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Origine : http://www.cairn.info
Robert Castel et al. « D'où vient la psychologisation
des rapports sociaux ? », Sociologies pratiques 2/2008 (n°
17), p. 15-27.
http://www.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2008-2-page-15.htm
Pour introduire ce numéro de Sociologies Pratiques, nous
avons souhaité replacer la question de la psychologisation
des rapports sociaux du travail dans une perspective historique
en recueillant les points de vue croisés de deux sociologues.
Robert Castel, directeur d’études à l’École
des hautes études en sciences sociales, a consacré
ses premières recherches à la psychiatrie et à
la psychanalyse, dans lesquelles il a particulièrement décrit
et analysé la diffusion d’une « nouvelle culture
psychologique » [1]. S’intéressant à la
« question sociale », il a ensuite analysé dans
une perspective généalogique les processus sociohistoriques
de constitution de la « société salariale »
puis de son effritement à partir des années 1970,
et leurs conséquences sur l’intégration sociale
et le statut de l’individu[2]
Il a ainsi été l’un des premiers à
saisir le processus de psychologisation des rapports sociaux et
à en analyser les significations. L’ensemble de ses
travaux nous renseigne sur les conditions d’émergence
de l’individu moderne.
Eugène Enriquez, professeur émérite de sociologie
à l’Université de Paris VII, a cofondé
en 1959 l’arip (Association pour la recherche et l’intervention
psychosociologiques), première association de psychosociologues
français, qui a contribué à la diffusion de
pratiques d’intervention psychosociologique en entreprise.
Il a mené une double activité d’intervenant
en organisation et d’enseignant-chercheur, qui a donné
lieu à une réflexivité sur ces pratiques et
leur place dans le champ du conseil [3], ainsi qu’à
une analyse des formes de pouvoir dans les organisations [4] et
plus largement dans la société [5]
Sa double expérience d’observateur (participant)
privilégié du mouvement de diffusion et de transformation
de pratiques d’origines psychologiques dans le monde du travail,
et d’analyste des rapports sociaux en organisation, l’invite
à réfléchir sur le statut de l’individu
et du psychologique dans la période contemporaine.
L’émergence de l’individu et du psychologique
dans la pensée moderne
Vous avez tous les deux analysé, dans des perspectives différentes,
les processus d’individualisation des rapports sociaux. Comment
situez-vous la question de la psychologisation dans ces processus
?
Robert Castel – Cette question me renvoie à l’époque
où je travaillais sur la psychiatrie et sur la psychanalyse.
Durant cette période, en 1973-1974, j’ai passé
un an aux États-Unis qui, sur ces sujets-là comme
sur beaucoup de choses, étaient en avance sur nous. Je m’intéressais
en particulier à la postérité de la psychanalyse,
c’est-à-dire au développement de tous ces groupes
et thérapies de type Gestalt, cri primal, encounter group,
etc. Je me suis inscrit dans certains de ces stages pour essayer
de comprendre. Et j’ai proposé le terme peut-être
un peu dur de « bâtards de la psychanalyse » pour
les désigner. C’était une filiation-vulgarisation
qui avait une certaine audience à l’époque aux
États-Unis, et sans doute encore aujourd’hui, et qui
constituait une sorte de « thérapie pour les normaux
», c’est-à-dire qui s’adressait à
des gens qui ne sont pas des malades. C’était tout
le courant du « potentiel humain », de la maximisation
de ses potentialités, etc. À travers ces pratiques,
se diffusait une sorte de « culture psychologique »,
impliquant que tout est relationnel, que non seulement il y a le
développement de soi-même, le travail sur soi, etc.,
mais aussi, par extension, que la vie sociale tout entière
est conçue comme un ensemble de réseaux d’interaction
entre des individus. Mon interprétation a été
que c’était un déplacement non seulement de
la médecine mentale mais même de la psychanalyse, à
travers des formes popularisées, beaucoup plus rapides et
moins chères, touchant un public plus large, la petite «
middle class », les étudiants. Il m’avait donc
semblé que cela constituait un noyau de diffusion d’une
« culture psy » généralisée où
la vie sociale tout entière était considérée
comme du psychologique. En France et en Europe, ce phénomène
commençait à apparaître, et je me souviens m’être
inscrit en 1975, à Genève, à une rencontre
du « mouvement du potentiel humain » pour observer cette
diffusion. Il me semble d’ailleurs qu’en France la psychanalyse
a plutôt mieux résisté qu’aux États-Unis,
où à l’époque elle était pratiquement
fondue dans ce mouvement. Ensuite, ce mouvement s’est déplacé
sur des terrains plus précis, comme celui du travail, mais
d’abord il y a eu cette vague générale que j’avais
appelée la « nouvelle culture psy ».
