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Théologie féministe et contrôle social des femmes
René Berthier
Mars 2004

« Je ne suis vraiment libre que lorsque tous les êtres humains qui m’entourent, hommes et femmes, sont également libres. » >

(Michel Bakounine, Dieu et l’Etat.)

Pour une théologie féministe ?

La revendication de l’égalité des sexes dans la société musulmane pousse certaines femmes a adopter une approche qu’on pourrait qualifier de « théologique ». Selon elles, le combat politique ou économique pour cette égalité est faussé par une erreur plus que millénaire dans l’interprétation du Coran. Cette erreur d’interprétation a créé des pesanteurs qu’il faut combattre, et aucun progrès dans la condition féminine ne sera possible tant que les femmes ne se seront pas réapproprié le Coran. Les relations hommes-femmes spécifiques de l’islam étant ancrées dans la théologie, il faut donc contester les fondements théologiques des tendances misogynes de la tradition islamique. Tant que cela n’aura pas été fait, les femmes continueront d’être victimes de discriminations, en dépit des améliorations de façade dont elles pourront bénéficier.

On voit que ce courant accorde une fonction prééminente aux structures idéologiques de la société qui rendraient impossible toute évolution dans la condition des femmes. Le combat principal ne se situerait donc pas dans l’accès des femmes à l’éducation, au travail, à la participation dans la vie politique et sociale, toutes choses susceptibles de modifier le statut inférieur de la femme, mais dans la constitution d’une nouvelle théologie qui redresserait les erreurs d’interprétation jusqu’alors dominantes [1] . C’est l’interprétation actuelle du Coran, erronée, qui est la cause de structures injustes qui rendent impossible l’égalité hommes-femmes.

Selon le courant islamique féministe, très peu de femmes aujourd’hui ont la compétence nécessaire pour s’engager dans un travail de recherche historique et critique sur les premières sources de l’islam. Il faut donc que les femmes s’investissent dans l’étude des textes originels afin de rétablir la vérité. Dans le présent texte, nous nous référerons à un article de Mme Riffat Hassan, « Equal Before Allah ? Woman-man equality in the islamic tradition. » paru dans le dossier 5-6 de la revue Women living under muslim laws, décembre 1988-mai 1989.

L’approche de Mme Hassan, qu’on pourrait qualifier d’idéaliste en ce sens qu’elle accorde à l’idéologie un rôle déterminant dans la formation des structures de la société, est néanmoins intéressante par l’éclairage qu’elle donne de la question des relations hommes-femmes non seulement dans les sociétés musulmanes mais aussi dans l’ensemble des sociétés chrétiennes.

Dans l’ensemble de ces traditions religieuses, il y a un présupposé qui fonde la supériorité de l’homme sur la femme :

1.       Dieu créa l’homme d’abord ; la femme est censée avoir été créée à partir de la côte de l’homme.

2.       C’est la femme qui porte la responsabilité de la chute de l’homme et de son expulsion du jardin d’Eden.

3.       La femme a été créée pour l’homme, ce qui lui confère un statut accessoire.

Selon Mme Hassan, les croyants des trois traditions religieuses pensent qu’Adam a été créé le premier et qu’Eve a été créée à partir de sa côte. Mme Hassan semble considérer comme acquis le fait que les sociétés occidentales vivent une relation avec la religion du même type que les sociétés musulmanes dans lesquelles l’athéisme, ou du moins l’indifférence envers la religion, est perçu comme incompréhensible ; elle ne semble pas percevoir que la religion dans les sociétés occidentales est pour une large partie de la population, une affaire privée, voire simplement une non-affaire. Dans les sociétés de culture chrétienne, il n’y a plus grand monde qui pense que la création de l’homme (et de la femme) s’est faite conformément au récit biblique. Pour l’écrasante majorité des Occidentaux, la théorie de l’évolution a quand même quelque peu marqué les esprits. En dehors de quelques fondamentalistes chrétiens, la majorité des croyants européens voient dans le récit biblique une allégorie, un symbole.

Alors que le musulman moyen est convaincu de cette origine ontologiquement accessoire de la femme, une telle croyance, manifestement issue de la Bible, contredirait le Coran, pense Mme Hassan. L’inconscient collectif des musulmans serait donc profondément marqué par le point de vue judaïque et chrétien sur la femme. Les musulmans, dans leur ensemble, n’ayant aucune connaissance de la Bible, il ne leur est pas possible « d’évaluer à quel point leurs vues concernant les femmes (et particulièrement en ce qui concerne sa création et sa responsabilité dans la chute) ont été influencées par la tradition juive et chrétienne plutôt que par le Coran ». Le fondement théologique de la condition dominée de la femme dans les sociétés musulmanes est donc à chercher dans la tradition judéo-chrétienne !

