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« D’où vient la psychologisation des rapports sociaux ? »
Entretien avec Robert Castel et Eugène Enriquez
Sociologies pratiques 2/2008 (n° 17)

Origine : http://www.cairn.info

Robert Castel et al. « D'où vient la psychologisation des rapports sociaux ? », Sociologies pratiques 2/2008 (n° 17), p. 15-27.

http://www.cairn.info/revue-sociologies-pratiques-2008-2-page-15.htm


Pour introduire ce numéro de Sociologies Pratiques, nous avons souhaité replacer la question de la psychologisation des rapports sociaux du travail dans une perspective historique en recueillant les points de vue croisés de deux sociologues.

Robert Castel, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales, a consacré ses premières recherches à la psychiatrie et à la psychanalyse, dans lesquelles il a particulièrement décrit et analysé la diffusion d’une « nouvelle culture psychologique » [1]. S’intéressant à la « question sociale », il a ensuite analysé dans une perspective généalogique les processus sociohistoriques de constitution de la « société salariale » puis de son effritement à partir des années 1970, et leurs conséquences sur l’intégration sociale et le statut de l’individu[2]

Il a ainsi été l’un des premiers à saisir le processus de psychologisation des rapports sociaux et à en analyser les significations. L’ensemble de ses travaux nous renseigne sur les conditions d’émergence de l’individu moderne.

Eugène Enriquez, professeur émérite de sociologie à l’Université de Paris VII, a cofondé en 1959 l’arip (Association pour la recherche et l’intervention psychosociologiques), première association de psychosociologues français, qui a contribué à la diffusion de pratiques d’intervention psychosociologique en entreprise. Il a mené une double activité d’intervenant en organisation et d’enseignant-chercheur, qui a donné lieu à une réflexivité sur ces pratiques et leur place dans le champ du conseil [3], ainsi qu’à une analyse des formes de pouvoir dans les organisations [4] et plus largement dans la société [5]

Sa double expérience d’observateur (participant) privilégié du mouvement de diffusion et de transformation de pratiques d’origines psychologiques dans le monde du travail, et d’analyste des rapports sociaux en organisation, l’invite à réfléchir sur le statut de l’individu et du psychologique dans la période contemporaine.
L’émergence de l’individu et du psychologique dans la pensée moderne

Vous avez tous les deux analysé, dans des perspectives différentes, les processus d’individualisation des rapports sociaux. Comment situez-vous la question de la psychologisation dans ces processus ?

Robert Castel – Cette question me renvoie à l’époque où je travaillais sur la psychiatrie et sur la psychanalyse. Durant cette période, en 1973-1974, j’ai passé un an aux États-Unis qui, sur ces sujets-là comme sur beaucoup de choses, étaient en avance sur nous. Je m’intéressais en particulier à la postérité de la psychanalyse, c’est-à-dire au développement de tous ces groupes et thérapies de type Gestalt, cri primal, encounter group, etc. Je me suis inscrit dans certains de ces stages pour essayer de comprendre. Et j’ai proposé le terme peut-être un peu dur de « bâtards de la psychanalyse » pour les désigner. C’était une filiation-vulgarisation qui avait une certaine audience à l’époque aux États-Unis, et sans doute encore aujourd’hui, et qui constituait une sorte de « thérapie pour les normaux », c’est-à-dire qui s’adressait à des gens qui ne sont pas des malades. C’était tout le courant du « potentiel humain », de la maximisation de ses potentialités, etc. À travers ces pratiques, se diffusait une sorte de « culture psychologique », impliquant que tout est relationnel, que non seulement il y a le développement de soi-même, le travail sur soi, etc., mais aussi, par extension, que la vie sociale tout entière est conçue comme un ensemble de réseaux d’interaction entre des individus. Mon interprétation a été que c’était un déplacement non seulement de la médecine mentale mais même de la psychanalyse, à travers des formes popularisées, beaucoup plus rapides et moins chères, touchant un public plus large, la petite « middle class », les étudiants. Il m’avait donc semblé que cela constituait un noyau de diffusion d’une « culture psy » généralisée où la vie sociale tout entière était considérée comme du psychologique. En France et en Europe, ce phénomène commençait à apparaître, et je me souviens m’être inscrit en 1975, à Genève, à une rencontre du « mouvement du potentiel humain » pour observer cette diffusion. Il me semble d’ailleurs qu’en France la psychanalyse a plutôt mieux résisté qu’aux États-Unis, où à l’époque elle était pratiquement fondue dans ce mouvement. Ensuite, ce mouvement s’est déplacé sur des terrains plus précis, comme celui du travail, mais d’abord il y a eu cette vague générale que j’avais appelée la « nouvelle culture psy ».

