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« Questions écrites à Roland Gori »,
Revue du MAUSS 2/2011 (n° 38), p. 101-111.
I. L'émancipation individuelle. De la psychanalyse, encore.

Origine : http://www.cairn.info/revue-du-mauss-2011-2-page-101.htm

MAUSS. — La psychanalyse reste-t-elle pour l’essentiel cantonnée au champ des névroses, ou bien son champ d’application est-il beaucoup plus vaste ?

ROLAND GORI. — Les névroses sont incontestablement le continent originaire de la psychanalyse, continent qui a donné à Freud à la fois le modèle de la situation analytique, l’occasion clinique de la mise en œuvre d’une méthode et les concepts fondamentaux de sa première théorie des pulsions. La chose est connue et je n’y insisterai pas davantage : ce sont les symptômes des névroses qui ont conduit Freud sur le chemin de sa découverte révélant qu’ils étaient les représentants des chapitres censurés de l’histoire du sujet autant que les substituts d’une satisfaction pulsionnelle. Bref, que les symptômes des névroses avaient un sens et une fonction dans l’économie psychique. Par son alliance originelle avec le champ des névroses de transfert, la psychanalyse trouve, dans le dispositif inventé par Freud, l’occasion d’actualiser les conflits intrapsychiques à l’origine des symptômes au sein des relations intersubjectives avec le praticien. Par exemple, si l’hystérique souffre de réminiscences, ses transferts dans la cure sont l’occasion de « se rappeler sans se souvenir » des histoires d’amour et de haine, des blessures de sa mémoire par où le patient a constitué ses positions subjectives. Le modèle qui s’impose ici est celui du rêve et de son récit et l’on ne s’étonnera pas que certains analystes, tel Conrad Stein [1971], compare la séance psychanalytique à un « rêve parlé ». C’est sur le modèle du rêve que la situation psychanalytique construit son interprétation et sa théorie de la réalité psychique.

Le transfert devient le concept de l’inconscient et de ses formations : au cours du dialogue psychanalytique, les restes diurnes donnent l’occasion à l’inconscient de se manifester en devenant le point d’attache des représentations refoulées, bien souvent par le jeu du signifiant. La chose est connue, ce qui l’est moins c’est que toute une conception du travail psychanalytique relève toujours de ce modèle-là : les détails de la situation analytique, les particularités du psychanalyste jouent le rôle d’agents promoteurs et provocateurs des transferts permettant le déroulement de la psychanalyse, révélant les modes de constitution des objets d’amour et de haine de l’analysant.

Ce premier modèle du travail psychanalytique demeure, à mon avis, prévalent dans la pratique de la psychanalyse, et particulièrement pertinent dans le champ des névroses de transfert. Il permet d’ailleurs une conception de la névrose à distance de la psychiatrie vétérinaire qui rend compte aujourd’hui des symptômes névrotiques en termes de « troubles du comportement ». La psychanalyse freudienne montre, au contraire, que « le mécanisme psychique de la névrose n’est pas lié à l’invasion d’un trouble morbide, mais était tout prêt dans la structure de notre vie psychique normale. Les deux systèmes psychiques, la censure qui les sépare, le fait qu’une activité en inhibe, en recouvre une autre, les rapports des deux avec la conscience […], tout cela appartient à la structure normale de notre appareil psychique, et le rêve est une des voies qui permettent de le connaître » [Freud, 1987, p. 516].

Ce modèle dont l’unité épistémique entre théorie, pratique, champ et dispositif est remarquable, demeure de mon point de vue le référentiel majeur des psychanalystes depuis l’origine. Mais comme l’efficience de ce modèle s’arrête aux portes des psychoses, des névroses actuelles et des névroses traumatiques, chacun des courants psychanalytiques a dû le réviser et le réajuster pour étendre le champ épistémique de la psychanalyse au-delà des névroses de transfert, à commencer par Freud lui-même. J’emploie le terme champ au sens fort de ce terme.