« Les germes de la sujétion de la femme et à sa prédilection au mal doivent être trouvés dans la culture hébraïque et dans la tradition religieuse hébraïque ». (Sheila Collins, A different Heaven and Earth, citée par Riffat Hassan.)

C’est là un point essentiel si on veut développer « une théologie féministe ancrée dans le Coran », dit Mme Hassan, pour qui le lien de la femme avec la Chute a été largement instrumentalisé dans la tradition chrétienne – ce qui est parfaitement exact.

A ce niveau de sa réflexion, l’auteur fait un constat qui lui semble paradoxal : alors qu’un nombre croissant de juifs et de chrétiens « rejettent les interprétations traditionnelles de la création de la femme », les musulmans, en général ignorants de la littérature religieuse chrétienne et juive, continuent de s’y accrocher, percevant cette tradition comme « essentielle pour préserver l’intégrité du mode de vie islamique ».

Il va de soi que, dès lors qu’on considère l’idéologie (en l’occurrence sous la forme de théologie) comme une détermination première, on peut être surpris de constater que la tradition chrétienne, désignée comme responsable (théologiquement parlant) de la sujétion de la femme, en soit arrivée à rejeter cette notion. C’est cette approche essentiellement religieuse de la question qui empêche sans doute Mme Hassan de percevoir les causes desévolutions qui ont marqué les sociétés occidentales et dont les sociétés islamiques ont été tenues à l’écart.

La véritable question est : y a-t-il adéquation entre société occidentale et tradition chrétienne ? En d’autres termes, est-ce la tradition chrétienne qui a abandonné l’idée de la subordination de la femme, ou est-ce la société occidentale qui s’est dégagée de l’emprise de la religion qui entérine cette subordination ? Le lecteur aura sans doute deviné que nous partageons la seconde hypothèse. Mme Hassan, fidèle en cela à la tradition dont elle se réclame, même revue et corrigée par le prisme « féministe », ne semble pas pouvoir envisager une approche qui ne soit pas religieuse de la question. Elle ne semble pas percevoir qu’envisager du point de vue religieux l’émancipation de la femme, même sous une forme minimale, constitue un piège dont elle ne peut pas sortir.

En Occident, et en particulier en France (je me limiterai au cas français), la tradition religieuse n’a pas du tout abandonné son fatras idéologique habituel sur la subordination de la femme, en particulier dans les milieux fondamentalistes. Il y a une nombreuse littérature sur cette question. L’émancipation de la femme – je dirai que de nombreux progrès sont encore à faire sur cette question – dans les pays occidentaux n’est pas le résultat d’un abandon, par la religion, de ses présupposés misogynes ; elle résulte de plusieurs facteurs conjoints :

1.       Une évolution économique et sociale relativement longue, au moins deux siècles, qui a progressivement marqué les mentalités ;

2.       Le rôle de la science qui a progressivement marqué les mentalités :

3.       Un véritable combat politique des femmes, auquel nombre d’hommes se sont joints ;

4.       Un réel rejet de la religion dans une partie de la population, ou du moins sa relégation dans la sphère privée [2] .

C’est contre la religion que les progrès de la condition de la femme ont pu être effectués. Fondamentalement, la religion conserve ses présupposés initiaux, mais devant le poids de l’opinion publique acquise aux droits des femmes, elle juge plus opportun de laisser cela de côté (sans jamais abandonner l’idée de reprendre l’offensive à chaque fois que c’est possile). [3].

Ce constat est sans doute bien sûr difficilement admissible pour Mme Hassan, car il impliquerait d’une part la remise en cause de sa démarche – chercher dans l’islam même les fondements de l’égalité homme-femme , d’autre part le constat que c’est contre la religion en elle-même que les femmes doivent se battre, de la même manière que les femmes occidentales ont dû se battre contre les positions régressives de leurs hiérarchies religieuses.

Si on s’en tient à l’approche théologique, l’argumentaire de Mme Hassan ne manque cependant pas d’intérêt.

Il n’y aurait, dans le Coran, aucune référence à la création d’Adam et d’Eve. Le mot hébreu adam, qui signifie « de la terre », est un terme générique pour l'humanité : ce serait donc une erreur de traduire « adam » par « l’homme » au sens masculin ou de lui donner l’acception du nom propre Adam  [4].

Si le mot « Adam » revient 25 fois dans le Coran, il n’y a aucune affirmation catégorique qu’il a été le premier être humain créé par Allah. Ce mot est un nom collectif qui correspond à l’humanité et n’est pas employé pour un être humain particulier. Le Coran utiliserait d’autres mots (bashar, al-insan ou an-nas) pour désigner le processus de la création physique des êtres humains ; il utilise Adam plus sélectivement, pour désigner des êtres humains en tant que représentatifs d’une humanité consciente de soi, connaissante et moralement autonome.