Derrière ces pratiques, il y a un processus d’individualisation, de décollectivisation ou encore de désocialisation, au sens où le social n’est plus perçu comme la référence extérieure et objective, selon la conception classique de Durkheim. Il y a une espèce de réinterprétation du social en termes de relationnel ou de psychologique, ce que l’on pourrait appeler, en détournant une expression de Kant, une « asociale sociabilité ». Cette expression m’avait semblé bien traduire cette sorte de réinterprétation du social comme étant dissous dans le psychologique. Pas seulement au sens de psychologie individuelle (bien qu’il y ait toute cette tendance au développement de son propre potentiel), mais surtout au sens du relationnel : du réseau, des groupes, de la réduction de la société au petit groupe. C’est du collectif, mais c’est du collectif dé-collectivisé si j’ose dire, qui se limite à l’interrelationnel. Les contraintes liées à la structure sociale globale ne sont pas prises en compte, et le social en est réduit à de la pure sociabilité.

Eugène Enriquez – L’individualisme s’est construit lentement. On ne sait pas exactement à quelle période la notion d’individu devient prévalente, mais elle se cristallise à la Renaissance, toujours en référence à des individualités assez extraordinaires, en dehors du commun. Elle prend de l’importance lors du Bill of Rights anglais et des révolutions américaine et française. Elle est déjà présente chez John Locke, inspirateur du Bill of Rights, quand il note que ce qui est important c’est la liberté de chacun, et qu’il y ajoute « la liberté d’entreprendre ». On observe un appel grandissant aux sentiments, chez Locke, chez Adam Smith et d’autres, qui se concrétise par Les confessions de Rousseau, puis au début du xixe siècle, avec par exemple Le Journal d’Amiel où quelqu’un se prend comme un élément intéressant en soi. À cette époque un texte me semble tout à fait fondamental : celui de Benjamin Constant, « De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes », datant de 1819. Dans cet opuscule, il note que la liberté chez les Grecs, c’est la liberté d’être citoyen, de participer à la vie de la Cité, de voter les lois. La liberté ne s’exprime pas dans le travail qui est fait par les artisans, les agriculteurs, les métèques, les esclaves, mais elle réside dans le fait de penser et d’orienter la vie de la Cité. En revanche la liberté chez les Modernes c’est « la jouissance dans les affaires privées » qui amène à n’accepter comme « institutions que celles qui permettent une telle jouissance ». Cela signifie que si les institutions politiques ne favorisent pas la possibilité pour chacun de jouir comme il veut dans ses affaires, alors ces institutions peuvent être rejetées ou remises en cause. S’introduit ainsi véritablement l’idée que chacun doit pouvoir effectivement se développer complètement. Benjamin Constant va ainsi être le chantre du libéralisme, ce qui explique son succès actuel. Et enfin parallèlement, il y a le héros romantique et – c’est très important – sa subjectivité. Donc il y a dans ce mouvement un grand intérêt pour l’individu comme individu.

Le socialisme utopique va aller à l’encontre de ce mouvement, en replaçant l’individu au cœur même de la société. Ce sont les « producteurs » de Saint-Simon, l’essai de Charles Fourier d’articuler les passions individuelles et la passion collective, et l’importance des rapports sociaux de production chez Marx. Deux visions s’opposent ainsi : l’une d’essence libérale, l’autre marxiste, extrêmement forte, qui fait que les idées de Benjamin Constant ne triompheront qu’au cours du xxe siècle et non pas au cours du xixe siècle. Pendant longtemps, on dira que l’individu est important mais toujours compte tenu de son appartenance de classe, de son inscription dans des rapports de production.

Dans cette dynamique, la réponse à Marx est celle de Freud. On s’aperçoit en effet que ces sociétés qui se transforment engendrent beaucoup de problèmes psychologiques. Déjà Durkheim se penche sur les raisons du suicide dans son grand livre Le suicide. On porte alors une attention à l’individu en tant que tel, non pas simplement à l’individu rationnel, ayant sa liberté ou sa jouissance, mais à la complexité de sa vie psychique et aux conséquences qu’elle peut avoir sur le mode de fonctionnement social. Pourtant, Freud lui-même ne s’intéressera pas uniquement à la psyché individuelle mais également, au fil du temps, aux phénomènes sociaux et anthropologiques.

Robert Castel – En complément à l’analyse « pourquoi Benjamin Constant a été occulté pendant près d’un siècle ? », je pense que ce serait juste d’ajouter le durkheimisme et le solidarisme au socialisme dont parle Eugène Enriquez. Ce ne sont pas seulement les positions marxistes ni même la pluralité des socialismes qui affirment une forme de prééminence de la société par rapport à l’individu, mais aussi toute la sociologie universitaire qui s’est constituée autour de Durkheim. Et la traduction politique de ce courant, représenté par ces mêmes hommes, c’est-à-dire pratiquement tout le personnel politique de la IIIe République, c’est le solidarisme. Les politiques sociales de la IIIe République se sont faites au nom de ce solidarisme. C’est un mot qui dit bien ce qu’il veut dire et qu’explicitent bien Durkheim comme Léon Bourgeois : l’exigence de solidarités collectives, de relations d’interdépendance, et pas seulement d’échanges ou de commerces individuels, mais une interdépendance des positions objectives dans la société.