À partir de ce moment-là, je crois que le travail psychanalytique n’a cessé de s’étendre à d’autres objets et a dû en conséquence remanier sans cesse les dispositifs de sa mise en œuvre. Ce qui explique sans doute les révisions successives des théories, les ajustements des méthodes et l’extension sociale des pratiques. La chose est connue, du vivant même de Freud, à propos de la psychanalyse d’enfants ou des psychothérapies des psychoses. Mais si j’ai insisté longuement sur le premier modèle, c’est en tant qu’il continue à hanter les théories et les pratiques des psychanalystes jusqu’à les amener à différencier la cure type, modèle de l’orthodoxie, et les pratiques vulgaires où se mélange le cuivre de la suggestion et l’or pur de la psychanalyse.

Ce qui veut dire que là où on n’a pas le temps de laisser s’installer le transfert, ou que l’on demeure sourd à le reconnaître, ou encore que le patient demeure en retrait de cette manière d’aimer et de penser, il faut trouver des suppléances au transfert, des formations de remplacement, comme par exemple la « pomme » de Sechehaye avec la réalisation symbolique permettant la psychothérapie des schizophrènes, la poupée-fleur de Pankoff, le squiggle de Winnicott ou le prétransfert de Lucien Israël. Ce que je veux dire par là, c’est que, dirimée du modèle du rêve, la pratique psychanalytique étend socialement et épistémologiquement son champ en perdant quelque peu la rigueur heuristique de ses origines. Tel est mon point de vue [Gori, 2008] qui n’est sans doute pas toujours partagé, mais que j’assume pleinement pour rendre compte de la construction de l’espace analytique et des garanties de sa méthode. C’est toujours de ce « continent originaire » des névroses, selon l’expression de Freud, que sont partis tous les pionniers, les aventuriers et les découvreurs de la psychanalyse pour fonder de nouvelles colonies sur les terres des psychoses, en pratique libérale ou hospitalière (par exemple les courants de la psychothérapie institutionnelle), celles des groupes et des institutions, celles des enfants depuis la périnatalité (par exemple avec les unités mère-bébé), celles de la criminologie et de la victimologie, celles du travail social et éducatif ou encore pour pénétrer l’empire de la médecine.

La spécificité du travail psychanalytique procède moins de la situation psychanalytique et de sa capacité à laisser s’installer le transfert que de la mise en acte d’une méthode dans une pratique où le praticien écoute les effets de discours de celui qui s’adresse à lui, montrant par cette écoute les implications subjectives de celui qui parle autant que de celui qui entend. Dans toutes ces pratiques, si hétéroclites soient-elles, il s’agit de faire l’expérience du pouvoir de révélation de la parole et de son efficience symbolique dans le dialogue. À quelques ajustements près, rendus nécessaires par la clinique, la méthode demeure la même, incluant l’écoute du praticien dans le dispositif et lui permettant ainsi de poursuivre sa propre psychanalyse à l’occasion de ses rencontres avec ses patients ou ses interlocuteurs [Stein, 1971, op. cit.]. C’est ce qui justifie parfois les interventions brèves lors d’une consultation médicale ou des interventions limitées lors de la prise en charge d’une pathologie de la relation mère-bébé : il suffit qu’il y ait de l’analyste pour qu’un travail psychanalytique soit rendu possible. Par conséquent, on ne saurait confondre la méthode psychanalytique avec une technique ou pas davantage une situation. Le travail du psychanalyste se distingue des conditions de sa mise en œuvre. C’est seulement dans l’après-coup que le travail psychanalytique peut se reconnaître comme ayant eu lieu ou pas.

Si j’insiste encore sur cette extension praxéologique du travail psychanalytique, c’est qu’elle a ouvert l’extension sociale du champ de ses référentiels et de sa méthode aux praticiens de la psychiatrie, de la psychopathologie, de la psychologie clinique, du travail social et du soin médical. Dès lors que le travail psychanalytique n’a plus été identifié aux conditions de sa mise en œuvre, il a pu être annexé tant bien que mal, avec plus ou moins de bonheur, avec plus ou moins de succès, avec plus ou moins de rigueur, par des praticiens du soin, du travail social, de la psychologie, de la sociologie, de la psychiatrie, de l’éducation, etc.

