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AVERTISSEMENT
La guerre civile qui a ravagé la Yougoslavie juste après la guerre du Golfe
n’a évidemment pas laissé la Fédération anarchiste indifférente
et son hebdomadaire, le Monde libertaire, s’en est largement
fait l’écho. Le mouvement libertaire était mal armé pour affronter
une telle situation. Les concepts et les critères d’évaluation manquaient.
Déjà, l’offensive occidentale contre l’Irak avait divisé le mouvement
mais ceux qui, par opposition à Saddam Hussein, avaient choisi de
soutenir George Bush – le père – avaient
été très minoritaires. Pour la Yougoslavie, les choses étaient infiniment
plus complexes.
La chose se compliquait du fait que l’hebdomadaire de la Fédération anarchiste
se montrait alors relativement peu pluraliste dans l’exposé des
opinions. Le traitement de la question yougoslave était le quasi
monopole d’un camarade dont l’approche était extrêmement dogmatique.
J’appellerai ce camarade « P. », parce que je ne tiens
pas à raviver de vieilles polémiques, parce que beaucoup d’eau a
coulé sous les ponts depuis et que l’un comme l’autre avons sans
doute mis de l’eau dans notre vin. Les textes que je présente ici
sont des réponses à ses articles et il conviendrait, pour être tout
à fait honnête, de publier également ces articles, que je n’ai plus.
Je ne tiens absolument pas à personnaliser la question : depuis,
ce camarade et moi nous sommes revus et la rencontre a été parfaitement
fraternelle.
A l’époque, je transmis à la rédaction du journal des articles, dont seuls quelques-uns
furent publiés. Des camarades m’appelaient pour me dire qu’ils en
avaient assez des prises de position de P. Je fis donc paraître
mes positions dans une brochure publiée par le « groupe
Février ». Cette brochure fut très rapidement épuisée et je
dus en faire plusieurs tirages.
Ce fut en quelque sorte le brouillon du livre que je publiai un peu plus tard :
Ex-Yougoslavie : ordre mondial et fascisme local.
Cette micro-polémique et l’embarras des camarades de la Fédération anarchiste
à produire une analyse libertaire du conflit étaient significatifs.
Car les armes théoriques existaient pour affronter cette question :
elles se trouvaient chez Bakounine. Mais voilà : Bakounine
était à la fois mal vu et peu connu par les militants de la FA. Le
révolutionnaire russe a longtemps été soupçonné d’être trop « marxiste »
pour être un anarchiste honnête…
Au fil des tirages, la brochure s’est modifiée car certains passages ont été
retravaillés, d’autres ont été ajoutés.
Tout cela dans l’urgence. Inévitablement, il y a des répétitions.
C’est le quatrième et dernier tirage qui est présenté ici.
René
Berthier
Février
2008
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Introduction
Les textes qui suivent ont été écrits lors de la publication
par le Monde libertaire d’articles d’un camarade de
Saint- Etienne et d’un camarade de Lyon.
Mon intention n’est pas tant d’exprimer mon désaccord de fond,
que mon désaccord sur sa méthode d’approche de la
question. Sur le fond, je suis d’accord que le nationalisme est
une lèpre qui a malheureusement trop souvent frappé le mouvement ouvrier, et qu’il faut le combattre.
Simplement,
je ne pense pas que ce soit en niant les faits qu’on peut contribuer
à résoudre le problème. J’ai voulu aussi marquer mon désaccord avec
des affirmations avancées qui me semblent contraires à la réalité,
Comme par exemple que c’est le développement du capitalisme qui
a créé les nations. C’est là une approximation qui me paraît hasardeuse,
qui relève plus de l’idéologie que du travail sérieux.
Je
ne pense pas non plus que c’est en faisant l’amalgame entre deux
concepts voisins mais pas équivalents qu’on pourra mieux comprendre
la situation : Comme par exemple nation et nationalisme. Le premier
relève de la constatation d’un fait, le second de l’idéologie.
Ma
référence, dans la question nationale, c’est l’internationalisme
prolétarien. De vieilles références syndicalistes, en somme. Le
terme prolétarien peut aujourd’hui faire sourire :
tant pis. Disons qu’il désigne ceux qui produisent les richesses
et qui n’en bénéficient pas ou peu. Il désigne aussi ceux qu’on
écarte du droit de produire, de gagner leur vie : chômeurs, paysans
expulsés. Il désigne ceux qui n’ont aucun pouvoir. Il désigne enfin
ces millions d’hommes qu’on a envoyés sur tous les fronts s’entretuer
alors qu’ils n’avaient aucune raison de le faire, ces millions de
femmes, d’enfants, qui meurent pour la raison d’État ou pour les
parts de marché que se disputent les multinationales. Autrement
dit, les damnés de la terre, qui sont légion, contrairement à ce
que certains veulent faire croire, et dont le nombre va croissant.
Rappelons que depuis 1945, 25 millions de personnes sont mortes
du fait des guerres qui se sont continuées sur d’autres champs de
bataille… Depuis la guerre du Golfe et la guerre civile en Yougoslavie,
on peut en rajouter au moins un autre million.
Beaucoup
d’anarchistes parlent d’internationalisme, tout court. personnellement,
ce terme ne me convient pas. Les capitalistes aussi, sont internationalistes,
à leur façon. Les fascistes aussi. L’internationalisme prolétarien
consiste à développer la solidarité internationale des travailleurs,
et, en dernier ressort, à ne pas tuer d’autres travailleurs en cas
de guerre.
C’est
là que les choses se compliquent. Que doivent
faire les prolétaires de Timor-Est face aux prolétaires indonésiens
habillés en soldats qui occupent leur territoire et qui ont massacré
300 000 des leurs ? Que doivent faire les prolétaires
de Sarajevo (les gros bourgeois ont dû partir depuis longtemps)
face aux prolétaires serbes déguisés en soldats qui les bombardent ?
Beaucoup
d’anarchistes se réfèrent au pacifisme. Mais si les anarchistes
ukrainiens avaient été pacifistes, on n’aurait jamais entendu parler
de la Makhnovstchina ; si les anarchistes espagnols avaient
été pacifistes, on n’aurait jamais entendu parler de l’extraordinaire
mouvement des collectivisations dans les villes et les campagnes
d’Espagne.
Doit-on
nier la question des revendications nationales ?
Ou
doit-on, comme le proposait Bakounine il y a plus d’un siècle, subordonner,
sans la nier, la revendication nationale à la question sociale?
Il
ne faut voir dans la publication de ces textes, écrits il y a plusieurs
mois, voire un an, aucune intention polémique. Si tel avait été le cas, ils
auraient été plus largement diffusés, et beaucoup plus tôt. Le débat
sur la question nationale et sur la guerre dans l’ex-Yougoslavie
ayant continué au sein de la Fédération anarchiste, et particulièrement
dans son hebdomadaire, il m’a semblé qu’une pierre de plus sur (ou
dans, comme on voudra) l’édifice ne pourrait faire de mal.
**************
ADDITIF
AU SECOND TIRAGE.
– Dans l’ensemble des textes parus sur la situation en ex-Yougoslavie,
dans le cadre des débats sur la question au sein de la Fédération
anarchiste, il y a un grand absent, et de taille, c’est le mouvement
ouvrier. Analyser cette carence nous mènerait trop loin, et serait
peut-être trop affligeante. Au lieu de faire des discours, notre
première démarche aurait dû être d’envoyer quelques
camarades dans les différentes Composantes de l’ex-Yougoslavie,
à la fois par le réseau strictement anarchiste et par le réseau
syndical, pour rencontrer des travailleurs, des syndicalistes, afin
de connaître leur position sur le conflit. J’ai lu récemment la
lettre qu’un dirigeant syndical bosniaque a envoyée aux organisations
syndicales françaises : elle n’était pas particulièrement nationaliste.
Personne n’en a évidemment rien su. Selon certaines sources, il
y aurait à Tuzla une concentration ouvrière importante, regroupant
travailleurs serbes, croates et musulmans, qui seraient sur des
positions a-nationalitaires. Mais d’autres sources affirment qu’en réalité ce n’est pas si idyllique que
cela. Si nous avions été mieux informés, nous aurions peut-être
eu plus d’éléments pour déterminer une position à peu près correcte
et cohérente. Mais en même temps, nous aurions aussi, sans doute,
découvert qu’en Bosnie, par exemple, la structure démographique
de la population est telle que les musulmans sont
une population essentiellement urbaine, que les Serbes surtout et
les Croates sont essentiellement des ruraux ; que par conséquent
le prolétariat est surtout musulman ; et qu’en outre, c’est
dans la population musulmane qu’on dénombre la proportion la plus
importante de personnes non croyantes et de personnes qui, avant
la guerre, se disaient « Yougoslaves », c’est-à-dire ne
se réclamaient pas d’une « ethnie », mais d’une citoyenneté globale. Il est évident que ces constatations
vont à l’encontre des positions, y compris dans notre mouvement,
qui renvoient dos à dos les parties opposées dans
le conflit et qui, insidieusement, font l’amalgame entre
musulmans. et islamistes.
************************
Indépendance nationale et marché capitaliste
Il
faut distinguer deux cas principaux : la question nationale
et la question coloniale.
La
question nationale
s’est d’abord posée dans le cadre de grands États – Russie, Autriche,
Turquie, mais aussi la France – qui, au cours des siècles, ont englobé
des populations diverses, des territoires plus ou moins contigus
mais en tout cas situés sur le territoire de l’Europe [1].
Cette
question nationale est devenue une revendication pratique de tous
les peuples d’Europe au XIXe siècle. La révolution de 1848 qui,
en France, a posé la question sociale, n’a été dans le reste de
l’Europe que l’expression de la revendication soit de l’unité nationale,
comme en Allemagne, soit de l’indépendance nationale, partout ailleurs.
La
social-démocratie autrichienne, tout naturellement, a beaucoup abordé
cette question car l’empire d’Autriche dominait de multiples nationalités
aux traditions, aux langues diverses. La Hongrie, qui finit par
avoir un statut particulier, en 1867, lorsque l’empire s’intitula
empire d’Autriche-Hongrie, dominait elle aussi de multiples nationalités
slaves. On eut ainsi ce paradoxe que lors de la révolution de 1848,
la Hongrie tenta d’obtenir son indépendance mais refusa obstinément
de l’accorder aux Croates qu’elle dominait...
On
voit à l’évidence aujourd’hui que l’héritage des problèmes nationaux
légués par l’empire d’Autriche n’est pas réglé...
La
question coloniale
se pose en des termes différents. Il ne s’agit pas de l’héritage
de conquêtes territoriales de l’époque féodale de l’Europe, mais
d’un produit de la conquête, par les métropoles capitalistes, de
territoires non contigus, souvent fort éloignés, et qui ne connaissaient
pas les formes capitalistes de production.
Dans
le premier cas, la population, la société qui existaient dans les
zones occupées n’étaient pas fondamentalement différentes de celles
des États occupants, et les classes inférieures de l’ensemble ainsi
constitué vivaient dans des conditions globalement identiques. Quant
aux classes dirigeantes des pays dominés, elles avaient – phénomène
parfaitement banal – peu ou prou fusionné avec celles de l’occupant.
La
structure sociale des régions colonisées, au contraire, est totalement
bouleversée sans que les formes nouvelles aient en rien la physionomie
du régime capitaliste de la métropole. Il s’agit dans ce cas d’un
maintien délibéré dans un état de sous-développement.
Les
mouvements de libération liés à ces deux cas de figure n’ont pas
la même physionomie, bien que dans les deux cas ils sont animés
par des fractions de la bourgeoisie locale, par des couches d’intellectuels
qui aspirent à secouer le joug de l’occupant, à assumer seuls le
pouvoir d’État. C’est exactement ce qui se passa récemment avec
les pays dominés par le bloc soviétique : ils s’empressèrent
de créer un État « indépendant », de constituer une armée
et une police « nationales » et de remettre leur classe
ouvrière au travail.
Dans
les deux cas de figure, les masses populaires qui auparavant étaient
exclues de tout pouvoir de décision, sont mises à contribution pour
offrir leurs poitrines aux balles de l’occupant qui n’est pas toujours
disposé à céder la place, et, une fois l’indépendance acquise, elles
sont invitées à retourner à leur passivité et à payer leurs impôts
au nouveau pouvoir.
Mais
l’indépendance nouvellement acquise précipite les nouveaux États
dans une autre forme de domination, non moins pesante, celle du
marché mondial. On a pu ainsi entendre les échos des hurlements
des autorités lituaniennes, devenues « indépendantes »
du carcan soviétique, et obligées dès lors à payer le pétrole au
prix du marché mondial et non plus aux tarifs préférentiels que
leur accordaient leur ancien oppresseur. Le beurre et l’argent du
beurre...
De
même, les pays colonisés devenus des États indépendants se sont
trouvés précipités vers un nouveau type de rapport où leurs matières
premières et leurs productions agricoles sont accaparées par les
métropoles industrielles à des prix extrêmement bas grâce à des
mécanismes que les pays du tiers monde ne contrôlent absolument
pas. L’exploitation directe des richesses des colonies par un colonisateur
présent militairement a été remplacée par un système plus subtil :
c’est la police et l’armée du pays « indépendant » qui
font le sale boulot.
Les
rapports capitalistes sont ainsi introduits dans les colonies, en
fonction, et au rythme des exigences des métropoles. Mais cette
introduction ne signifie pas que les pays du tiers monde accèdent,
même progressivement, à un développement économique, industriel,
technologique calqué sur le modèle occidental. Ces pays s’insèrent
dans les rapports capitalistes de production sous la forme d’une
division internationale du travail dans laquelle les métropoles
industrielles ont le capital, la technologie, contrôlent les cours
des marchés, et la périphérie fournit à bas prix les matières premières,
les produits énergétiques, les produits de base. L’indépendance
politique n’est que le cache-sexe de la domination économique :
le sous-développement des anciennes colonies n’est en rien remis
en cause, tout est au contraire conçu pour que ces pays ne se développent
pas.
La
présence impérialiste dans le tiers monde et l’implantation de rapports
capitalistes produit des effets irréversibles sur ces pays, empêchant
la formation d’un marché fondé sur la production individuelle locale,
provoquant la ruine de l’agriculture traditionnelle et de toutes
les productions liées à celles-ci.
La
complicité des « élites » parvenues au pouvoir après l’« indépendance »
joue un rôle déterminant dans la subordination du pays au marché
mondial.
Ainsi,
une multinationale occidentale constate que le rendement de la production
de céréales d’un pays africain est de 8 à 10 quintaux l’hectare ;
elle considère qu’il est « irrationnel » – c’est-à-dire
improfitable pour elle – de manger du mil, que le pays produit pourtant
en quantités suffisantes et à des prix en harmonie avec le niveau
de vie des populations, alors que les États-Unis ou le Canada produisent
du blé à 80 quintaux l’hectare.
On
va donc vendre du blé pendant plusieurs années à des prix inférieurs
aux céréales locales, pour inciter la population à acheter du blé.
Le temps, aussi, de ruiner complètement l’agriculture et de pousser
les paysans vers les bidonvilles, où ils pourront admirer beaucoup
plus à loisir le mirage urbain et le modèle capitaliste.
Puis
on augmente le prix du blé jusqu’à ce qu’il atteigne à peu près
le niveau des prix du marché mondial, c’est-à-dire beaucoup plus
cher que le prix que la population ne payait auparavant les céréales
produites de façon « irrationnelle », mais sur place,
à 8 ou 10 quintaux l’hectare.
Autre
avantage, lorsque la population crèvera suffisamment de faim, grâce
aux conséquences de cette rationalité typiquement capitaliste, les
institutions financières internationales pourront toujours prêter
de l’argent au pays, moyennant la mise en place de mesures d’« ajustement »
structurel (ajustement à quoi ?) qui installera définitivement
sa dépendance totale aux rapports de domination impérialiste.
Il
est impossible que de tels résultats soient obtenus sans la complicité
du pouvoir en place dans le pays « indépendant ».
________________
De
tout cela, il résulte que la notion d’indépendance nationale est
largement une fiction, et cela vaut, à des degrés divers, pour l’ensemble
de la planète, pas seulement pour les États du tiers monde.
Les
États du tiers monde se trouvent donc entravés dans le mouvement
des rapports capitalistes, dont l’un des éléments est la création
d’un marché national lié au marché international. On aura donc des
usines et des plantations gérées par des techniques capitalistes
les plus avancées (des brasseries de bière, par exemple, en pleine
brousse) utilisant une main-d’œuvre surexploitée, produisant des
biens sous le contrôle du capital financier international. A côté,
végétera une masse d’anciens producteurs appauvris, qui auparavant
participaient à une petite production liée au marché local, et qui
contribuaient à garantir l’autosuffisance alimentaire.
Par
marché « national » il ne faut pas entendre un marché
constitué de producteurs nationaux satisfaisant aux besoins des
consommateurs nationaux, mais un marché à l’échelle du pays satisfaisant
aux besoins du développement des rapports capitalistes à l’échelle
internationale. Un marché national se crée, en ce sens que les besoins
liés à l’extension du modèle capitaliste, aux dépens de l’économie
traditionnelle, trouvent leur satisfaction par l’importation de
produits manufacturés obligeamment proposés par les pays industriels,
par l’emprunt de capitaux obligeamment fournis par les banques privées
ou les institutions financières internationales, et par la vente
aux pays industriels de matières premières et de produits de base
nécessaires à l’industrie occidentale.
On
détruira encore plus l’agriculture traditionnelle, et donc la capacité
du pays à subvenir à ses propres besoins alimentaires, en imposant
la monoculture ou la culture d’un petit nombre du produits indispensables
aux économies des métropoles (arachide, café, coton, etc.) ;
l’idée générale étant que, grâce à l’argent provenant de la vente,
la population pourra acheter sur le marché international les produits
alimentaires dont elle a besoin, produits alimentaires d’ailleurs
fournis par les métropoles...
Le
cours des produits dans lesquels les États du tiers monde se sont
spécialisés étant totalement contrôlé par les multinationales occidentales,
les pays producteurs sont dans l’entière dépendance de ce marché,
c’est-à-dire desdites multinationales. Lorsqu’un pays entend renégocier
les prix et cesse d’exporter, afin de faire pression, cela n’a aucune
incidence : on incite les autres pays à surproduire, et le
tour est joué. Toute tentative des pays du tiers monde pour renégocier
les termes de l’échange, qui s’aggravent pour eux alors que les
prix des produits manufacturés augmentent sans cesse, s’est heurtée
à un refus catégorique des États industriels.