Concernant Eve, le Coran utilise le mot zauj. Le Coran utilise zauj en référence non seulement aux êtres humains mais également à toute sorte de création, incluant les animaux, les plantes et les fruits. Alors que les musulmans aujourd’hui considèrent Adam comme le premier être humain et ne contestent pas qu’il fût un homme, on pourrait en déduire que le zauj du Coran correspondrait à Eve. Or, le Coran n’établit pas qu’Adam fut le premier être humain ni que le premier être humain fut un homme. Le mot adam est masculin, mais le mot zauj aussi. Et alors que le mot adam n’a pas d’équivalent féminin, zauj a une contrepartie féminine, zaujatun, qui n’a pas le sens de « femme » ou d’« épouse » mais qui a le sens générique de « conjoint ».

Le Coran utilise le nom masculin zauj et non son féminin zaujatun pour désigner le conjoint d’Adam. Selon Riffat Hassan, le Coran, délibérément, ne précise pas les termes Adam et zauj, ni en genre ni en nombre, parce que son propos n’est pas de narrer des événements particuliers de la vie d’un homme et d’une femme – l’Adam et l’Eve de l’imagination populaire – mais d’évoquer l’existence de l’ensemble des êtres humains, hommes et femmes.

Selon Mme Hassan, le Coran se réfère de deux manières différentes à la Création de l’humanité dans une trentaine de passages :>

1.       Comme un processus évolutionniste où différentes étapes sont mentionnées séparément ou simultanément.

2.       Comme un acte accompli dans sa totalité.

Dans le passage où la Création est décrite de façon concrète, il n’est pas fait mention d’une création séparée de l’homme et de la femme. Par ailleurs, dans les passages où il est fait état d’une création de partenaires sexuellement différenciés, aucune supériorité n’est accordée à l’un ou à l’autre. Que la Création d’Allah est une humanité sexuellement indifférenciée, et que l’homme et la femme soient apparus simultanément est, dit Mme Hassan, « implicite dans nombre de passages coraniques ».

Mais alors pourquoi les musulmans croient-ils qu’Eve fut créée de la côte d’Adam ? L’auteur ne pense pas que cette version de la création de la femme soit entrée dans la tradition islamique directement, bien que le récit du chapitre 2 de la Genèse soit, dit-elle, accepté par pratiquement tous les musulmans. En effet, dit Mme Hassan, très peu de musulmans lisent la Bible. Cette thèse est donc sans doute entrée dans la vulgate islamique à travers les hadith, c’est-à-dire le récits des compagnons du prophète qui ont été compilés par la suite [5] .

A l’appui de sa thèse, Mme Hassan cite un hadith qui, d’une part, contredit le Coran, mais qui est à l’évidence inspiré de la Genèse (2 : 18-33) :>

« Quand Iblis fut renvoyé par Dieu du Jardin et qu’Adam y fut placé, il n’avait personne pour lui tenir compagnie. Dieu fit tomber le sommeil sur lui et prit une côte de son côté gauche et mit de la chair à la place et en créa Hawwa. Quand il se réveilla il trouva une femme assise près de sa tête. Il lui demanda : « Qui as-tu été créée ? » Elle répondit : « Femme ». Il dit : « Pourquoi as-tu été créée ? » Elle dit : « Afin que tu puisses trouver le repos en moi. » Les anges dirent : « Quel est son nom ? » Et il dit : « Hawwa. » Ils dirent : « Pourquoi a-t-elle été nommée Hawwa ? » Il dit : « Parce qu’elle a été créée d’un être vivant. »>

Il y a cependant certaines modifications dans l’histoire telle qu’elle est racontée par le hadith. C’est une côte du côté gauche qui est à l’origine de la création de la femme – la gauche étant un mauvais auspice.

Dans la Genèse, la femme est nommée Eve après la Chute tandis que dans le hadith elle est nommée Hawwa dès le début.

Dans la Genèse, la femme est appelée Eve parce qu’elle est « la mère de tous les vivants », mais dans le hadith, elle est nommée Hawwa parce qu’elle a été créée à partir d’un être vivant : dans le premier cas elle est source de toute vie ; dans le second elle est une créature dérivée, dit Mme Hassan, qui veut montrer que, concernant la femme, les matériaux bibliques sont incorporés dans la tradition islamique avec des altérations. Toutefois, si l’histoire de la côte est manifestement venue de la Genèse, il n’y a aucune mention d’Adam dans les ahadiths, ce qui dépersonnalise l’origine de la création de la femme.

