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Un entretien avec Roland Gori
« la folie sociale a pris pour nom : ÉVALUATION ».

Origine : http://institut.fsu.fr/entretien-avec-Roland-Gori-a.html

En ce début de XXIème siècle, en Occident, la folie sociale a pris pour nom : ÉVALUATION. Un nom qui est le symptôme d’un mode de contrôle social particulièrement dangereux. Roland Gori co-auteur du livre "La folie évaluation" a répondu à nos questions.

1 - Quelles sont les caractéristiques de la néoévaluation ?

La néo-évaluation constitue « la nouvelle manière de donner des ordres » au nom d’un rationalisme économique morbide » qui ne voit dans l’humain qu’un « capital » à exploiter à l’infini à l’instar de la nature considérée comme un fonds énergétique chosifié, réifié, marchandisable. La néo-évaluation constitue un dispositif propre à la culture du capitalisme financier, culture des résultats à court terme, prime à la réactivité immédiate, prévalence des dimensions formelles, techniques et standardisées sur les valeurs qualitatives des métiers, leurs finalités spécifiques, leurs exigences éthiques et les services réellement rendus aux individus et aux populations. L’évaluation aujourd’hui, adossée à la supposée objectivité des chiffres (« objectivité d’eunuque »), a été favorisée par le « système technicien » (Jacques Ellul) qui s’appuie sur l’hégémonie de l’informatique et des machines de l’information, justifiée au nom de la « mondialisation » (globalisation). Elle prescrit un « benchmarking » (comparaison standardisée) généralisé et systématique qui décompose les pratiques professionnelles en actes essentiellement techniques, modules comportementaux fragmentés et « taylorisés ». Le mot « dispositif » est à prendre au sens fort et foucaldien du terme « tout ce qui a d’une manière ou d’une autre, la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants. » Le dispositif présente pour Foucault une nature et une fonction essentiellement stratégiques qui supposent des interventions dans les jeux de pouvoir par des types de savoir dont ils sont à la fois l’occasion, la conséquence et l’origine. Comme l’écrit Giorgio Agamben : « le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et c’est par quoi il est aussi une machine de gouvernement. » La force prescriptive et morale de ce dispositif de l’évaluation quantitative procède de l’extension sociale infinie de critères formels de conformité des procédures de production, aussi bien matérielles que symboliques, singulières que collectives. C’est une véritable chaine existentielle de l’être qui impose ses maillons de conformisation et de contrôle social, depuis les individus jusqu’aux Etats en passant par l’ensemble des institutions de soin, d’éducation, de justice, de police, d’information, de culture, de recherche, etc . Le pilotage du vivant par une dictature des chiffres — dont on ne s’interroge pas sur la manière dont ils ont été produits et les interprétations qu’ils favorisent — conduit à priver les individus de leur capacité de penser tout en permettant au politique de prendre des décisions sans en avoir l’air. Parce qu’elle renverse l’ordre des moyens et des fins des activités humaines, parce qu’elle tend à réduire la valeur au prix et au mesurable, qu’elle fait de la pensée une simple vérification technique, gestionnaire, procédurale et formelle, qu’elle méprise les spécificités des champs d’activité, la néo-évaluation constitue le cheval de Troie de la logique du marché transformant tout le vivant en marchandises ou son équivalent symbolique, en information. La néoévaluation a installé une technocratie d’expertise confisquant la démocratie et invitant les individus à la soumission sociale librement consentie.

2 - Pourquoi parler de l’évaluation comme d’une "folie sociale" ?

Cette « folie » est « sociale » à partir du moment où elle s’est avérée constitutive d’une nouvelle civilisation des mœurs, d’une nouvelle culture et d’une nouvelle fabrique du sujet éthique. Parce que nous avons laissé perdre le monde que nous avions en commun, tissé par l’œuvre et la parole spécifiquement humaines pour Hannah Arendt, au profit des techniques qui nous avaient libéré du poids des contraintes de la nature, mais participent aujourd’hui à la réification du vivant et à l’auto-réification des subjectivités. Parce que nous avons, en partie, renoncé à cette culture humaniste du progrès et de la justice sociale, de la solidarité issue de la vulnérabilité de l’espèce humaine, parce que nous avons laissé s’estomper les frontières entre les êtres et les choses, frontières qui font selon Kant que les choses ont un prix mais que l’homme a une dignité. Dans le désarroi qui a suivi l’effondrement des idéologies, l’effacement des grands messages collectifs et le déclin des récits de l’imaginaire social, nous avons laissé la « religion du marché » prospérait sur les ruines de nos désillusions.

3 - Sur quels ressorts psychiques joue la néo-évaluation ?

