Origine : échange mail
Le texte ci-dessous fut rédigé à la demande des
copains du groupe Pierre Besnard vers le fin des années 90
dans le cadre d’une session de formation interne
L'effondrement du bloc soviétique semble susciter chez certains
camarades des craintes concernant l'éventuelle récupération
d'idées propres au mouvement anarchiste par les survivants
du marxisme, soucieux de se refaire une virginité.
C'est là une crainte justifiée, et cette récupération
n'est pas un phénomène nouveau, puisqu'elle a commencé
du vivant même de Marx, et elle a été dénoncée
par Bakounine lui-même.
Je pense que la première mesure à prendre pour contrer
de telles récupérations serait d'exprimer nos propres
positions de façon claire et publique. Or, c'est loin d'être
le cas. Imagine-t-on par exemple que le marxisme aurait pu exister
si les œuvres de Marx, Engels et Lénine n'avaient jamais
été publiées et commentées dans des
ouvrages au prix abordable pour le plus grand nombre ? Or, que se
passe-t-il avec les idées anarchistes ? Les livres de Bakounine
de Proudhon et Kropotkine sont pratiquement introuvables et il n'existe
à ma connaissance aucun commentaire digne de ce nom, strictement
anarchiste, de ces auteurs. Nous sommes donc les premiers à
porter la responsabilité de la récupération
de nos idées par nos adversaires politiques.
I. – Ce qui est irrécupérable dans le marxisme
La première question qu'on peut se poser est : qu'est-ce
qui est irrémédiablement irrécupérable
dans le marxisme. C'est une question à laquelle il n'est
pas possible de répondre si on ne précise pas de quel
marxisme on parle.
Je dirais qu'on peut répondre à partir de trois niveaux
:
1. – Le marxisme en tant que corpus théorique
Il s'agit de ne prendre en considération que les textes
de Marx lui-même, et à la rigueur ceux d'Engels, dans
leur totalité, y compris la correspondance, pour tenter de
comprendre ce qu'il a voulu (ou ils ont voulu) dire réellement.
C'est la démarche la plus scientifique, et qui permet de
se faire, intellectuellement parlant, l'idée la plus juste.
Mais il est évident que le marxisme ne se limite pas à
cela ; il est un mouvement réel et multiple, qui interprète
lui-même ses pères fondateurs, et pas seulement un
corps de doctrine.
2. – Le marxisme dans son application du vivant même
de Marx
On connaît cette fameuse phrase de Marx : « Tout ce
que je sais, c'est que je ne suis pas marxiste. » Elle suggère
que, de son vivant, le mouvement politique issu de ses idées
avait pris une orientation que le fondateur n'approuvait pas : il
s'agit évidemment de la social-démocratie allemande.
Il est pourtant difficile de ne pas considérer ce mouvement
comme marxiste eu égard à la qualité de ses
dirigeants : Kautsky, Bebel, Liebknecht, etc.
3. – Le marxisme dans ses interprétations posthumes
Sont concernés par ce troisième point la social-démocratie,
le léninisme dans sa période contemporaine de la révolution
russe ainsi que les groupes (trotskistes et maoïstes) qui se
réclament de cette tradition, et le communisme « orthodoxe
» d’aujourd’hui version Parti communiste.
Ce qui définit essentiellement le marxisme « réel
» avant Lénine, c'est le parlementarisme. La critique
bakouninienne de la politique marxiste se fonde sur la stratégie
parlementaire de celle-ci. Mais il est évident que Bakounine
ne pouvait pas tout savoir, à l'époque, de ce que
Marx pensait de cette politique ; il fondait sa critique sur l'activité
pratique de Marx. Il faut comprendre cependant que le point de vue
de Marx et Engels ne se réduisait pas à un parlementarisme
bêlant, dirai-je. Ils étaient très énervés
par le crétinisme parlementaire de certains dirigeants socialistes
allemands. Pour eux, l'action parlementaire n'était qu'une
étape permettant à la classe ouvrière de prendre
le pouvoir, et alors celle-ci serait en mesure d'effectuer des «
empiétements despotiques », selon la formule du Manifeste,
contre la propriété bourgeoise. Il ne s'agit donc
pas d'un simple réformisme tout plat selon lequel la société
capitaliste pourrait se transformer par des réformes graduelles
en société socialiste.
En fait, si on y regarde de plus près, leur position, telle
qu’elle est exposée dans le Manifeste, était
assez proche de celle du PCF d’aujourd’hui. Le parti
communiste est, dans les faits, parfaitement « orthodoxe ».