Derrière ces pratiques, il y a un processus d’individualisation,
de décollectivisation ou encore de désocialisation,
au sens où le social n’est plus perçu comme
la référence extérieure et objective, selon
la conception classique de Durkheim. Il y a une espèce de
réinterprétation du social en termes de relationnel
ou de psychologique, ce que l’on pourrait appeler, en détournant
une expression de Kant, une « asociale sociabilité
». Cette expression m’avait semblé bien traduire
cette sorte de réinterprétation du social comme étant
dissous dans le psychologique. Pas seulement au sens de psychologie
individuelle (bien qu’il y ait toute cette tendance au développement
de son propre potentiel), mais surtout au sens du relationnel :
du réseau, des groupes, de la réduction de la société
au petit groupe. C’est du collectif, mais c’est du collectif
dé-collectivisé si j’ose dire, qui se limite
à l’interrelationnel. Les contraintes liées
à la structure sociale globale ne sont pas prises en compte,
et le social en est réduit à de la pure sociabilité.
Eugène Enriquez – L’individualisme s’est
construit lentement. On ne sait pas exactement à quelle période
la notion d’individu devient prévalente, mais elle
se cristallise à la Renaissance, toujours en référence
à des individualités assez extraordinaires, en dehors
du commun. Elle prend de l’importance lors du Bill of Rights
anglais et des révolutions américaine et française.
Elle est déjà présente chez John Locke, inspirateur
du Bill of Rights, quand il note que ce qui est important c’est
la liberté de chacun, et qu’il y ajoute « la
liberté d’entreprendre ». On observe un appel
grandissant aux sentiments, chez Locke, chez Adam Smith et d’autres,
qui se concrétise par Les confessions de Rousseau, puis au
début du xixe siècle, avec par exemple Le Journal
d’Amiel où quelqu’un se prend comme un élément
intéressant en soi. À cette époque un texte
me semble tout à fait fondamental : celui de Benjamin Constant,
« De la liberté des Anciens comparée à
celle des Modernes », datant de 1819. Dans cet opuscule, il
note que la liberté chez les Grecs, c’est la liberté
d’être citoyen, de participer à la vie de la
Cité, de voter les lois. La liberté ne s’exprime
pas dans le travail qui est fait par les artisans, les agriculteurs,
les métèques, les esclaves, mais elle réside
dans le fait de penser et d’orienter la vie de la Cité.
En revanche la liberté chez les Modernes c’est «
la jouissance dans les affaires privées » qui amène
à n’accepter comme « institutions que celles
qui permettent une telle jouissance ». Cela signifie que si
les institutions politiques ne favorisent pas la possibilité
pour chacun de jouir comme il veut dans ses affaires, alors ces
institutions peuvent être rejetées ou remises en cause.
S’introduit ainsi véritablement l’idée
que chacun doit pouvoir effectivement se développer complètement.
Benjamin Constant va ainsi être le chantre du libéralisme,
ce qui explique son succès actuel. Et enfin parallèlement,
il y a le héros romantique et – c’est très
important – sa subjectivité. Donc il y a dans ce mouvement
un grand intérêt pour l’individu comme individu.
Le socialisme utopique va aller à l’encontre de ce
mouvement, en replaçant l’individu au cœur même
de la société. Ce sont les « producteurs »
de Saint-Simon, l’essai de Charles Fourier d’articuler
les passions individuelles et la passion collective, et l’importance
des rapports sociaux de production chez Marx. Deux visions s’opposent
ainsi : l’une d’essence libérale, l’autre
marxiste, extrêmement forte, qui fait que les idées
de Benjamin Constant ne triompheront qu’au cours du xxe siècle
et non pas au cours du xixe siècle. Pendant longtemps, on
dira que l’individu est important mais toujours compte tenu
de son appartenance de classe, de son inscription dans des rapports
de production.