Plus
les caractéristiques spécifiques du marché apparaissent nettement,
plus l’économie des pays du tiers monde s’insère dans la division
internationale du travail, plus augmente par conséquent leur dépendance
envers l’étranger.
L’indépendance
ne peut exister dans aucune partie du monde. L’ironie veut que ceux
qui contribuent le plus à forger, souvent tout à fait artificiellement,
un sentiment national dans des populations qui n’en ont rien à faire,
sont aussi ceux qui prostituent le plus frénétiquement leur pays
aux intérêts des métropoles industrielles : je veux dire les
intellectuels sortis des universités européennes – plus souvent
des facs de droit que des écoles d’agronomie, d’ailleurs – qui pullulent
dans les appareils d’État du tiers monde et qui parasitent les paysans,
les villageois accablés d’impôts.
Robert
Lacville qui, depuis de nombreuses années envoie à la presse anglaise
des « notes de terrain » provenant d’Afrique, décrit parfaitement
le rapport qui existe entre les villages et les « élites urbanisées ».
Les
villageois, dit-il, « portent le fardeau de la dette contractée
en Afrique par deux générations de citadins accomplis, au service
de la Banque du développement africain et des ministères des finances
de ses États membres.
« Ce
sont ces gens-là qui dépensent des millions pour des autoroutes
à six voies menant de l’aéroport au palais présidentiel. Ce sont
ceux-là qui dilapident les ressources de leur pays, converties en
Mercedes noires dans lesquelles ils foncent sur leurs autoroutes
neuves. Ils investissent plus d’argent pour des halls d’aéroports,
des bourses d’études dans les pays d’outre-mer que dans les pompes
à eau, l’instruction primaire ou l’alphabétisation dans les villages.
« En
Afrique, les leaders citadins ne font que perpétuer leur mode de
vie d’étudiants occidentaux. Ils sont d’ailleurs vivement encouragés
dans cette voie par les flatteries des banquiers et des diplomates
vivant eux-mêmes dans des palais. L’élite urbaine décide des dépenses.
Les négociants et les fonctionnaires manipulent le système. Mais
le villageois est toujours oublié. »
(Robert Lacville, in Encore, 16/23 décembre 1992, p. 8.)
_____________
L’indépendance
« nationale », on l’aura vu, n’est qu’une fiction destinée
à assurer le contrôle d’une minorité sur l’appareil politique et
à garantir l’appropriation de la plus-value produite par les efforts
de millions de travailleurs enfermés dans un espace artificiel qu’on
appelle État.
On
a abordé ici surtout la dépendance du tiers monde par rapport au
marché international. Cette dépendance est la même pour les pays
industrialisés. Sans les matières premières et les produits de base
extorqués au tiers monde, l’Occident ne pourrait pas survivre. Si
ce n’est pas de la dépendance... Simplement, les pays industriels
ont le rapport de force pour eux.
Un
réaménagement des rapports entre les deux parties du monde impliquerait
de reconsidérer complètement les fondements mêmes de notre existence
de privilégiés. En d’autres termes le développement effectif du
tiers monde impliquerait inévitablement, du moins dans un premier
temps, une diminution considérable du gaspillage de ressources et
d’énergie faits dans les pays industrialisés, et en conséquence,
une baisse de consommation de quantité de produits que nous avons
été habitués à considérer comme éléments intégrants de notre niveau
de vie, mais qui sont parfaitement futiles [2].
Un
tel programme est impossible tant qu’existent les États et l’appropriation
des ressources de la planète par un petit nombre d’hommes.
Dans
le contexte capitaliste d’aujourd’hui il n’est évidemment pas possible
de faire l’impasse sur le fait qu’existent des États.
Mais
notre préoccupation, en tant qu’anarchistes, est moins de nous attacher
aux revendications d’élites politiques réclamant le droit de contrôle
sur les fruits du travail de leurs populations, que de soutenir
toute initiative visant à rendre les populations du tiers monde
en mesure de se passer des « bienfaits » des prêts du
FMI ou de la banque mondiale, de soutenir toute initiative qui assure
l’autosuffisance alimentaire au tiers monde.
L’emprise
impérialiste n’est possible que parce que les pays dominés ne peuvent
se suffire à nourrir leur population, parce qu’une grande partie
des campagnes a été vidée de sa paysannerie qui a gonflé les abords
des villes. L’autosuffisance alimentaire seule peut donner
au tiers monde la capacité de renégocier les termes de l’échange
avec les métropoles industrielles, car elle seule leur donne la
faculté de faire pression en cessant d’exporter ce dont ces métropoles
ont besoin.
A
plus long terme, nous pensons que c’est là une condition de la réalisation
de l’« union sociale » dont parle Bakounine :
« L’union sociale, résultat réel
de la combinaison des traditions, des habitudes, des coutumes, des
idées, des intérêts présents et des communes aspirations, est l’unité
vivante, féconde, réelle. L’unité politique, l’État, est la fiction,
l’abstraction de l’unité ; et non seulement elle recèle la
discorde, mais elle la produit encore artificiellement là où, sans
cette intervention de l’État, l’unité vivante ne manquerait pas
d’exister. » (Bakounine, Circulaire à mes amis d’Italie, II,
297.)
Le
droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est souvent le droit d’une
minorité à disposer des peuples au moyen d’un État.
Il
reste que, les principes généraux d’une position anarchiste
sur la question nationale étant posés, il nous faudra déterminer
notre pratique devant les problèmes posés par les situations
réelles d’oppression nationale, situations que nous ne saurions
écarter d’un revers de main et négliger sous prétexte « qu’ils
veulent créer un État ».
Bakounine
a été le premier à dire que la question nationale et la question
sociale étaient liées, il a surtout été le premier à dire que la
question nationale ne pourrait trouver de solution que dans le cadre
d’un règlement global de la question sociale. Il n’a jamais dit
que les nations, les peuples étaient des concepts vides de sens
ou de justification. Chaque peuple, comme chaque individu, dit-il,
a le droit d’être lui-même : « En cela réside tout le
droit dit national. Mais il ne s’ensuit pas qu’un peuple, un individu,
ait le droit ou l’intérêt de faire de sa nationalité, de son individualité,
une question de principe et qu’ils doivent « traîner ce boulet
toute leur vie ».
« Au contraire, moins ils pensent
à eux, plus ils s’imprègnent de la substance commune à l’humanité
tout entière, plus la nationalité de l’un et l’individualité de
l’autre prennent de relief et de sens. » (Étatisme et anarchie,
IV, 238.)
Il
y a des individus, ou des groupes qui souffrent d’une hypertrophie
du sentiment national, et pour qui la nationalité est un « boulet ».
Mais c’est là un phénomène pathologique, qu’il serait bon d’aborder
plus à fond...
(A
suivre)
René Berthier
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Le nationalisme, une maladie de l’esprit
?
On
pourrait dire du nationalisme ce que Bakounine disait de l’idéalisme
philosophique ou religieux : c’est une maladie de l’esprit.
Aucun groupement, aucun individu n’est à l’abri de tendances au
nationalisme. Dans la pratique quotidienne, cela se manifeste par
la tendance à considérer comme mauvais a priori tout ce qui n’émane
pas de la nation.
Psychologiquement,
c’est une forme de peur devant l’inconnu, de panique devant la réalité,
la diversité de la vie. Alors, plutôt que de se frotter à l’inconnu
(l’Autre), plutôt que de faire face au monde, on le nie, on le déclare
mauvais pour éviter de reconnaître son existence.
Dans
ses rapports avec autrui, le nationalisme met systématiquement l’accent
sur ce qui sépare plutôt que sur ce qui peut unir. L’état d’esprit
nationaliste sera d’autant plus sourcilleux sur les principes qu’il
craindra que le contact avec la réalité (c’est-à-dire inévitablement,
l’Autre), détruise ou relativise son sentiment d’appartenance.
Le
retrait par rapport à la réalité amène les individus composant le
groupement nationaliste à viser l’autoconservation statique du
groupement plutôt que son développement dynamique. On cherchera
le repli sur soi au sein d’une matrice rassurante vis-à-vis du monde
extérieur. En d’autres termes, le nationaliste sera systématiquement
méfiant envers toute éventualité d’ouverture vers les autres car
cela signifiera pour lui non pas l’enrichissement mais l’éparpillement,
la perte du contenu (politique, culturel, religieux, etc.) initial
du groupe et une édulcoration de ce contenu.
L’ouverture
vers les autres signifie aussi la destruction du caractère homogène
– réel ou fictif – intime du groupe, de sa fonction de matrice
rassurante, la négation de son rôle de garantie que le nationaliste
fait partie d’un groupe.
En
résumé, le groupement nationaliste sera coupé de la réalité du
monde extérieur ; pointilleux sur les détails peu importants ;
fermé sur lui-même ; méfiant envers tout élément étranger.
Le
phénomène du nationalisme est étroitement lié à celui de l’autoritarisme
et à ce que le psychanalyste Eric Fromm appelle la peur de la liberté.
L’autoritarisme
est quelque chose de beaucoup plus profond que le simple désir
de « donner des ordres » ou d’imposer sa volonté aux autres.
Ce ne sont là que ses manifestations les plus apparentes.
En
premier lieu il peut être défini comme une tendance à abandonner
son indépendance individuelle et sa faculté autonome de penser,
et à se fusionner avec une unité extérieure à soi – la nation, ou
une personnalité charismatique à laquelle s’identifie la nation
–, en vue d’acquérir une force ou un pouvoir dont on est ou dont
on pense être soi-même dépourvu. Alors que le sentiment d’appartenance
à un groupe est un phénomène tout à fait naturel et n’implique en
rien un abandon de son individualité – au contraire, même –,
le sentiment d’appartenance particulier au nationaliste n’est que
le résultat d’une extrême solitude, un mécanisme de fuite devant
l’inaptitude à s’assumer comme individu, une sorte de fusion mystique
dans un groupe.
C’est la peur de la liberté. C’est une erreur grossière d’assimiler tout
sentiment d’appartenance à son aspect pathologique : il est
indispensable de distinguer ces deux formes.
Le
lien entre nationalisme et autoritarisme apparaît évident. On considère
que le groupe auquel on se sent attaché cesse d’être un moyen pour
parvenir à une fin, un instrument permettant d’unir les actions
individuelles pour parvenir à un résultat collectif ; la nation
devient un but en soi. En tant que telle elle ne peut pas se tromper,
puisqu’elle n’est plus un moyen ; la reconnaissance d’une erreur
revient à mettre en cause fondamentalement l’être intime des individus
qui se reconnaissent en elle. Reconnaître une erreur ou accepter
une défaite si minime soit-elle, fût-ce lors d’un match de football
– chose en soi parfaitement banale – est intolérable pour le tempérament
nationaliste ou autoritaire. Cela n’équivaut pas seulement à reconnaître
un aléa ordinaire, mais à remettre en cause la l’essence même, la
finalité de l’existence nationale à laquelle on s’identifie.
Le
lien entre le nationalisme, l’autoritarisme et le phénomène religieux
est clair. Dieu – ou tout succédané – ne peut pas se tromper. Cela
est particulièrement frappant lorsqu’on analyse la nature du lien
qui unit le tempérament nationaliste à l’Unité dans laquelle il
se reconnaît. C’est une religion – du latin religare, relier. On a besoin de se sentir
relié à une unité suprême extérieure à soi. Dans cette unité, on
puise une certaine force, une certaine autorité et aussi une certaine
sécurité. Remettre en cause cette unité, c’est remettre en cause
le lien, donc soi-même.
Que
ce soit la reconnaissance – interne à l’unité – d’une erreur, ou
la critique venant de l’extérieur, le résultat est le même. Pour
les mêmes raisons qu’on ne peut reconnaître à l’Unité, au Tout (Lacan
parle du grand Autre, ou du grand A) la possibilité d’erreur, on
ne peut accepter la critique.
La
critique n’est pas la constatation (justifiée ou non) d’une erreur
de fonctionnement passagère et accidentelle, porteuse d’amélioration,
c’est une négation de l’Unité, donc du lien, donc de l’individu
relié, a-lien-é (qui a perdu le lien [avec soi-même ?]).
Pour
le tempérament nationaliste-autoritaire-religieux, il n’y a pas
de moyen-terme : le lien à l’Unité dans laquelle il se reconnaît
existe ou n’existe pas. Le cordon ombilical est en place ou il est
coupé. On est pour ou contre. Et si on n’est pas pour, on est contre.
_________
Eric
Fromm, un psychanalyste peu connu dans le mouvement libertaire,
décrit ce phénomène de soumission/domination en disant que certains
individus abandonnent l’indépendance de leur moi et cherchent à
fusionner avec une force extérieure à eux afin d’échapper à un sentiment
insupportable de solitude et d’impuissance, et établissent ainsi
des liens de soumission - domination ou, en d’autres termes,
sado-masochistes. Il s’agit ni plus ni moins que de se libérer du
fardeau de la liberté. Dans ce cas, dit Fromm, cette tendance masochiste
trouve un modèle culturel (cultural pattern) dans lequel
elle se réalise. L’individu y trouve la sécurité en se sentant
uni à d’autres qui éprouvent les mêmes sentiments. On comprend donc,
dans le cas du tempérament nationaliste, en quoi la remise en cause
la plus superficielle du modèle (la nation) constitue une négation
du moi prfond du nationaliste.
Le
sadisme n’est pas un simple désir d’infliger la douleur. C’est une
impulsion à affirmer le contrôle, la maîtrise sur quelqu’un ou sur
quelque chose, c’est le désir de dominer.
Dans
le nationalisme il y a un mouvement de balancier entre la soumission
et la domination. La soumission de l’individu à l’objet auquel il
s’identifie s’accompagne de la volonté de domination envers les
objets extérieurs, ou jugés inférieurs. Ainsi s’expliquent deux
manifestations caractéristiques du nationalisme : le désir
maladif de contrôle et le rejet de l’autre.
Voyons
ce que dit Fromm :
« L’annihilation
du moi individuel et la tentative de surmonter en conséquence l’insupportable
sentiment d’impuissance ne sont qu’un des aspects des tendances
masochistes. L’autre aspect est la tentative de devenir partie prenante
d’un tout plus grand et plus puissant extérieur à soi, de se submerger
dedans et d’y participer. Cette puissance peut être une personne,
une institution, Dieu, la nation, la conscience ou une compulsion
psychique. »
Fromm
souligne l’identité des tendances qui se trouvent à la base de ces
deux attitudes, domination et soumission : l’incapacité à
supporter l’isolement, la faiblesse de son propre moi. C’est pourquoi
il suggère d’appeler le but qui est recherché dans ces deux tendances
la symbiose : « La symbiose, dans le sens psychologique,
signifie l’union du moi individuel avec un autre moi individuel
(ou avec tout autre pouvoir extérieur à son propre moi), de façon
à ce que chacun perde l’intégrité de son propre moi et à les rendre
complètement dépendants l’un de l’autre. »
Ce
que Fromm exprime dans la sphère de la psychanalyse, nous le constatons
dans la sphère politique : combien d’individus abdiquent
leur Moi autonome pour se réfugier dans la sécurité de la nation
devenue une fin en soi qui les domine ? Ces gens-là perdent
tout esprit critique, ils s’identifient complètement à elle. La
nation devient le siège de leur moi profond. La remettre en cause,
c’est porter atteinte à leur moi.
D’une
façon générale, les mêmes personnes qui ont abdiqué – aliéné – leur
moi à la nation deviennent hystériques devant tout individu qui
refuse de se plier au culte de la nation : celui-ci est assimilé
à un traître, qu’il faut dominer ou éliminer. Il y a donc un mouvement
continuel de balancier entre la soumission et la domination, le
masochisme et le sadisme. On peut d’ailleurs se poser la question :
le sadisme n’est-il pas identique à la volonté de pouvoir ?
Fromm donne à cette question une réponse fort intéressante :
bien que la forme ultime du sadisme ne s’identifie pas à la volonté
de pouvoir, la volonté de pouvoir est l’expression la plus significative
du sadisme.
« Au
sens psychologique, la volonté de pouvoir n’est pas enracinée dans
la force mais dans la faiblesse. C’est l’expression de l’incapacité
du moi individuel à être autonome et à vivre. C’est la tentative
désespérée d’obtenir une force d’appoint là où la force réelle manque. »
Fromm
fait d’ailleurs justement remarquer que le mot pouvoir a deux sens :
le pouvoir de faire, la capacité et les moyens de réaliser quelque
chose ; mais aussi le pouvoir sur quelqu’un, la capacité de
dominer. Le pouvoir peut signifier l’une de ces deux choses :
potentialité ou domination. Mais ces deux significations s’excluent
l’une l’autre. Le pouvoir-domination conduit à l’impuissance.
Mais
quel rapport avec le nationalisme ? C’est très simple :
il est la face cachée de la volonté de pouvoir. Le frère jumeau
de l’autoritarisme. L’autoritaire qui cherche à contrôler, à dominer
ceux qui se trouvent dans sa sphère d’action devient nécessairement
nationaliste dans ses relations avec les Autres, ceux qui ne jouent
pas son jeu. Il cherchera donc à accentuer les différences pour
mettre en relief l’incompatibilité entre lui-même et les autres.
La
totalité dans laquelle le nationaliste se reconnaît ne peut pas
être l’égale des autres. Il ne peut y avoir de relations d’égalité.
Au pire c’est le rejet, au mieux c’est le paternalisme, qui est
une façon d’affirmer l’illusion de sa propre supériorité. C’est
cette démarche qui, fondamentalement, se trouve à la base du racisme.
Du
point de vue du nationaliste, seules les relations de soumission
ou de domination existent. Toute différence de vue se traduit en
terme de supériorité ou d’infériorité. C’est en ce sens que le nationalisme
est un comportement destructeur, suicidaire. Il conduit à l’isolement
et l’isolement à son tour nourrit et entretient le nationalisme.
Il conduit aussi à la sclérose intellectuelle et au conformisme
mental.
Le
nationaliste – individu ou groupe – reste seul, mais avec la grandiose
certitude d’être le seul à avoir raison, d’avoir raison d’être seul.
___________
Tout
cela conduit-il à considérer comme destructeur pour l’individualité
humaine tout sentiment d’appartenance à un groupe ?
L’individualité
de l’homme, selon Bakounine, ne peut se manifester que dans la somme
totale de ses rapports extérieurs ou de ses actions sur le monde
extérieur (VIII, 277). On ne peut donc limiter la définition de
l’individu à sa structure physiologique et psychologique, à sa description
comme espèce biologique. Pour obtenir une représentation qui ne
soit pas une juxtaposition de définitions mais un tout cohérent,
il faut analyser l’homme dans ses rapports sociaux. L’homme est
un animal social, un produit de la société. Il ne saurait y avoir
de nature humaine immuable, un être intime métaphysique qui serait
en réalité un « Non-Être, aussi bien que l’être intime de l’univers,
Dieu, est un Non-Être aussi… » (VIII, 278).
