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Origine : http://www.fabriquedesens.net/D-autres-regards-sur-la-crise-avec,248
Transcription par Maryse Legrand, psychologue clinicienne, de l’entretien,
du mercredi 22 juillet 2009, d’Antoine Mercier avec Roland
Gori, Professeur de psychopathologie à l’Université
d’Aix-Marseille-I. Roland Gori est l’initiateur de L’Appel
des appels
« D’autres regards sur la crise », entretiens,
depuis fin décembre 2008, d’Antoine Mercier, journal
de 12h 30 sur France Culture, avec des intellectuels pour une autre
manière de parler de la crise. Les brèves séquences
du journal sont complétées par des bonus hors antenne,
mis en ligne sur le site de France Culture.
Merci à Maryse Legrand, psychologue clinicienne, qui a généreusement
proposée la publication de cette transcription sur «
Fabrique de sens ». Son texte comportait la mention suivante
que je reproduis intégralement ici : « Je m’en
suis tenue à reprendre in extenso, le contenu et la forme
orale des propos. Merci de me signaler toute erreur, faute ou autre
coquille relevée à la lecture de cet écrit,
en m’adressant vos remarques à maryselegrand[ate]orange[point]fr
»
Antoine Mercier : « D’autres regards sur la crise »,
toute cette semaine, dans le cadre de ces XXIVe Rencontres de Pétrarque
sur le thème « Après la crise quelle(s) révolution(s)
? »
Roland Gori : Bonjour !
Antoine Mercier : Donc, vous êtes effectivement, psychanalyste,
professeur de psychopathologie clinique à l’université
d’Aix-Marseille et j’allais dire, surtout, pour ce qui
nous concerne, l’initiateur du fameux L’Appel des appels
qui a rencontré un grand succès cette année
à l’occasion de cette crise. Je voudrais juste citer
la première phrase, pour remettre cet Appel des appels dans
son contexte : « Nous, professionnels du soin, du travail
social, de l’éducation, de la justice, de l’information,
de la culture, attirons l’attention des Pouvoirs Publics et
de l’opinion sur les conséquences sociales désastreuses
des Réformes hâtivement mises en place ces derniers
temps. » Voilà le début de cet appel qui a rencontré,
je le disais, beaucoup d’échos, à un certain
moment. Où en est-on aujourd’hui, j’allais dire…
peut-être, quelques mois après le lancement de cet
Appel, Roland Gori ?
Roland Gori : Alors, on en est au constat d’une urgence de
communiquer, de dire et d’analyser, tout en prenant du temps.
C’est un peu un paradoxe, mais finalement l’Appel des
appels est né du cœur des métiers de l’humain,
du Bien Public, de l’espace public, qui ont considéré
que, du cœur de leurs métiers, ils pouvaient révéler
une dimension du politique. Je dis bien du politique et non pas
de la politique, c’est-à-dire selon la manière
dont on conçoit le soin, selon la manière dont on
conçoit la justice, selon la manière dont on conçoit
l’information, selon la manière dont on conçoit
l’éducation etc., il est évident que c’est
tout une conception de l’homme qui se révèle.
Or, depuis plusieurs années nous assistions à l’émergence
de nombreuses pétitions : « Pas de zéro de conduite
», « La nuit sécuritaire », « Sauvons
l’hôpital », « Sauvons la recherche »,
« Sauvons l’Université ». On n’arrête
pas d’essayer de sauver, ce qui montre bien qu’effectivement,
n’est-ce-pas, nous sommes dans une civilisation qui fait faillite
au moment même de son triomphe, comme disait René Char
et…
Antoine Mercier : Alors, ce qui est intéressant, là
dedans, effectivement, c’est la transversalité. Ça
a cristallisé à ce niveau-là. Donc, qu’est-ce
qui est commun dans tout ça ? Soulignez bien ce qui nous…
Roland Gori : Alors, ce qui est commun, si vous voulez, que nous
prenions la réforme de la justice, la réforme de l’hôpital,
la réforme des Universités, la réforme, n’est-ce-pas,
du soin, ce qui est commun, c’est finalement qu’on nous
demande de nous normaliser en incorporant des valeurs qui donnent
l’image d’un homme économique, rationnel, performant,
qui doit réagir immédiatement, qui doit accepter d’être
dans la contingence, dans une espèce d’idéalisation
de l’immanence, qui doit essentiellement, pourrait-on dire,
vivre au ras du comportement, au ras du comportement performant.