Dans cette dynamique, la réponse à Marx est celle
de Freud. On s’aperçoit en effet que ces sociétés
qui se transforment engendrent beaucoup de problèmes psychologiques.
Déjà Durkheim se penche sur les raisons du suicide
dans son grand livre Le suicide. On porte alors une attention à
l’individu en tant que tel, non pas simplement à l’individu
rationnel, ayant sa liberté ou sa jouissance, mais à
la complexité de sa vie psychique et aux conséquences
qu’elle peut avoir sur le mode de fonctionnement social. Pourtant,
Freud lui-même ne s’intéressera pas uniquement
à la psyché individuelle mais également, au
fil du temps, aux phénomènes sociaux et anthropologiques.
Robert Castel – En complément à l’analyse
« pourquoi Benjamin Constant a été occulté
pendant près d’un siècle ? », je pense
que ce serait juste d’ajouter le durkheimisme et le solidarisme
au socialisme dont parle Eugène Enriquez. Ce ne sont pas
seulement les positions marxistes ni même la pluralité
des socialismes qui affirment une forme de prééminence
de la société par rapport à l’individu,
mais aussi toute la sociologie universitaire qui s’est constituée
autour de Durkheim. Et la traduction politique de ce courant, représenté
par ces mêmes hommes, c’est-à-dire pratiquement
tout le personnel politique de la IIIe République, c’est
le solidarisme. Les politiques sociales de la IIIe République
se sont faites au nom de ce solidarisme. C’est un mot qui
dit bien ce qu’il veut dire et qu’explicitent bien Durkheim
comme Léon Bourgeois : l’exigence de solidarités
collectives, de relations d’interdépendance, et pas
seulement d’échanges ou de commerces individuels, mais
une interdépendance des positions objectives dans la société.
C’est aussi une ouverture vers le droit social, dans sa différence
avec le droit civil qui reste de l’ordre du contrat, de l’interrelation
entre les individus. Le droit social, qui est le socle de la protection
sociale, c’est l’affirmation de la prépondérance
du collectif sur les individus. J’ai l’impression que
le moment où l’individu est reconnu pour lui-même
comme individu pur est tardif : il faut attendre les années
50-60. Auparavant il y a certes reconnaissance de la responsabilité
de l’individu, mais c’est l’individu dans son
statut social ; ainsi le bourgeois, le père de famille est
responsable, individualisé, mais il est toujours pris dans
des rôles, il a des devoirs de citoyen, de père de
famille, etc. Ce n’est pas sa subjectivité qui est
valorisée. Il peut y avoir une reconnaissance forte de l’autonomie
de l’individu au point de faire de sa responsabilité
la valeur prépondérante, mais ce n’est pas la
subjectivité de l’individu, c’est le personnage
social qui est ainsi mis en exergue.
Eugène Enriquez – Le tournant Freud est un moment
important. La reconnaissance de subjectivité apparaît
alors de façon très importante, même si au début,
c’est vrai, il s’agit de la subjectivité de gens
malades, de patients, de personnes qui n’arrivent pas à
s’en sortir. Ce n’est que progressivement que Freud
lui-même dira : ma théorie ne vaut pas seulement pour
les malades, elle rend compte aussi de la vie psychique de l’individu
dit « normal ». Il met ainsi en cause la distinction
normal/pathologique. Il est vrai que l’œuvre de Freud
met beaucoup de temps avant de s’imposer en France. Dans la
première réunion de la Nouvelle Société
psychanalytique de Paris, après la guerre, présidée
par Marie Bonaparte, ils étaient un tout petit nombre, dix
dont Lacan.