Kropotkine
écrit ainsi dans l’Entraide : « ... nous avons vu que
les espèces qui savent le mieux comment s’unir et éviter la concurrence
ont les meilleures chances de survie et de développement progressif
ultérieur. » (p. 82.) « La persistance même de l’organisation
du clan montre combien il est faux de représenter l’humanité primitive
comme une agglomération désordonnée d’individus obéissant seulement
à leurs passions individuelles et tirant avantage de leur force
et de leur habileté personnelle contre tous les autres représentants
de l’espèce. L’individualisme effréné est une production moderne
et non une caractéristique de l’humanité primitive. »
L’homme
n’aurait jamais survécu s’il n’avait été capable de créer des liens
de solidarité et d’entraide au cours de son développement historique.
Que ces formes d’organisation – tribus, clans, gens, famille,
etc., puissent aujourd’hui ne pas nous agréer ne retire rien au
fait qu’elles ont été des formes inévitables à la survie de l’espèce
à un moment donné. L’individu n’a jamais été « seul face au
monde », contrairement à ce que dit P. (Monde libertaire
n° 888.) L’idée d’individualité est une invention tout à fait
récente, non seulement dans le temps – elle a très progressivement
émergé depuis un petit nombre de siècles – et dans l’espace – l’Europe
occidentale.
Le
fait que la référence à une nation soit justifiée ou non, du point
de vue anarchiste, est à la limite secondaire par rapport à une
autre question : pourquoi tant de gens éprouvent-ils le besoin
de cette référence, et le machiavélisme de l’État et du capital,
que P. présente comme les créateurs de la nation pour asservir les
populations, aurait-il suffi si cela n’avait pas correspondu à un
besoin, qu’on ne peut critiquer qu’après l’avoir identifié ?
C’est
aller tout à fait dans le sens de la pensée bakouninienne que de
dire que les populations qui vivent dans une situation d’oppression
nationale et qui revendiquent le droit à l’existence nationale doivent
d’abord épuiser toutes les contradictions du développement de leur
existence séparée : notre tâche peut être d’accélérer ce processus
par l’exemple, la parole ou l’écrit, elle ne consiste en aucun cas
à nier les faits.
Alors
que la nation est, selon Bakounine, le produit d’une époque historique
et de conditions d’existence, formée par un ensemble de manières
de vivre, de penser, de sentir, le nationalisme pourrait bien être
une forme de pathologie du sentiment identitaire.
« Les
masses populaires de tous les pays aiment profondément leur patrie ;
mais c’est un amour naturel, réel ; le patriotisme du peuple
n’est pas une idée, mais un fait ; et le patriotisme politique,
l’amour de l’État, n’est pas l’expression juste de ce fait, mais
une expression dénaturée au moyen d’une abstraction mensongère,
et toujours au profit d’une minorité exploitante. » (c’est
moi qui souligne) (Bakounine, Circulaire à mes amis d’Italie, Champ
libre, II, 296.)
L’universalisme
totalisant qui rejette tout sentiment d’appartenance s’il n’est
pas global et en fait une mystique. Le fait d’avoir une identité
culturelle, des racines, un repère dans l’espace n’est en rien condamnable.
Savoir qui je suis ne constitue pas une entrave dans mes relations
avec les autres, au contraire. C’est celui qui ne sait pas qui il
est qui, précisément, développe des sentiments nationalistes par
besoin de se raccrocher à une entité fictive supérieure à lui-même.
Mais
l’universalisme totalisant qui ne reconnaît pas d’intermédiaire
entre l’individu et l’humanité entière procède du même mécanisme
que le nationalisme : c’est là aussi l’appel à une forme d’individualité
exacerbé (« l’homme est seul face au monde ») et de nationalisme
universaliste (la fraternité humaine) ; c’est l’identification
à une entité fictive qui ne serait plus restreinte à un petit territoire
mais à l’humanité entière. Cela me semble être une forme de pathologie
du sentiment identitaire aussi patente que celle du nationalisme
« ordinaire ».
* * *
Aujourd’hui
encore, des groupements existent qui réduisent la concurrence des
individus entre eux, qui assurent une médiation entre les individus
et le monde. Ce sont soit des groupements de fait : sexe, famille,
classe d’âge, etc., soit des groupements volontaires : syndicat,
parti, associations...
La
« nation » peut très bien être envisagée comme groupement
de fait. Elle peut être perçue par certains comme communauté regroupant
des personnes ayant des caractéristiques ou des objectifs communs.
Là encore, P. se trompe en disant que c’est une création du capitalisme,
et que l’État lui a préexisté. C’est une simplification outrancière.
Les nations ont existé bien avant que n’apparaissent à la fois l’État
et le capitalisme. Les tribus germaniques qui ont déferlé sur la
Gaule avaient des caractéristiques nationales bien tranchées sans
qu’elles aient d’État. La Chine du Xe siècle avait
des caractères nationaux bien tranchés sans qu’il y existe le capitalisme.
La
« nation » dans son acception moderne, avec l’apparition
du capitalisme, avec la formation d’États centralisés, a acquis
des caractères particuliers, sans qu’on puisse dire que c’est ni
l’État ni le capitalisme qui l’ont créée. L’un et l’autre l’ont
simplement utilisée à leurs propres fins, ce qui est de bonne guerre,
si l’on peut dire. Ils ne pouvaient faire moins.
P.,
à mon avis, fait plusieurs erreurs méthodologiques :
– Il
attribue à la nation, qui est un fait historique de longue date
(ce qu’il nie) les caractéristiques de la nation dans son acception
moderne ;
– Lorsqu’il
parle de la nation dans son acception moderne, c’est en fait de
l’État qu’il parle ;
– Il
oblitère complètement le fait national comme phénomène de conscience
collective.
C’est
surtout ce dernier aspect qui me retient pour l’instant, les deux
autres étant traités ailleurs.
Le
discours de P. colle très bien avec l’idée d’absence totale de médiation
entre l’individu et le monde. L’individu, on se souvient, est, selon
P., seul face au monde, ce qui n’est évidemment pas le cas : le fondement
de l’anarchisme – du moins le pensais-je jusqu’à aujourd’hui –
est que chaque instance inter-média-ire entre l’individu
et l’échelon le plus élevé de l’organisation collective peut revendiquer
l’autonomie par rapport aux instances supérieures. Bakounine ne
disait-il pas :
« Toute
nation petite ou grande, toute province, et même à la rigueur toute
commune, comme tout individu, ont le droit absolu et inaliénable
de disposer d’elles mêmes, de s’organiser intérieurement et de s’allier
avec qui elles voudront, à leur risque et péril. –
Si elles s’organisent mal, réactionairement, elles en souffriront
dans leur intérieur et auront pour ennemis toutes les organisations
libres. – Si elles s’isolent dans leur indépendance,
elles se priveront de tous les bienfaits, de tous les secours, de
toute la protection de la solidarité. » (« Programme d’une
société internationale secrète de l’émancipation de l’humanité »,
septembre-octobre 1864.)
La
« citoyenneté mondiale » ne saurait résulter de la négation
de la nationalité : celle-ci « représente le droit incontestable
et sacré de tout homme, de tout groupe d’hommes, associations, communes,
régions, nations, de vivre, de sentir, de penser, de vouloir et
d’agir à leur manière, et cette manière est toujours le résultat
incontestable d’un long développement historique. » (Bakounine,
Circulaire à mes amis d’Italie, II, 296.)
En
proclamant comme objectif intangible l’a-nationalité, sur le mode
du tout ou rien, P. fait complètement fi à la fois de la réalité
historique (c’est-à-dire du poids du passé) et de son développement
(c’est-à-dire des potentialités à partir de la réalité présente).
La citoyenneté mondiale ne peut être que la création d’une entité
qui fédère non pas les États existants, mais l’ensemble
des groupements humains existants, avec leurs particularités respectives :
communes, régions, nations, etc., indépendamment des découpages
imposés par les États politiques. Mais elle implique aussi la possibilité
de se détacher de cet ensemble : « ... il faut
remarquer que l’histoire réelle des individus, comme des peuples,
ne procède pas seulement par le développement positif, mais très
souvent par la négation du passé et par la révolte contre lui ;
et c’est le droit de la vie, le droit inaliénable des générations
présentes, la garantie de leur liberté. Des provinces qui ont été
unies pendant longtemps ont toujours le droit de se séparer les
unes des autres : et elles peuvent y être poussées par diverses
raisons, religieuses, politiques, économiques. L’État prétend au
contraire les tenir réunies de force, et en cela il a grand tort.
L’État, c’est le mariage forcé, et nous levons contre lui la bannière
de l’union libre. » (Bakounine, Circulaire à mes amis d’Italie,
II, 296.)
En
proclamant la solitude de l’homme face au monde, et, conséquemment,
en proclamant comme seul objectif digne de ce nom l’unité finale,
suprême, absolue, la « citoyenneté mondiale », P. nie,
en même temps que toute médiation entre l’homme et le monde, toute
étape intermédiaire entre la réalité d’aujourd’hui et celle de demain
(ou d’après-demain) qui pourrait constituer un pallier, certes insatisfaisant,
mais qui serait ne serait-ce qu’un petit progrès par rapport à
la situation antérieure. Parler de « monde culturellement métissé »
aux Israéliens et aux Palestiniens aujourd’hui, étant donné l’ampleur
des contentieux qui les séparent, me paraît un peu prématuré. Lorsque,
chacun de son côté, les uns et les autres auront épuisé les possibilités
de leur existence indépendante, ils pourront peut-être envisager
d’inventer des modalités de vie commune... en attendant la destruction
finale des États politiques...
Il
est à craindre que le point de vue de P., qui équivaut à demander
tout ou rien, soit en fait une justification à l’inactivité devant
les problèmes auxquels on peut être confronté aujourd’hui.
**********************************
Sur la nation et le nationalisme
Les
intellectuels, nous dit P., n’ont pas fini de discuter pour savoir
ce que signifie la nation [3]. (Monde Libertaire n° 888.)
La
question n’est que partiellement posée : il s’agirait plutôt
de savoir si l’idée de nation a ou non une réalité, et si oui,
en quoi elle consiste, et alors seulement, de déterminer en quoi
cette existence est un fait positif ou négatif. Il me paraît évident
que les intellectuels discuteront encore longtemps avant de parvenir
à une définition. Ils ne feront rien d’autre que tourner autour
du pot. Peut-être émettront-ils des thèses intéressantes, stimulantes,
mais ils ne feront pas fondamentalement avancer le schmilblick.
P.,
pourtant, a l’air de savoir ce que c’est, puisqu’il est contre,
dans un article qu’il a écrit sur le sujet dans le Monde Libertaire.
Il dit à juste titre que la plupart des théoriciens sont « victimes »
de leur spécialité pour définir la nation : politologues, sociologues,
économistes et historiens voient la chose de leur propre point de
vue exclusif. J’ai eu, en lisant cette critique, un accès de plaisir
anticipé : P. allait nous proposer, lui, un point de vue global,
pluridisciplinaire, bref, non exclusif. Pas du tout : il nous
propose de considérer la chose du point de vue de sa propre boutique,
la géographie.
Je
pense que P. fait plusieurs erreurs de méthode.
– Il
se place d’un point de vue moral. La nation, le nationalisme, c’est
mal ; la nation n’est pas quelque chose qui existe ou qui n’existe
pas, c’est quelque chose dont on défend ou condamne l’idée ;
– Il
englobe dans la même critique nation et nationalisme. Il fonde
son argumentation sur le fait que le nationalisme est moralement
« injustifiable » pour démontrer que la
nation est injustifiée.
– Il
attribue de façon systématique à la nation les caractéristiques
de l’État et justifie, de cette manière, sa critique de « l’idée
de nation ». La plus grande partie de son article est d’ailleurs
consacrée à l’État, pas à la nation.
– Enfin,
sur sa critique théorique de l’idée de nation (mais, en réalité,
sur l’idée de l’État) il fonde une critique des mouvements de libération
nationale placés tous indistinctement dans le même sac, sans aucune
considération de contexte (Valmy, Staline, Basques, Québec, nazis,
Mao, Khmers rouges, tiers monde, Irlande, Palestine, Yougoslavie...)
Sur
la nation...
La
définition du concept de nation n’est pas un problème de spécialistes.
Aucun point de vue exclusif, « politologique, géographique,
sociologique, ni même géographique », fût-elle « humaine »,
etc., ne pourra jamais la cerner.
La
nation n’est pas un objet tangible. On peut, en examinant une chaise,
en donner une définition à peu près opérationnelle. Avec la nation
c’est plus difficile. Il y a à mon avis deux moyens : extérieur
et intérieur.
Le
moyen extérieur consiste à observer le fait du dehors. P. essaie
cette méthode mais cela ne le conduit pas à proposer une définition.
Après avoir lu son article on n’est pas plus avancé. On sait qu’il
est contre, mais on n’a pas saisi quelle est cette chose contre
laquelle il s’élève. Il nous décrit quelques-uns de ses effets,
c’est tout.
Une
tentative de définition par l’extérieur consisterait à déterminer
s’il y a des constantes entre les différentes entités qui se proclament,
ou que d’aucuns proclament comme étant des nations. Par exemple
y a-t-il des constantes entre ces entités qu’on pourrait nommer
nation japonaise, allemande, italienne et française.
On
constaterait que ces entités ont chacune des comportements collectifs,
des habitudes, des réactions face à certains stimulus, qui leur
sont communs et qui les différencient les unes des autres. Ces
comportements peuvent évidemment s’expliquer, par l’histoire,
notamment.
A
partir de là on peut, à la rigueur, parvenir à répondre à la question :
les nations sont-elles une réalité ? Quiconque connaît un
tant soit peu l’Angleterre et l’Irlande n’a pas manqué de constater
des différences considérables. Ou l’Allemagne et l’Italie, ou le
Japon et la Corée [4]... Ces différences peuvent bien servir
à définir des particularités. Mais à y regarder de plus près, ces
fameux « traits nationaux » n’existent que parce qu’on
veut bien les trouver, parce que c’est commode. Le modèle de l’« Anglais
moyen » qu’on nous présente et que nous avons tous implanté
dans l’esprit ne représente qu’une proportion infime des Anglais,
c’est le membre de la classe moyenne-supérieure avec des comportements
très distinctifs mais totalement différents des couches populaires
ou carrément supérieures. Ça n’a aucun sens. Les Anglais que je
connais sont expansifs, chaleureux, hospitaliers et rigolards. Ça
ne correspond pas du tout à l’image habituelle. De même, je pourrais
dire que les Chinois sont tout ce qu’on veut sauf impassibles.
L’autre
méthode consiste à examiner si la nation est une réalité dans la
conscience collective des populations concernées. Je veux dire
qu’il faudrait faire une enquête – je dis enquête, pas sondage d’opinion
– pour cerner la réalité du phénomène dans l’esprit des gens, pour
en définir le contour, les représentations, les mythes, et aussi
pour comprendre en quoi consiste la demande des gens. Une
telle démarche permettrait de révéler un aspect du problème que
P. néglige complètement : l’aspect subjectif, les représentations
collectives.
Au
risque de paraître trivial, si 80 % d’une population donnée
a conscience d’appartenir à une nation, cette nation existe, que
cela plaise ou non à P., et quelle qu’en ait pu être la genèse.
Il faut donc faire avec. Comme dit Bakounine :
« La
Patrie, la nationalité, comme l’individualité, est un fait naturel
et social, physiologique et historique en même temps ; ce n’est
pas un principe. On ne peut appeler un principe humain que ce qui
est universel, commun à tous les hommes ; mais la nationalité
les sépare : elle n’est donc pas un principe. Mais ce qui est
un principe, c’est le respect que chacun doit avoir pour les faits
naturels, réels ou sociaux. Or, la nationalité, comme l’individualité,
est un de ces faits. Nous devons donc la respecter. La violer est
un méfait (...), elle devient un principe sacré chaque fois qu’elle
est menacée et violée. Et c’est pour cela que je me sens franchement
et toujours le patriote de toutes les patries opprimées. »
(Bakounine, Circulaire à mes amis d’Italie, II, 296.)
La
genèse de l’idée de nation ne peut se faire qu’en déterminant quelles
en ont été, dans l’histoire, les représentations que les différentes
populations s’en sont faites. Car cette idée n’est pas récente :
au VIe siècle un roi franc visita la ville de Tours et fut reçu
par les représentants des différentes nations qui peuplaient
la ville : franque, juive et syrienne. C’étaient des groupements
parfaitement définis, identifiés, organisés.
P.
développe une idée qui provient directement d’une forme de marxisme
prédigéré par certaines sectes d’ultra-gauche, selon laquelle l’émergence
du phénomène national serait « inséparable des nécessités du
développement capitaliste ». P. suggère ainsi que la nation
est une création du capitalisme pour servir ses fins. L’idée n’est
pas tout à fait fausse, mais elle doit être relativisée et replacée
dans son contexte ; je dirais plutôt que le nationalisme
est une création du capitalisme pour servir ses fins. Le nationalisme
est la religion de l’État.
Le
point de vue de P. est caricatural. Il est difficile en effet de
dire que les mouvements de libération nationale de la première moitié
du siècle dernier aient quoi que ce soit à voir avec les « nécessités
du développement capitaliste » : ils se situaient dans
des pays comme la Pologne ou la Hongrie, essentiellement agraires,
nobiliaires, sans bourgeoisie digne de ce nom et sans industrie.
On pourrait simplement dire qu’il y avait des couches porteuses
de ces revendications, bourgeois radicaux et nobles libéraux, mais
on peut difficilement dire que leur projet conscient était « inséparable
des nécessités du développement capitaliste ». Les thèses de
P., qu’on retrouve chez bon nombre de marxistes centre-européens
de la IIe Internationale, ne fournissent aucun cadre conceptuel
permettant de comprendre le problème : ce ne sont presque que
des slogans.
Il
est vrai qu’on peut s’appuyer sur de nombreux exemples où l’expansion
du capital et l’émergence du fait national coïncident. La question
que je pose est : ne prend-on pas l’effet pour la cause ?
Car il faut examiner l’hypothèse de la préexistence du fait national,
sur lequel le capitalisme se serait fondé pour assurer son expansion.
Ainsi, les zones géographiques dans lesquelles le capitalisme se
serait développé pourraient bien être celles où l’unité nationale,
la conscience du fait national préexistaient au capitalisme et étaient
fermement établies.