L’islam originel, celui du Coran, aurait donc été déformé par les ahadiths. De plus, par la suite, beaucoup d’entre eux seraient devenus « invisibles » parce que les commentateurs ne se référaient plus à eux mais à l’autorité de commentateurs qui y auraient fait référence pour soutenir leur interprétation, ce qui rendait impossible de rétablir le sens originel. La tradition misogyne se retrouve dans les deux recueils de ahadiths qui sont considérés comme la seconde autorité après le Coran.

« La théologie de la femme qui est implicite dans les ahadiths est fondée sur des généralisations à propos de son ontologie, de sa biologie, et de sa psychologie qui sont contraires à la lettre et à l’esprit du Coran », dit Riffat Hassan. « Ces hadiths devraient être rejetés pour leur seul contenu ». D’autant que ces hadiths seraient fondés sur l’autorité d’Abu Hurairah, un compagnon du Prophète qui est grandement controversé par beaucoup des lettrés musulmans des premiers temps.

Mme Hassan entend montrer que le récit égalitaire de la Création a été déformé par le contenu des ahadiths. Cette question de la Création est essentielle, du point de vue philosophique et théologique, car si l’homme et la femme ont été créés égaux par Dieu, ils ne peuvent devenir ultérieurement inégaux : le constat de leur inégalité dans un monde patriarcal est donc en contradiction avec le plan divin. En revanche, « si l’homme et la femme ont été créés inégaux par Dieu, alors ils ne peuvent devenir égaux » car toute tentative de les rendre égaux est contraire à l’intention de Dieu.

Voilà une approche terifiante de la question : si le bon dieu avait, de manière explicite, déclaré : « La femme est inférieure à l’homme », Mme Hassan se soumettrait à ce diktat.

La seule façon pour les filles d’Eve de mettre fin à leur sujétion envers les fils d’Adam est de « revenir au point d’origine et de remettre en cause l’authenticité des ahadiths qui les montrent comme des êtres dérivés et secondaires dans la Création, et qui les met au premier plan pour ce qui concerne la culpabilité, leur état de péché, leur déficience mentale et morale. Elles doivent contester les sources tardives qui les considèrent non comme des fins en elles-mêmes mais comme des instruments créés pour l’usage et le confort des hommes ».

On ne peut évidemment que partager la préoccupation de Mme Hassan concernant l’émancipation de la femme musulmane, mais on peut émettre bien des réserves sur l’efficacité de son approche. Que le Coran ait été mal interprété et que son message initial ait été déformé par les commentateurs est une chose qui peut être entendue, mais nous nous garderons bien de nous engager dans ce débat. Nous sommes même d’autant plus tentés de croire, comme Riffat Hassan, que le Prophète a été un fervent défenseur de la femme (quoi qu’une lecture même superficielle du Coran tendrait à nous convaincre du contraire) que le message de Jésus-Christ a lui aussi été quelque peu dévoyé. La pauvreté, la non-violence, la compassion, la charité et toute cette sorte de choses qui font partie du fonds de commerce de la chrétienté n’a pas été précisément mis en application au fil des siècles, comme l’histoire des sociétés occidentales le montre. On peut donc considérer comme un fait acquis qu’entre le discours « basique » d’une religion, quelle qu’elle soit, et sa pratique, il y a toujours une grande distance ; le problème est donc de savoir ce qui fonde cette distance, et nous sommes peu enclins à croire qu’elle se trouve simplement dans le fait que les textes fondateurs ont simplement été mal interprétés. Il y a nécessairement autre chose.

On peut difficilement croire que si le message du Prophète n’avait pas été dévoyé, le sort de la femme eût été fondamentalement modifié dans les sociétés où l’islam s’est imposé, parce que dans ces sociétés-là existaient des structures économiques, sociales, politiques, bref tout un déterminisme avec lequel la nouvelle religion a dû composer. Que le statut de la femme ait subi des modifications par rapport à la Jahilliya (la société préislamique) n’est pas contestable, mais il est douteux que des modifications auraient pu être introduites, même si cela avait été l’intention du Prophète, au point de bouleverser fondamentalement l’équilibre socio-politique de l’époque fondé sur un patriarcat triomphant. Bref, la marge de manœuvre n’était pas grande. Le propre d’une religion à vocation universelle est de s’adapter aux structures sociales des pays où elle s’implante – autrement dit, elle fait avec la réalité –, sinon elle reste à l’état de secte. Le propre d’une secte est de nier la réalité du monde environnant et de vouloir faire rentrer celui-ci dans ses propres schémas idéologiques. Or, c’est précisément ce qui distingue l’islam des débuts du fondamentalisme islamique d’aujourd’hui. L’invraisemblable paradoxe de l’histoire est que l’islam des débuts ne s’est développé que grâce à sa faculté d’adaptation aux sociétés dans lesquelles il s’est implanté, tandis que le fondamentalisme islamique d’aujourd’hui refuse toute adaptation à la société moderne (sauf, bien sûr, pour ce qui concerne les moyens technologiques grâce auxquels il diffuse ses idées…). Le Prophète n’aurait sans doute pas interdit aux femmes de conduire une automobile, comme c’est le cas en Arabie saoudite (mais pas en Iran…). A moins qu’un de ses proches ne lui eût conseillé que cela était politiquement inopportun, à la suite que quoi le bon dieu lui fût apparu sous forme de révélation nocture pour l’interdire.

