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Origine : http://www.humanite.presse.fr/journal/2004-05-04/index6907.htm
Journal l'Humanité : Article paru dans l'édition du
4 mai 2004.
Psychanalyse. Ce qui pousse au pire
Parfois abusivement exporté de son contexte scientifique, le
concept freudien de " "pulsion de destruction " faisait
d’objet d’une rencontre à Castries.
La Pulsion de mort, entre psychanalyse et philosophie,
sous la direction de Michel Plon et Henri Rey-Flaud,
Éditions Érès, 2004,
234 pages, 25 euros.
Il faut un certain culot pour aborder de front, alors que tant d’urgences
nous pressent, un terme apparemment aussi abstrait, aussi distant
des contingences de la vie ordinaire, étranger aux accidents
de l’histoire et de la politique. Dans un contexte qui multiplie
des termes " psy " qui ne se prêtent que trop aux
évidences de la mode, quelle destinée peut avoir, en
effet, une catégorie qui donne à penser au-delà
des clichés ? Au sujet de la " pulsion de mort ",
comme ailleurs, le sort du message freudien dépend de ses véritables
destinataires et de ses publics " naturels ". Ceux-ci sont
beaucoup plus étendus qu’on n’est disposé
à le reconnaître : c’est " l’homme moderne
voué à la plus formidable galère sociale "
(Lacan) que vise la psychanalyse. En tout cas, on doit saluer le pari
engagé et tenu par ce recueil de textes, établi sous
la direction de Michel Plon et d’Henri Rey-Flaud (1), et issu
des rencontres de Castries (lesquelles ont réuni à cette
occasion des psychanalystes, des philosophes, mais aussi un diplomate,
un professeur de littérature).
Les différents exposés examinent ce thème ardu,
en tenant compte du caractère à la fois très
controversé et tout à fait central qu’il a toujours,
tant dans la psychanalyse qu’en raison de son impact contemporain.
On est en présence de positions diversifiées - partielles
et partiales, contradictoires ou complémentaires - portant
sur l’existence même de cette catégorie, son importance,
sa place, son statut, pour et dans la psychanalyse : comme pratique
et doctrine, mais aussi en tant qu’ouvre et institution de la
culture, témoignage de la civilisation (fût-ce contre
elle et sa barbarie !). Les auteurs font tous valoir que son intérêt
tient au fait, avoué et revendiqué par Freud lui-même,
qu’il s’agit, bien plus que d’un concept à
proprement parler, d’une " spéculation " située
entre fiction et mythologie, d’une part, hypothèse et
construction, d’autre part, sans oublier un retour critique
qui passe par les embûches de l’expérience. Partir
ainsi d’une " impression " (que Freud dénomme
parfois " vision " ou " entrevision "), pour la
pousser à ses ultimes conséquences, peut être
bien plus fécond que de se couvrir de prétendus "
observables ", de vérifications obsessionnelles, et de
quantifications abusives. On ne saurait trop souligner la valeur démonstrative,
pédagogique et utilement polémique de ces remarques
de méthode, qui prennent en considération la question
de la vérité (l’engagement du chercheur, l’implication
du théoricien, le désir du praticien). Avec la psychanalyse,
la science peut être tirée du côté du "
gai savoir ".
Par ailleurs, les auteurs insistent sur la portée réelle
de la notion de pulsion de mort, malgré et à cause de
ses paradoxes, de ses apories, voire de ses impasses. Elle se situe
à la racine même de la vie humaine, à la base
et au cour de la constitution de " l’animal parlant "
(Valère Novarina). Elle est aux fondements les plus essentiels
du sujet qui parle, que la psychanalyse nous apprend à ne pas
traiter comme " plein, autonome et entier ", mais comme
divisé, disjoint de la jouissance qui lui échappe et
le fuit mais qui tout aussi bien le poursuit et le contamine. Ainsi,
la pulsion de mort est à l’origine de la subjectivité
humaine, dans ce qu’elle a de plus vivant et de plus vivace,
mais aussi de plus résistant et de plus répugnant. En
même temps, cette origine ne peut être véritablement
" subjectivée " en tant que telle, c’est-à-dire
reconnue et assumée. Tel est le paradoxe inexpugnable de la
pulsion de mort. Elle constitue le corrélat de la symbolisation,
ainsi que la marque de sa limite. Elle est étrangement consubstantielle
à la vie humaine : comme déviation, détour, dans
et pour le retour final à l’inerte. Elle fait de la vie
de chacun quelque chose qui n’existe pour personne, ni pour
rien. Sans valeur ? Disponible ! Sans sens ? Spontanée ! Elle
est ce noeud qui lace inextricablement la vie et la mort, indiquant
qu’il s’agit pour l’homme d’arriver à
la mort par son propre chemin et ses propres moyens, en dépit
des déterminations biologiques. Elle se démontre nous
disent les auteurs de l’ouvrage, au travers d’exemples
de l’expérience clinique, de la théorie psychanalytique,
des constructions de la littérature (tragédie, roman,
nouvelle), des problèmes de civilisation.
En un sens obscure, voire mystique, mais aussi poétique, l’élucubration
sur la pulsion de mort a une fonction éthique et politique
: elle oblige et conduit à réfléchir sur les
conditions de l’acte et du lien social. Elle contient et dépasse
la haine de soi, le masochisme primaire, la destruction et l’autodestruction,
sans qu’on puisse l’y réduire. Elle concerne en
effet la situation et la condition humaines, incommodes et malaisées
parce qu’elles comportent toujours le pire. Ce qui nous pousse
au pire nous porte aussi à la réalisation de l’ouvre
commune et à l’association avec l’autre. Invention
de Freud, la pulsion de mort témoigne de l’exigence d’avoir
à prendre position, d’assumer, de faire cap face au pire
: elle témoigne de la liberté d’un renoncement,
de la responsabilité d’un consentement propres à
chacun. La pulsion de mort est datée, elle constitue une réponse
à la hauteur des problèmes de notre époque dite
moderne et postmoderne : l’invasion du discours de la science
et l’emprise des lois du marché - et j’ajouterai,
pour ma part, le capitalisme, capacité de nuisance, volonté
de déshumanisation, voire crime contre l’humanité.
Heureuse initiative, donc, que ce recueil, dont il n’est pas
nécessaire de partager toutes les thèses pour tirer
parti. Il montre " l’importance d’être d’accord
" sur l’enjeu à débattre : que faire, au
bout du compte, non plus pour éviter le pire, ou s’en
arranger, mais pour affermir son affrontement raisonné et résolu,
de manière à rendre enfin vivable la vie de chacun avec
chacun et avec tous ?
Michel Lapeyre, psychanalyste, universitaire.
(1) Avec les contributions d’Étienne Balibar, Marie-Claire
Boons-Grafé, Mario Cifali, Suzanne Gearhart, Vladimir Gradev,
Francis Hofstein, Brigitte Lemérer, Jacques Le Rider, Bertrand
Ogilvie, Myriam Revault d’Allones, Jean-Paul Ricoeur, Monique
Schneider, Michel Senellart, Bernard Sichère.
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