Ceux qui connaissent le PC de près, et en particulier des
militants « avertis », savent que ceux-ci se fichent
éperdument du parlementarisme et qu'ils ne se font aucune
illusion à propos de l'action parlementaire.
Au congrès de La Haye, lors duquel les bakouniniens furent
exclus, Marx déclara qu'il faut faire la part des institutions,
des mœurs, des traditions des différents pays et qu'il
est possible que dans certains d'entre eux, en Angleterre, en Amérique
et peut-être en Hollande, les travailleurs « peuvent
arriver à leur but par des moyens pacifiques », mais,
ajoute-t-il, « dans la plupart des pays du continent, c'est
la force qui doit être le levier de nos révolutions
». L'action parlementaire, on le voit, n'est donc envisagée
que comme une action parmi d'autres. Il est vrai que cette relativisation
a pu être la conséquence des critiques violentes des
bakouniniens contre les illusions parlementaires. Il reste que l'action
parlementaire est envisagée comme possible, ce que les anarchistes
contestaient absolument.
Presque vingt ans plus tard, Engels franchit encore un pas. En
1891, alors que les deux principales revendications des révolutionnaires
de 1848 sont réalisées, l'unité nationale et
le régime représentatif, Engels constate que «
le gouvernement possède tout pouvoir exécutif »,
et les « chambres n'ont pas même le pouvoir de refuser
les impôts ». « La crainte d'un renouvellement
de la loi contre les socialistes paralyse l'action de la social-démocratie
», dit-il encore, confirmant l'opinion de Bakounine selon
laquelle les formes démocratiques n'offrent que peu de garanties
pour le peuple. Le « despotisme gouvernemental » trouve
ainsi une forme nouvelle et efficace dans la pseudo-volonté
du peuple. A l'Allemagne, Engels oppose « les pays où
la représentation populaire concentre en elle tout le pouvoir,
où selon la constitution on peut faire ce qu'on veut, du
moment qu'on a derrière soi la majorité de la nation
[1]. » Il suffirait donc que la majorité de la population
soit d'accord, et que les institutions le permettent, pour que soit
réalisable le socialisme. Engels ne se pose pas la question
de savoir comment de tels préalables peuvent être réunis.
En 1895, enfin, Engels va jusqu'au bout de sa logique : «
L'ironie de l'histoire met tout sens dessus dessous. Nous, les “révolutionnaires”,
les “chambardeurs”, nous prospérons beaucoup
mieux par les moyens légaux que par les moyens illégaux
et le chambardement. » (Introduction aux Luttes de classes
en France.)
On constate donc deux points essentiels : ni Marx ni Engels ne
limitent l'action du mouvement ouvrier à une action pacifique
et légale. Mais ils restent persuadés que là
où les « institutions », les « mœurs
» et les « traditions » le permettent, les ouvriers
pourront par les voies légales « saisir la suprématie
politique pour asseoir la nouvelle organisation du travail »
(Marx). Si Bakounine a tort de réduire l'action préconisée
par Marx et Engels à l'action légale [2], sa critique
des illusions qu'ils se font sur la possibilité que «
la vieille société pourra évoluer pacifiquement
vers la nouvelle » (Engels) dans un régime représentatif
authentique, reste pertinente.
On ne peut pas nier les critiques que Marx a faites de son vivant
contre la social-démocratie allemande ; celle-ci, cependant,
était incontestablement son héritière, malgré
les influences lassalliennes. Du parlementarisme critique au parlementarisme
tout court il n'y pas vraiment de frontière : l'un et l'autre
jouent sur l'illusion que les élections peuvent servir à
quelque chose, et il est difficile d'imaginer un mouvement où
les chefs et les militants les plus avertis sauraient à quoi
s'en tenir et la masse des adhérents et les électeurs
seraient mystifiés.
En fait, pour savoir ce qui est irrémédiablement
irrécupérable dans le marxisme dans sa forme contemporaine
à Marx, il suffit de considérer les points que Bakounine
s'est particulièrement attaché à critiquer
: la stratégie électorale et les formes d'organisation,
l'une et l'autre étant d'ailleurs parfaitement liées.
Bakounine, soulignait plusieurs points :
§ « Tout le mensonge du système représentatif
repose sur cette fiction, qu'un pouvoir et une chambre législative
sortis de l'élection populaire doivent absolument ou même
peuvent représenter la volonté réelle du peuple.
»
§ Si la bourgeoisie possède le loisir et l'instruction nécessaires
à l'exercice du gouvernement, il n'en est pas de même
du peuple. De ce fait, même si les conditions institutionnelles
de l'égalité politique sont remplies, celle-ci reste
une fiction.