Alors, si vous voulez, ce qui est frappant c’est ça,
c’est-à-dire que quel que soit le secteur d’activité…
Antoine Mercier : Alors, prenons l’exemple, par exemple de
votre domaine, la psychologie en général.
Roland Gori : Si on prend l’exemple de la psychologie, de
la psychanalyse, de la médecine, pour aller très vite,
quand par exemple, on ne parle plus de patient mais on parle de
client, c’est pas seulement, si vous voulez, un changement
de mot. C’est un changement du concept même de soigner
et ce changement du concept même de soigner c’est un
changement même, si vous voulez, de civilisation. Puisque
finalement, la valeur d’une société se mesure
à la manière dont elle traite les plus vulnérables
de ses membres. Donc, à partir du moment où, pourrait-on
dire, quelqu’un en souffrance est considéré
comme un consommateur de soins, est considéré comme
un client, c’est quand même tout le rapport civilisationnel
à la vulnérabilité qui change. Quand vous prenez
par exemple, l’Université, – puisque je suis
universitaire et que je connais bien les questions de recherche,
n’est-ce pas –, quand finalement ça n’est
plus la qualité d’un article ou la qualité d’un
livre qui se trouve évaluée mais en quelque sorte
la marque de la revue dans laquelle il est publié, on est
bien dans une politique des marques, on est bien dans toute une
conception si vous voulez, de l’humain, qui est quand même
très éloignée des fondamentaux justement, de
la démocratie, de la République et de l’héritage,
il faut quand même le dire, du Comité National de la
Résistance, c’est-à-dire que quand par exemple,
on considère pour prendre l’exemple de la Sécurité
Sociale, n’est-ce pas, la Sécurité Sociale est
née de la Libération, est née de la résistance,
est née d’une conception de la solidarité nationale,
quand on n’est plus sur le thème de la solidarité
mais sur le thème d’une pensée du risque assurentiel
individualisé, il y a bien quelque chose qui change, qui
est pas seulement lié au soin ou à la prise en charge
sociale.
Antoine Mercier : Alors on peut dire, malaise, malaise dans la
civilisation, on peut dire crise, c’est vraiment le cœur
de notre sujet. Encore un petit détour : chaque société
a les pathologies qu’elle mérite…
Roland Gori : Oui.
Antoine Mercier : Est-ce que vous pouvez dire un mot de cette phrase
que vous avez dite il y a quelques temps ?
Roland Gori : Oui, alors, effectivement, si vous voulez, chaque
société a pourrait-on dire, la psychiatrie qu’elle
mérite, et chaque psychiatrie a la pathologie qu’elle
mérite – je vais très vite –, ce qui n’est
pas du tout rassurant pour la nôtre, de société.
Antoine Mercier : Alors, expliquez-nous…
Roland Gori : Alors en deux mots, si vous voulez, il est évident
par exemple qu’à l’heure actuelle, on a tendance
à rechercher dans les vulnérabilités génétiques
ou dans les dysfonctionnements neurocognitifs, les troubles du comportement
des enfants. Par exemple, l’hyperactivité, le trouble
de l’attention ou encore le trouble des conduites ou encore,
si vous voulez, au niveau des adultes, l’addiction, la dépression,
etc. Bon…
Antoine Mercier : Pourquoi ? Parce que ça rassure ça,
d’avoir des faits objectifs qui permettent d’expliquer
les situations ?
Roland Gori : Non… enfin… ça rassure…
c’est pire que ça, si j’ose dire. C’est-à-dire
que ça disculpe le social de la part qui est la sienne, dans
la constitution des symptômes. Puisque, si vous voulez, si
vous avez une vulnérabilité génétique
qui pousse vers le suicide, si vous avez une vulnérabilité
génétique qui pousse si vous voulez vers les troubles
oppositionnels de provocation, à partir de ce moment-là,
vous ne tenez plus compte du contexte et de l’histoire, aussi
bien de l’histoire individuelle que de l’histoire collective.