Nombreuses sont les analyses comme celles de Marx, de Weber, d’Arendt, ou encore de Simone Weil, qui nous ont montré les conséquences anthropologiques des nouvelles méthodes de la production industrielle sur la pensée et la subjectivité des travailleurs. Plus on rationalise la production, plus cette rationalisation industrielle exige la rationalisation des comportements, de la manière dont les individus vivent, occupent leurs temps et disposent de leurs corps. Au point que jamais autant qu’aujourd’hui on a assisté à une telle mise en conformité technique et rationnelle des conduites, justement au nom des évaluations, par des dispositifs de normalisation sociale capturant les sujets dans le grain le plus ténu de leur existence. C’est dire que les méthodes d’exécution du travail industriel, fragmenté, décomposé, organisé en « miettes », se sont transférées à l’ensemble des secteurs de l’existence sociale et psychique. Les « machines automatiques » de l’industrie qui avaient déjà confisqué la pensée du travailleur, se sont dématérialisées, virtualisées, et leur usage s’est étendu bien au-delà du champ professionnel. Ces machines numériques sont devenues le dispositif essentiel qui capture, façonne et modèle le moindre de nos actes symboliques et matériels. C’est-à-dire que nous ne nous sommes pas seulement transformés en machines automatiques pour travailler, obéir ou commander, mais que cette transformation en machines tend à devenir la matrice essentielle par laquelle nous pensons le monde, notre rapport à nous-mêmes et aux autres. Cette transformation anthropologique accompagne la financiarisation de l’existence. Nous intériorisons les normes de ces « machines numériques » pour fabriquer notre réalité politique autant que subjective. Cette intériorisation des modes d’emploi économise l’effort que constituent le devoir et la dignité de penser. Si ces dispositifs de servitude volontaire, de soumission sociale librement consentie, s’installent aussi facilement pour constituer une « nouvelle raison du monde », ce n’est pas seulement parce que le déclin des récits collectifs de justice sociale et de progrès humains ont laissé le champ libre à ce que Pasolini nommait le « technofascisme » des marchés financiers, ou encore parce que nous serions ébahis par la « société du spectacle », mais aussi et peut-être plus essentiellement parce que les « prêts-à-penser » de cette organisation faussement rationnelle du monde, les modes d’emploi pour exister qu’elle offre, nous dispense de la culpabilité de penser, de juger et de décider. Il y a quelque chose dans l’humain qui le pousse à haïr l’inconnu et l’invite à se fondre dans la masse, à s’identifier à l’inanimé des choses si facilement convertibles en marchandises, pour ne pas avoir à supporter les conditions tragiques de l’existence.

4 - Comment lui résister ?

En faisant notre « boulot », en refusant la mise sous tutelle du monde par « la religion du marché », en refusant que la pensée du droit et des affaires que j’appelle « pratico-formelle » soit reconnue socialement comme seul critère de jugement, seule valeur de nos activités. Nous ne pouvons pas continuer à accepter que la démocratie soit confisquée par la technocratie, que le gouvernement tyrannique des chiffres, qui ne sont jamais évidents ou naturels, se substitue à celui des hommes. L’indignation manifeste aujourd’hui ce refus de perdre le monde, notre monde en l’abandonnant à la colonisation des forces d’occupation marchandes. C’est une véritable guerre d’indépendance, pacifique, que nous avons à mener pour retrouver l’autonomie et la spécificité des champs professionnels et culturels. L’analyse de Franz Fanon des aliénations subjectives redoublant les aliénations culturelles et sociales demeure aujourd’hui pertinente pour comprendre la nouvelle logique managériale et ses dispositifs de fabrique du monde, de la nature et du vivant. L’indignation qui s’empare aujourd’hui de la Planète est une posture morale et psychologique significative mais pour nécessaire qu’elle soit, elle n’est pas suffisante. Une véritable Politique des métiers demeure à inventer en contre-point des dispositifs de la néo-évaluation. En particulier il convient de redonner à l’expérience et au récit qui la transmet la place qui est la leur dans l’exercice des métiers comme dans l’institution du lien social. Aujourd’hui ce qui ne passe pas par le canal formel et le calibrage des grilles d’évaluation n’a pas de valeur, n’existe pas et se trouve récusé. C’est la nouvelle forme de censure sociale qui passe moins par le contenu des discours que par leur grammaire, leur genre . Demain nous devrions pouvoir dire, tous ensemble, que les « grilles d’évaluation » qui ne se révèlent pas à même de restituer nos expériences sont sans valeur. Faute de quoi nous nous serions déjà résignés à « la disparition des lucioles ».

Propos recueillis par Jean-Michel Drevon