§ De plus (et là on touche à la « technologie
» parlementaire), les lois ont la plupart du temps une portée
très spéciale, elles échappent à l'attention
du peuple et à sa compréhension : « prises séparément,
chacune de ces lois paraît trop insignifiante pour intéresser
beaucoup le peuple, mais ensemble elles forment un réseau
qui l'enchaîne. »
§ Le rôle de l'idéologie bourgeoise dans la classe
ouvrière, l'influence des « socialistes bourgeois »,
l'existence de couches aux intérêts divergents dans
la classe ouvrière : tout cela pourrait empêcher le
prolétariat, même s'il était majoritaire, de
parvenir à des positions homogènes.
§ Enfin, le fait que le prolétariat (et avec lui la petite
paysannerie) soit majoritaire ou non n'a que peu d'importance ;
ce qui compte, c'est que c'est la classe productive. Cette idée
de fonction sociale de la classe productive est essentielle, et
elle est parfaitement résumée dans un texte datant
de 1869, « L'Instruction intégrale » : «
Il arrive très souvent qu'un ouvrier intelligent est forcé
de se taire devant un sot savant qui le bat, non par l'esprit qu'il
n'a pas, mais par l'instruction, dont l'ouvrier est privé,
et qu'il n'a pu recevoir, lui, parce que, pendant que sa sottise
se développait scientifiquement dans les écoles, le
travail de l'ouvrier l'habillait, le logeait, le nourrissait, et
lui fournissait toutes les choses, maîtres et livres, nécessaires
à son instruction. »
Dans de telles conditions, la question de majorité numérique
n'a guère d'importance. Au moyen âge, les forces productives
étaient peu développées et la productivité
du travail très faible : pour entretenir un petit nombre
de privilégiés il fallait une grande masse de travailleurs
productifs. On peut très bien concevoir un système
développé où les couches non productives (pas
forcément exploiteuses, précisons-le, mais qui souvent
développent une idéologie d'exploiteurs) et les couches
parasitaires, sont majoritaires, simplement parce que la productivité
du travail est telle qu'un nombre relativement petit de producteurs
suffit pour produire la plus-value sociale nécessaire. Il
suffit de regarder autour de soi et d'imaginer tous les métiers
qui pourraient se mettre en grève générale
illimitée sans que notre existence quotidienne en soit fondamentalement
modifiée : militaires, contractuelles, huissiers, notaires,
etc. En revanche, on sait ce que donne une grève des éboueurs
au bout de trois jours...
Pour ce qui est du léninisme, je serai extrêmement
bref : il n'y a rien de récupérable. Je pourrais prendre
point par point tout ce qui définit le léninisme et
le réfuter. Il me paraît plus simple de dire que le
léninisme n'a rien de récupérable parce qu'il
s'applique à un contexte et à une époque qui
ont disparu. Le léninisme est l'idéologie révolutionnaire
de la petite-bourgeoisie intellectuelle sans perspective d'avenir
dans un pays sous-développé dominé par l'impérialisme,
comme c'était précisément le cas pour la Russie
en 1917. Ce n'est donc pas du tout un hasard si des mouvements de
type léniniste ont pu fleurir dans les pays du tiers-monde
sous la forme de mouvements de libération nationale.
Comme pour le bolchevisme, le marxisme n'était pour eux
qu'une couverture, un masque pour les revendications nationales.
Le léninisme correspond à des conceptions archaïques,
précapitalistes d'organisation et de stratégie politique.
II. – Y a-t-il dans le marxisme des éléments
qu’un « réaménagement » pourrait
conserver ?
Pour commencer, la question est mal posée. Je dirais plutôt
: dans le discours marxiste, y a-t-il des choses vraies ? L'optique
est complètement différente.
Le marxisme est un corps de doctrine que les épigones, et
en particulier Lénine, ont voulu présenter comme un
« bloc d'acier » cohérent où tout était
bon et rien à jeter. Or, lorsqu'on prend la peine de considérer
les textes de Marx dans leur ensemble, on voit un homme qui cherche,
tâtonne, qui revient en arrière, qui tout au long de
sa vie analyse les phénomènes sous des angles différents,
etc.
§ Or, du marxisme, on ne retient que le déterminisme historique,
mais Marx dit aussi que sans le hasard, l'histoire humaine serait
bien triste.
