquels il se serait lui-même aliéné,
et pour autant aussi que les conditions sociales et culturelles
n’en rendent pas l’expérience impossible.
Bibliographie
Références bibliographiques
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GORI Roland, Del Volgo Marie-José, 2009 (2005), La Santé
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— 1977 (1968), « Le secteur réservé du
transfert », in La Mort d’Œdipe, Denoël, Paris.
TAUSK Victor, 1975 (1919), « De la genése de “l’appareil
à influencer” au cours de la schizophrénie »,
in Œuvres psychanalytiques, Payot, Paris.
Notes
[1] Loi nº 2004-806 du 9 août 2004 relative à
la politique de santé publique. Retour
Résumé
Cet article publie les réponses de Roland Gori aux questions
posées par la Revue du MAUSS semestrielle sur l’efficace
de la psychanalyse autour de la question plus large de l’émancipation
individuelle. Il ne peut exister en tout état de cause, dit
en substance l’auteur, que des moments, plus ou moins fugaces,
de libération, certainement pas un état permanent.
Car l’expérience de l’analyse, dit-il encore,
« met en évidence à quel point les sujets aiment
leur servitude et leur aliénation qui non seulement les exemptent
de la culpabilité de penser, mais encore constituent les
moyens privilégiés pour obtenir l’amour ».
« Questions écrites à Roland Gori »,
Revue du MAUSS 2/2011 (n° 38), p. 101-111.
URL : www.cairn.info/revue-du-mauss-2011-2-page-101.htm.
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