Donc, il faut bien voir que je ne crois pas à l’Immaculée
conception des savoirs. Ils émergent de la niche écologique
d’une culture et d’une civilisation, ce qui ne veut
pas dire encore une fois qu’il n’y a pas de part génétique
dans la détermination de nos comportements, qu’il n’y
a pas de dysfonctionnements neurocognitifs, ce n’est pas ça.
Ça veut dire simplement que nous préférons
mettre en avant ces savoirs plutôt que d’autres, comme
ceux par exemple de la psychanalyse ou de la phénoménologie,
parce que cela est idéologiquement plus correct.
Antoine Mercier : Et on revient sur votre opposition, notamment,
à cette politique systématique d’évaluation
au sens de mesure technique.
Roland Gori : Oui, alors, il faut bien voir qu’effectivement
le dispositif de servitude à l’heure actuelle, la normalisation
des pratiques professionnelles à l’heure actuelle,
elle se fait au nom d’une évaluation, au nom d’une
évaluation généralisée, comme si avant,
il n’y avait pas d’évaluation. Bien sûr
qu’il y avait des examens, il y avait des jurys, il y avait
de toute façon des commissions qui se réunissaient
pour le recrutement des universitaires ou leur promotion.
Antoine Mercier : Donc, on a changé le mode…
Roland Gori : On a changé le mode, c’est-à-dire
que le mot de signification qui a été vidé
de sa signification pour, finalement, en reprendre une autre…
Antoine Mercier : Le mot évaluation.
Roland Gori : Oui, c’est le mot et bien sûr la procédure
c’est-à-dire que avant, par exemple, pour aller très
vite, l’évaluation qu’est-ce que c’était
? C’était donner une valeur après en avoir parlé
avec d’autres, d’un acte, d’un produit, d’un
article, d’une recherche. L’évaluation, maintenant,
c’est la mesure d’un écart à un standard,
et un standard qui nous vient, il faut bien le dire quand même,
du monde Anglo-saxon, c’est-à-dire que quand on parle
par exemple de communication dans des revues internationales, ça
veut dire une publication dans des revues États-Uniennes.
98% des revues indexées, si vous voulez, dans les bases de
données bien cotées, c’est-à-dire les
bonnes marques, sont d’origine États-Uniennes. Donc,
c’est une façon de nous amener à incorporer
la pensée culturelle, sociale, civilisationnelle des États-Unis.
Antoine Mercier : Alors, on va reparler de tout ça dans
notre conversation pour le bonus Internet mais, un tout petit mot
encore, on a quelques secondes, sur ce que vous avez appelé
la crise de la parole parce que ça, c’est aussi central
dans la crise que nous connaissons : crise de confiance, crise dans
la parole, dans la fonction de la parole. En quelques secondes si
c’est possible.
Roland Gori : En quelques mots ça va être très
difficile mais on va quand même essayer. Et si vous voulez,
il est évident qu’à l’heure actuelle,
on est quand même on va dire, dans un fétichisme des
chiffres, un fétichisme des indicateurs, comme si la qualité
de quelque chose était une propriété émergente
du nombre ou du chiffre. On est dans une civilisation numérique.
Bon, alors, il y a des aspects très positifs, il ne s’agit
pas bien évidemment de revenir en arrière, on n’est
pas nostalgiques ou ringards, ce n’est pas le problème.
Ça veut dire simplement, si vous voulez, que quand même,
les fondements même par exemple, de notre démocratie
s’établissent sur la distribution d’une parole
où la… pourrait-on dire, l’autorité, provient
de la capacité de convaincre c’est-à-dire de
convaincre par des arguments à la fois logiques et rhétoriques
et non pas de contraindre. Vous savez que pour les Grecs, n’est-ce-pas,
pour la démocratie grecque, en quelque sorte, contraindre
sans convaincre était une forme de barbarie. On peut se demander
si aujourd’hui, avec en quelque sorte la dictature des indicateurs
quantitatifs et des chiffres, qui se sont d’ailleurs révélés
faux, c’est-à-dire qui, quand même relèvent
de l’imposture…
Antoine Mercier : C’est ça la faille…
Roland Gori : Voilà… si nous ne sommes pas dans une
forme nouvelle, light, de barbarie.