§ Du marxisme, on retient l'exclusive explication des phénomènes
historiques par les déterminations économiques, mais
Engels reconnaît qu'ils ont peut-être eu tort de trop
insister sur cet aspect : « C'est Marx et moi-même,
partiellement, qui devons porter la responsabilité du fait
que, parfois, les jeunes donnent plus de poids qu'il ne lui est
dû au côté économique. Face à nos
adversaires, il nous fallait souligner le principe essentiel nié
par eux, et alors nous ne trouvions pas toujours le temps, le lieu,
ni l'occasion de donner leur place aux autres facteurs qui participent
à l'action réciproque. » (Lettre à Joseph
Bloch, 21 septembre 1890.)
§ Du marxisme, on retient une dialectique du développement
du capitalisme en phases historiques successives, mais Marx écrit
que cette « La “fatalité historique” de
ce mouvement est [...] expressément restreinte aux pays de
l'Europe occidentale » (Pléiade, II, 1558)...
Le problème, c'est que ces réserves, qui ont été
émises vers la fin de leur vie par Marx et Engels, dans leur
correspondance, sont capitales, mais qu’elles ont été
exprimées dans des textes confidentiels – courrier
– ou marginaux. Faute d'avoir été exprimées
haut et clair, publiquement, et développées, les mouvements
communistes ont été mis sur les rails d'un marxisme
mécaniste, simplificateur, vulgaire. Or ce sont précisément
là les trois points essentiels de la réfutation théorique
faite par Bakounine à l'encontre de Marx, à savoir
:
1.– L'existence d'un certain indéterminisme historique
;
2.– Le refus de tout expliquer par les déterminations
économiques, même si on reconnaît que celles-ci
sont capitales ;
3.– La relativisation de la théorie des phases successives
du développement historique, issue conjointement de Saint-Simon
et de Hegel.
Paradoxalement, je dirais donc que ce qui est récupérable
dans le marxisme, c'est la critique qu'en fait Bakounine. Je veux
dire par là que les objections de Bakounine ne nient pas
le marxisme en tant que théorie explicative du social, en
tant que méthode d'analyse historique et économique,
elles relativisent simplement les aspects sous lesquels le marxisme
a pu apparaître comme trop absolu, totalisant (voire totalitaire).
La relativisation du marxisme faite par Bakounine est quelque chose
d'insupportable à beaucoup de communistes, précisément
parce qu'elle resitue le marxisme dans le courant d'idées
de l'époque, comme une explication du social parmi d'autres.
Elle lui ôte le caractère quasi religieux qu'il avait
dans l'esprit de beaucoup de communistes pour lui rendre son statut
d'hypothèse scientifique, c'est-à-dire réfutable,
modifiable, et qui peut être complétée. Le marxisme
est ramené à ce qu'il n'aurait jamais dû cesser
d'être, non plus la science absolue du social et de la révolution,
mais une théorie, une « grille de lecture » parmi
d'autres, ni plus ni moins valable que la sociologie de Max Weber,
par exemple, ou la psychanalyse d'Eric Fromm.
Autre paradoxe : je pense que dans le marxisme est récupérable
ce qui n'est pas spécifiquement marxiste. Une théorie
du social part nécessairement de l'observation, et élabore,
développe des concepts qui permettent de l'expliquer, et
enfin propose des conclusions.
A. – Or, l'observation du social, des mécanismes économiques
du capitalisme faite par Marx, est globalement la même que
celle qui a été faite par Proudhon, à cette
différence que, ayant vécu plus longtemps que Proudhon,
Marx a pu développer ses idées plus à fond
et – c'est là un point de vue personnel – beaucoup
plus clairement.
Bakounine par exemple ne dénie à aucun moment la
validité de la description des mécanismes du capitalisme
faite par le Capital, il critique seulement les obscurités
qui rendent le livre inaccessible aux ouvriers. D'ailleurs, il reviendra
à l'anarchiste Cafiero de faire un Abrégé du
Capital, précisément pour le rendre accessible, et
à James Guillaume d'en faire une introduction. Si on ajoute
à cela que Bakounine lui-même avait commencé
à traduire le livre en russe, on peut dire que nous avons
là quelques accréditations qui le légitiment...
B. – Quant aux concepts, le marxisme ne s'est pas constitué
d'un coup de baguette magique, il s'est bâti sur un socle
déjà existant. La plupart des concepts qu'on trouve
développés dans le Capital existaient déjà
quand Marx a commencé à écrire son livre. Leroux,
Considérant, Proudhon et d'autres, en ont fourni une partie
de la matière. Toutes les catégories économiques
qu'on trouve dans le Système des contradictions de Proudhon,
se retrouvent quinze ans plus tard dans le Capital. Marx, qui a
vécu trente ans de plus que Proudhon, en ajoute quelques
autres, mais on ne peut pas reprocher à Proudhon de ne pas
les avoir développées, puisqu'elles n'existaient pas
non plus dans les textes de Marx contemporains du Système
des contradictions.