L’universalisme de l’islam des débuts est fondé sur des valeurs morales respectables, que personne ne nie, mais il est fondé également sur son adaptabilité à la réalité. Le fondamentalisme d’aujourd’hui se réfère à des textes datant de quatorze siècles qui sont censés rester intégralement valables dans les sociétés d’aujourd’hui, sans aucune adaptation. En cela, le fondamentalisme est le pire ennemi de l’islam. Rappelons que la notion de « fondamentalisme » implique la référence littérale aux textes fondateurs.

Si la question de la Création est « essentielle », du point de vue philosophique et théologique, elle n’est essentielle que de ce point de vue-là, et c’est ce qui distingue l’approche musulmane et l’approche occidentale de la question. Un anthropologue parisien ou new-yorkais pourra éventuellement se poser la question chez lui, le soir en fumant sa pipe, si Eve a été créée de la côte d’Adam. Mais au travail il ne se posera pas cette question. C’est un faux problème. Dire que s’il apparaît que c’est l’intention de Dieu que l’homme et la femme soient inégaux, alors il faudra se plier à la volonté divine, c’est vouloir résoudre un problème qui est posé sur de mauvaises bases : il faudrait plutôt se demander pourquoi les hommes ont voulu que Dieu décide que la femme soit inférieure. Evidemment, poser ainsi la question c’est remettre en cause l’existence de Dieu. C’est reconnaître que l’homme a créé Dieu à son image.

Si l’approche de Riffat Hassan évacue le poids de la société de la péninsule arabique du VIe ou du VIIe siècle dans la constitution de l’islam des premiers siècles, elle ne permet pas non plus de percevoir les déterminismes sociaux qui façonnent les options les plus radicales de l’islam d’aujourd’hui, orienté de façon obsessionnelle sur le rôle subordonné de la femme. Lorsque l’homme crée un Dieu qui veut maintenir la femme en sujétion, c’est que l’homme a peur de la femme.

Contrôle social des femmes

Deux questions principales se posent lorsqu’on s’interroge sur la montée du fondamentalisme islamique des vingt dernières années : qui sont les hommes et (les femmes) qui en constituent la base sociale ; pourquoi le phénomène est-il apparu à ce moment-là ?>

Ce serait une erreur d’imaginer que les couches sociales qui posent avec le plus de force la question de la « décence » des femmes aujourd’hui, et qui constituent le vivier des forces islamistes, sont constituées de masses incultes et facilement manipulables. L’activité des Frères musulmans se concentre sur les couches pauvres et moyennes de la société bénéficiant d’une instruction moyenne, voire supérieure. Cadres, médecins, ingénieurs et avocats, enseignants, employés des secteurs privé et public, constituent une partie non négligeable de leur recrutement : ce sont des hommes instruits de la classe moyenne.

Pour ces couches sociales, la question du comportement des femmes se posait relativement peu il y a une ou deux générations dans la mesure où la « libération des femmes », entendue au sens d’imitation par certaines femmes du modèle occidental, se limitait aux couches de la haute bourgeoisie arabe dont les femmes se montraient en public, et ne touchait pas les couches les plus populaires.

Dans la société traditionnelle, les femmes n’étaient pas absentes mais, aux champs ou sur les marchés, elles avaient une place bien définie dans la division sexuelle du travail liée à un ordre patriarcal.

Aujourd’hui la situation a complètement changé par l’apparition de nouvelles structures sociales liées au travail des femmes, à leur éducation. En ce sens, les politiques étatiques ont largement contribué à ces mutations en imposant la scolarité obligatoire pour les jeunes filles. Celles-ci ont la possibilité de sortir de chez elles et de fréquenter un environnement qui n’est pas limité à la famille. Il en est de même lorsqu’elles travaillent. On est donc dans une situation en profonde mutation qui perturbe grandement les structures habituelles de la société par l’effondrement du fossé qui sépare les femmes de la vue des hommes. A l’école ou au travail, les femmes se retrouvent dans un environnement dans lequel elles se trouvent avec des hommes et des femmes sans lien de parenté et échappent relativement au contrôle social de la famille.