Aujourd’hui plus qu’hier, ce sont ces praticiens qui rendent vivant et contemporain le travail psychanalytique tant il est vrai que les conditions traditionnelles de sa mise en œuvre, même chez les analystes « officiels », tendent à se rétrécir au profit de différentes interventions éclairées par les théories et les méthodes de la psychanalyse. C’est essentiellement dans les domaines de la pédopsychiatrie, de la psychologie clinique, de la sociologie clinique et de la psychopathologie clinique, que la psychanalyse demeure un référentiel. Les formes actuelles de la rationalité médicale privilégient la prise en charge prédictive de la santé des populations au détriment du colloque singulier médecin-malade. Cette forme instrumentale de la raison médicale a fait naître un besoin, un désir et une demande d’écoute singulière des patients et des soignants au cours de laquelle ils peuvent trouver un sens à ce qui leur arrive [Brun, 1989 ; Del Volgo, 1997 ; Gori, Del Volgo, 2009]. D’où l’intérêt des médecins somaticiens pour une éthique du soin éclairée par la psychanalyse.

Bref, en un mot comme en cent, la psychanalyse a vu son champ social de pratiques étendu bien au-delà des névroses, continent originaire qui fonde cependant ses concepts et sa méthode. Au point qu’à l’heure actuelle, c’est dans l’éventail très large des pratiques « psy » qu’on trouve le foyer de diffusion le plus massif de la psychanalyse dans le champ culturel. Rien d’étonnant à ce que les sociologues et les anthropologues eux-mêmes, qui analysent les dispositifs de subjectivation et les fabriques du lien social, puissent également trouver, avec les psychanalystes, des champs d’intersection, en particulier lorsqu’ils ont les uns et les autres un souci du politique. La Revue du MAUSS en est un bel exemple.

Où en est la psychanalyse aujourd’hui quant à la question des buts de la cure et de son terme ? La guérison est-elle en définitive accessoire ? Peut-on dire avec Lacan qu’« elle vient de surcroît » ?

Concernant la question de la guérison ou de tout projet de la pratique psychanalytique, il convient, selon moi, de distinguer les exigences internes à la méthode, des exigences sociales qui bornent le champ de ses pratiques, comme des conditions institutionnelles de leur mise en œuvre. Du point de vue du travail psychanalytique, tout projet fait obstacle à la méthode, qu’il s’agisse d’un projet thérapeutique, didactique ou de recherche. La finalité de la psychanalyse n’est rien d’autre que la mise en œuvre de sa méthode, dont on peut attendre les effets de transformation subjective, thérapeutique et didactique et un surcroît de savoir. À ce titre, Lacan avait toute légitimité épistémologique pour dire que la guérison venait « de surcroît », comme d’ailleurs l’effet didactique ou l’avancée théorique. Faute de quoi, comme le rappelait aussi Conrad Stein, le projet greffé sur la méthode produit une enclave dans l’analyse, « un secteur réservé du transfert » [Stein, 1977, p. 211-231].

Ce sont les analystes qui, en contrepoint de l’enseignement freudien, ont idéalisé les objectifs de la cure, et en particulier de sa conclusion, jusqu’à faire de l’analyse didactique « l’analyse pure ». Postfreudiens, lacaniens, sont de manière différente tombés dans le même chaudron de l’idéalisation de la pratique psychanalytique, de ses idéologies et de son éthique, à distance de la méthode dont Freud rappelait, jusqu’au soir de sa vie, qu’elle devait participer régulièrement à la transmission de la psychanalyse par « fragments ». On était loin alors des analyses interminables de dix, vingt ou trente ans. Si Freud incitait tous les cinq ans à revenir sur le divan, c’est bien en tant que la cure durait quelques mois et que le travail d’analysant pouvait se poursuivre à l’occasion des pratiques de l’analyste. On revient actuellement à cette position de Freud, éloignée de ce que nous avons connu au cours des dernières décennies. Mais ce retour opère moins pour des raisons épistémologiques que pour des déterminations sociales. Les conditions sociales et culturelles de la pratique analytique ne permettent plus une durée étendue des cures pendant une ou plusieurs décennies avec quatre ou cinq séances par semaine. La nécessité de « tranches » renouvelées d’analyse me paraît plus courante aujourd’hui qu’hier.

Du point de vue social, les exigences propres à notre civilisation, d’essence technique et instrumentale, prescrivent une évaluation des pratiques sociales à tous les étages. La standardisation, la normalisation, la conformisation des pratiques professionnelles opèrent par la pression constante d’une évaluation confondant efficience et efficacité, valeur et mesure, qualité de l’œuvre et performance de l’opérateur, créativité et rentabilité, etc., produisant la colère et la révolte des praticiens [Gori, Cassin, Laval, 2009 ; de Gaulejac, 2011].