Il n'est pas jusqu'à la méthode employée dans
le Capital qui ne soit largement redevable à Proudhon, contrairement
à tout ce que les marxiste ont pu écrire par la suite
[3].
En conclusion, on peut dire que ce qui est récupérable
dans le marxisme ne l'est pas parce que c'est « marxiste »,
mais parce que c'est vrai. Le marxisme comme théorie explicative
du social a fait la synthèse d'un certain nombre de données,
de concepts, qui étaient « dans l'air » à
l'époque, et que Marx a développés, explicités,
mais en proposant des conclusions politiques que nous n'approuvons
globalement pas.
Il reste que bien des éléments constitutifs du marxisme
(mais qui, à y regarder de plus près, se retrouvent
chez les auteurs contemporains ou antérieurs) sont tombés,
pourrais-je dire, dans le domaine public. C'est pourquoi l'idée
même qu'il puisse y avoir quelque chose de « récupérable
» dans le marxisme ne me paraît même pas pertinente.
III. – Les marxistes peuvent-ils récupérer
quelque chose de l’anarchisme ?
La question qui vient maintenant à l'esprit est : est-ce
qu'il y a dans l'anarchisme quelque chose que les marxistes peuvent
récupérer ? Il y a plusieurs possibilités :
une hypothèse minimale et une hypothèse maximale,
avec tous les degrés intermédiaires.
§ La position minimale consisterait, pour les marxistes :
1. A reconnaître le bien-fondé de l’analyse
du capitalisme faite par Proudhon, quitte à lui reconnaître
le statut de précurseur. Dans le Système des contradictions
économiques, Proudhon parle (en vrac) de la valeur, de la
concentration du capital, de la baisse du taux de profit, du machinisme,
etc., toutes choses que Marx analyse. Après, on peut toujours
aborder les divergences d’analyse.
2. A reconnaître le bien-fondé des réserves
faites par Bakounine à l'égard du marxisme.
Si c'était le cas, nous n'aurions qu'à nous en réjouir,
mais cela ne changerait pas grand chose dans la pratique. Je ne
pense pas que Charles Fiterman demanderait pour autant son adhésion
à la FA, et par ailleurs le comportement politique du PC
n'en serait, je pense, pas trop affecté.
§ La position maximale pourrait être quelque chose d'analogue
à celle de Maximilien Rubel. Il y a presque dix ans j'avais
écrit dans IRL une polémique contre ses positions,
selon lesquelles Marx était un théoricien de l'anarchisme.
A vrai dire on ne peut pas absolument affirmer que sa démarche
est récupératrice car il ne récupère
rien de ce qu'ont pu dire les théoriciens anarchistes [4],
au contraire, il ne leur reconnaît rien de valable : c'est
Marx qui est le seul, l'authentique théoricien de l'anarchisme.
Marx avait en projet un livre sur l'Etat, qu'il n'a jamais eu le
temps d'écrire, mais qui aurait, à n'en pas douter,
été le livre fondateur de l'anarchisme véritable.
Ce livre, resté à l'état de projet, dit Rubel,
« ne pouvait contenir que la théorie de la société
libérée de l'Etat, la société anarchiste
» (Marx critique du marxisme, Payot, p. 45.)
Je ne cite le cas de Rubel que comme un cas extrême, pour
montrer que la possibilité d'une récupération
est bien réelle. Cependant, il n'est pas contestable que
les intentions de Rubel, lié à aucune organisation,
chercheur isolé et à contre-courant, soient parfaitement
sincères. Ce qui ne sera probablement pas le cas d'autres
tentatives. « La critique de l'Etat dont il [Marx] s'était
réservé l'exclusivité n'a pas même reçu
un début d'exécution, à moins de retenir les
travaux épars, surtout historiques, où Marx a jeté
les fondements d'une théorie de l'anarchisme. » (Op
cit., p. 378).