Il y a trente ans, les femmes issues de la grande bourgeoisie adoptaient des comportements et des usages vestimentaires occidentaux. La main d’œuvre féminine issue de cette classe représentait une fraction minime de la population : cette situation ne perturbait pas l’ordre social patriarcal.

Aujourd’hui, les femmes qui apparaissent dans la sphère publique ne sont plus exclusivement issues de la grande bourgeoisie urbaine. L’accès des femmes à l’éducation et au travail a conduit à une modification de la composition sociale de la main d’œuvre dans de nombreux secteurs où les femmes s’imposent : système d’éducation, santé, fonction publique, et aussi parfois dans des emplois qualifiés ou hautement qualifiés. Elles sont enseignantes, parfois dans l’enseignement supérieur, secrétaires, réceptionnistes, et de plus en plus membres des professions libérales et techniques. Une indépendance économique, même relative, conduit progressivement à des mutations dans les mentalités des femmes. Cela a donc sensiblement modifié le contexte traditionnel, rendant urgent, aux yeux des islamistes, de poser la question du comportement public et de l’habillement (la « décence ») des femmes.

Les femmes sont progressivement devenues de plus en plus présentes dans la vie publique, leur rôle est de plus en plus nécessaire et impossible à masquer : on peut dire par conséquent qu’elles contribuent littéralement à créer et à développer une petite bourgeoisie dont on sait le rôle qu’elle a pu jouer dans les sociétés occidentales. De ce point de vue, le fondamentalisme a peut-être pour fonction de canaliser le développement de cette couche sociale en tentant de la maintenir dans un cadre patriarcal.

Ce phénomène peut être transposé dans le cadre de la population immigrée des pays occidentaux, où les filles bénéficient évidemment de la scolarisation obligatoire. La structure familiale musulmane traditionnelle constitue un handicap pour la promotion sociale des jeunes hommes dans la mesure où la prééminence masculine et l’assujettissement des filles ne prépare pas les garçons à affronter un monde dans lequel ils ne seront pas les rois ; les filles au contraire auront tendance à s’acharner à travailler et auront des résultats scolaires souvent nettement supérieurs à leurs frères, tandis que dans la sphère familiale elles retrouveront leur statut subordonné. Le fondamentalisme aura donc pour fonction de maintenir ces filles dans cet état subordonné, faute de quoi elles risquent d’échapper au contrôle patriarcal.

Un sondage publié il y a dix ans montrait qu’environ 50 % de jeunes hommes d’origine musulmane se marient ou se mettent en ménage avec des jeunes filles françaises de souche ; le taux est de 25 % pour les filles, ce qui, compte tenu du contexte, est beaucoup. En deux ou trois générations, les filles d’origine musulmane seraient complètement assimilées. On peut donc se demander si le fondamentalisme islamique n’a pas pour fonction de combattre cette assimilation et de conserver le contrôle social de la communauté sur ses femmes.

Le fondamentalisme islamique semble être l’expression, ancrée dans les couches populaires de la société arabe, d’un mouvement de résistance aux évolutions sociales inévitables qui feront perdre aux hommes et, d’une façon plus générale, aux familles, le contrôle sur les femmes. Il s’agit d’une réaction contre les mutations dans les relations entre les sexes qui débordent largement des couches privilégiées de la population. La question de la conduite des femmes en public devient donc, pour les fondamentalistes, un phénomène de société dans la mesure où l’accès des femmes à l’éducation et au travail a des incidences à grande échelle sur l’ordre patriarcal.

Si la diffusion massive, chez les femmes, des comportements traditionnels en matière vestimentaire est souvent le résultat de pressions masculines et même parfois de violence extrême (par des jets d’acide, notamment), l’explication ne saurait se limiter à cela.

Le discours des féministes de la bourgeoisie urbaine d’il y a trente ans reste incompréhensible aux femmes qui aujourd’hui accèdent au monde du travail et qui souvent portent le voile. Ces féministes sont perçues comme des bourgeoises occidentalisées et la femme occidentalisée des couches supérieures de la société est désignée comme le symbole de ce qui est à la fois inaccessible et corrompu.

Les femmes qui accèdent aujourd’hui au marché du travail ont bénéficié des progrès accomplis dans l’éducation supérieure des femmes ces vingt ou trente dernières années, progrès nécessités par un besoin croissant du secteur public en personnels, ce qui a permis d’intégrer de nombreuses enseignantes, directrices d’école, employées du bureau. Ces femmes sont, pour beaucoup d’entre elles, issues de familles qui, auparavant, n’auraient jamais fourni une instruction à leurs filles. Elles ne sont pas nécessairement attirées par l’image de la femme « moderne » donnée par leurs aînées issues de la bourgeoisie des années 60 ou 70 et ne sont pas forcément attirées par leur style de vie. Elles ne se sentent pas non plus tenues de suivre la mode vestimentaire de leurs jeunes contemporaines occidententales « grunge », jeans troués, etc.