Dans le domaine du soin, encore plus qu’ailleurs, le politique exige des preuves d’efficacité, de rentabilité à court terme et, du coup, on privilégie les psychothérapies brèves ciblées sur les symptômes aux dépens des thérapeutiques centrées sur les transformations subjectives et la fabrique de ce que Foucault appelait « le sujet éthique ». La chose est connue, les attaques contre la psychanalyse, sans devoir disculper la part des psychanalystes dans ce qui leur arrive, est de nature idéologique plus que scientifique ou clinique. Les valeurs dont elle assure la promotion, de surcroît à sa méthode, heurtent frontalement la culture d’une civilisation de la performance, de la maîtrise, du cynisme, de l’instrumentalisation de soi-même et d’autrui, d’un individu cyberlibéral conçu comme une micro-entreprise ouverte à la concurrence et à la compétition sur le marché des jouissances existentielles.

Les savoirs émergent de la niche écologique d’une culture qu’ils participent en retour à recoder dans ses sensibilités sociales et psychologiques. Au sein de cette culture, différents courants idéologiques s’affrontent avec plus ou moins de succès, selon qu’ils sont plus ou moins solubles dans les dispositifs d’assujettissement et de gouvernementalité des individus et des populations. L’homme tragique [Gori, 2010] que promeut la psychanalyse entre aujourd’hui en conflit avec l’homme instrumental et instrumentalisé de notre civilisation. La formation des praticiens et leurs conditions d’exercice s’ajustent toujours davantage à la demande sociale des politiques de santé publique. De ce fait, la psychanalyse se trouve moins menacée par la mise à l’épreuve de sa validité scientifique ou de sa pertinence thérapeutique que par la transformation des conditions sociales et culturelles qui en permettent l’exercice. Les expertises de l’Inserm dans le champ de la santé mentale, le Livre noir et autres cris d’Onfray, constituent les dispositifs visant à la destituer de son influence dans la culture et à lui faire perdre sa légitimité sociale. Ce sont ces dispositifs de déligitimation sociale et culturelle de la psychanalyse, ses formes particulières d’une culture de soi, que viennent entériner les récents décrets d’application de la loi du 9 août 2004[1][1] Loi nº 2004-806 du 9 août 2004 relative...
suite prescrivant les conditions d’accès à l’usage du titre de psychothérapeute : le psychiatre qui n’a aucune formation à la psychothérapie est de droit psychothérapeute, il en est l’idéal-type, alors que le psychanalyste et le psychologue clinicien doivent acquérir des compléments en psychopathologie pour pouvoir y prétendre malgré leur plus grande ouverture et attachement à la psychopathologie clinique.

Dès lors, c’est sous la pression normative de ces exigences sociales et civilisationnelles que les psychanalystes peuvent être tentés de prétendre à faire valoir l’efficacité thérapeutique de la pratique. Au risque de vendre leur âme pour un plat de lentilles en essayant de faire passer un chameau par le chas d’une aiguille, pour reprendre l’expression de John L. Austin [1994].

Si la « guérison » n’est pas l’essentiel, et peut d’ailleurs être obtenue par d’autres voies, qu’est-ce que la psychanalyse produit de spécifique ? L’accès à une position de « sujet », et qu’est-ce à dire ? Une individuation ? Une certaine forme de sagesse ?

La guérison, la sagesse, les effets divers et variés qu’une analyse peut produire sans que jamais ils puissent, eu égard aux exigences de la méthode, être programmés ou finalisés par un projet, viennent de surcroît à la mise en œuvre de la méthode. Si je devais en une phrase résumer la spécificité de la psychanalyse, c’est à un de mes patients que je l’emprunterais, lequel, façonné dès le début de sa vie par des valeurs instrumentales qu’il excellait à réaliser, me dit à la fin d’une longue analyse et de manière extrêmement émouvante que ce qu’il avait appris, au cours de ces longues années, c’est « à prendre les mots au sérieux », à condition d’ajouter, avec le poète René Char, « les mots qui vont surgir savent de nous ce que nous ignorons d’eux » [Char, 1991, p. 190].