L’argument
de P. selon lequel l’État et la nation se partageraient en quelque
sorte le travail, le premier servant au contrôle des marchandises
et le second au contrôle des hommes, me paraît bien simpliste.
Je pourrais dire que lorsque les flics me « contrôlent »
dans la rue je n’ai pas l’impression que c’est la nation, mais bien
l’État, qui me contrôle.
P.
reprend en fait toute la problématique de la nation telle que l’ont
abordée les communistes de gauche allemands, autrichiens et italiens
de la fin du XIXe siècle et du début du XXe : Strasser, Korsch,
Otto Ruhle, Pannekoek (qui était hollandais), Bordiga, etc.
Il
y avait à l’époque deux courants, l’un qu’on pourrait nommer « internationaliste
intransigeant » etl’autre « internationaliste » (tout
court).
L’internationalisme,
auquel on ajoute le plus souvent l’épithète de « prolétarien »
(parce qu’après tout il y a aussi un internationalisme capitaliste)
consiste en ceci : la révolution ne peut être que mondiale ;
la classe ouvrière n’a pas de patrie, les intérêts des prolétaires
de tous les pays sont les mêmes ; les critères d’appartenance
de classe supplantent les critères d’appartenance nationale.
C’est,
je pense, la base à partir de laquelle P. appuie son argumentation,
et je partage entièrement ce point de vue. Encore qu’il parle plutôt
d’« individu » que de « travailleur ». J’y reviendrai.
Mais
à la charnière du siècle se posait le problème national en Europe.
C’est surtout à partir de là que les théoriciens développaient leurs
analyses. Il y avait de multiples nationalités dominées, dans l’empire
d’Autriche, notamment. Elles réclamaient des droits, voire l’indépendance.
Par exemple il y a eu une grosse division à l’intérieur du parti
socialiste allemand sur la question du bilinguisme des inscriptions
et indications dans les stations de chemin de fer, pour qu’elles
soient compréhensibles par les Tchèques, par exemple. Certains socialistes
ont voté oui, d’autres non. Ça semble idiot, mais quand on ne parle
que Tchèque, et qu’on vit dans son propre pays, c’est quand même
plus pratique que les inscriptions publiques soient en tchèque.
Si
la nation « fait partie des valeurs bourgeoises » parce
que « c’est la bourgeoisie qui l’a créée », il ne devrait
pas être difficile de faire une vérification historique : avant
que n’émerge le capitalisme il n’y aurait donc pas eu de nation,
ni, d’ailleurs, de culture, qui est définie comme une « barrière
idéologique du capital » (Monde Libertaire n° 896).
Il est difficile d’admettre que la Chine, la Corée et le Japon n’aient
pas eu une culture, mille ans avant l’émergence du capitalisme,
chacune parfaitement différenciée, mais en même temps parfaitement
perméable aux influences réciproques (plutôt dans le sens Chine
– Corée – Japon que l’inverse,
d’ailleurs...). Il sera difficile de nier que ces pays aient développé
en même temps une conscience nationale parfaitement repérable. On
pourrait dire la même chose de la Grèce antique malgré son atomisation
politique, de l’Italie de la Renaissance, etc.
Bakounine,
encore lui, avait parfaitement saisi le rapport entre sentiment
national, unité politique de l’État et développement culturel. Il
constate, en prenant l’exemple de la Grèce, de l’Italie et de l’Allemagne
que l’épanouissement culturel, la créativité d’une nation sont inversement
proportionnels au degré d’unification politique.
Contrairement
à Marx, qui pensait que la mondialisation du mode de production
capitaliste allait rendre caduques les distinctions nationales,
c’est le contraire qui s’est produit. Observant le capitalisme
anglais, Marx en a fait un modèle général. Mais le capitalisme ne
s’est pas développé de manière uniforme partout. Il n’a pas brisé
les barrières nationales, il les a créées. La création d’un marché
mondial qui devait se subordonner les nations et les individus,
détruire les modes de production périmés a abouti à deux séries
principales de conséquences :
– La
constitution d’États capitalistes concurrents à l’Angleterre dans
les pays capables de créer les conditions d’une résistance à l’expansion
de celle-ci, notamment par la protection douanière, l’incitation
à l’investissement et éventuellement une force militaire capable
d’appuyer ces mesures et de coloniser les pays possesseurs de matières
premières indispensables à l’expansion industrielle ;
– La subordination complète, politique et économique, des pays qui
n’ont pas été en mesure de mettre ces mesures en application. L’Inde,
dont l’industrie textile florissante a été détruite parce qu’elle
concurrençait celle de l’Angleterre ; la Chine, que l’Angleterre
a obligé à acheter de l’opium ; le Portugal soumis au capital
financier anglais, sont des exemples caractéristiques.
Ce
qui fait la différence entre ces deux séries d’exemples est l’existence
d’un État suffisamment fort. Le capitalisme n’a pu se développer
que là où l’État a été capable de mettre sur pied une politique
de défense des intérêts nationaux – protectionnisme à l’intérieur,
expansion coloniale à l’extérieur, etc. Mais cela n’a été possible
que là où préexistait un socle national suffisamment développé.
L’État n’a pas créé la nation pour garantir son existence,
il a utilisé un substrat qui existait déjà, en l’adaptant à ses
besoins, voire en modifiant sa physionomie. Il est tout à fait
simpliste de dire que « l’école obligatoire, la conscription,
l’illusion du suffrage universel », etc., ont créé la nation
pour la mettre au service de l’État. L’école, la conscription,
etc., ont été utilisées par l’État pour donner à la nation une physionomie,
des caractères propres à garantir les intérêts du capitalisme. D’ailleurs,
à un moment, P. reconnaît que « l’impérialisme utilise de
diverses manières le principe de nation », il évoque aussi
la « conception de la nation imposée par l’État » :
dommage qu’il ne développe pas. S’agit-il encore de nation, lorsque
sa conception en est imposée par l’État ? Cela ne mériterait-il
pas qu’on fasse quelques nuances ?
La
tendance de l’État est plutôt vers l’assujettissement de la société
civile pour la contrôler et, en fin de compte pour la détruire :
aujourd’hui nous sommes, à mon avis, dans une phase avancée de cette
destruction.
On
peut très légitimement dire que l’État ne crée pas la nation – entendue
comme élément vivant – il la détruit, l’édulcore, la rend aseptique,
uniforme. Là encore, je citerai Bakounine. Il emploie le mot « patrie »,
mais on pourrait tout aussi bien mettre le mot « nation » :
« L’État n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la
fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie. »
(« Lettre à mes amis d’Italie. A mes amis d’Italie à l’occasion
du Congrès des travailleurs tenu à Rome le 1er novembre 1871 par
le parti mazzinien », 19-28 octobre 1871.)
Les
réflexions de Proudhon sur la Belgique sont à ce sujet intéressantes.
Contraint de s’y exiler, il constate que c’est un pays dont la population
est hétérogène, qui n’a pas d’unité linguistique. Pourtant il existe
un équilibre, et Proudhon le découvre dans la très ancienne pratique
de l’autonomie communale. Wallons et Flamands peuvent coexister
parce qu’ils sont habitués depuis longtemps à se gouverner eux-mêmes.
Cet équilibre sera tout naturellement rompu le jour où l’État belge
en viendra à suivre à son tour la pente centralisatrice et à détruire
ces autonomies.
Proudhon
constate que les frontières sont un fait totalement artificiel,
elles traversent partout des régions dont les populations sont
identiques et qui n’ont aucune raison de ne pas s’unir. Les centralisations
étatiques, les États unitaires ne peuvent pas être des expressions
démocratiques mais au contraire l’achèvement de l’absolutisme. Ce
qui détruit les sociétés civiles constituées de populations (nations ?)
hétérogènes, c’est l’État. Une société peut être hétérogène, pourvu
que les autonomies soient garanties. Un État ne peut être qu’homogène,
culturellement, sociologiquement, voire ethniquement, et par là
il tend inévitablement à assujettir les « autres », considérés
comme adversaires. P. n’envisage pas une hypothèse qu’il me semblerait
intéressante de creuser : ce n’est pas la nation qui crée
le nationalisme, c’est l’État. Peut-être a-t-on là une explication
de ce qui se passe dans l’ex-Yougoslavie, et particulièrement en
Bosnie-Herzégovine.
C’est
l’État qui se constitue sur un territoire, pas la nation. Des populations
identiques sont séparées par la frontière franco-belge, franco-espagnole,
etc. De même, des populations différenciées culturellement, religieusement,
vivaient sur le même territoire en Bosnie, et sans aucun problème.
Il existait en Bosnie ce que Bakounine appelle une « union
sociale, résultat réel de la combinaison des traditions, des habitudes,
des coutumes, des idées, des intérêts présents et des communes aspirations ».
C’était une « unité vivante, féconde, réelle ».
L’unité qu’on cherche à y imposer est une unité artificielle :
« l’unité politique, l’État, est la fiction, l’abstraction
de l’unité ; et non seulement elle recèle la discorde, mais
elle la produit encore artificiellement là où, sans cette intervention
de l’État, l’unité vivante ne manquerait pas d’exister. » (Bakounine,
Circulaire à mes amis d’Italie.)
Ce
n’est qu’à une date récente que les nations ont cessé de migrer.
Les États ont fixé ces migrations, souvent en coupant arbitrairement
les nations en plusieurs parties. (Le cas du Kurdistan est caractéristique :
une nation sans État, divisée par cinq pays : Turquie, Iran,
Irak, Syrie, ex-URSS.)
Les
frontières administratives des États ne se confondent pratiquement
jamais avec les répartitions nationales. Les frontières de l’État
français englobent différentes nations – ou différentes entités
qui ont eu une réalité nationale avant que cette dernière soit réduite
précisément par l’école, la conscription, etc. L’État a réduit ces
entités nationales en tentant de les assimiler dans une entité plus
grande, un moule commun. Avec les siècles, la plupart des gens
s’y sont fait, et ont fini par développer un sentiment de double
appartenance : régionale et nationale. La plupart des Corses
se sentent français, mais ils se sentent aussi corses. P.
peut trouver ça idiot, il peut dire que les Corses ont tort, que
c’est mal (doublement mal, même) mais c’est comme ça. Je pense tout
simplement que P. ne comprend pas les raisons qui font que des gens
se sentent corses – ou français. J’y reviendrai plus loin.
Ce
qui se passe en ex-Yougoslavie est incompréhensible si on s’en tient
à la grille de lecture strictement « capitaliste » (ce qui ne
veut pas dire qu’il faut l’écarter, au contraire). Je veux dire
que la rationalité du nationalisme va souvent totalement à l’encontre
du « capitalisme » ou, si l’on veut, des simples intérêts
économiques du pays. Le nationalisme serbe était totalement suicidaire
du point de vue économique, puisque la plupart des entreprises serbes
avaient leurs débouchés en Croatie et en Slovénie, lesquelles étaient
en même temps leur principale source d’approvisionnement. Les chefs
d’entreprise serbes, et les classes moyennes en général, ne doivent
pas être particulièrement enchantés de ce qui se passe. Ceux-là,
d’ailleurs, sont partis. 400 000 personnes ont quitté le pays : hommes d’affaires d’abord, banquiers, scientifiques, intellectuels,
et les étudiants enfin. Les gens les plus modestes, les retraités,
les prolétaires eux, restent pour se coltiner la vie sous le blocus
avec les mafiosi légaux de l’État et les mafiosi et trafiquants
moins légaux de la rue.
Il
semble d’ailleurs que ce soit une constante chez les gouvernements
serbes d’adopter des options politiques catastrophiques pour l’économie
du pays. Au début du siècle, le roi Pierre 1er de Serbie (ancien
saint-cyrien qui avait combattu dans l’armée française pendant la
guerre de 1870…) obtint de la France d’importants crédits, qui furent
utilisés à l’achat d’équipements militaires, ce qui contraria l’Autriche-Hongrie
voisine, avec laquelle se faisait pourtant plus de 80 %
des échanges du pays : l’Autriche-Hongrie répliqua en
fermant ses frontières aux produits agricoles serbes. Un blocus,
déjà…
Cet
exemple, qu’on pourrait appuyer par bien d’autres, prouve à loisir
que le nationalisme ne se réduit pas, et de loin, aux nécéssités
du développement capitaliste. Cette thèse-slogan pouvait à la
rigueur avoir une certaine validité à la fin du siècle
dernier et au début de celui-ci, mais elle est complètement dépassée
aujourd’hui.
Il
est vrai que le nationalisme a parfaitement joué son rôle lorsqu’il
s’agissait de mystifier les masses en France et en Allemagne pour
les encourager à s’entretuer pendant que les bâtiments de guerre
français avaient l’ordre de ne pas couler les cargos qui livraient
à l’Allemagne l’étain de Nouvelle-Calédonie, mais c’était à une
période « archaïque » de l’histoire du capitalisme. Aujourd’hui
les prolétaires européens (ceux de l’Europe du Nord, en tout cas)
ne se ruent plus les uns sur les autres baïonnette au canon ;
on a trouvé d’autres méthodes, plus efficaces. Mais justement, le
nationalisme n’est plus de mise, au contraire, il empêche la
mise en place, le perfectionnement et l’extension de ces méthodes.
On ne parle plus d’indépendance économique, mais d’intégration économique,
on ne parle plus d’entreprises nationales mais de multinationales.
Les nationalistes sont aujourd’hui les mal-élevés de la société
capitaliste. L’utilisation du nationalisme peut être un des moyens
employés par le système capitaliste pour parvenir à ses fins, mais
il n’est qu’un moyen parmi d’autres. Il peut aussi être dans d’autres
cas une entrave au développement capitaliste –
et il le devient de plus en plus. En Europe du Nord, il caractérise
essentiellement les couches sociales les plus touchées par l’expansion
des nouvelles formes prises par le capitalisme, il est la forme
la plus archaïque du système dominant.
Dans
le tiers monde, pendant toute la période de lutte anticoloniale,
c’est… le marxisme qui a été le véhicule du nationalisme dans les
couches de la population de ces pays qui étaient porteuses de l’idéologie
de l’indépendance nationale. La référence au marxisme-léninisme
en Chine, en Corée du Nord, au Vietnam, etc., n’est qu’un masque
qui sert à cacher un authentique nationalisme. Et même le communisme
russe n’était qu’un nationalisme qui ne voulait pas dire son nom.
Ce constat n’est pas un scoop : il a été fait dès les années
vingt et trente, et ceux qui s’étonnent de l’alliance, en Russie,
des communistes et des nationalistes ne prouvent que leur ignorance :
« Le bolchevisme offre toutes les caractéristiques de la révolution
bourgeoise, mais intensifiées par une connaissance approfondie,
tirée du marxisme, des lois de la lutte des classes. » … « Le
bolchevisme, dans ses principes, dans sa tactique et dans son organisation,
est un mouvement et une méthode de révolution bourgeoise dans un
pays à prédominance paysanne. » (Thèses sur le bolchevisme,
I.C.C. vol., n° 3, décembre 1934.)
Dire
que c’est «le nationalisme qui crée la guerre)) est une imbécillité. Autant dire que c’est la psychanalyse qui crée les malades mentaux (encore
que…), la mécanique qui crée les pannes de voiture. Une guerre est
déclenchée quand des intérêts suffisamment puissants sont en conflit
et qu’un certain nombre de conditions sont réunies ; le nationalisme
ne sert qu’à la justifier et à mystifier les gens pour les inciter
à se battre entre eux. Ce n’est pas par « nationalisme »
qu’aux États-Unis des groupes de pression suscitent
des réactions anti-japonaises dans la population pour les encourager
à ne pas acheter de produits japonais.
Sur
la langue
On
trouve chez P. une attitude curieuse sur la question de la langue.
« La pluralité ne réside pas dans les fétiches de ces pseudo-communautés
linguistiques, où le patron et l’ouvrier se sentiraient unis parce
que babillant les mêmes phonèmes... ». Dans son second texte
(Monde Libertaire n° 896) il précise : « ...qu’est-ce
que cela apportera de plus à l’ouvrier corse si celui-ci
est toujours victime de l’exploitation de son patron parlant la
même langue que lui, ou au chômeur corse qui subira les consignes
traduites en corse du fonds monétaire international ? A
quoi sert de “sauvegarder” telle ou telle langue vernaculaire,
si celle-ci continue de véhiculer des valeurs d’oppression, traditionnelles
ou modernes, héritées ou empruntées ? » Et, en définitive,
selon P., « défendre la langue » implique que « l’on
refuse les brassages de population, l’immigration, la liberté de
se déplacer et de vivre où bon nous semble... »
« Je
veux un monde où la langue ne soit pas un obstacle à la communication,
à la compréhension, à la fraternité. » En effet, P. écrit que
« le repli sur le pré-carré d’un idiome parlé par une minorité
d’individus ne me paraît pas la meilleure solution pour en arriver
là. » Sur les solutions, il n’est pas regardant : « polyglotte,
traductions tous azimuts, ou adoption d’une langue universelle. »
Je
dois dire que l’approche que fait P. du problème me paraît complètement
tordue.
Je
trouve que c’est assez pratique que mon patron et moi-même parlions
la même langue. Je ne me sens pas pour autant particulièrement proche
de lui, mais enfin, ça présente des avantages, en particulier lorsque
mes camarades et moi-même avons des revendications à formuler. Mais
l’exemple du patron et de l’ouvrier « babillant les mêmes phonèmes »
est particulièrement caricatural, parce que même si le patron est
« étranger » par rapport à l’ouvrier, il se débrouille
toujours pour nommer un sous-fifre qui parle la langue des exploités
dont il dirige l’entreprise. Ce n’est pas là le problème. L’internationalisation
invraisemblable du capital rend dérisoire ce genre d’argument et
la question de la revendication linguistique n’est absolument pas
là. P. prend le problème à l’envers. Ce sont rarement les capitalistes
qui avancent ce genre de revendication parce que eux, ils sont largement
cosmopolites, parlent la langue dominante et sont tout à fait intégrés
dans le système dominant. La bourgeoisie gauloise, déjà, a très
vite intégré les valeurs, la « culture » et la langue
de l’occupant : elle y trouvait de considérables avantages
matériels. Les choses, depuis, n’ont pas changé.
Les
revendications indépendantistes écossaises, pour ne prendre que
cet exemple, sont tout à fait pathétiques. Dans le système des anciens
clans écossais, la propriété privée de la terre n’existait pas.