Et aux États-Unis, à cette époque, on se centre
moins sur l’individu en tant que tel que sur l’individu
comme faisant partie d’un groupe. En témoigne la sociométrie
de Moreno qui servira de base, par exemple, à la constitution
des équipes de bombardiers à partir des phénomènes
de préférence interpersonnelle. C’est le moment
aussi des expériences de Kurt Lewin sur les modes de leadership,
qui montrent que pour qu’un groupe, une organisation ou une
nation tout entière soit à la fois performant ou convivial,
il est important de tenir compte des interactions des individus
à l’intérieur d’un groupe. Ce phénomène
de : « Je suis moi mais le groupe est important et je dois
y contribuer » va devenir le leitmotiv lewinien prépondérant.
Simultanément, une partie de la pensée de Freud est
reprise et rendue bâtarde – je suis tout à fait
d’accord avec Robert Castel sur ce point – à
partir de l’idée suivante : dans ces interactions,
il est important que les individus puissent avoir des sentiments
qui permettent au groupe de fonctionner. Ce n’est pas simplement
des choix sociométriques (on aime plus ou moins) ; on cherche
principalement à faire en sorte que chacun des individus
puisse se transformer, évoluer dans ses sentiments, pour
lui comme pour le groupe. Cette idée va donner lieu à
l’« humanisme existentiel » de Rogers et arriver
en France dans un mélange lewinien-rogerien. Le premier séminaire
de groupe auquel j’ai participé en France, en 1953-1954,
était animé par Claude Faucheux, Robert Pagès
et Jacques Van Bockstaele, aidés par des experts américains,
successeurs de Lewin. Se développe ainsi l’idée
d’une possibilité d’évolution personnelle
pour faire passer un groupe où les gens ont des difficultés
à s’entendre ou à se mettre au travail, à
une connaissance sensible de plus en plus raffinée et à
des conduites qui lui permettent de bien fonctionner. On est dans
une vision très normative : il faut évoluer dans ses
pensées, dans ses actions, et à la fin on passe d’un
moment où on ne se comprend pas, où on ne s’aime
pas, à un moment où le « groupe se termine bien
», les gens ont évolué et sont plus ouverts
pour travailler ensemble. Et c’est ce qui va être repris
par les premiers psychosociologues français au moment de
la création de l’arip (Association pour la recherche
et l’intervention psychosociologiques), dans les séminaires
qui débutent en 1959. À edf dans les années
1954-1955, Guy Palmade avait déjà inventé une
méthode qui précisait : « Attention, cette possibilité
de mieux se comprendre, de travailler en groupe, ne doit surtout
pas faire disparaître le problème de l’action
politique, et ne doit pas empêcher d’atteindre notre
but principal, c’est-à-dire de rendre les gens plus
conscients, pour qu’ils sachent mieux défendre leurs
propres convictions et mieux agir en tant que citoyens. »
Quand nous avons fondé l’arip, presque tout le monde
se référait à Rogers et à Freud, mais
beaucoup d’entre nous se référaient aussi à
Marx ; par exemple Jean Dubost et Jean-Claude Filloux faisaient
en même temps partie du groupe Socialisme ou barbarie. D’ailleurs
Claude Lefort, vers 1965, a été pendant quatre ans
membre associé de l’arip, et Cornelius Castoriadis
est très souvent venu faire des exposés chez nous.
Il y avait cette complémentarité. Là-dessus,
vers 1970, arrive le succès des groupes américains,
du « potentiel humain », du développement personnel,
etc. Ce qui se comprend très bien aux États-Unis,
puisqu’il n’y avait pas eu de forte influence marxiste.
On pouvait passer de Rogers et Lewin, de l’individu, sa subjectivité
et son évolution pour favoriser le travail de groupe, au
simple développement personnel de chaque individu. Tous ces
mouvements vont se développer aussi en France, certes moins
qu’aux États-Unis (par exemple la Gestalt-thérapie
n’a jamais eu en France l’importance que Perls lui a
donnée aux États-Unis) et vont provoquer une crise
à l’intérieur de l’arip, entre ceux qui
veulent essayer ces mouvements, comme Max Pagès, et ceux
qui souhaitent maintenir quelque chose qui resterait entre Freud,
Rogers et Marx, avec toute la difficulté de faire tenir tout
cela ensemble.
Mais c’est vrai que le grand processus de l’individualisation,
même un peu forcenée, c’est à partir des
années 50.