Ou encore, pourrait-on parler de libération (mais de quoi ?), d’émancipation, d’autonomie etc.? Comment ces différentes notions s’articulent-elles ?

S’il y a une notion qui s’avère étrangère à la psychanalyse, c’est bien celle de l’autonomie, d’un auto-nomos, un individu qui se donnerait sa propre loi. La notion même d’individu est problématique tant du point de vue de la connaissance du vivant, comme nous l’a montré Canguilhem [1992] que de la fabrique de la réalité psychique traversée par la polyphonie des voix qui la constituent, ou encore du point de vue politique.

Non seulement, la notion d’individu est, du point de vue du vivant, une illusion de l’immanence, non seulement c’est l’effet d’un certain type de pouvoir politique qui procède par individuation pour gouverner, mais encore comme chacun d’entre nous peut en faire l’expérience à l’occasion des rêves, des passions et des pensées, tout sujet est divisé par des vœux contradictoires qui le traversent et le constituent. L’individu est « divisé » en permanence par la prétention de sa conscience et les exigences de sa mémoire. Nietzsche sur ce point avait sans nul doute précédé Freud.

Si la psychanalyse est susceptible d’apprendre quelque chose à un sujet, c’est bien plutôt que ce qui le détermine dans ses actes et ses discours se dérobe sans cesse à sa volonté et que les raisons qu’il se donne pour les accomplir sont davantage des motifs que des causes, comme l’avait montré Wittgenstein.

Ce savoir qui se déduit de l’expérience de la cure peut participer à une forme de libération, libération mélancolique au cours de laquelle non seulement l’analysant fait l’expérience que selon la formule freudienne le Moi n’est pas maître en son logis, mais encore que ses pensées sont bien souvent fabriquées par les paroles des autres. Double blessure narcissique qui conditionne l’émancipation d’un sujet en lui révélant les processus par lesquels il consent à s’aliéner. Ainsi, au cours de la discussion qui suivit l’exposé de Tausk sur « la genèse de l’appareil à influencer au cours de la schizophrénie » [Tausk, 1975, p. 177-217], Freud précisa la part de vérité que contient ce délire : « Par la parole on fait à l’enfant ses pensées. » C’est paradoxalement un des effets libératoires de la psychanalyse, et non des moindres, que de devoir reconnaître cette extrême dépendance du sujet aux effets des discours, des paroles et des phonèmes des autres autant que des siens. La parole, la sienne, autant que celle qu’il crée dans l’écoute de celle des autres, constitue la grande séductrice pourvoyeuse de passions et de servitude. La psychanalyse est bien ce mode de connaissance mélancolique, dont parlait Thomas Mann, qui révèle à un sujet les conditions psychiques de ses aliénations imaginaires autant que symboliques. Cette prise de conscience, fugace et intermittente, produit des effets d’émancipation.

Là encore, il faut se garder de l’idéalisation et croire qu’une fois pour toutes on est libéré de cette dépendance et de cette aliénation parce qu’on en a pris conscience ! Ce sont des moments libératoires et en aucun cas un état permanent qui serait acquis une fois pour toutes et émanciperait les sujets de toutes les formes de servitude. L’expérience de l’analyse, au contraire, met en évidence à quel point les sujets aiment leur servitude et leur aliénation qui non seulement les exemptent de la culpabilité de penser, mais encore constituent les moyens privilégiés pour obtenir l’amour. La « logique des passions » [Gori, 2005] illustre les enjeux subjectifs de cette servitude volontaire dans laquelle le sujet s’abolit sous les effets de la pulsion de mort et de la haine pour vivre dans la réalité le « délire de la présence absolue » [Breton, 1989].

C’est dans l’aliénation au champ de l’Autre que le sujet se constitue et fabrique ses positions psychiques. La situation psychanalytique offre une expérience inégalée de ce processus qui conduit un sujet à se constituer comme objet pour se faire aimer de l’Autre tout en revendiquant d’être reconnu comme sujet. De ce paradoxe, naît le transfert comme conflit originaire entre la demande d’être aimé et le désir d’être entendu, comme disait François Perrier. L’ambivalence première des affects constitue ce paradoxe de vouloir parvenir à être vraiment soi en se faisant objet pour l’Autre. La rhétorique publicitaire et le marketing politique exploitent sans vergogne ce paradoxe : « Soyez enfin vous-même en étant comme je vous le dis. »