Ainsi, en dépit d'une stratégie politique, d'une
praxis dont Maximilien Rubel lui-même dit qu'elle fut contraire
aux principes énoncés, Marx aurait écrit, s'il
en avait eu le temps, une théorie anarchiste de l'Etat et
de son abolition. Les héritiers de Marx qui, jusqu'à
présent, ont construit un capitalisme d'Etat peu conforme
aux professions de foi anarchistes – c'est Rubel qui parle
–, se sont nourris de cette ambiguïté, causée
précisément par l'absence du livre sur l'Etat. En
d'autres termes, semble croire M. Rubel, si Marx avait eu le temps
d'écrire ce livre, son oeuvre n'aurait pas revêtu cette
ambiguïté (que Rubel souligne à plusieurs reprises)
; et sa qualité d'anarchiste aurait éclaté
au grand jour. La clé du problème de la destinée
du marxisme et de sa dénaturation réside en conséquence
dans ce Livre non écrit, dont l'absence a fait basculer le
marxisme réel dans l'horreur concentrationnaire [5].
Ces quelques remarques me portent à croire que si des mouvements
marxistes tentaient de se refaire une virginité théorique,
ils le feraient à partir d'une redéfinition de l'Etat
et de son rôle. Je pense – au-delà des outrances
théoriques de Rubel – que c'est de là que viendrait
le danger. C'est pourquoi il me semble que le mouvement libertaire
devrait lui aussi se pencher sur la question afin d'éviter
les simplismes auxquels on a habituellement droit.
Si, lorsqu'on parle de marxisme, il est nécessaire de préciser
de quel marxisme il s'agit, il en est de même pour les conceptions
marxistes de l'Etat. J'ai dit tout à l'heure que la récupération
de thèmes anarchistes a été dénoncée
par Bakounine lui-même : il s'agit du livre que Marx écrivit
au lendemain de la Commune, La Guerre civile en France. C'est un
ouvrage où Marx décrit la Commune en reprenant à
son compte le point de vue fédéraliste, alors qu'il
haïssait le fédéralisme. L'effet de la Commune,
dit Bakounine, « fut si formidable partout, que les marxiens
eux-mêmes, dont toutes les idées avaient été
renversées par cette insurrection, se virent obligés
de tirer devant elle leur chapeau. Ils firent bien plus : à
l'envers de la plus simple logique et de leurs sentiments véritables,
ils proclamèrent que son programme et son but étaient
les leurs. Ce fut un travestissement vraiment bouffon, mais forcé.
Ils avaient dû le faire, sous peine de se voir débordés
et abandonnés de tous, tellement la passion que cette révolution
avait provoquée en tout le monde avait été
puissante. [6] »
Dans le cas de La guerre civile en France, il y a un moyen simple
pour savoir ce que Marx pensait réellement. Car en fait,
Marx a écrit ce livre parce qu’il pensait récupérer
les exilés parisiens à Londres et, voyant que cela
ne marchait pas il était furieux de leur ingratitude ! Il
suffit de se reporter à une lettre qu'il écrivit à
son ami Sorge, dans laquelle il exprime sa fureur de constater que
les communards réfugiés à Londres ne se sont
pas ralliés à lui : « Et voilà ma récompense
pour avoir perdu presque cinq mois à travailler pour les
réfugiés, et pour avoir sauvé leur honneur,
par la publication de La Guerre civile en France. » Il résulte
de cela que toute tentative de « réaménager
» le marxisme à partir de ce que dit Marx dans ce livre
ne peut en aucun cas être pris au sérieux : il ne pensait
pas un mot de ce qu’il a écrit !
On retrouve le même processus pendant la révolution
russe, avec L'Etat et la Révolution de Lénine, qui
passe pour contenir le summum de la théorie marxiste du dépérissement
de l'Etat, mais qui n'est qu'un fatras confus. Lénine rédigea
ce livre pour tenter de se concilier le mouvement libertaire russe,
très actif, à une époque où le parti
bolchevik ne représentait que peu de chose.
Que se passe-t-il en réalité ? Les mouvements révolutionnaires
présentent un certain nombre de constantes parmi lesquelles
la prédisposition à constituer des institutions autonomes
dans lesquelles les masses tentent de s'organiser. C'est là
une tendance naturelle. Les avant-gardes auto-proclamées
n'ont évidemment pas de place dans ce mouvement initial,
mais elles font ce qui faut pour le récupérer : pour
cela il leur faut aller dans le sens du poil, quitte ensuite à
redresser la barre quand elles ont les choses bien en main. Dans
le cas de la révolution russe, il n'est pas besoin de faire
un dessin : l'histoire a montré quelle était la réalité
du léninisme.
La Guerre civile en France a beaucoup servi pour tenter de donner
au marxisme un petit tour vaguement libertaire – au mépris
de tout ce que son auteur a pu écrire par ailleurs –
et il pourra encore éventuellement servir de manifeste libertaire
aux marxistes qui voudraient ravaler la façade de leur doctrine.