Antoine Mercier : Voilà ! Merci beaucoup Roland Gori, on
vous retrouvera donc ce soir dans la Cour Soulages du Rectorat Montpellier,
vous serez en compagnie de Jean-François Copé, Alain
Gérard Slama et Alain Krivine, qui n’ont que le prénom
de commun… On va poursuivre donc notre conversation pour le
site Internet et demain on recevra Olivier Mongin, qui est le directeur
de la revue Esprit.
[…]
Antoine Mercier : « D’autres regards sur la crise »,
on poursuit notre conversation avec Roland Gori, pour le site Internet
de France Culture. Roland Gori, j’aimerais bien qu’on
reprenne le problème, j’allais dire, par le haut. On
a parlé tout à l’heure de L’Appel des
appels, on pourra revenir sur ce que ça devient, la stratégie
que ça occasionne […interruption suite à un
problème technique de sonorisation…] pour voir où
tout cela peut aller parce qu’il y a la critique, le temps
de la critique et peut-être aussi le temps de la construction.
Mais je voudrais reprendre la question par le haut de cette crise,
qui nous occupe aujourd’hui, et vous aviez dit il y a quelques
temps qu’il y avait un problème au niveau de la temporalité
des choses et même vous avez parlé de « mépris
de la temporalité », comme symptôme ou comme
manifestation de la crise d’aujourd’hui. Est-ce que
vous pouvez développer ce point qui me paraît évidemment
central ?
Roland Gori : Alors, je crois que nous sommes dans une civilisation
qui a tendance à idéaliser l’immanence, c’est-à-dire
l’instant. Je vais peut-être prendre volontairement
l’exemple, me risquer sur l’espace de votre métier,
le journalisme. Au niveau du journalisme – je ne parle pas
de France Culture, bien évidemment…
Antoine Mercier : Naturellement !
Roland Gori : Bien sûr ! Le journalisme est quand même
à l’heure actuelle dans une culture du fait divers
qui a tendance à produire d’ailleurs une politique
à partir des faits divers, c’est-à-dire c’est
un peu comme si nous ne nous donnions pas la perspective de l’histoire,
de la tradition et de la temporalité. Alors, je crois que
ce rapport au temps c’est aussi, nous le savons, un rapport
ontologique, un rapport à l’être, c’est
une façon aussi de désavouer que nous sommes à
la fois des êtres mortels, que nous avons à assumer
quelque chose de notre rapport à la mort, nous avons à
assumer également notre rapport à l’histoire
et que notre vie est pourrait-on dire, une histoire qui ne cesse
de se construire et finalement d’assumer un héritage
sans testament, pour plagier René Char. Je crois que nous
sommes davantage aujourd’hui, et ça fait le lien un
peu avec la question de la marque, avec la question de la mode,
avec la question, si vous voulez, des réactivités
immédiates, nous sommes dans une culture d’un nouveau
capitalisme qui insiste davantage sur la réactivité
immédiate, sur l’instant, sur la consommation. Nous
ne cessons d’être dans des existences qui se consomment
elles-mêmes. Lacan disait d’ailleurs que « le
capitalisme se consume en se consommant » et je crois qu’il
y a là vraiment une parole très vraie.
Antoine Mercier : Alors, on a évacué toutes ces grandes
questions métaphysiques finalement. Pourquoi ? Comment on
en est arrivé là, au niveau idéologique même
? Comment le système, que vous décrivez, a pris le
pas sur l’ontologie ?
Roland Gori : C’est vraiment très difficile, en quelques
minutes, d’essayer de tracer le parcours qui nous a amenés
si vous voulez, à cette étape. Mais je crois qu’incontestablement
nous sommes, si vous voulez, dans une étape d’une civilisation
de l’homme économique et tout à l’heure
vous parliez de l’Appel des appels… L’Appel des
appels, c’est finalement un mouvement d’opposition social
et culturel qui proteste, quand des professionnels se voient imposés
des réformes qui visent à décomposer et à
recomposer leur métier au nom de valeurs d’un homme
économique, d’un homme calculateur, d’un homme
performant, d’un homme mesuré sur ses prestations,
sur ses performances, alors même que ces valeurs ont fait
la preuve de leur échec et de leur toxicité sur le
marché même qui les a générés,
c’est-à-dire le marché financier. Antoine Mercier
: C’est pour ça que la crise a ouvert finalement cette
perspective de protestation, parce que c’était un échec
du système lui-même, là où il devait
précisément apporter le progrès.