La monarchie anglaise n’a pu assujettir l’Écosse que parce qu’elle
a échangé la neutralité des chefs de clans contre la reconnaissance
de leurs droits sur les immenses surfaces de terres communes [5]… qui ne leur appartenaient pas. Ainsi,
d’innombrables paysans écossais ont été expulsés pour aller grossir
dans les villes les rangs des mendiants, des prostituées et, plus
tard, des candidats à l’esclavage dans les manufactures. Voir aujourd’hui
la population écossaise unanime participer à ces touchantes manifestations
folkloriques qui célèbrent l’unité de la nation écossaise, manifestations
où se côtoient les enfants des paysans déracinés, expulsés, et les
quelques rejetons des chefs de clans expulseurs, kilt de leur clan
aux fesses, dont certains possèdent 50 000 hectares – grâce
à l’appui des Anglais s’il vous plait – est à pleurer
de rire.
Il
est douteux que l’aristocratie écossaise tienne vraiment à revenir
aux anciennes traditions, les vraies… L’analyse de ces questions
du point de vue de la lutte des classes ne nous empêche ni de reconnaître
qu’une grande partie de la population écossaise (ou de toute autre
population) s’identifie à des valeurs, des représentations particulières,
ni de dévoiler les mystifications sur lesquelles ces représentations
sont, pour une large part, fondées.
L’ouvrier
corse, pour reprendre l’exemple de P., aura beau parler 17 langues,
ou une seule : la langue dominante du capitalisme ; il
aura beau parler la même langue que son patron, ou une autre, il
restera un ouvrier, et c’est là ce qui est déterminant, pas la langue
qu’il parle. Ça n’apporte rien de plus, ni rien de moins. Je ne
vois donc pas quel est l’inconvénient à ce que l’ouvrier corse parle
corse, si ça lui fait plaisir, et je ne vois pas en quoi ça gêne
P.. »
Car
dans son aveuglement uniformisateur, P. ne voit pas que la revendication
linguistique est le plus souvent le fait de gens à qui, insidieusement
ou directement, on interdit de parler leur langue, qu’on cherche
à acculturer et à qui on veut imposer une langue dominante. P. peut
trouver que c’est là un fait positif, parce que cela conduit à liquider
les « idiomes », les « langues vernaculaires »,
etc., mais je ne vois pas où est le progrès. S’il n’est pas utile
de « sauvegarde telle ou telle langue vernaculaire » parce
qu’elle continue de véhiculer des valeurs d’oppression, je ne vois
pas l’intérêt de sauvegarder quelque langue que ce soit, parce que
toutes les langues véhiculent des valeurs d’oppression, puisque,
à ma connaissance, le contenu du discours n’est que le contenu du
système social dominant. Ce qui est oppressif, ce n’est pas la langue
en elle-même, c’est le système social dominant. Là où la langue
devient directement oppressive, c’est quand un groupe détenant le
pouvoir (militaire ou simplement administratif) empêche des
gens de parler leur langue et imposent leur propre langue. Lorsque
des paysans palestiniens signent sans s’en rendre compte des documents
rédigés en hébreu, qu’ils ne peuvent comprendre, et qui les dépossèdent
de leur terre, on a là une raison suffisante pour revendiquer la
rédaction d’actes officiels dans une langue que comprennent les
intéressés. Mais qu’est-ce qui est oppressif dans ce cas, la langue
de la puissance dominante, ou l’usage que la puissance dominante
fait de sa langue ?
Je
ne vois pas en quoi « défendre sa langue » signifie refuser
le brassage de population, la liberté de se déplacer, etc. On atteint
là une sorte de délire. Le mode de raisonnement de P. est particulièrement
voyant dans cet exemple. Il propose deux termes à une alternative ;
l’un des termes est « sympathique » : l’absence de
revendication linguistique = liberté ; l’autre terme est « antipathique » :
revendication linguistique = absence de liberté. Mais c’est là une
fausse alternative, pour tout dire quelque peu manipulatoire.
La
langue en elle-même, contrairement à ce que pense P., n’a jamais
été un obstacle à la communication [6]. J’ai organisé, du temps de la grève
des imprimeurs britanniques de chez Murdoch, des rencontres entre
ouvriers du livre londoniens et parisiens. Ils ne parlaient pas
la même langue et je n’étais pas toujours là pour traduire. Je peux
assurer P. que la langue ne constituait pas un obstacle à la fraternité,
même si, évidemment, l’échange dans une langue commune aurait été
préférable.
Le
véritable obstacle entre les hommes, ce n’est pas la langue, ce
sont les inégalités sociales, le fait qu’une minorité détient le
pouvoir sur la majorité. Qu’une population habituée à parler une
langue revendique le droit de la parler me paraît particulièrement
insignifiant et ne constitue en rien un obstacle entre les hommes [7]. Une société libertaire ne sera pas une
société uniformisée où tous parleront forcément la même langue,
mais une société où les moyens d’accès à la culture, à l’instruction,
seront suffisamment développés pour permettre à ceux qui le souhaiteront
de multiplier leurs possibilités de communiquer avec autrui.
...Et
sur le nationalisme
L’argumentation
de P. repose sur l’application systématique des attributs de l’État
à la nation. La nation, dit-il, se « délimite », elle
a des frontières. C’est faux. C’est l’État qui a des frontières,
pas la nation. « La nation suppose un ailleurs, un autre, un
étranger, un ennemi », dit-il. C’est faux. C’est l’État qui
est ainsi. Il est beaucoup plus facile pour un « étranger »
de s’intégrer dans une nation que dans un État. Il existe d’innombrables
exemples d’intégration de populations entières dans une nation.
C’est l’État et, subsidiairement, la religion, qui constituent
des obstacles à ce type d’intégration. Les Francs avaient un sentiment
très fort d’appartenance nationale, mais étaient constitués de tribus
très hétérogènes.
J’ai
suggéré que le nationalisme n’était peut-être pas le fait de la
nation mais celui de l’État. Je veux dire par là qu’il existe une
différence capitale entre les deux notions.
La
nation fait à mon sens plus référence à une revendication d’identité
(mystifiée ou réelle), et relève de la sphère culturelle, alors
que le nationalisme est un instrument de conquête et relève de la
sphère étatique, voire militaire. La constitution d’États nationaux
a pu, par ailleurs, dévier le fait national dans le sens des intérêts
étatiques, pour l’utiliser à son profit.
P.
est amené à faire des amalgames inacceptables. Et il n eparle jamais
de la population bosniaque. Quand P. parle de la Bosnie, c’est pour
évoquer le-président-Izetbegovitz-qui-a-écrit-un-livre-islamiste.
Comme ça, on a l’impression que tous les Bosniaques sont comme lui.
Or, des réfugiés bosniaques de différentes nationalités m’ont affirmé
que ce n’était qu’une petite brochure écrite au début des années
soixante-dix, que personne ne prend au sérieux, qui n’a d’ailleurs
jamais été publiée en Bosnie mais… par le gouvernement serbe pour
faire de la propagande anti-musulmane.
P.
parle des dirigeants bosniaques, à la rigueur, jamais de la population. Or, il semble malgré tout filtrer des différentes informations que nous
pouvons avoir, qu’effectivement, il y avait dans cette région une
existence commune de gens d’origines ou de croyances différentes,
qui se foutaient éperdument que leur voisin de pallier soit Croate,
Serbe ou « Musulman » ; que dans de nombreuses familles
bosniaques, il y avait le père Croate, la mère Musulmane, la belle-fille
Serbe, la grand-mère Albanaise, et que sais-je, et que tout le
monde vivait ensemble. C’est là peut-être précisément un exemple
de fusion de populations auquel P. semble aspirer. (Et cette coexistence
doit être appréciée à l’aune de la vie réelledes populations,
non pas à travers le résultat d’élections à partir de listes « ethniques »
dont on n’a pas le taux de participation.)
P.
ne parle jamais de cette coexistence des populations en Bosnie, contesté par les factions armées des voisins serbes ou croates. Il ne
la nie pas non plus, d’ailleurs. Pour éluder l’évocation de ce fait,
il parle des dirigeants bosniaques qui, paraît-il, ne valent pas
mieux que les autres, mais là, ce n’est pas un scoop.
Les
questions qu’on devrait se poser, à mon avis, sont les suivantes :
– Cette
coexistence est-elle réelle, est-elle effectivement contestée par
des voisins qui, eux, veulent instaurer des États « ethniquement
purs » – notamment en expulsant, en massacrant
les populations non reconnues et en annexant les terres sur lesquelles
elles vivent ?
– Et si cela est vrai, la situation de coexistence
de ces populations n’est-elle pas un progrès par rapport aux projets
des voisins?
– Et
dans ce cas, dans la mesure où tous ces gens-là se battent entre
eux, peut-on se contenter, comme le fait P., de les renvoyer dos
à dos ?
– N’existe-t-il
pas des critères pour déterminer qu’une population est agressée,
et qu’il existe des agresseurs?
– Le
fait qu’une force armée entoure une ville pendant des mois et bombarde
impunément la population n’en est-il pas un ?
– Peut-on
dans ce cas refuser d’établir des gradations entre agresseur et
agressé, sous prétexte tous les belligérants se valent ?
– Est-il
interdit aux anarchistes de penser qu’une situation (communauté
de vie de populations diverses) vaut mieux qu’une autre (expansionnisme),
même si l’enjeu immédiat n’est pas la « révolution sociale » ?
– D’une
façon générale, la notion d’étape, de combat parcellaire est-elle
à bannir tout à fait du vocabulaire et de l’action anarchistes?
(Par exemple, P. refuse-t-il toute action syndicale sous prétexte
qu’elle cautionne le salariat et ne vise pas directement la révolution
sociale ?)
Nous
savons parfaitement que l’enjeu réel de la guerre en Yougoslavie
dépasse de loin les simples particularismes nationaux, que ce qui
est en jeu est la réorganisation d’un ordre économique et politique
international dans lequel les combattants sur place ne sont que
les pions de forces multiples qui se trouvent ailleurs, à Paris,
Berlin, Washington, Moscou, au Vatican, etc. Ça, P. le montre très
bien. Mais en examinant la situation, on se rend compte qu’on a
deux pays - la Croatie et surtout la Serbie - qui sont bien approvisionnés
en armes, tandis que la Bosnie ne l’est pas. La conclusion qu’on
peut tirer est simple : cette situation est voulue, et l’objectif
de l’ensemble des parties dans ce conflit (sauf les Bosniaques,
bien sûr) est précisément la liquidation de la Bosnie. La guerre
s’arrêtera lorsque les vrais meneurs du jeu estimeront que leur
objectif est atteint. C’est aussi une raison pour laquelle il est
parfaitement hypocrite d’attendre des États une solution au conflit.
Sur ce point, je suis tout à fait d’accord avec P..
L’attitude
qui consiste à renvoyer dos à dos les protagonistes du conflit sous
prétexte que ce sont des États, sachant que le rapport de force
militaire est en faveur de la Serbie, équivaut à un soutien de fait
aux projets impérialistes concernant la Yougoslavie…
Ce
que j’ai envie de dire aux populations de l’ex-Yougoslavie est :
« Soulevez-vous
contre ceux qui vous envoient à la guerre, _ fusillez impitoyablement
tous ces connards qui vous excitent à la haine les uns contre les
autres au nom d’idées complètement ringardes de nation, d’ethnie
ou de religion, tous ces abrutis qui vous envoient au casse-pipe
pour le compte d’intérêts qui vous dépassent complètement et dont
vous n’avez aucune idée, tous ces crétins qui vous ont convaincus
que votre voisin était votre ennemi et que vous étiez supérieurs
ou différents des autres.
« Prolétaires
de Yougoslavie, ceux qui vous incitent au combat aujourd’hui sont
ceux-là mêmes qui demain vous tondront la laine sur le dos, sans
regarder si vous êtes Croates, Serbes, Bosniaques, “Musulmans” ou
que sais-je. Révoltez-vous contre eux, ne vous laissez pas déshumaniser
par ceux qui vous excitent à la haine ! »
Ça, c’est ce que j’ai envie de dire, mais
je ne suis pas sûr d’être compris, pour peu que je sois entendu,
bien sûr. Il me paraît pourtant parfaitement hypocrite de renvoyer
les combattants dos à dos, ceux qui sont manifestement en train
de se faire massacrer et ceux qui impunément bombardent.
Sentiment
d’appartenance communautaire et nationalisme
On
peut parfaitement se revendiquer d’une nation, ou même d’un peuple,
sans que cette revendication prenne un aspect pathologique, c’est-à-dire
le nationalisme. Le refus de considérer cette nuance conduit P.
à des positions d’un dogmatisme stérile.
Je
peux parfaitement me sentir français, reconnaître d’autres individus
comme faisant partie de la même communauté nationale, qu’ils soient
ouvriers, employés ou même patrons. C’est là un fait.
Et alors ? Ça ne m’empêchera pas de me sentir infiniment plus
proche d’un mineur du Yorkshire, d’un bibliothécaire de Cambridge,
d’un étudiant palestinien, d’un rotativiste de Londres, d’un intellectuel
calabrais, d’un petit éditeur tunisien ou d’un employé communal
allemand, que d’un patron français, d’un propriétaire français
ou d’un flic français. Quel est le problème ? P. craint-il
que mon sentiment d’être malgré tout français me pousse sournoisement
à oublier ma conscience de classe ? Croit-il que j’ignore qu’un
magnat de la presse britannique se sentira plus proche d’un industriel
français que d’un mineur du Yorkshire, qu’un latifundiaire argentin
aura plus d’affinités avec un haut fonctionnaire du ministère français
de l’intérieur qu’avec un lanceur de pierre palestinien ?
Pour
P., la nation suppose le « consensus national, et donc social ».
C’est plutôt le nationalisme, c’est-à-dire l’utilisation de l’idée
de nation aux fins de l’État, qui est ainsi. L’appartenance à une
nation n’implique en elle-même pas plus de consensus social que
l’appartenance à n’importe quel groupement de fait (c’est-à-dire
auquel on n’a pas choisi d’adhérer). Mais si des individus, sous
prétexte qu’ils appartiennent à une quelconque communauté nationale
(ou à quelque communauté que ce soit, d’ailleurs, y compris anarchiste
– ça arrive) arguent de ce fait pour créer des hiérarchies, des
exclusions, ces individus sont aliénés idéologiquement, et là,
ça devient condamnable.
Non
seulement P. n’aborde pas la question de la conscience collective,
il la nie complètement, et cela me paraît extrêmement grave, en
ce sens qu’il appelle à la rescousse, dans cette négation, « la
base et la conclusion de la philosophie et de l’action anarchistes ».
Je m’explique. Pour lui, il y a l’individu. L’humanité est composée
d’individus, un point c’est tout, qui entretiennent des relations
entre eux, et ensuite on a la société. Il ne saurait y avoir d’autres
déterminations des comportements humains que celles provenant de
leur existence en tant qu’individus. « L’individu est seul
face au monde, qu’on se le dise », dit-il.
Là
encore, P. se place d’un point de vue moral, voire utopiste (c’est
comme ça que les choses devraient être), pas du point de vue de
l’observation des faits.
N’en
déplaise à P., l’individu n’est pas seul face au monde. Il existe,
entre lui et le monde - ou, si on préfère, entre lui et la société
- d’innombrables médiations, qu’il a choisies (syndicat, parti,
groupements et associations diverses) ou qu’il n’a pas choisies
(sexe, famille, classe d’âge).
Le
fond du raisonnement de P. est là : est-il légitime que l’individu
ait un sentiment d’appartenance communautaire autre que total ?
Dans la mesure où l’individu est « seul face au monde »
– c’est P. qui le dit – il est évident que tout sentiment d’appartenance
à autre chose que l’humanité tout entière est réactionnaire. Cette
conception totalisante – pour ne pas dire plus – est à mon sens
à l’opposé d’une vision libertaire.
Dire
qu’on est « seul face au monde » est une extrême banalité
si on prend ça au sens philosophique : l’individu est indivisible,
unique, sans équivalent, donc seul. Mais politiquement, sociologiquement,
c’est une aberration. C’est nier la plus simple évidence :
chaque individu est lié, d’une façon ou d’une autre, qu’il le veuille
ou non d’ailleurs, par des réseaux plus ou moins formels de solidarité,
sans lesquels il ne serait tout simplement pas humain. Les seuls
êtres effectivement « seuls face au monde » que je connais
sont les toxicomanes et les sans domicile fixe. Ils vivent dans
un monde où n’existe pas la moindre solidarité, où chacun dépouille
l’autre impitoyablement.
P.
réduit les faits à un simplisme outrancier qui, je dois le dire,
est tout à fait contraire aux fondements théoriques de l’anarchisme.
Il suffit de lire l’Entraide, où Kropotkine montre que les
humains n’ont pu survivre que parce qu’ils ont constitué dès l’origine
de leur histoire des groupements solidaires qui ont collaboré,
et auxquels les individus constituant ces groupes se sont identifiés [8].
Il
faut avoir une vision particulièrement dogmatique pour ne pas voir
que la vie sociale des humains est largement déterminée par le
sentiment d’appartenance à un groupe. On peut analyser ce phénomène,
puis l’approuver ou le désapprouver, mais il est là.
Bakounine,
encore...
Mais avant de poursuivre, revenons à quelques
références historiques tirées du mouvement anarchiste. Bakounine
est un de ceux qui a abordé la question le plus à fond, en ce sens
qu’il était confronté pratiquement au problème. N’en déplaise
à P., il s’est toujours senti profondément russe, et il n’a
pas été « à un moment donné en faveur des luttes de
libération nationale », il n’a jamais abandonné ce terrain.
Lorsqu’il dit à la fin de sa vie que « le XIXe siècle peut
être appelé le siècle du réveil général du peuple slave » (IV,
233), ce n’est pas une formule de style.
L’alternative
posée par Bakounine est : la voie de l’hégémonie de l’État
ou la voie de la libération des peuples et du prolétariat. A aucun
moment il n’abandonne le terrain de l’émancipation nationale, il
subordonne celle-ci à l’émancipation sociale. C’est
précisément là que se situe le centre de gravité du point de vue
anarchiste sur la question nationale.
« Les Slaves doivent-ils et peuvent-il
s’affranchir de la domination étrangère et surtout de la domination
germanique, pour eux la plus haïssable, en recourant à leur tour
à la méthode allemande de conquête, de rapine et de contrainte pour
obliger les masses populaires slaves subjuguées, à être ce qu’elles
exècrent, auparavant de fidèles sujets allemands, et désormais de
bons sujets slaves, ou seulement en s’insurgeant solidairement
avec tout le prolétariat européen, au moyen de la révolution sociale ? »
(IV, 234.)