Robert Castel – Cela débute avec Freud, mais son
audience reste très marginale pendant longtemps. C’est
sans doute aux États-Unis, après son voyage en 1909,
que son influence flambe.
Eugène Enriquez – Oui et ça réussit
parce que ce n’est pas sulfureux : la psychanalyse à
l’américaine est faite pour arranger les choses. Les
freudiens orthodoxes aux États-Unis comme Kris, Hartmann
et Loewenstein essaient d’adapter le mieux possible les individus
à la société américaine. Ils s’intéressent
à la subjectivité, mais pour reformer des individus
ayant un Moi fort. Comme ils disent : « Le Moi doit déloger
le ça » en déformant la formule fameuse de Freud
: « Wo Es war soll Ich werden. »[6] Si toutes ces méthodes
comme la Gestalt, le potentiel, le cri primal, etc. peuvent se développer,
c’est parce qu’il s’agit de rendre l’individu
de plus en plus performant, maîtrisant les phénomènes.
Pourtant ces nouveaux groupes ne se sont-ils pas constitués
contre la psychanalyse ?
Eugène Enriquez – Oui, parfois en opposition, mais
aussi en la transformant. Par exemple l’analyse transactionnelle
est une certaine manière de faire de la psychanalyse à
bon marché. Perls par exemple dans la Gestalt dit que l’important
n’est pas ce qu’il s’est passé avant, mais
c’est l’ici et le maintenant. C’est une psychologie
qui vise à renforcer, à donner des gens plus maîtres
d’eux-mêmes, plus « à l’aise dans
leur peau », en bonne santé physique et morale.
Robert Castel – Aux États-Unis, il me semble que c’est
moins une opposition complète à la psychanalyse qu’une
adaptation de la psychanalyse. Les Américains lui reprochaient
d’être trop longue, trop théorique, trop coûteuse,
et qu’elle exigeait d’avoir une culture, d’être
un intellectuel, et donc n’était pas démocratique.
C’était une critique « pragmatique » pourrait-on
dire, portant sur la longueur, la lourdeur, la majesté de
la psychanalyse, plutôt qu’une contestation de principe.
Avec les « bâtards de la psychanalyse », les choses
se passent en dix minutes ou en deux heures ou en deux mois…
Eugène Enriquez – Et on trouve là aussi une
des premières raisons des succès de la psychosociologie
: l’idée essentielle est qu’il y a des individus
qui, dans leurs relations sociales et dans leurs relations de travail,
n’ont pas de bons rapports avec les autres. Ils ne sont pas
véritablement malades mais ils ne savent pas commander, communiquer,
être conviviaux. Alors on va leur apprendre à prendre
conscience et à se transformer dans des séminaires
qui d’ailleurs étaient très longs au départ
: les premières séances des ntl (National Training
Laboratories) duraient trois semaines complètes en isolat
culturel avec travail le soir. Nos premiers séminaires arip
duraient quinze jours entiers avec travail toute la journée
et le soir. Maintenant les gens nous disent : « Si vous pouviez
former les gens à la communication en quarante-huit heures,
ça serait pas mal » !
Sens et dérives de la psychologisation contemporaine de la
vie sociale
Comment expliquez-vous cette évolution entre un noyau de
départ qui essaie de concilier Freud, Rogers et Marx et des
pratiques actuelles très centrées sur la performance
individuelle comme le développement personnel ou le coaching
?