Roland Gori : Alors, il est évident, si vous voulez, de
mon point de vue en tout cas, que cette crise économique
n’est pas seulement une crise économique, n’est
pas seulement une crise financière, une crise économique,
une crise sociale, c’est aussi une crise politique et c’est
aussi une crise éthique, c’est-à-dire que finalement,
les valeurs au nom desquelles on a demandé à des individus,
à des populations, d’accepter de souffrir, se sont
révélées, si vous voulez, fallacieuses. Elles
se sont révélées finalement, toxiques. Donc,
je crois que… et alors, c’est d’ailleurs ce qui
est absolument terrible, si vous reprenez les choses du point de
vue justement de la gestion politique de la crise aujourd’hui,
ce qui est absolument surprenant, c’est que nous entendons
une parole politique qui ne montre pas ce qu’elle dit, c’est-à-dire
qui, par exemple, va pouvoir se référer aux valeurs
du Comité National de la Résistance et en même
temps démanteler les services publics, ou en même temps
transformer par exemple, la Sécurité Sociale ou l’hôpital
dont je parlais, si vous voulez, tout à l’heure. Donc,
je crois que c’est vraiment une crise idéologique,
au sens que les prescriptions sociales qui étaient faites
s’avèrent non légitimes, non fondées
et je crois que les gens réagissent par rapport à
cela et qu’on ne peut plus leur demander de souffrir en leur
disant « demain ça sera mieux et on n’a pas le
choix » puisqu’on risque d’avoir un avenir sans
lendemain si j’ose dire et on s’aperçoit également
que le système qui demande des sacrifices était totalement
fallacieux.
Antoine Mercier : Alors, ce système qui demandait des sacrifices,
et qui en même temps était vécu comme quelque
chose qui s’imposait, comme une nature. Il y avait une naturalisation
du système et c’est de ça dont on sort aussi
avec la crise sans doute ?
Roland Gori : Alors, il y a cette tendance et là, on revient
à cette question du savoir en quelque sorte électif,
choisi dans nos civilisations. Pourquoi est-ce qu’on s’intéresse
davantage à la génétique ou à la neurobiologie
etc. ? C’est sans doute pour, effectivement, nous faire croire
que nos comportements sociaux sont naturels, c’est-à-dire…
je ne dis pas qu’il n’y a pas une détermination
biologique, génétique ou autre de nos comportements,
je dis simplement que si on insiste uniquement sur le relief génétique
ou sur le relief neurobiologique, on a tendance à minorer,
à euphémiser les parts sociales, les parts culturelles,
les parts subjectives des ces comportements. Donc, si vous voulez,
effectivement, ce qui est absolument surprenant, c’est qu’on
a tendance à l’heure actuelle, par exemple, avec la
neuro-économie, avec le neuromarketing, à considérer
que le cerveau fonctionne comme un marché économique.
Et donc du même coup, le marché économique pourrait-on
dire, pourrait être le prolongement, si vous voulez, de notre
fonctionnement cérébral…
Antoine Mercier : C’est vrai pour Patrick Le Lay, ça
simplement, c’est ça ?
Roland Gori : Alors, pour Patrick Le Lay, ben alors là,
on revient à l’histoire de l’information. On
pourrait considérer que, finalement, le boulot du journaliste
c’est finalement de vendre du temps de cerveau disponible
à Coca Cola, et vous vous rendez bien compte que c’est
pas seulement, n’est-ce-pas, c’est pas seulement le
problème du journalisme, c’est en quelque sorte, le
problème du rapport à la pensée, dont le journaliste
est en quelque sorte, un acteur principal dans une civilisation
au sein de laquelle l’opinion est un objet du gouvernement,
privilégié.