Poser
la question c’est y répondre, dit Bakounine. L’alignement des Slaves
sur le « modèle allemand », la constitution d’un État
bureaucratique, militaire, policier et centralisé « qui aspire
nécessairement, en raison de sa propre nature, à conquérir, asservir,
étouffer tout ce qui, autour de lui, existe, vit, gravite et respire »,
serait une catastrophe. Un tel État, qui a trouvé « sa dernière
expression dans l’empire pangermanique », offre un indéniable
avantage, mais uniquement pour « la minorité privilégiée,
le clergé, la noblesse, la bourgeoisie, voire la classe cultivée,
c’est-à-dire cette classe qui, au nom de son érudition patentée
et de sa prétendue supériorité intellectuelle, se croit destinée
à gouverner les masses » (IV, 234). Mais pour le prolétariat
lui-même, « plus l’État sera grand, plus les chaînes seront
lourdes et les prisons étouffantes ». Reprenant le point de
vue hégélien selon lequel l’État, étant l’ennemi naturel de tous
les autres États, ne peut s’affirmer qu’en faisant la guerre, Bakounine
pense que tout État « qui ne se contente pas d’exister sur
le papier (...) mais qui veut être un État réel, souverain, indépendant,
doit nécessairement être un État conquérant » (IV,
235). Ce fait correspond à une loi inexorable, analogue à
celle de la concurrence qui, sur le terrain économique, veut que
les petits et moyens capitaux soient absorbés par le grand capital.
De la même manière, dit Bakounine, les petits et moyens États sont
engloutis par les empires : « aucun État moyen ne peut
aujourd’hui avoir d’existence indépendante » (Ibidem.).
Au contraire de P., Bakounine ne confond pas État et nation.
L’attitude
de Bakounine se distingue de celle de Marx, et surtout de celle
d’Engels, sur deux points :
– De
toute évidence, Engels se réjouit de la disparition des petites
nations, des « nations fleurettes » dont c’est, dit-il,
le « sort naturel » de se laisser dissoudre et absorber
par leurs voisins plus forts. Si Bakounine parvient sur le fond
aux mêmes conclusions – l’évolution historique conduit inévitablement
à l’absorption des petites nations dans de grands blocs étatiques
– il ne se réjouit pas de ce phénomène, il ne le considère pas à
priori comme un progrès, et il conserve le sens de la légitimité
du principe du droit des nations à exister ;
– Mais
surtout Bakounine se distingue par la signification qu’il convient
de donner à cette évolution. L’unité nationale par l’État, dit-il,
signifie la centralisation étatique et la création de moyens de
répression accrus contre la classe ouvrière aussi bien que le perfectionnement
des moyens de domination. Marx et Engels considèrent que l’unité
nationale (de l’Allemagne, en l’occurrence) est une condition préalable
indispensable à une action ouvrière efficace parce que :
1°)
tant qu’elle n’est pas établie elle constitue une revendication
qui détourne le prolétariat de la lutte sociale, et
2°)
parce qu’elle crée le contexte institutionnel (parlement, système
représentatif) dans lequel le prolétariat peut agir.
De
son côté Bakounine montre que le système représentatif, par le consensus
mystificateur qu’il crée, est le moyen le plus efficace de constituer
un État centralisé fort. L’État « démocratique » ainsi
constitué peut, tout autant que l’État autocratique – et même de
façon plus efficiente -, fouler aux pieds le droit des peuples et
celui des gens. Marx et Engels étaient parfaitement capables de
voir cet aspect du problème ; ils sont passés à côté parce
qu’ils étaient tout simplement persuadés que la classe ouvrière,
dans le cadre des institutions existantes, pourrait prendre
le pouvoir, ce que Bakounine niait catégoriquement. « Au diable
donc tous les Slaves et tout leur avenir militaire, si après plusieurs
siècles d’esclavage, de martyre, de bâillon, ils devaient apporter
à l’humanité de nouvelles chaînes. » (IV, 234.)
Les
Slaves pourront s’émanciper, ils pourront détruire l’« État
allemand » (c’est-à-dire l’État tsariste construit sur le modèle
allemand [9]) « non par de vains efforts pour
assujettir à leur tour les Allemands à leur domination et les transformer
en esclaves de leur État slave », mais en appelant à la révolution
sociale. « Ce qui, dans le passé, faisait leur faiblesse, à
savoir leur incapacité à créer un État, fait aujourd’hui leur force,
constitue leur droit à l’avenir et donne un sens à tous leurs mouvements
nationaux actuels. » (IV, 237.)
L’essentiel
du point de vue bakouninien sur la question nationale peut se résumer
à ceci : rien n’est plus néfaste que de faire du « pseudo-principe
de la nationalité l’idéal de toutes les aspirations populaires ».
P. cite ce passage, mais ne restitue pas la totalité du raisonnement
de Bakounine, sans doute parce qu’elle ne convient pas à sa démonstration.
La nationalité est un fait historique, limité à une contrée, qui
certes a un droit indubitable d’exister, « comme tout ce qui
est réel et sans danger » (je souligne). L’essence de la
nationalité est le produit d’une époque historique et de conditions
d’existence ; elle est formée par le caractère de chaque nation,
sa manière de vivre, de penser, de sentir. Chaque peuple, comme
chaque individu, a le droit d’être lui-même : « En cela
réside tout le droit dit national ». Mais il ne s’ensuit pas
qu’un peuple, un individu, ait le droit ou l’intérêt de faire de
sa nationalité, de son individualité, une question de principe
et qu’ils doivent « traîner ce boulet toute leur vie » ...
« Au
contraire, moins ils pensent à eux, plus ils s’imprègnent de la
substance commune à l’humanité tout entière, plus la nationalité
de l’un et l’individualité de l’autre prennent de relief et de sens. »
(Champ libre, IV, 238.)
Ces
réflexions de Bakounine anticipent sur celles des marxistes autrichiens
qui seront confrontés au problème des nationalités dans l’empire
austro-hongrois : Otto Bauer écrira ainsi dans une lettre à
Pannekoek :10 « L’ennemi qui doit être combattu à l’heure actuelle, ce
n’est pas la négation abusive mais l’affirmation abusive du fait
national ».
On
peut dire en conclusion que selon Bakounine la nation n’est pas
un fait critiquable en soi, ce qui l’est, c’est l’hypertrophie du
sentiment national, la subordination à la nation de toute autre
considération.
L’oppression
nationale : mythe ou réalité ?
L’analyse
que nous propose P. est séduisante parce qu’elle a une cohérence
théorique (apparente, tout au moins), mais dans la mesure où elle
tente de réunir dans une même critique théorique des situations
radicalement différentes, elle ne correspond à aucune réalité, elle
n’a aucune « praticabilité ». Elle est sans doute le produit
d’un militant qui n’a tout simplement jamais eu à faire face pratiquement
à ce problème (du moins je le suppose).
Si
la nation n’est pas un objet tangible, si elle est dans une large
mesure une abstraction, un fait subjectif – mais la subjectivité
est une réalité ! – l’oppression nationale est un fait parfaitement
palpable. Le propos de P. concernant « certaines forces
qui se proclament opprimées » est parfaitement compréhensible
s’il pense à certains mouvements régionalistes (je pense en particulier
à la Ligue lombarde) faits de bourgeois et de notables locaux, mais
il est inacceptable s’il veut généraliser, car il met dans le même
sac des réalités trop différentes : il n’analyse plus, il vitupère.
Si
on doit évidemment soumettre à l’examen critique les revendications
nationalitaires avant de les considérer comme légitimes, il y a
des critères parfaitement objectifs pour déterminer si une population
se trouve dans une situation d’oppression. Mais P. ne dit pas ce
qu’il faut faire, dans ce dernier cas. Il dit simplement :
la nation n’est pas justifiable.
Lorsqu’une
armée d’occupation ferme les écoles, détruit les maisons, emprisonne,
expulse, tue, interdit toute activité économique, impose des couvre-feux,
confisque la terre, alors, la population victime de telles mesures
en vient tout naturellement à poser le problème en termes de lutte
de libération nationale. Que devons nous faire, nous, anarchistes ?
Expliquer à ces gens que « l’État-nation moderne met à bas
les antiques formes de domination socio-territoriale », que
« la pluralité ne réside pas dans les fétiches de ces pseudo-communautés
linguistiques », et qu’il « n’est décemment pas possible
de tenter de réhabiliter l’idée de nation » ?
Je
pourrais à la rigueur expliquer cela à un intellectuel qui se revendique
d’une lutte de libération nationale, cela fournirait de passionnants
sujets de discussion dans un bistrot du quartier Latin ;
il pourrait même à la rigueur être d’accord avec moi. Mais que dire
au gamin de 14 ans dont on vient de faire sauter la maison
parce qu’il a jeté des pierres sur une jeep, que dire à l’institutrice
qu’on vient arrêter parce qu’elle donne dans son appartement des
cours à des enfants dont on a fermé l’école, que dire à cette famille
que des colons armés jettent à la rue un matin en leur disant :
maintenant votre maison nous appartient ; que dire à cette
femme qui se rend à l’hôpital avec son enfant malade et que les
soldats interdisent de passer parce que le bébé n’a pas de laisser-passer ?
Ou à cet homme qu’on a expulsé de sa terre, mais qu’on embauche
comme ouvrier agricole ou comme maçon pour le compte des nouveaux
« propriétaires [11] » ? Que propose P., dans
ce cas ?
Il
est impossible d’ignorer cette réalité. C’est un problème national,
que cela plaise ou pas. Qu’il y ait un aspect de lutte sociale,
c’est tout aussi indiscutable, et cela peut précisément être notre
rôle de montrer que la puissance dominante domine aussi une partie
de sa propre population, et que la population dominée contient des
éléments qui sont potentiellement de futurs exploiteurs. C’est précisément
ce que font les camarades qui sont effectivement engagés dans ce
genre de combat.
Des
réalités trop différentes...
Le
fait national ne peut pas, à mon avis, être abordé d’un point de
vue exclusivement théorique car il recouvre des situations, des
réalités trop diverses et trop complexes pour que cela puisse être
réduit par une définition qui expliquerait tout, des formules ou
même des solutions qui s’appliqueraient à tous les cas. En fait,
je dirais qu’il n’y a que des cas particuliers. Le texte de P. sème
la confusion en amalgamant des réalités complètement différentes.
On
ne peut pas aborder la situation en Yougoslavie de la même manière
que la situation en Palestine, en Irlande du Nord, au Yémen, au
Pays basque, en Somalie, dans les bantoustans d’Afrique du Sud,
au Nicaragua, etc. Dans tous ces cas, il y a bien un problème national,
mais la réalité sur le terrain est à chaque fois tellement différente
qu’il est impossible d’aborder chacun de ces cas avec des recettes
valables pour tous.
D’ailleurs,
P. nous en fournit lui-même la preuve. Le problème qu’il entend
traiter est tellement divers que lorsqu’il en aborde un aspect,
il évacue ipso facto tous les autres, ce qui rend impossible
une vision d’ensemble. A la fin de son article, il s’en prend –
à juste titre d’ailleurs – aux « bourgeoisies
régionalistes désireuses de se débarrasser d’un État central »
et qui n’attendent qu’une chose, pouvoir exploiter les populations
pour leur propre compte. Mais quel rapport avec la Bosnie où plusieurs
nationalités vivaient sans heurts et qui sont victimes de l’agression
d’un voisin infiniment mieux armé ? Quel rapport avec les Palestiniens
qui sont dénués des plus élémentaires droits humains ?
Pour
aborder le problème de la nation, et, surtout, celui de l’intervention
des anarchistes, il faudrait tenter de faire une classification
des différents cas possibles, afin d’éviter de tout mélanger dans
une sorte de bouillie indigeste. On pourrait distinguer par exemple :
– les
territoires ayant subi une longue occupation étrangère sur lesquels
sont implantés des colons depuis des générations (Irlande du
Nord, Israël) ;
– les
territoires sur lesquels existent depuis des temps immémoriaux des
enclaves de minorités nationales (ex-Yougoslavie) ;
– les
pays militairement occupés par une puissance étrangère (Tibet,
Timor-Est) ;
– les
régions revendiquant un statut particulier dans un État constitué (pays
Basque, Corse) ;
– les
pays économiquement dominés par d’autres pays sans occupation militaire
ou coloniale ouverte (les pays du tiers monde) ;
– les
pays subissant une intervention militaire étrangère ponctuelle (Irak,
Nicaragua) ; etc.
Si
nous n’adoptons pas une attitude pragmatique de ce type, il me paraît
impossible de sortir d’une démarche parfaitement abstraite et
stérile, et d’une confusion inévitable. C’est à ce type de réflexion
que j’invite les camarades.
L’un
des arguments que P. emploie pour dénier toute légitimité aux luttes
de libération nationale est qu’elles ont toutes échoué. Il évoque
« l’échec terriblement sanglant des décolonisations dans les
pays du tiers monde » ; à cela il oppose l’idée de « citoyenneté
mondiale et d’a-nationalité, unique voie théorique et pratique pour
que l’humanité se sorte enfin des luttes fratricides ». L’idée
me paraît excellente, et j’y souscris intégralement, encore qu’elle
me fasse furieusement penser à ce paradis inaccessible que nous
proposent les curés. Je ne suis pas certain, d’ailleurs, que les
idées de citoyenneté mondiale et d’a-nationalité aillent forcément
de pair. Il n’y a aucune incompatibilité (à mon avis en tout cas)
entre le fait de se sentir profondément toulousain, occitan, français,
européen et, stade ultime, citoyen du monde, le dernier stade n’étant
pas forcément la négation de tous les autres ; alors
que l’idée d’a-nationalité me semble impliquer une sorte de nivellement
par l’uniformisation.
Mais
revenons à « l’échec terriblement sanglant des décolonisations
dans les pays du tiers monde » évoqué par P.. Il appelle cet
échec à la rescousse de son désintérêt – voire de son opposition
– aux mouvements de libération nationale. Sur le constat des faits,
on ne peut évidemment être que d’accord. Mais l’argument va-t-il
vraiment dans son sens ? Est-ce vraiment, ou uniquement parce
que ces expériences « se sont accommodé de l’idée nationale,
c’est-à-dire de l’idée étatique », qu’elles ont « capoté » ?
N’est-ce pas là encore un de ces raccourcis caricaturaux dont P.
semble familier et qui obscurcissent plus qu’ils n’éclairent sa
démarche ? On pourrait en effet évoquer la dépendance économique,
les modèles de développement inadaptés et calqués sur le modèle
occidental, la dépendance alimentaire artificiellement entretenue,
la destruction des communautés et des structures socio-économiques
propres à ces pays, et bien d’autres choses qui ne sauraient en
aucun cas être réduites à la simple « accommodation de l’idée
nationale », mais qui relèvent de l’intervention directe des
métropoles industrielles pour empêcher le développement,
dans ces pays, d’une bourgeoisie nationale et d’un État indépendant,
du moins aussi indépendant qu’un État puisse l’être dans le contexte
impérialiste.
Je
pourrais même dire que P. a raison lorsqu’il dit que les pays du
tiers monde ont adopté d’« idée étatique », en cela je
n’abonde pas dans son sens. Les pays du tiers monde n’ont précisément
adopté de l’État que « l’idée », la forme, pas les pratiques
ni la réalité. Les États du tiers monde – en particulier ceux d’Afrique
– ne sont que des intermédiaires entre les métropoles et les populations
dominées, destinés à maintenir les conditions de l’appropriation
des matières de base dont les pays industrialisés ont besoin. Des
auteurs peuvent parfaitement argumenter que ce ne sont en réalité
pas des États. Les rares fois où un gouvernement du tiers monde
a tenté d’impulser un mouvement tendant à renégocier soit la dette,
soit les termes particulièrement inégaux de l’échange avec les métropoles,
c’est-à-dire chaque fois qu’un gouvernement du tiers monde a tenté
de mener une politique nationale indépendante, la réaction des États
occidentaux a toujours été extrêmement brutale.
Je
sais bien, comme P., que la solution ne se trouve que dans la révolution
libertaire à l’échelle mondiale ; nous savons bien, l’un comme
l’autre, qu’aucun État, aucun pays n’est « indépendant »
dans le contexte actuel de l’impérialisme ; que, du temps de
l’antagonisme des deux blocs, soviétique et américain, « indépendance
nationale » signifiait la soumission aux impératifs stratégiques
d’un des blocs contre l’autre, et qu’aujourd’hui cela signifie la
soumission aux impératifs stratégiques des États-Unis.
Mais,
en attendant cette révolution mondiale, fallait-il justifier la
domination coloniale du tiers monde par les pays industrialisés ?
Faut-il condamner toute tentative d’un pays du tiers monde d’établir
des termes plus équilibrés dans l’échange ?
P.
ne le dit pas, alors que c’est cela la vraie question.
*****************
Je
conclurai en citant un extrait d’un article de Jean-Marc Raynaud,
paru dans le Monde Libertaire numéro 560, et avec lequel
je suis en total accord, parce qu’il n’a pas une vision idéologique
mais pratique du problème, tout en ne sacrifiant pas les principes
de l’anarchisme.
« Soit
on pense que les luttes de libération nationale sont vouées à pourrir
dans le ghetto du nationalisme et, à ce moment-là, il faut être honnête avec soi-même et condamner ce type de lutte, car il n’est pas
possible de se satisfaire d’une hypocrite dichotomie entre le discours
et la pratique.
« Soit
on pense, comme Bakounine et les anarchistes de la Première Internationale,
que les luttes de libération nationales peuvent, entre autres, prendre
le chemin de la révolution sociale et de l’internationalisme de
classe. A ce moment-là, il faut s’interroger : pourquoi n’ont-elles
pas pris ce chemin et comment pourraient-elles le prendre ?
« De
mon point de vue, cette deuxième hypothèse est celle que nous devons
explorer. Et, en l’exploitant, on se rend compte d’une chose fondamentale.
Cette chose fondamentale, c’est que le soutien clair et net des
anarchistes aux luttes de libération nationale, soutien visant à
faire évoluer ces luttes vers un internationalisme de classe,
est lié à la force du mouvement anarchiste et à son insertion dans
les luttes. Dans toutes les luttes...
« Car,
si les luttes de libération nationale ont connu le sort que l’on
sait – mais c’est du même tabac pour le syndicalisme ou la révolution
en général – c’est parce que nous avons été chassés de la scène
de l’histoire. Si nous avions gardé intactes nos forces de l’époque
de la Première Internationale, ou si nous les avions développées,
il tombe sous le sens que les choses auraient été différentes.