Et je crois profondément que si l’expérience analytique est bien susceptible de nous apprendre quelque chose du point de vue de l’émancipation, c’est bien cela : nous sommes seuls, inexorablement seuls en présence de l’autre avec lequel nous partageons cette condition, cette incomplétude fondamentale qui nous conduit à devoir faire le deuil d’un Autre « lecteur de nos pensées » et complément ontologique, Autre éperdument désiré, mais irrémédiablement perdu. C’est d’ailleurs ce qui fait le caractère endeuillé et dépressif de certaines fins de cures lorsqu’elles ont été poussées assez loin, et, comme dit Freud, on se rapproche de la vérité en devenant mélancolique. Mais là encore, il convient de dire que ce moment « libératoire » qui fait reconnaître à un sujet qu’il est exilé de sa propre réalité comme de celle de l’autre, qu’il est davantage séduit par lui-même, par ses représentations, par ses paroles plus que par l’autre, ce moment « libératoire » n’est pas un état, encore moins un état permanent acquis une fois pour toutes. On ne saurait se maintenir indéfiniment dans le « désêtre » et les analystes témoignent parfois et à leur corps défendant de leur empressement à retrouver les « parures » des passions pour voiler cet insupportable manque à être que la cure leur permet pourtant d’approcher par les processus de mélancolisation que sa méthode induit.

Simplement, ces « moments » subjectifs, ces passages, lorsqu’ils se produisent dans une cure, révèlent à un sujet la part qui est la sienne dans les servitudes sociales auxquelles il consent librement. Cette part de soumission volontaire n’exempte en rien la culture de la civilisation dans laquelle le sujet s’inscrit, civilisation qui peut encourager les servitudes volontaires par des dispositifs particuliers de subjectivation, lesquels sont aussi des machines de gouvernement. La civilisation, par la culture qu’elle favorise, peut aussi bien soutenir qu’empêcher les désirs et la culpabilité de l’émancipation. Cette émancipation s’avère inséparable de la liberté du rêve, du jeu, de l’art, liberté de l’enfant autant que de l’artiste, liberté de penser avec laquelle l’analyse renoue quand l’analyste n’y fait pas objection. Lacan disait de cette liberté qu’elle était aussi « la liberté de désirer en vain » [Lacan, 1966].

La psychanalyse peut être un fabuleux dispositif de démontage des aliénations, des soumissions, que la situation elle-même installe pour mieux pouvoir les éprouver et les défaire, à la condition que l’analyste lui-même, par sa méthode, n’y fasse pas objection, qu’il n’instrumentalise pas l’analysant à son profit ou à celui des idéaux auxquels il se serait lui-même aliéné, et pour autant aussi que les conditions sociales et culturelles n’en rendent pas l’expérience impossible.

Bibliographie

Références bibliographiques

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CHAR René, 1991 (1977), Éloge d’une soupçonnée, Paris, Gallimard.

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FREUD Sigmund, 1987 (1900), L’Interprétation des rêves, PUF, Paris.

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GORI Roland, 2010, De quoi la psychanalyse est-elle le nom ? Démocratie et subjectivité, Denoël, Paris.

— 2008 (1996), La Preuve par la parole, Érès, Toulouse.

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— 1977 (1968), « Le secteur réservé du transfert », in La Mort d’Œdipe, Denoël, Paris.

TAUSK Victor, 1975 (1919), « De la genése de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie », in Œuvres psychanalytiques, Payot, Paris.

Notes

[1] Loi nº 2004-806 du 9 août 2004 relative à la politique de santé publique. Retour
Résumé

Cet article publie les réponses de Roland Gori aux questions posées par la Revue du MAUSS semestrielle sur l’efficace de la psychanalyse autour de la question plus large de l’émancipation individuelle. Il ne peut exister en tout état de cause, dit en substance l’auteur, que des moments, plus ou moins fugaces, de libération, certainement pas un état permanent. Car l’expérience de l’analyse, dit-il encore, « met en évidence à quel point les sujets aiment leur servitude et leur aliénation qui non seulement les exemptent de la culpabilité de penser, mais encore constituent les moyens privilégiés pour obtenir l’amour ».

« Questions écrites à Roland Gori », Revue du MAUSS 2/2011 (n° 38), p. 101-111.
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