La lettre à Sorge révèle la réalité
de ce que pensait Marx.
Un marxiste comme Franz Mehring observe, à propos de la
Guerre civile en France, dans sa Vie de Karl Marx : « Si brillantes
que fussent ces analyses, elles n'en étaient pas moins légèrement
en contradiction avec les idées défendues par Marx
et Engels depuis un quart de siècle et avancés déjà
dans le Manifeste communiste (...) Marx et Engels étaient
naturellement parfaitement conscients de cette contradiction...
»
En matière de théorie de l'Etat et du pouvoir, on
trouve en réalité à peu près tout ce
qu'on veut chez Marx.
Le flirt libertaire de La Guerre civile est perçu, bien
évidemment, comme parfaitement isolé par Franz Mehring
; mais Lénine, lui, en fait (temporairement) un dogme marxiste,
puisqu’il le cite abondamment dans l’Etat et la révolution
parce que, à un moment donné, cela l'arrangeait et
qu'il avait besoin de l'appui des anarchistes.
Dans la Critique du programme de Gotha (1875), Marx ne dit pas
un mot de la Commune comme forme de pouvoir révolutionnaire,
tandis qu'Engels y fait une très vague allusion dans une
lettre à Bebel sur la question : « Aussi proposerions-nous
de mettre partout à la place du mot “Etat” le
mot “Gemeinwesen”, excellent vieux mot allemand répondant
très bien au mot français “commune” [7].
»
Lorsque à l'occasion du vingtième anniversaire de
la Commune, Engels écrit une préface à La Guerre
civile, il s'exclame : « Le philistin social-démocrate
a été récemment saisi d'une terreur salutaire
en entendant prononcer le mot de dictature du prolétariat.
Eh bien, messieurs, voulez-vous savoir de quoi cette dictature a
l'air ? Regardez la Commune de Paris. C'était la dictature
du prolétariat. [8] »
Cette expression recouvre des acceptions complètement différentes,
puisque en 1850, elle signifiait dictature jacobine sans représentation
populaire, c'est-à-dire le contraire de ce que dit Engels
en 1891. La « dictature du prolétariat » est
vidée de tout son sens puisqu'elle peut désigner à
la fois un régime des plus autoritaires et des plus libertaires
!
Mais ce n'est pas tout. Toujours en 1891, Engels fait la critique
du programme que la social-démocratie allemande se donnait
à Erfurt, et il écrit : « Une chose absolument
certaine, c'est que notre parti et la classe ouvrière ne
peuvent arriver à la domination que sous la forme de la république
démocratique. Cette dernière est même la forme
spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a
déjà montré la grande Révolution française
[9]. » La même année, Engels donne donc comme
modèle de la dictature du prolétariat la Commune et
la république démocratique, unitaire.
En fait, la formule « dictature du prolétariat »
couvre au moins trois concepts :
– Dans le Manifeste et le programme d'Erfurt, elle signifie
une république jacobine et démocratique ;
– Dans le 18 Brumaire et Les Luttes de classes en France,
elle signifie une dictature révolutionnaire ultra-centralisée
sans représentation populaire ;
– Dans La Guerre civile, elle signifie une fédération
vaguement libertaire.
Les conceptions sur la forme du pouvoir ouvrier chez Marx et Engels
sont déterminées beaucoup plus par les circonstances
de temps et de lieu – quitte à changer d'avis au cours
de la même année, comme le fit Engels en 1891 –
que par des principes précis. Chacun peut donc y retrouver
son compte, il suffit de piocher dans le bon texte. Les «
réformateurs » du marxisme diront que c’est la
preuve que le marxisme n’est pas un dogme figé, que
c’est une doctrine qui se cherche. On peut entendre cela,
mais à ce moment-là il faut lui accorder le statut
de simple théorie parmi d’autre – ce qu’il
est – et lui retirer celui d’explication globale et
définitive – ce que les « marxistes réels
» ont toujours voulu qu’il soit. Dans ce cas, on doit
récuser au léninisme sa qualité de «
marxiste » dans la mesure où Lénine disait que
le marxisme était un « bloc d’acier » auquel
on ne pouvait rien retirer. Du marxisme, il disait :
« On ne peut retrancher aucun principe fondamental,
aucune partie essentielle de cette philosophie du marxisme
coulée dans un seul bloc d’acier, sans s’écarter
de la vérité objective, sans verser dans le mensonge
bourgeois et réactionnaire [10]. »
Au cas où d'aucuns voudraient absolument nous convaincre
que Marx et Engels parlaient sérieusement en matière
d'abolition de l'Etat, on aurait toujours la ressource de rappeler
ce qu'Engels écrivait à Carlo Cafiero le 1er juillet
1871 : « Pour ce qui est de l'abolition de l'Etat, c'est une
vieille phrase philosophique allemande dont nous avons beaucoup
usé lorsque nous étions des blancs-becs »...