Les femmes issues de la bourgeoisie « occidentalisée » qui arrivent sur le marché du travail ou, d’une manière plus générale, qui accèdent à la sphère publique ont pu bénéficier d’une « période de transition » du fait même qu’elles ont été élevées dans des milieux dans lesquels les codes, les valeurs, les comportements occidentaux ne sont pas étrangers. Au contraire, le passage à la vie professionnelle des femmes issues des couches plus populaires, essentiellement conservatrices, peut provoquer une réelle angoisse liée à leur sentiment de vulnérabilité. Le discours islamiste peut fournir à ces femmes des codes précis sur la manière dont une femme doit se comporter dans le monde actuel. L’adoption des codes de comportement coutumiers est peut-être une façon de concilier les idées traditionnelles sur la femme et les impératifs d’une société en profonde mutation.

L’adhésion au fondamentalisme est une forme de résistance au modernisme occidental. C’est aussi une résistance culturelle contre l’héritage colonial dont la « mission civilisatrice » a été perçue comme une agression contre l’identité musulmane. Cette « mission civilisatrice » entendait réformer les coutumes et les traditions familiales musulmanes, qui étaient le principal sujet d’attaque des colons contre l’islam. La famille était le lieu de contestation de l’ordre colonial dans lequel les représentants de celui-ci pouvaient difficilement pénétrer. C’est à ce titre que le féminisme fut assimilé à une des formes de l’impérialisme culturel de l’Occident. Les musulmans, hommes ou femmes, qui tentaient de modifier cet ordre de choses étaient considérés comme des traîtres.

La femme musulmane devient le symptôme permettant d’évaluer le degré d’intégration de la société aux valeurs occidentales. Cibler les programmes d’islamisation sur les femmes est donc le moyen de s’opposer à l’introduction des valeurs occidentales et des valeurs adoptées par les couches supérieures de la société arabe quand ces valeurs font précisément leur chemin dans les couches moyennes.

La présence, très circonscrite, des femmes dans la sphère publique il y a trente ans ne posait pas de problème ; leur irruption aujourd’hui affecte réellement les couches moyennes par les conséquences sociales que cela peut avoir et inquiète nombre d’hommes de ces couches sociales.

Ne pouvant ni nier la supériorité économique et technique de l’Occident et par conséquent à sa supériorité politique, ni proposer d’alternative, le fondamentalisme axe son discours sur le registre moral en tentant de démonter la supériorité de l’islam, en dépit de son assujettissement politique et économique, sur l’amoralisme occidental. Aussi les propagandistes américains qui ne comprennent rien mais veulent expliquer l’acharnement avec lequel les musulmans intégristes s’en prennent à eux essaient de se convaincre que c’est la rancœur envers leur mode de vie, leur niveau de vie. Ils se trompent lourdement.

L’argumentaire habituellement développé pour justifier le « modèle américain » n’a que peu de prise sur la majorité des musulmans, à savoir que les États-Unis sont une société prospère, libre, pluraliste, qui donne aux femmes les mêmes droits qu’aux hommes. Ces arguments ne sont pas niés par les fondamentalistes mais déclarés non recevables. Se fondant sur Sayyid Qotb, les fondamentalistes disent que l’Occident est une société fondée sur la liberté tandis que le monde islamique est fondé sur la vertu. Qotb souligne dans ses ouvrages à quel point la liberté est mal utilisée dans les pays occidentaux. Les sociétés islamiques peuvent être pauvres, dit-il, mais elles tentent d’accomplir la volonté de Dieu : la loi islamique est la volonté de Dieu, elle est nécessairement au-dessus de toute loi humaine. La vertu est un principe supérieur à la liberté [6] .

Car le prix que paie l’Occident pour sa supériorité matérielle est précisément sa dégénérescence morale. La littérature fondamentaliste est pleine de ces images de la femme occidentale dénudée, offrant son corps à tous, avilie, qui ne respecte ni mariage ni famille.

Ne pouvant résister à la puissance économique et politique de l’Ouest, les fondamentalistes réaffirment leur autorité dans un domaine sur lequel ils peuvent intervenir, les femmes et la morale. La femme devient le lieu et le symbole de la résistance. C’est pourquoi les fondamentalistes qui sont dans l’opposition, ou qui accèdent aux instances de pouvoir grâce à cette invention de l’Occident dégénéré qu’est la démocratie, commencent-ils en priorité par tenter de mettre en place des mesures concernant les relations hommes-femmes. Le statut de la femme acquiert une importance primordiale dans le programme fondamentaliste.