Eugène Enriquez – Ces pratiques s’inscrivent
dans le phénomène de l’individualisation dans
le travail, d’une évolution qui vise – dit de
manière un peu brutale – à casser les syndicats,
à casser les collectifs, à amener de la désolidarisation
généralisée, avec l’idée que chacun
doit être responsable de ce qu’il fait et donc de donner
à chacun la possibilité théorique dans l’entreprise
de se développer, de prendre des initiatives, et d’être
noté au mérite. Autant de choses que l’on voit
aujourd’hui envahir l’ensemble de la chaîne sociale,
c’est-à-dire non seulement l’entreprise mais
aussi l’université, les associations médico-sociales…
et même le gouvernement ! On est arrivé à cette
exigence d’évaluation permanente et au fait d’être
toujours celui qui doit prouver instantanément qu’il
fait bien son travail. En analysant l’évolution des
méthodes d’évaluation, j’avais dans le
temps essayé de montrer qu’il y a une différence
entre des méthodes centrées sur la personnalité
des individus, par exemple dans des organisations de type paternaliste
ou charismatique, des méthodes centrées plus particulièrement
sur la conformité à un certain nombre de comportements
requis, typiques des bureaucraties, et enfin des méthodes
de contrôle des résultats[7]. Et ce qu’on observe
aujourd’hui, c’est non seulement un jugement sur les
résultats mais aussi un retour sur le premier point : un
jugement sur la personnalité. C’est la grande perversion
de la psychologisation : non seulement c’est l’individu
– et jamais le collectif de travail – qui est jugé
sur son travail, et en même temps il est jugé sur sa
personnalité. Si quelqu’un fait une erreur il est qualifié
d’incompétent. Donc les gens sont toujours dans l’épreuve
et sont sous pression permanente. Le pendant de cela, c’est
le développement de l’aide pour gérer son stress,
devenir plus fort, etc. C’est typiquement le coaching tel
qu’il pratiqué la plupart du temps.
Selon vous, quels effets ce recours à la psychologie pour
résoudre des questions qui auparavant pouvaient être
traitées de manière politique, organisationnelle,
sociale… a-t-il sur les individus et plus largement sur la
société et les rapports sociaux ?
Robert Castel – Je ferais deux hypothèses assez générales
qui peuvent éclairer la place croissante que prend la psychologie
dans le monde du travail. La première serait que nous sommes
dans des processus de dé-collectivisation du travail : si
le capitalisme industriel a pu connaître des formes d’organisation
et de protection collectives, il y a décollectivisation,
c’est-à-dire que le travailleur est interpellé
lui-même pour faire face à des situations, être
capable d’assumer le changement, faire preuve d’initiative,
etc. On voit dans les enquêtes sociologiques sur le travail,
par exemple celles de Michel Pialoux et de Stéphane Beaud,
Retour sur la condition ouvrière à propos de Sochaux,
que même dans un grand bastion de l’industrie automobile,
il y a une individualisation, on passe à des petites unités,
à la sous-traitance, à l’intermittence, et les
individus-travailleurs sont de plus en plus renvoyés à
eux-mêmes et en concurrence les uns envers les autres. C’est
une grande tendance, avec comme complémentaire le fait que
c’est à l’individu de prendre en charge sa carrière,
d’être en mesure de se recycler, de changer d’emploi,
de maîtriser sa trajectoire professionnelle. Ulrich Beck parle
du « modèle biographique » pour dépeindre
cette gestion individualisée des carrières. Cela justifierait
la présence de plus en plus massive de la psychologie puisque
les opérateurs sont sommés de fonctionner de manière
de plus en plus individualisée.
Je verrais une seconde hypothèse, concernant l’entrée
sur le marché du travail. En caricaturant un peu, dans les
années 60, lorsqu’il y avait un poste, un travailleur
avec une qualification obtenait ce poste, peut-être avec un
peu d’attente, mais il y avait une sorte d’automatisme
entre l’offre et la demande d’emploi. Cette relation
directe s’est défaite avec le chômage de masse
et la précarisation de l’emploi, le travailleur n’est
plus perçu comme étant automatiquement apte à
travailler. Il faut le « mettre à niveau », d’autant
plus qu’en raison des changements technologiques, il n’est
plus qualifié une fois pour toutes pour assumer un travail
jusqu’à sa retraite. Il faut donc le prendre en charge
à travers des techniques d’insertion, les parcours
de qualification, les suivis individualisés… à
travers lesquelles on essaie de hausser le niveau, non seulement
de qualification, mais aussi de motivation, la capacité de
faire des projets, etc. Dans les thérapies qu’on évoquait
tout à l’heure, cette expression « travailler
sur soi-même » était utilisée et m’avait
beaucoup frappé. Aujourd’hui, dans ce secteur un peu
flou entre emploi et non-emploi, ce travail d’ordre psychologique
prend une place grandissante.