« En
conséquence, à l’heure où nous commençons à relever la tête, par
la force de nos idées, par la déconsidération du marxisme et par
nos efforts militants, il serait stupide et dramatique pour nous
de continuer à ancrer notre stratégie dans des schémas qui sont
ceux de notre réalité passée, et confondre ainsi les effets et les
causes.
« On
l’aura compris ; aujourd’hui, notre devoir de révolutionnaires
et d’anarchistes doit être, non de fuir les terrains de lutte comme
ce fut le cas antérieurement de par la faiblesse de nos forces, mais en revanche
de les investir. De nous y investir. Ceci pour, par notre présence,
par la force de nos idées et par nos efforts, orienter ces luttes
dans le sens de la révolution sociale.
« Pour
ce qui concerne les luttes de libération nationale, cela veut dire
être présents, pour se battre contre l’oppression colonialiste et
contre les postulants à l’oppression revue et corrigée par le nationalisme.
Se battre, donc, pour un internationaliste de classe.
« Et,
pour toutes les autres luttes, c’est exactement la même chose. (...)
Aucune lutte n’est révolutionnaire en soi. Mais beaucoup peuvent
le devenir. A condition, bien sûr, que les révolutionnaires luttent
à l’intérieur de ces luttes et ne se contentent pas d’être des spectateurs. »
***********************
Réponse à l’article de P. et B. : « Non au chantage
à l’urgence, en Yougoslavie, comme ici ! »
(Le Monde libertaire n° 935, 2-8 décembre 1993.)
Dans
son approche de la crise en Yougoslavie, P. se réclame d’une méthode
opposée à la philosophie idéaliste et s’en tient aux « causes
structurelles et matérielles » (Le Monde libertaire numéro
935).
Fort
bien.
Mais
lorsqu’il réfute l’idée selon laquelle « ce n’est pas la purification
ethnique qui mène à la guerre », lorsqu’il affirme qu’il « ne
faut pas prendre les conséquences pour les causes » et lorsqu’il
annonce « c’est le nationalisme qui génère la guerre, car l’idéologie
nationale, le concept même de nation, inséparable de l’État, est
construit sur la dévalorisation de l’autre », etc., il ne fait
que réfuter un idéalisme pour tomber dans un autre. Il dit en somme :
c’est une idée qui produit un fait. Il prend précisément une conséquence
pour une cause, tout en confondant d’ailleurs les niveaux d’investigation.
J’ai
déjà eu l’occasion de suggérer que le couple nation-État n’allait
pas forcément ensemble. Il y a suffisamment d’exemples, dans l’histoire,
de nations constituées auxquelles ne correspondait pas d’État. Il
faut aussi reconnaître qu’en général les nations qui n’ont pas d’État
(et plus particulièrement les couches dominantes de ces nations,
mais pas exclusivement) aspirent à en avoir un, ou du moins un cadre
institutionnel dans lequel elles puissent exprimer leurs particularités
culturelles, notamment le droit de se servir de leur langue : toute
tentative de briser une nation sans État passe d’abord par l’interdiction
de leur langue. Mais tout cela n’est pas une fatalité : les
tsiganes par exemple ne revendiquent pas d’État mais une nationalité
européenne trans-frontières…
De
même, je ne pense pas non plus que le couple nation-capitalisme
aille forcément ensemble. C’est un peu comme si je disais qu’il
n’ y a pas eu d’État avant le capitalisme.
Je
dirais qu’avant l’apparition du capitalisme, il y avait un certain
type d’État, et qu’avec l’apparition du capitalisme, le type d’État
s’est modifié. De même pour la nation. Le concept de nation, mais
surtout la réalité qui le constitue, s’est modifié avec l’apparition
du capitalisme, sous l’influence de celui-ci. Il faudrait donc examiner
quel contenu avait le concept de nation avant l’apparition du capitalisme
et quel contenu il peut avoir aujourd’hui, le développement du capitalisme
ayant forcément apporté des éléments qui en modifient les déterminations.
La conscience que les individus concernés ont d’appartenir à une
« nation » n’étant pas forcément déterminante, d’ailleurs,
dans la question qu’on se pose : les nations sont-elles une réalité ?
J’ai entendu un camarade évoquer l’existence de la « nation
homosexuelle », ce qui, pour le moins, peut être discuté. Il
voulait sans doute parler de communauté.
En
revanche, on constate que dans tous les cas, l’apparition du capitalisme
industriel s’est faite là où existait un État, là où l’unité nationale
était déjà réalisée dans le cadre d’un État. Je parle de capitalisme
industriel, car le capitalisme s’est développé de façon florissante
en Italie, par exemple, à partir du XIIe siècle, sur un territoire
politiquement très morcelé constitué de nombreuses cités-États;
mais c’était un capitalisme marchand, pas industriel. C’est donc
plutôt du couple capitalisme – État qu’il faudrait
parler.
L’émergence
progressive de modes de production nouveaux, et notamment du capitalisme,
s’est accompagnée de modifications corrélatives des rapports sociaux
et a imposé des mutations dans l’appareil administratif, dans les
institutions étatiques, juridiques, afin de les adapter aux nouvelles
formes. A contrario, lorsque la mise en place d’institutions politiques,
administratives, juridiques a été, pour toutes sortes de raisons,
retardée ou rendue impossible, le capitalisme a pris du retard ou
ne s’est tout simplement pas développé. Tout cela est parfaitement
banal. Quel que soit le domaine envisagé, un phénomène n’apparaît
que lorsque les conditions qui le rendent possible préexistent ou,
au pire, se développent corrélativement à son apparition. En d’autres
termes, le capitalisme n’apparaît que lorsque les conditions de
son apparition existent, et l’une de ces conditions est un État
raisonnablement efficace et l’unité nationale, c’est-à-dire, dans
le langage étatique, l’unification politique d’un territoire délimité.
Ce
n’est pas le capitalisme qui crée la nation, contrairement à ce
que pense très schématiquement P., influencé apparemment par les
thèses ultra-gauches.
Le
capitalisme industriel n’a pu se développer pleinement que dans
des territoires où était déjà préalablement réalisée l’unité étatique.
Les références (inconsciemment, sans doute) marxiennes de P. l’empêchent
de saisir le rôle capital joué par l’État dans le développement
du capitalisme, de même probablement que le rôle de l’État dans
le développement de l’activité économique dans quelque société historique
que ce soit. L’Égypte ancienne fournit un exemple caractéristique
: les successives désorganisations du système d’irrigation y suivent
systématiquement la décadence du politique, causée par les luttes
intestines au sein du pouvoir. Bien d’autres exemples pourraient
être donnés.
Pour
se développer, le capitalisme industriel a eu besoin d’un espace
suffisamment grand, peuplé, contrôlé politiquement et socialement ;
d’un État capable de créer les conditions institutionnelles et de
garantir (notamment par la protection contre les capitalismes concurrents)
les conditions d’expansion de l’industrie. Pour réaliser ces conditions,
il fallait notamment que préexiste une population susceptible de
se prêter de gré ou de force, en général un peu des deux –
à une telle unification. Ce n’est pas un hasard si le capitalisme
s’est développé si tardivement en Europe centrale, constituée d’États
multinationaux.
Le
capitalisme n’est pas apparu de façon uniforme dans tous les pays
où il s’est implanté. Il s’est développé d’abord en Angleterre.
Il me semble difficile d’affirmer que la nation anglaise n’existait
pas avant l’apparition des manufactures dans ce pays, c’est-à-dire
une population, toutes classes confondues, qui se reconnaissait,
malgré les antagonismes de classe, dans une langue commune, dans
des représentations communes. Considérer ce fait comme dommageable
est une chose, constater le fait en est une autre.
Il
y a des groupes auxquels on adhère par choix (club de football,
parti, syndicat, etc.), et d’autres dont on fait partie sans l’avoir
voulu : la famille notamment. On peut considérer que la famille
est une institution désuète ou néfaste, on a quand même un père,
une mère, éventuellement des frères et sœurs, un conjoint et des
enfants. Qu’on le veuille ou non, ça s’appelle une famille. Maintenant,
l’attitude qu’on a choisi d’avoir par rapport à ce groupe non choisi
est une affaire de choix personnel. Il est parfaitement possible
(bien que difficile) de se dégager du poids de la famille. Même
lorsqu’on croit y avoir réussi, il n’est pas certain que ce soit
le cas : on traîne toute notre vie des comportements, des souvenirs,
des déterminismes inconscients qui nous y rattachent. Il faut simplement
faire avec.
A
contrario, le refus affiché de toute forme appartenance sinon une
appartenance mystique à l’humanité tout entière, sans intermédiaire,
peut très bien être interprété comme une casserole qu’on traîne
derrière soi et causée par réaction à quelque événement lié à son
enfance et à sa famille.
C’est
exactement la même chose avec la nation. Qu’on le veuille ou non,
on traîne des représentations, des images, des schémas, des comportements,
des souvenirs, tout un fatras qui fait que, en général, un type
né dans un territoire appelé France entendra les mots roquefort,
beaujolais, Molière de façon différente que s’il entend gorgonzola,
valpolicella ou Goldoni. Je veux dire que le contenu affectif de
ces trois premiers mots a des chances d’être plus fort que les trois
derniers. C’est comme ça. Et alors ? On peut très bien modifier,
par acquisition consciente et volontaire, ses représentations, et
essayer le roquefort avec du valpolicella en lisant Goethe. Personne
n’est obligé de rester coincé dans ses représentations. Ceci est
une image, bien sûr.
Notre
tâche à nous n’est pas de nier cette réalité, c’est de cesser de
la considérer comme déterminante. C’est d’abord un travail sur soi-même,
d’ailleurs. Personnellement, je me sens profondément français. Comment
cela est-il compatible avec ma qualité d’anarchiste ? Tout
simplement parce que je ne traîne pas mon sentiment d’appartenance
comme un « boulet », pour reprendre l’expression de Bakounine,
et ce sentiment d’appartenance n’est en rien exclusif d’autre chose :
cela ne m’empêche en rien de m’intéresser plus à « la substance
commune à l’humanité entière », pour reprendre encore les mots
de Bakounine.
Il
est certain qu’il se trouve des gens pour qui tout ce qui est français
est a priori forcément meilleur que tout le reste. Ceux-là ne s’intéressent
pas à la « substance commune de l’humanité entière ».
Ceux-là ne sont pas des gens qui ont simplement le sentiment d’appartenir
à une communauté qu’ils n’ont pas choisie, ce sont des chauvins,
des nationalistes, qui souffrent d’une hypertrophie du sentiment
d’appartenance. Mais le sentiment d’appartenir à quelque chose malgré
soi ne mène pas forcément à une hypertrophie.
J’ai
donné plus haut l’exemple de l’Angleterre. On pourrait encore évoquer
le cas de l’Allemagne. Celle-ci, jusqu’à une date récente (à peine
plus d’un siècle) était composée de 49 États souverains. Pourtant,
il me semble difficile de nier qu’il existait entre ces 49 États,
bien avant que n’apparaisse le capitalisme, bien avant l’unification
politique, quelque chose qui transcendait les frontières politiques :
une nation allemande.
Mais
on constate également que le capitalisme allemand a pris beaucoup
de retard par rapport au capitalisme anglais, et que ce retard pourrait
bien être lié au retard de l’unification politique. D’ailleurs,
ce n’est pas un hasard si l’unification de l’Allemagne s’est faite
autour de la Prusse, l’État allemand le mieux structuré, organisé
et centralisé, celui qui était le plus économiquement développé,
qui avait brisé les particularismes dus aux douanes intérieures,
aux différences de monnaie, de poids, etc. Bakounine a parfaitement
montré que « l’instauration de l’union douanière et les innombrables
mesures prises centralement en faveur du développement industriel
et commercial ont plus fait pour détruire les rapports féodaux que
toutes les velléités révolutionnaires des libéraux allemands ».
On
parle souvent de la révolution française comme point de départ de
la modernité capitaliste. C’est peut-être un point de départ théorique.
En 1789, il n’y avait pas d’industrie à proprement parler en France.
On parle moins souvent du second Empire. Napoléon III a joué
à peu près le même rôle dans l’expansion industrielle française
que Bismarck en Allemagne : ils représentaient tous deux un
régime fort capable de mettre sur pied « par en haut »
les conditions institutionnelles à l’expansion d’un capitalisme
industriel, sans entraver l’initiative des entrepreneurs capitalistes.
Car, pour compléter mon propos, il faudrait aussi dire que le capitalisme
ne peut pas se développer là où il y a trop d’État :
dans l’empire Inca il n’y avait pas de marchands parce que toute
l’économie était contrôlée par l’État ; inversement, dans l’empire
chinois, où les fonctionnaires et l’intervention arbitraire de l’État
empêchaient toute activité marchande à grande échelle, le capitalisme
ne s’est développé que chaque fois que le pays a été politiquement
divisé. En fait, la situation idéale implique l’existence à la fois
d’un État fort et d’une politique libérale, c’est-à-dire qui laisse
à l’activité économique la possibilité de se déployer sans trop
d’intervention. Ces conditions étaient parfaitement remplies en
Angleterre. Rappelons encore que Bismarck a accordé le suffrage
universel par un acte délibéré et parfaitement conscient : il savait
ce qu’il faisait. (Un peu d’auto-publicité en passant : ce problème
est abordé dans mon ouvrage : Bakounine politique :
révolution et contre-révolution en Allemagne, éditions
du Monde Libertaire.)
Par
l’exemple de l’Angleterre et de l’Allemagne, on saisit mieux l’énorme
avantage que constitue, pour le développement des forces productives,
l’unité politique qui réduit les particularismes, qui unifie les
normes et brise les entraves au commerce. Mais l’État ne créé pas
la nation, il l’utilise. La constitution de l’unité nationale
allemande (et non pas de la nation allemande), a été la condition
de sa puissance politique et économique, elle n’a en rien créé la
nation allemande, elle n’a en rien révélé aux Allemands qu’ils constituaient
une nation. Cette dernière se portait fort bien (et même mieux,
dirais-je) sans l’unité politique. Bakounine, encore lui, fait une
relation directe entre l’extraordinaire floraison culturelle, artistique,
littéraire de l’Allemagne et de l’Italie, et leur morcellement politique.
Bakounine distingue très clairement l’unité de la nation et l’unité
politique.
Il
est vrai que, dans la population allemande, il y en avait qui disaient :
« il faut réaliser l’unité nationale, ainsi nous serons plus
forts, nous serons plus craints, notre économie sera plus puissante,
nous pourrons montrer que nous sommes les meilleurs… », et toute
cette sorte de choses. Mais, là encore, ce n’est pas ce genre d’ânerie
qui crée la nation. Ce que le discours étatique fait, c’est utiliser
une réalité pré-existante à ses propres fins. C’est l’État, ou ceux
qui aspirent à créer un État, qui créent le nationalisme, c’est-à-dire
une idéologie (donc une mystification).
Lorsque
je disais que P. fait une erreur de niveau d’investigation, je voulais
dire qu’il place sur le même plan un fait (l’existence de nations,
pré-existantes au capitalisme) et une idéologie qui utilise la réalité
nationale à des fins de construction étatique. Le nationalisme,
je l’ai dit, est une pathologie du sentiment identitaire, dont la
finalité n’est en réalité pas la nation, mais l’État.
Mais
que P. se rassure: le fait que je reconnaisse qu’il existe
des nations n’exclut pas que je reconnaisse que dans les nations
existent des antagonismes de classe. On peut très bien reconnaître
le fait national et ne pas le considérer comme déterminant dans
son comportement quotidien ou son activité politique. C’est une
question de choix. Mais même là, il y a des limites. Pendant la
grève des mineurs britanniques, j’ai rencontré un des avocats des
mineurs, dont beaucoup étaient en prison. c’était un type très dévoué
à sa tâche, un Lord, et il m’appelait « comrade »… Le
problème, c’est qu’en Angleterre il suffit d’ouvrir la bouche pour
dire un mot et on sait à quelle classe vous appartenez : l’accent
ne trahit pas seulement la région mais la catégorie sociale. Entendre
ce type m’appeler « comrade » avec le plus distingué et
exquis accent d’Eton m’a semblé complètement incongru. D’ailleurs,
jamais les mineurs ne se sont sentis en confiance avec les avocats
qui les défendaient. Parfois, on a beau choisir, on traîne ses déterminismes
derrière soi. Ce Lord n’avait aucune chance d’être pris au sérieux
en employant le mot « comrade ». A aucun moment, m’a-t-il
semblé, les mineurs ne contestaient qu’ils étaient Anglais, ou Écossais,
ou Gallois, mais en même temps à aucun moment ils ne contestaient
que l’internationalisme prolétarien était plus important. Ils ne
faisaient aucune confusion entre la classe dominante britannique
et les travailleurs de tous les pays qui les soutenaient…
C’est
pourquoi je pense que P. fait une erreur d’approche en disant qu’
« il n’y a pas de bonne approche de la nation ». Il montre
par là qu’il fait une approche essentiellement morale de la question.
Il dit en somme : la nation c’est mal, on ne va donc pas étudier
la question. Mais pour avoir une idée de la réalité d’un phénomène,
on ne peut pas se contenter d’une approche morale. Il faut examiner
les faits, et ensuite, on peut éventuellement dire : ces faits
sont nuisibles, ou au moins contraires à nos objectifs. L’une des
méthodes les plus banales de l’investigation scientifique consiste
à formuler des hypothèses et ensuite à chercher toutes les raisons qui peuvent les
contredire ou les confirmer. Lorsque les Anglais ont colonisé l’Afrique
du Sud, ils se sont heurtés aux Zoulous. c’était un ensemble humain
cohérent, structuré, organisé. Ils ne connaissaient pas le capitalisme.
Qui peut nier qu’il existait une nation zoulou ?
P.
a parfaitement raison de dire que c’est une « grossière erreur
de confondre l’État et l’organisation sociale, comme de confondre
la nation et les collectivités humaines ». Il me semble qu’il
a quelque peu évolué depuis le temps où il disait qu’il n’y a rien
entre l’individu et le monde. Au moins, il reconnaît qu’il y a des
«collectivités humaines». Mais en même temps il évacue la question
la plus importante, du moins lorsqu’on aborde le problème du nationalisme :
c’est le sentiment d’appartenance. L’État et la nation, devine-t-on,
sont de mauvaises choses pour P., l’organisation
sociale et les collectivités humaines de bonnes. Mais quelle garantie
a-t-on qu’au sein d’une quelconque organisation sociale ou d’une
collectivité humaine ne se développe pas une hypertrophie du sentiment
d’appartenance, en d’autres termes, le chauvinisme d’organisation
? N’y a-t-il pas, au sein même de la Fédération anarchiste,
des camarades qui sont frappés de ce défaut, malgré leurs proclamations
par ailleurs fermement antinationalistes ? Une camarade, qui
d’ailleurs n’est plus à la Fédération anarchiste, mais qui y occupait
des responsabilités, ne m’a-t-elle pas objecté, lorsque je demandais
que nous soutenions les mineurs britanniques en 1984, que ceux-ci
n’étaient pas anarchistes ??? Il n’y a pas de meilleur exemple
de dépravation du sentiment identitaire.