La question de l’habillement des femmes devient une question politique, et le projet des fondamentalistes est d’exclure cette question du domaine du choix personnel. Le port du voile devient une affaire qui relève du contrôle social public parce que les couches qui constituent la base sociale du fondamentalisme sont directement touchées par les conséquences des nouveaux rapports sociaux. Les fondamentalistes entendent lutter contre la pollution occidentale en créant, à partir d’éléments disparates, une alternative qui éliminerait les aspects « modernes » de la société et restaurait les valeurs traditionnelles. Ilest d’ailleurs significatif que les principaux doctrinaires du fondamentalisme ne sont ni des religieux ni des théologiens mais des « civils » (je n’ose parler de « laïcs »…) : que ce soit Maudoudi [7] , Sayyid Qotb... ou même Ben Laden…

Si les femmes sont les premières victimes de la corruption occidentale, elles sont aussi aux avant-postes de la lutte et, à ce titre, elles doivent appliquer avec rigueur les préceptes de la religion. Les sociétés musulmanes sont engagées dans une guerre dans laquelle la « pureté » des femmes – c’est-à-dire le contrôle masculin sur elles – joue un rôle central. Se disperser dans des futilités, dans la séduction et l’indécence, c’est donc ouvrir la porte à l’envahisseur, une trahison qui fait le jeu de l’ennemi dans sa tentation à vouloir corrompre la nation musulmane.

Le combat contre la dégénérescence occidentale est mené par des hommes qui mettent les femmes en première ligne, lesquelles sont également les premières victimes de ce combat. Il est peu probable, dans ces conditions, que les considérations théologiques sur ce que le Coran a réellement dit sur la condition de la femme puissent réellement toucher ces hommes. Comme en Occident, la revendication de l’égalité des droits ne pourra pas faire l’économie d’un combat politique, même si l’homme, et Dieu, sa création, en ont décidé autrement.

Ce combat politique se manifestera peut-être plus tôt que nous le pensons, et sous des formes inattendues.



[1] Le présent dossier doit largement aux informations obtenues par la lecture des documents publiés par :

Women Living Under Muslim Laws,

International Coordination Office
PO Box 28445, London, N19 5NZ, UK
Email: wluml@wluml.org>

La partie sur la « théologie féministe est un commentaire de l’article de Riffat Hassan, Equal Before Allah ? Woman-man equality in the islamic tradition, cf. Woman living under muslim laws, Dossier 5/6, décembre 1988-mai 1989. Riffat Hassan est professeure d’études religieuses à l’université de Louisville, Kentucky.

[2] En visitant le nord de l’Angleterre, j’ai vu un panneau à l’entrée d’une ville disant : « Don’t claim your rites » (Ne proclamez pas vos croyances »). Jeu de mots avec « Don’t claim your rights » (Ne réclamez pas vos droits »).

[3] Le refus obstiné de la contraception par l’Eglise catholique relève d’une volonté évidente de maintenir un contrôle social sur les femmes. Si la contraception cesse d’être un péché, le sentiment de culpabilité qui s’attache à la transgression de l’interdit pivot de tout processus de contrôle sur les esprits disparaît. La hiérarchie religieuse perd donc un moyen essentiel de son pouvoir de contrôle sur les femmes. Savoir que l’interdit du préservatif par l’Eglise est responsale d’un nombre incalculable de décès par le Sida n’empêche pas le pape et ses petits camarades de dormir.

[5] Les ahadiths (pluriel de hadith) sont une compilation de propos qu’aurait tenus le Prophète et rapportés par la tradition. Il y a une certaine hiérarchie dans les ahadiths qui définit leur degré d’autorité : a) Les propos rapportés par un compagnon du Prophète ; b) Les propos rapportés par au moins deux disciples ; c) Les propos rapportés par de nombreux narrateurs. Les ahadiths sont la seconde source après le Coran dans laquelle puise la théologie musulmane. Ils ont fait l’objet d’une transmission. Les deux compilations qui font autorité chez les sunnites datent du IXe siècle.

[6] Pour l’anecdote, Qotb semble avoir rejeté toute sorte de gouvernement, laïc ou théocratique. Un auteur va même jusqu’à affirmer qu’il préconisa, dans un de ses écrits, une sorte d’« anarcho-islam »… (« Is this the Man Who Inspired Bin Laden ? » Robert Irwin Guardian, November 1, 2001.)

[7] Maulana Abul Maudoudi (1903-1979) et un Pakistanais, fondateur de la Jamat-i-islami, mouvement islamiste radical à la fois religieux et politique d’où devait sortir plus tard le mouvement des Talibans en Afghanistan.. Il justifie l’absolue primauté du « bon musulman » et le recours à la violence. Il s'oppose à l'enseignement des ulémas (théologiens de l'islam) de la célèbre Faculté coranique de Deoband quiprônent un islam ritualiste et quiétiste.