Vous faisiez déjà ce constat dès la fin des
années 70 dans La gestion des risques : on ne cherche plus
à changer les conditions ou l’organisation du travail,
mais on s’adresse à l’individu pour qu’il
change lui-même et s’adapte. Il y aurait dans les années
1990 et ces conditions d’emploi une sorte d’accentuation
de ce processus et un plus grand recours à ces techniques
psychologiques ?
Robert Castel – Oui, j’ai l’impression que ce
processus s’amorce au moins à la fin des années
70, mais que dans un premier temps, on a pensé cette nouvelle
situation comme étant provisoire, et qu’« en
attendant la reprise » il fallait faire quelque chose, aider
les gens à remettre le pied à l’étrier.
C’était plutôt pensé comme une étape.
Progressivement, et d’ailleurs avec un certain « retard
de la conscience », on s’est aperçu que c’était
un nouveau régime du travail qui se mettait en place.
Eugène Enriquez – Pour ma part, il me semble que le
processus était en marche bien avant. J’avais écrit
en 1965 dans la revue de la cgt d’edf un article qui s’appelait
« La quadrature du cercle » et qui disait : les cadres
doivent être simultanément conformes, adaptables et
innovateurs. Je montrais que naturellement cela ne pouvait pas marcher
car ces injonctions étaient contradictoires ; mais elles
se présentaient dans des entreprises qui fonctionnaient,
où il y avait quasiment le plein emploi. Or, on est passé
dans une précarisation généralisée des
emplois, compte tenu de la mondialisation et des nouvelles technologies
qui impliquent à la fois des gens beaucoup plus qualifiés
et la disparition de toute une série d’anciens métiers.
Et la précarisation des emplois amène à ce
que Robert Castel nomme l’« individu par défaut
», que j’appellerais l’« homme précaire
», l’homme précaire en tout : il ne sait pas
ce que deviendront ses enfants, il ne sait pas si, comme aux États-Unis,
on ne va pas lui retirer sa maison, il ne sait pas si son mari ou
sa femme ne va pas le quitter à un moment ou un autre, etc.
On est dans une sorte de précarisation généralisée
des rapports sociaux, qui touche déjà mais touchera
de plus en plus de gens situés aussi à des niveaux
élevés. L’homme perd de plus en plus les quelques
éléments de stabilité qu’il pouvait avoir,
alors on essaie de combler par du coaching, de l’accompagnement,
des cellules psychologiques, etc.
Robert Castel – J’avais proposé cette expression
d’« individu par défaut » en pensant à
des situations un peu limites, comme par exemple le chômeur
de longue durée ou le jeune qui galère à la
recherche d’un premier emploi. Mais je suis d’accord
sur le fait que le processus de précarisation est plus général
: il traverse de larges couches de la société, même
s’il frappe évidemment plus fort ceux qui sont vers
le bas. Mais c’est vrai qu’on peut trouver ces situations
d’instabilité très haut dans l’échelle
sociale. Ce n’est pas le modèle d’une société
duale, mais plutôt l’hypothèse d’une société
largement traversée de processus de déstabilisation,
de fragilisation, qui n’existent pas avec la même intensité
partout, mais qui affectent à peu près tous les niveaux
de la structure sociale.
La psychologie se présente là comme une offre pour
aider les individus face à ces processus de fragilisation
sociale. Mais ne peut-on y voir aussi des effets de différenciation
sociale, entre des personnes qui en retireraient des moyens pour
se maintenir à certaines positions sociales (par exemple,
les cadres coachés) et d’autres pour qui elle serait
de peu de ressources face à des situations de vulnérabilité
sociale ?
Eugène Enriquez – La psychologie est à double
détente. Et dans la psychosociologie aussi, il y a ceux qui
essaient simplement d’aider les gens à s’adapter,
sans interroger les conditions de travail, et ceux qui essaient
contre vents et marées de faire en sorte qu’ils soient
un peu plus conscients des situations dans lesquelles ils se trouvent
pour essayer de voir comment ils peuvent penser leurs situations,
leurs modes d’action et résister à des pressions
intolérables.