Antoine Mercier : Rapport à la pensée parce qu’on
peut parler peut-être aussi de crise de la pensée,
car ce système que vous décrivez, il ressemble quand
même évidemment, sans faire de parallèle, à
quelque chose qui ressemble à un totalitarisme soft, on va
dire…
Roland Gori : Alors, c’est une forme de totalitarisme soft,
dès lors qu’on ne tient pas compte… c’est
un totalitarisme d’ailleurs dès qu’on ne tient
pas compte du reste, ou de quelque chose qui serait hétérogène.
C’est juste une passerelle, mais par exemple, la manière
dont on accueille dans une civilisation l’étrange ou
l’étranger, est quand même révélateur
si vous voulez, de quelque chose qui est le rapport justement, si
vous voulez, à la différence, le rapport à
l’autre. Nous sommes dans une civilisation qui désavoue
l’autre, pas seulement d’ailleurs, l’autre étranger,
mais l’autre tout court, puisque de toute façon, quand,
par exemple on fait porter à des enfants de moins de 3 ans,
la charge génétique de leur colère, de leurs
troubles des conduites, il va de soi que l’on ne tient pas
compte des effets que l’environnement peut avoir dans la création
de ce trouble. Donc, voilà, mais je ne sais pas si j’ai
répondu à votre question… Si, peut-être
rajouter […] Crise de la pensée que, en tout cas, une
civilisation qui, depuis 30 ans essaie de nous initier socialement
et culturellement, à une haine de la pensée au profit
des faits immédiats comme si les faits pouvaient venir d’eux-mêmes
sans une construction, c’est-à-dire, on a quasiment,
ça c’est vraiment, on va dire, en germe, dans la modernité,
mais alors, ça arrive massivement bien sûr depuis 30
ans, c’est un peu comme si on avait droit à des faits
qui soient ventriloques, qui parleraient d’eux-mêmes
et ça c’est très vrai par exemple dans le domaine
de la psychiatrie ou dans le domaine de la psychologie. On a l’impression
qu’on oublie que la manière dont on peut décrire
par exemple, les souffrances psychiques et sociales, eh bien, sont,
pourrait-on dire, le résultat d’une construction qui
est une construction à la fois épistémologique
et politique.
Antoine Mercier : Alors, j’aimerais bien qu’on revienne
maintenant, à L’Appel des appels, puisque c’est
évidemment ce qui est en cours. Ça a été
lancé, c’était à quel moment ?
Roland Gori : Ça a été lancé en janvier.
Antoine Mercier : Janvier, c’est ça, donc, on est
maintenant plus de 6 mois après avec un écho considérable
qui s’est manifesté cette année et c’est
là où on a vu que votre prévision, enfin, en
tout cas, votre idée générale, était
pertinente puisqu’elle a permis de rassembler tous ces professionnels
que vous décriviez tout à l’heure : professionnels
du soin, du travail social, éducation, justice, information,
culture. Qu’est-ce qu’il y a de commun dans tous ces
secteurs qui se sont retrouvés dans votre diagnostic ?
Roland Gori : C’est, notamment, les conséquences des
réformes désastreuses, qui ont été mises
en place, mais qui, encore une fois, ne sont que les symptômes
d’une civilisation…
Antoine Mercier : Ce n’est pas Sarkozy qui est le problème,
c’est ça ?
Roland Gori : Non, non, non… C’est, on va dire…
On peut dire que chaque société a le leader d’opinion
qu’elle mérite, qu’on l’approuve ou qu’on
ne l’approuve pas, c’est comme ça… c’est-à-dire,
c’est bien parce qu’on s’étaient habitués…
Voyez, pour moi, un gouvernement ou un Président de la République,
il est autant acteur opérateur d’une civilisation qu’un
des effets, un des symptômes. Donc, en quelque sorte, n’est-ce
pas, si vous voulez, ça n’est pas le problème
lié encore une fois à un Président ou à
un gouvernement, ce n’est pas ça le problème.
Je crois que l’Appel des appels, c’est le constat, encore
une fois, qu’on normalise des professionnels afin qu’eux-mêmes
normalisent des individus et des populations pour leur faire incorporer
des valeurs comme les valeurs par exemple, de performance, comme
des valeurs…
Antoine Mercier : Alors, qu’est-ce que vous avez… parce
que là, allons dans le détail… Qu’est-ce
que vous avez contre la notion de performance ? Après tout,
ou même d’évaluation, qu’est-ce que ça…
ça s’oppose à quoi ? Une autre vision que vous
avez, vous, de l’humain ?