Conclusion
Pour avoir une approche correcte des différences entre marxisme
et anarchisme, encore faut-il être d’accord sur ce que
sont respectivement le marxisme et l’anarchisme.
Pour ce qui me concerne, je distingue deux choses :
§ Le marxisme en tant que corps de doctrine proposant un certain
nombre d’hypothèses théoriques sur l’explication
du capitalisme, exposant un certain nombre d’idées
sur les phénomènes historique de l’époque
de Marx, etc.
Sur l’analyse économique, je ne vois pas pourquoi
on devrait se priver d’un instrument de travail qui peut être
utile, d’autant que sur cette question, il n’y a pas
de divergence fondamentale, quoi qu’on en dise, entre Proudhon
et Marx : ils sont, l’un et l’autre, deux moments d’un
même processus, étant entendu que les choses ne s’arrêtent
pas à eux.
Sur les phénomènes historiques, tels qu’exposés
dans des ouvrages tels que les Luttes de classes en France, par
exemple, il faut y voir non pas des livres d’histoire définitifs
mais des exposés de ce que pensait Marx de ces événements,
rien de plus.
§ Le marxisme en tant que pratique (praxis, pour faire dans le
vent).
Je pense qu’il ne faut jamais oublier que même si on
limite notre examen à ce que Marx lui-même a réellement
dit – une lecture fondamentale de Marx en quelque sorte –
il faut aussi nous en tenir à ce qu’il a réellement
fait. Il faudrait développer, mais je me limiterai à
deux points :
a) Pendant la révolution de 1848 il a dissous le premier
parti communiste de l’histoire (la Ligue des communistes)
pour promouvoir la révolution bourgeoise dans une revue libérale,
la Nouvelle Gazette rhénane. Peu après, il s’est
d’ailleurs fait exclure, pour cette raison, ce dont les communistes
ne se vantent pas…
b) En 1872 il a exclu de la Première internationale la quasi-totalité
du mouvement ouvrier de l’époque (et pas seulement,
comme on le croit, la fédération jurassienne).
Le marxisme réel, c’est cela.
Notes
[1] Dans ce genre de propos, qui n'est pas isolé, se révèle
le formalisme juridique selon lequel il va de soi que si une majorité
de la population décide des mesures qui vont contre les intérêts
effectifs du grand capital, celui-ci respectera le verdict populaire
parce que c'est la loi. Il revient à Bakounine le mérite
d'avoir montré que la démocratie en régime
capitaliste ne fonctionne que si elle maintient la pérennité
du système.
[2] En fait c'est surtout à la social-démocratie
allemande que sa critique s'en prend. Bakounine n'a pas les informations
suffisantes pour connaître les critiques que Marx et Engels
eux-mêmes font du légalisme des socialistes allemands.
[3] Cf. mon étude sur la méthode chez Proudhon et
Marx, « Du Système des contradictions économiques
au Capital, essai d'épistémologie des fondements de
l'anarchisme ». Cahiers du groupe Février (épuisé).
Cf. également : « La question économique »,
La Rue, n° 33, 2e trimestre 1983.
[4] Lors d'une émission sur Radio libertaire à laquelle
Rubel et moi étions invités il semblait vouloir rapprocher
Marx et Proudhon et il accordait à ce dernier un crédit
qu'il semblait lui refuser dans les textes rassemblés par
Payot dans Marx critique du marxisme.
[5] Inutile de dire qu'une telle argumentation est une véritable
aberration du simple point de vue du matérialisme historique...
[6] Bakounine Oeuvres, Champ libre, III, 166.
[7] Lettre d'Engels à Bebel, 18-28 mars 1875. In Sur l'anarchisme
et l'anarcho-syndicalisme, Marx, Engels, Lénine. Editions
du Progrès, Moscou.
[8] Cf. éditions sociales, 1968, p. 302.
[9] Cf. Marx, Engels, Critique des programmes de Gotha et d'Erfurt,
éditions sociales, p. 103.
[10] Lénine, Matérialisme et empiriocriticisme, éditions
du Progrès, p. 461.
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