Robert Castel – On pourrait peut-être ajouter une dimension
complémentaire : on vient de présenter la psychologisation
comme une responsabilisation de l’individu. Mais parallèlement,
je suis de plus en plus frappé par le fait que l’on
fonctionne en même temps à la moralisation, aux jugements
de valeur, à la culpabilisation des chômeurs et des
gens qui bénéficient de l’aide sociale comme
les bénéficiaires du rmi. Il y là l’exercice
d’une sorte de chantage au travail. L’emploi est devenu
un impératif catégorique qu’il faut accepter
à n’importe quelles conditions : être un travailleur
pauvre plutôt que d’être un mauvais pauvre qui
ne travaille pas. J’ai l’impression que ces deux dimensions
fonctionnent ensemble aujourd’hui.
Eugène Enriquez – Pour aller dans ce sens, si la
vision de l’homme c’est d’être entrepreneur
de sa propre vie, de se maîtriser, d’avoir des projets,
de prendre des initiatives, alors tout individu qui n’est
pas comme cela est un mauvais individu pour la société.
Il l’est d’autant plus s’il profite des aides
sociales. Je crois que cette vision normative amène nécessairement
une vision moralisatrice.
Robert Castel – Mais c’est en même temps un peu
paradoxal. On pourrait penser, sans être nécessairement
un inconditionnel de la psychologie, que celle-ci est du côté
du savoir, de l’affranchissement à l’égard
des traditions, de la modernité. Mais aujourd’hui,
la psychologisation accrue coexiste parfaitement avec le renforcement
du moralisme, au point qu’ils paraissent s’étayer
l’un l’autre. C’est un point qui mériterait
d’être approfondi.
Eugène Enriquez – La normalisation de l’être
humain est une déviation de la psychologie. La psychologie,
la psychosociologie, la psychanalyse sont toutes fondées
au contraire sur l’hypothèse de la diversité
des êtres humains et des subjectivités, et sur l’idée
que l’individu n’est jamais tout à fait achevé.
Or, ce qui est prédominant à l’heure actuelle,
c’est une psychologie très souvent biologisante, dans
laquelle l’homme est quasiment prédéterminé.
C’est de mon point de vue une psychologie à rejeter
totalement. Je dirais la même chose d’une psychosociologie
très adaptative. Ce qui triomphe – heureusement le
triomphe n’est pas total ! –, c’est la plus mauvaise
psychologie et la plus mauvaise psychosociologie ; comme le dit
Vincent de Gaulejac, c’est la victoire de l’esprit gestionnaire
dans l’ensemble de la société, qui propose de
pouvoir tout mesurer. Et si on mesure, on le fait toujours par rapport
à une vision normative de ce que les gens devraient être
et du point auquel ils devraient arriver.
Notes
[ 1] Le psychanalysme, l’ordre psychanalytique et le pouvoir,
Maspero, 1973 ; L’ordre psychiatrique, Minuit, 1977 ; La société
psychiatrique avancée : le modèle américain
(avec F. Castel et A. Lovell), Grasset, 1979 ; La gestion des risques,
Minuit, 1981.Retour
[ 2] Les métamorphoses de la question sociale, une chronique
du salariat, Gallimard, 1999 ; Propriété privée,
propriété sociale, propriété de soi
(avec C. Haroche), Fayard, 2001.Retour
[ 3] Par exemple « Interrogation ou paranoïa : enjeu
de l’intervention sociopsychologique », Sociologie et
sociétés, Montréal, IX, no 2, p. 179-203, 1977
; ou « L’intervention pour imaginer autrement »
(avec R. Sainsaulieu), Éducation permanente, no 113, p. 25-38,
1992.Retour
[ 4] La formation psychosociale dans les organisations (avec J.
Dubost, Gocquelin, Cavozzi), puf, 1971 ; L’organisation en
analyse, puf, 1992 ; Les jeux du pouvoir et du désir dans
l’entreprise, Desclée de Brouwer, 1997.Retour
[ 5] De la horde à l’État. Essai de psychanalyse
du lien social, Gallimard, 1983 ; La face obscure des démocraties
modernes (avec C. Haroche), Erès, 2002.Retour
[ 6] « Où était le Ça, le Moi doit advenir.
»Retour
[7] « Évaluation des hommes et structures d’organisation
des entreprises », Connexions, e.p.i., no 19, 1976.
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