Roland Gori : Non… La notion de performance… Encore
une fois, une notion de performance mesurée comme elle est
mesurée, on s’aperçoit qu’elle peut être
contreproductive. On peut dire que la crise financière, il
y avait des agences de notation et ces agences de notation, eh ben
finalement, elles ont cautionné, elles ont cautionné
si vous voulez, le désastre qui se préparait. Donc,
ça veut bien dire que le caractère commensurable des
indicateurs ne donne pas pour autant leur validité. Je crois
que c’est un point important, on le retrouve dans le domaine
de la recherche, je l’ai déjà dit, dans le domaine
de l’Université, on le retrouve dans le domaine du
soin. Je vais prendre un exemple concret, qui est un exemple, si
vous voulez d’un article des professeurs Dreyfus, Grimaldi
et du docteur Marie-José Del Volgo, qui va paraître
dans l’ouvrage de L’Appel des appels, qu’on va
faire paraître à la rentrée, chez Fayard, qui
est coordonné par Barbara Cassin, Christian Laval et moi.
Cet exemple est le suivant : Si vous prenez, par exemple, la performance
au sens d’une tarification de l’activité de quelque
chose de très instrumental, vous avez un patient diabétique
qui arrive avec une artérite et le risque d’un membre
inférieur qui se gangrène, donc, ou bien vous tentez
de « sauver » - entre guillemets - ce membre, ou bien
vous l’amputez. Du point de vue, pourrait-on dire du soin,
il va de soi que dans la vocation même du médecin,
il vaut mieux tout faire pour sauver, n’est-ce pas, le membre,
même si on y passe du temps et même si techniquement
parlant c’est plus compliqué. Du point de vue si vous
voulez, du pôle de production de l’hôpital, c’est
plus rentable de l’amputer. C’est-à-dire que
la notion de performance, c’est en quelque sorte, si vous
voulez, le découpage de nos vies et de nos actes, en termes
de séquences techniques qui sont, pourrait-on dire, avec
une plus ou moins grande valeur financière. Et je crois que
quand vous prenez le rapport Larcher ou le rapport Valenciennes
sur le mode, sur la réforme du mode de gouvernance à
l’hôpital, la notion du manager, de patron, la notion
de production de soins, la notion d’une éthique entrepreneuriale
– c’est dans les textes mêmes –, eh bien,
vous voyez bien que là, nous avons en quelque sorte une conception
de la performance qui se fait aux dépends de l’humain
et la réaction des praticiens et des professionnels de l’Appel
des appels, c’est de dire « nous ne voulons pas être
instrumentalisés pour, finalement, voir nos métiers
recomposés selon des finalités qui ne sont pas celles-là
mêmes qui les ont fondés, comme le soin, l’éducation,
la justice, etc. »
Antoine Mercier : Alors… Beaucoup de succès mais aujourd’hui,
alors, parce qu’on essaie de se restituer… dans l’été,
certes, c’est l’été donc les vacances,
mais on a quand même le sentiment que ce qui avait démarré
dans les premiers mois de l’année, qui avait été
très fort au niveau de la réflexion ou de l’émulation,
est un petit peu retombé, comme s’il y avait une reprise
en main, en tout cas, bon, le G20 etc. « on fait quelque chose,
rassurez-vous et ça va repartir ». Est-ce que vous
n’êtes pas inquiet pour l’avenir de ce mouvement
?
Roland Gori : Alors. Non, je ne suis pas inquiet. Simplement, vous
voyez combien nous sommes colonisés par une novlangue qui
nous amène à penser en termes de résultats.
La culture des résultats, nous l’avons même dans
l’opposition sociale et politique, parce qu’en gros
vous me dites : là ça retombe. Non, ça se poursuit
dans la durée. Nous ne sommes pas dans une culture du résultat
immédiat. Bon, alors bien sûr, au 104, en janvier on
avait 1000 personnes. Bien sûr, à Montreuil en mars
on avait 1000 personnes, à La friche de la belle de mai à
Marseille on avait 1000 personnes…
Antoine Mercier : Et même à Montpellier…
Roland Gori : À Montpellier on avait 350 personnes etc.