L’erreur
de P. est de ne pas faire de distinction entre les groupes humains
de fait, ceux auxquels on ne choisit pas d’adhérer, et ceux auxquels
on choisit d’adhérer. Le point de vue anarchi,ste consisterait à
minimiser le plus possible l’influence des premiers et à maximiser
les seconds lorsqu’ils sont conformes à la « substance commune
à l’humanité tout entière », c’est-à-dire lorsqu’ils ont pour
champ d’action l’émancipation humaine sans exclusion. (Car après
tout, on peut choisird’appartenir à une organisation raciste.)
P.
évacue totalement le côté subjectif dans l’approche de la question.
Il évacue aussi toute analyse du problème sur le terrain, il reste
à un niveau totalement théorique. On peut très bien dire avec Rosa
Luxembourg que « l’origine de tous les mouvements nationaux »
est « un effort de la bourgeoisie pour imposer son pouvoir
de classe ». C’est vrai, mais ça reste parfaitement théorique.
On peut essayer de dire aux prolétaires serbes qui bombardent Sarajevo
et d’autres villes de Bosnie depuis deux ans que leurs intérêts
sont les mêmes que ceux des prolétaires bosniaques qu’ils bombardent,
on peut leur expliquer à tous que la dynamique nationaliste est
un instrument dont se sert la bourgeoisie pour fourvoyer le prolétariat,
tout cela est fondamentalement vrai, mais il reste que les habitants
de Sarajevo sont bombardés sans pouvoir se défendre, et que, en
même temps, la population serbe vit sous un blocus terrible. J’ajouterais
que ceux qui se désintéressent du blocus subi par la population
serbe sont les mêmes que ceux qui se désintéressent de celui
que subit encore, plus de trois ans après, la population irakienne,
et qui fait 2 000 morts par semaine.
P.
a beau dire que parler d’obus « serbes » est « pure
démagogie », que les obus « sont tout autant croates,
français, bosniaques, américains, russes… »,
ce sont quand même des Serbes qui les envoient. Peut-on se contenter
de dire que « donner plus d’armes à l’armée bosniaque est un
appel à tuer un peu plus », alors qu’en même temps refuser
de donner des armes à l’armée bosniaque est aussi un appel à tuer
un peu plus ? Quelle différence ? P. ne voit-il pas que
donner des armes aux Bosniaques, ou n’en pas donner, conduit au
même résultat, à cette seule différence que dans la seconde hypothèse,
les principes dont se réclame P., et sa bonne conscience anarchiste,
sont ménagés ? Pourquoi ne pas simplement dire : « Nous,
anarchistes, n’avons pas de cadre conceptuel dans lequel situer
ce problème, nous n’avons pas de solution » ? Car à partir
des éléments théoriques sur lesquels P. fonde ses positions, il
n’y a pas de solution : bellicisme et pacifisme conduisent
exactement aux mêmes résultats. P. est en fait dans une impasse,
et c’est sans doute cela qui le conduit à être si hargneux contre
ceux qui ne sont pas d’accord avec lui sur la question. Quelle cohérence
y a-t-il à railler ceux qui attendent des États qu’ils interviennent
en Bosnie, et à avoir en fin de compte une position fondée sur le
fait que ce sont des Étatsqui organisent l’embargo?
Comment
peut-on dire « qu’en aucun cas nous devons nous laisser aller
à un activisme de circonstance, pour nous replier sur la défense
de la minorité actuellement la plus opprimée, parce qu’il faudrait
bien faire quelque chose » ! (P., Le Monde
libertaire n°
935.) Les anarchistes ont-ils jamais négligé de défendre une minorité
lorsqu’elle était opprimée ? « Mais ce qui est un principe,
disait Bakounine, c’est le respect que chacun doit avoir pour les
faits naturels, réels ou sociaux. Or, la nationalité, comme l’individualité,
est un de ces faits. Nous devons donc la respecter. La violer est
un méfait (….), elle devient un principe sacré chaque fois qu’elle
est menacée et violée. Et c’est pour cela que je me sens toujours
le patriote de toutes les patries opprimées. » (Bakounine,
Circulaire mes
amis d’Italie, Champ
libre, II, 296.)
P.
oublie-t-il que Bakounine défendit l’indépendance polonaise, mena
l’insurrection de Prague contre les Autrichiens en 1848, sans croire
à sa possibilité de vaincre, qu’il mena l’insurrection de Dresde,
malgré ses réserves, dans le cadre de la révolution de 1848 pour
l’unité allemande ? Faudra-t-il, selon les critères de P.,
retirer Bakounine du catalogue des auteurs anarchistes ?
Il
est surprenant d’ailleurs que toutes les bonnes âmes s’apitoient
sur le sort de la population bosniaque, sur les habitants de Sarajevo
qui vivent dans des conditions terribles, et pas sur la population
serbe qui subit elle aussi un blocus effroyable, avec tout ce que
cela signifie de souffrances pour les plus faibles, les enfants,
les malades, les vieillards, les femmes enceintes. Le blocus est
une arme de guerre effroyable, quelle que soit la population qui
la subit, au moins aussi effroyable que les obus et les bombes,
bien que plus discrète, en tout cas pour ceux qui ne veulent pas
voir. Ce n’est pas la population serbe dans son ensemble qui est
responsable de la situation, ce n’est pas elle qui dans son ensemble
bombarde Sarajevo, c’est une minorité de bellicistes. C’est un véritable
crime contre l’humanité que de punir indistinctement une population
entière pour les âneries de ses dirigeants. D’autant que Milosevic
et son entourage d’une part, et ceux qui bombardent Sarajevo de
l’autre, ont probablement moins faim que la population de Belgrade.
Une
véritable position internationaliste devrait d’abord se fonder sur
la défense de l’ensemble des populations victimes de la guerre
et une condamnation sans appel de tout blocus, qui ne sanctionne
que les populations civiles, et, au sein de celles-ci, ses éléments
les plus faibles. Il faut dénoncer catégoriquement la pratique du
blocus (pudiquement nommé embargo) comme moyen d’action politique.
N’importe
quel crétin peut se rendre compte qu’un blocus imposé à une population
est le pire des moyens si l’objectif visé est de l’inciter à changer
de dirigeants ; il est le meilleur des moyens si l’objectif
est de créer des réactions nationalistes et de ressouder les rangs
de la population derrière les dirigeants. L’exemple de l’Irak avec
Saddam Hussein est caractéristique. Croit-on vraiment que le dictateur
de Bagdad aurait pu tenir si longtemps si une fraction importante
de la population ne considérait que les États-Unis sont un ennemi
plus effectif que Saddam Hussein lui-même ? C’est en outre
une imbécillité suprême que de prendre des mesures qui ne sanctionnent
pas réellement les dirigeants, mais qui sanctionnent l’opposition
au régime et l’empêche de s’exprimer et de proposer une alternative,
à cause de la réaction nationaliste de la population pour qui l’adversaire
est avant tout celui qui organise le blocus.
Je
ne pense pas que le problème soit d’avoir une « position anarchiste »
sur la question de l’ex-Yougoslavie, ni de proposer à tout prix
une « solution », dans la mesure où de toute façon nous
n’avons aucun moyen effectif de la mettre en pratique. On peut très
bien lancer des slogans très généraux – et généreux
– qui ne feraient en réalité qu’exprimer des souhaits
de règlement de la question ne correspondant à aucune réalité
sur le terrain. On peut aussi aisément éluder toute réflexion réelle
sur la situation en nous retranchant derrière des affirmations péremptoires
du genre : « seule la révolution sociale pourra... »,
etc. Les traditions du mouvement libertaire français, si on se réfère
à des précédents historiques, consistent moins à « prendre
position » qu’à s’engager concrètement, sans faire de la publicité.
C’est ce que beaucoup ont fait pendant la guerre d’Algérie, n’en
déplaise à certains camarades d’aujourd’hui qui peuvent se permettre
d’être puristes sans risque.
Il
y a cependant un certain nombre de choses sur lesquelles nous pouvons
nous engager sans hésitation, me semble-t-il :
– non au blocus qui atteint la population serbe ;
– non aux bombardements de Sarajevo (et des autres villes de Bosnie)
par les Serbes ;
– non à la purification ethnique et au principe d’États «ethniques» ;
– pour l’autonomie communale sur des bases non « ethniques »
et authentiquement fédéralistes ;
– soutien à toute association ou organisation anti-guerre fondée
sur des bases a-« ethniques » ou pluri-ethniques ;
– dénonciation de toute ingérence étrangère belligène…
Ces
éléments pourraient être des pistes à partir desquelles fonder une
position qui rassemblerait le maximum de camarades. La question
yougoslave ne doit pas être la démonstration que nous sommes dans
l’incapacité de proposer une optique libertaire ; surtout,
elle ne doit pas être la démonstration que nous sommes incapables
de constater qui est manifestement l’agresseur et qui est manifestement
agressé, même si ce dernier ne nous agréé pas complètement. On pourra
nous pardonner notre absence d’analyse ;on pourra nous pardonner
notre constat que ce genre de problème n’entre pas dans notre cadre
de raisonnement. On ne nous pardonnera pas notre absence de bon
sens.
Je
suis tout à fait d’accord avec le fait qu’il ne faut rien attendre
des États, ni rien leur demander, pour régler le conflit en Yougoslavie.
Mais
que ferait P. si les anarchistes bosniaques, s’il y en a, venaient
lui dire : « On en a marre de se faire tirer comme, des
lapins, on en a marre de voir des hommes, des femmes et des enfants
tues par des obus en allant chercher de l’eau : trouvez-nous
des armes, ou de l’argent pour acheter des armes, nous allons attaquer
les positions d’artillerie serbes sur les collines qui entourent
Sarajevo » ? Leur répondrait-il, que « l’État-nation
moderne met à bas les antiques formes de domination socio-territoriales »
(comme il l’écrit dans le ML n° 888), ou qu’il ne veut pas
« se laisser aller à un activisme de circonstance » ?
(ML n° 935.)
Au
risque de lasser, je citerai de nouveau Bakounine qui critiquait
ceux des Slaves qui voulaient réaliser l’unité nationale en imitant
le modèle allemand (bismarckien). Ce modèle offrirait un avantage
indéniable « pour la minorité privilégiée, le clergé, la noblesse,
la bourgeoisie, voire la classe cultivée, c’est-à-dire cette classe
qui, au nom de son érudition patentée, et de sa prétendue supériorité
intellectuelle, se croit destinée à gouverner les masses. »
Mais
pour le prolétariat, « plus l’État sera grand, plus les chaînes
seront lourdes… » (Étatisme et anarchie, Champ libre, IV, p.
234.)
A N N E X E
Bakounine,
l’État, la patrie
« L’État n’est pas la Patrie ; c’est l’abstraction, la
fiction métaphysique, mystique, politique, juridique de la Patrie.
Les masses populaires de tous les pays aiment profondément leur
patrie ; mais c’est un amour naturel, réel ; le patriotisme
du peuple n’est pas une idée, mais un fait ; et le patriotisme
politique, l’amour de l’État, n’est pas l’expression juste de ce
fait, mais une expression dénaturée au moyen d’une abstraction mensongère,
et toujours au profit d’une minorité exploitante. La Patrie, la
nationalité, comme l’individualité, est un fait naturel et social,
physiologique et historique en même temps ; ce n’est pas un
principe. On ne peut appeler un principe humain que ce qui est universel,
commun à tous les hommes ; mais la nationalité les sépare :
elle n’est donc pas un principe. Mais ce qui est un principe, c’est
le respect que chacun doit avoir pour les faits naturels, réels
ou sociaux. Or, la nationalité, comme l’individualité, est un de
ces faits. Nous devons donc la respecter. La violer est un méfait
(...), elle devient un principe sacré chaque fois qu’elle est menacée
et violée. Et c’est pour cela que je me sens franchement et toujours
le patriote de toutes les patries opprimées. »
« La patrie représente le droit incontestable
et sacré de tout homme, de tout groupe d’hommes, associations, communes,
régions, nations, de vivre, de sentir, de penser, de vouloir et
d’agir à leur manière, et cette manière est toujours le résultat
incontestable d’un long développement historique. » (Bakounine,
Circulaire à mes amis d’Italie, II, 296.)
« ... il faut remarquer que l’histoire
réelle des individus, comme des peuples, ne procède pas seulement
par le développement positif, mais très souvent par la négation
du passé et par la révolte contre lui ; et c’est le droit de
la vie, le droit inaliénable des générations présentes, la garantie
de leur liberté. Des provinces qui ont été unies pendant longtemps
ont toujours le droit de se séparer les unes des autres : et
elles peuvent y être poussées par diverses raisons, religieuses,
politiques, économiques. L’État prétend au contraire les tenir réunies
de force, et en cela il a grand tort. L’État, c’est le mariage forcé,
et nous levons contre lui la bannière de l’union libre. » (Bakounine,
Circulaire à mes amis d’Italie, II, 296.)
« Mazzini a poussé sa haine de la
Commune jusqu’à l’imbécillité. Il prétend que le système proclamé
par la dernière révolution de Paris nous ramènerait au moyen âge,
c’est-à-dire à la division de tout le monde civilisé en une quantité
de petits centres étrangers les uns aux autres, et s’ignorant les
uns les autres. (...) Il ne comprend pas, le pauvre homme, qu’entre
la Commune du moyen âge et la Commune moderne, il y a toute la différence
qu’a produite non seulement dans les livres, mais dans les mœurs,
dans les aspirations, dans les idées, dans les intérêts et dans
les besoins des populations, une histoire de cinq siècles. Les Communes
d’Italie, à leur origine, furent réellement isolées, centres d’autant
d’existences politiques et sociales tout à fait indépendantes non
solidaires, et qui devaient forcément se suffire à elles-mêmes.
« Quelle différence aujourd’hui!
Les intérêts matériels, intellectuels, moraux ont créé entre tous
les membres d’une même nation, que dis-je, entre les différentes
nations elles-mêmes, une unité sociale tellement puissante et réelle,
que tout ce que les États font aujourd’hui pour la paralyser et
la détruire reste impuissant. L’unité résiste à tout, et elle survivra
aux États. »
Ainsi, dit Bakounine, se créera « l’internationalité de tout le
monde civilisé d’abord, puis de tous les peuples de la terre, par
la voie de la libre fédération et de l’organisation de bas en haut ».
« Chaque pays, chaque nation, chaque
peuple, petit ou grand, faible ou fort, chaque région, chaque province,
chaque commune ont le droit absolu de disposer de leur sort ;
de déterminer leur existence propre, de choisir leurs alliances,
de s’unir et de se séparer, selon leurs volontés et besoins sans
aucun égard pour les soi-disant droits historiques et pour les nécessités
politiques, commerciales ou stratégiques des États. – L’union des
parties en un tout, pour être vraie, féconde et forte, doit être
absolument libre. Elle doit uniquement résulter des nécessités locales
internes et de l’attraction mutuelle des parties – attraction et
nécessités dont les parties sont seules juges. » (« Principes
et organisation de la société internationale révolutionnaire »,
mars 1866.)
[1]. Je
dis plus ou moins contigus parce que l’empire de Charles Quint
comprenait l’Autriche et la Bohême comme noyau, la Franche-Comté
et le Milanais qui en étaient séparés par des centaines de kilomètres,
plus loin encore au nord les Pays-Bas, au sud le royaume de Naples
et la Sicile, la Sardaigne, et, encore plus loin l’Espagne. Un
vrai patchwork.
[2]. 25
marques de lessive, multiplicité de marques de voitures et de
modèles dans la même marque, gadgets, etc.
[3]. Le
présent texte est constitué de réflexions provoquées par l’article
de P. paru dans le Monde Libertaire n° 888, et a été
rédigé avant que ne paraisse son second texte, dans le Monde
Libertaire n° 896. Ce second texte, à mon sens, n’apporte
rien de plus que le premier, et n’en est, me semble-t-il, qu’une
variante. Cependant, il contient quelques précisions sur la question
de la langue, aussi n’ai-je fait que rajouter à mes réflexions
initiales quelques commentaires sur positions que P. développe
sur la question, sans rien changer au reste.
[4]. Mais
on peut dire la même chose du Hanovre et de la Bavière, de la
Vénétie et des Pouilles, du Sin Kiang et du Honan, etc.
[5] Braveheart, le Film de et avec Mel Gibson,
expose bien cette question. (Note de février 2008).
[6] Oserai-je dire qu’elle précisément sert
à ça ?!! (Note de février 2008.)
[7]. Dans
un article sur la réforme de l’orthographe, « Eduquer ou
édulcorer », paru dans le Monde Libertaire, j’écrivais
ceci : « ...la préoccupation majeure devrait plutôt
être l’apprentissage de langues autres que notre langue maternelle,
la diversification des connaissances linguistiques, plutôt que
le repli sur soi. Cette diversification linguistique trouve son
fondement dans la curiosité et l’ouverture aux autres cultures,
la mobilité croissante des individus hors de leurs frontières
“nationales” ; elle est en pratique parfaitement réalisable
grâce à des méthodes pédagogiques de plus en plus efficaces, à
la mise en œuvre de ces outils pédagogiques extraordinaires que
pourraient être la télévision et l’ordinateur. L’obstacle
à la mise en œuvre massive de ces moyens est un obstacle essentiellement
politique et social. C’est à faire sauter ces obstacles-là que
le mouvement libertaire devrait plutôt s’occuper. »
[8]. Opposé
aux interprétations simplistes des disciples de Darwin qui avançaient
l’idée de compétition entre les espèces comme facteur d’évolution,
Kropotkine développe de façon détaillée l’idée que « la loi
de l’aide réciproque » est « beaucoup plus importante
pour le succès de la lutte pour la vie, et surtout pour l’évolution
progressive des espèces. » (L’Entr’aide, Introduction.)
[9] Pour Bakounine, l’État russe est un État
constitué sur le modèle allemand qui s’est surimposé à la société
russe. (Note de février 2008.)
[10]. Cité par Claudie Weill, L’internationale et
l’autre, éditions Arcantère.
[11] Tous les exemples que je donne s’appliquent
à l’occupation israélienne des territoires palestiniens. (Note
de février 2008.)
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