Mais on ne va pas tomber dans le fétichisme du chiffre, alors
même que c’est justement, si vous voulez, ce fétichisme-là
qu’on dénonce. Simplement, se créent des comités
locaux. Un numéro de Cassandre sur l’Appel des appels
a fait état d’un certain nombre déjà
de débuts d’analyse. Je vous ai annoncé un ouvrage
chez Fayard à la rentrée. Nous travaillons dans la
durée. Des comités locaux se mettent en place, une
association s’est créée et nous voulons nous
donner le temps de la réflexion puisque nous considérons
qu’au sein même de nos métiers c’est ce
que l’on tend, essentiellement, n’est-ce pas, à
mettre en cause, c’est-à-dire qu’on nous laisse
le temps. On nous demande de justifier ce que l’on fait parce
qu’il faut bien quand même le dire, nous sommes dans
un système très sécuritaire, un système
qui s’intéresse non seulement à la performance,
mais à la visibilité de la performance et à
sa traçabilité et ça c’est le problème
essentiel, parce que ça transforme nos métiers en
dispositifs de servitude et c’est ce à quoi l’Appel
des appels veut faire objection.
Antoine Mercier : Alors là, vous faites objection, vous
êtes dans une position critique. À un moment donné
va se poser la question peut-être de tracer des pistes, des
propositions, non ? Il n’en est pas question du tout ou est-ce
que c’est encore de l’utilitaire ?
[Rires]
Roland Gori : Alors c’est de l’utilitaire. [Rires]
C’est de l’utilitaire, mais il va de soi que nous nous
constituons aussi comme un observatoire citoyen de ce qui se passe
et en particulier dans l’espace public, puisque je vous l’ai
dit et je le répète, ce qui m’a frappé
dans l’histoire de l’Appel des appels c’est d’abord
que finalement les mots qui ont surgi ont su de nous ce qu’on
ne savait pas d’eux si j’ose dire, puisque ça
a eu un effet…
Antoine Mercier : Ça a dépassé un peu…
Roland Gori : Ça a dépassé totalement, bien
évidemment, nos attentes et que, d’autre part, si vous
voulez, on veut être dans un temps également, de laboratoire,
d’analyse, d’idées, et nous avons eu des rencontres
avec des représentants syndicaux, nous avons des invitations
sur les médias, vous connaissez, puisque vous avez bien voulu
m’inviter, bon, nous avons des dialogues avec les politiques
lorsque nous avons été invités c’est-à-dire
que nous pensons que nous n’avons pas à nous substituer
ni aux formations politiques, ni aux formations syndicales, que
nous pouvons finalement leur faire part de l’analyse du vécu
de professionnels, qui ne sont pas directement branchés sur
la production et qui participent à la construction d’un
espace public. Et ce qui nous a frappés, c’est ça
: c’est essentiellement le besoin de témoignage, le
besoin de partage, le besoin d’analyse et puis le besoin de
fraternité. Souvenez-vous quand même de La Boétie,
n’est-ce pas, son discours sur la servitude volontaire. Qu’est-ce
qui peut faire objection à la servitude volontaire ? C’est
justement l’amitié, ce qui est l’autre nom de
l’amour. C’est la fraternité. Il y a véritablement,
si vous voulez, un besoin dans notre pays, – et ça,
je pense que les hommes politiques quel que soit leur bord, pourraient
s’en réjouir –, il y a un besoin de se réapproprier
collectivement l’espace public qui avait été
pourrait-on dire occupé par une pure gestion administrative,
technique et comptable jusqu’à ces derniers mois.
Antoine Mercier : Merci beaucoup - on reste là-dessus -
Roland Gori, d’avoir accepté notre invitation.
Donc, je rappelle qu’est paru en poche votre livre qui s’appelait
La santé totalitaire, Roland Gori, Marie-José Del
Volgo. « Essai sur la médicalisation de l’existence
», donc c’est chez Gallimard Champs Essais… Flammarion,
pardon, Champs Essais.
Merci beaucoup, encore une fois d’avoir accepté notre
invitation.
Roland Gori : Merci.
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