C’est aussi une ouverture vers le droit social, dans sa différence avec le droit civil qui reste de l’ordre du contrat, de l’interrelation entre les individus. Le droit social, qui est le socle de la protection sociale, c’est l’affirmation de la prépondérance du collectif sur les individus. J’ai l’impression que le moment où l’individu est reconnu pour lui-même comme individu pur est tardif : il faut attendre les années 50-60. Auparavant il y a certes reconnaissance de la responsabilité de l’individu, mais c’est l’individu dans son statut social ; ainsi le bourgeois, le père de famille est responsable, individualisé, mais il est toujours pris dans des rôles, il a des devoirs de citoyen, de père de famille, etc. Ce n’est pas sa subjectivité qui est valorisée. Il peut y avoir une reconnaissance forte de l’autonomie de l’individu au point de faire de sa responsabilité la valeur prépondérante, mais ce n’est pas la subjectivité de l’individu, c’est le personnage social qui est ainsi mis en exergue.

Eugène Enriquez – Le tournant Freud est un moment important. La reconnaissance de subjectivité apparaît alors de façon très importante, même si au début, c’est vrai, il s’agit de la subjectivité de gens malades, de patients, de personnes qui n’arrivent pas à s’en sortir. Ce n’est que progressivement que Freud lui-même dira : ma théorie ne vaut pas seulement pour les malades, elle rend compte aussi de la vie psychique de l’individu dit « normal ». Il met ainsi en cause la distinction normal/pathologique. Il est vrai que l’œuvre de Freud met beaucoup de temps avant de s’imposer en France. Dans la première réunion de la Nouvelle Société psychanalytique de Paris, après la guerre, présidée par Marie Bonaparte, ils étaient un tout petit nombre, dix dont Lacan.

Et aux États-Unis, à cette époque, on se centre moins sur l’individu en tant que tel que sur l’individu comme faisant partie d’un groupe. En témoigne la sociométrie de Moreno qui servira de base, par exemple, à la constitution des équipes de bombardiers à partir des phénomènes de préférence interpersonnelle. C’est le moment aussi des expériences de Kurt Lewin sur les modes de leadership, qui montrent que pour qu’un groupe, une organisation ou une nation tout entière soit à la fois performant ou convivial, il est important de tenir compte des interactions des individus à l’intérieur d’un groupe. Ce phénomène de : « Je suis moi mais le groupe est important et je dois y contribuer » va devenir le leitmotiv lewinien prépondérant. Simultanément, une partie de la pensée de Freud est reprise et rendue bâtarde – je suis tout à fait d’accord avec Robert Castel sur ce point – à partir de l’idée suivante : dans ces interactions, il est important que les individus puissent avoir des sentiments qui permettent au groupe de fonctionner. Ce n’est pas simplement des choix sociométriques (on aime plus ou moins) ; on cherche principalement à faire en sorte que chacun des individus puisse se transformer, évoluer dans ses sentiments, pour lui comme pour le groupe. Cette idée va donner lieu à l’« humanisme existentiel » de Rogers et arriver en France dans un mélange lewinien-rogerien. Le premier séminaire de groupe auquel j’ai participé en France, en 1953-1954, était animé par Claude Faucheux, Robert Pagès et Jacques Van Bockstaele, aidés par des experts américains, successeurs de Lewin. Se développe ainsi l’idée d’une possibilité d’évolution personnelle pour faire passer un groupe où les gens ont des difficultés à s’entendre ou à se mettre au travail, à une connaissance sensible de plus en plus raffinée et à des conduites qui lui permettent de bien fonctionner. On est dans une vision très normative : il faut évoluer dans ses pensées, dans ses actions, et à la fin on passe d’un moment où on ne se comprend pas, où on ne s’aime pas, à un moment où le « groupe se termine bien », les gens ont évolué et sont plus ouverts pour travailler ensemble. Et c’est ce qui va être repris par les premiers psychosociologues français au moment de la création de l’arip (Association pour la recherche et l’intervention psychosociologiques), dans les séminaires qui débutent en 1959. À edf dans les années 1954-1955, Guy Palmade avait déjà inventé une méthode qui précisait : « Attention, cette possibilité de mieux se comprendre, de travailler en groupe, ne doit surtout pas faire disparaître le problème de l’action politique, et ne doit pas empêcher d’atteindre notre but principal, c’est-à-dire de rendre les gens plus conscients, pour qu’ils sachent mieux défendre leurs propres convictions et mieux agir en tant que citoyens. » Quand nous avons fondé l’arip, presque tout le monde se référait à Rogers et à Freud, mais beaucoup d’entre nous se référaient aussi à Marx ; par exemple Jean Dubost et Jean-Claude Filloux faisaient en même temps partie du groupe Socialisme ou barbarie. D’ailleurs Claude Lefort, vers 1965, a été pendant quatre ans membre associé de l’arip, et Cornelius Castoriadis est très souvent venu faire des exposés chez nous. Il y avait cette complémentarité. Là-dessus, vers 1970, arrive le succès des groupes américains, du « potentiel humain », du développement personnel, etc. Ce qui se comprend très bien aux États-Unis, puisqu’il n’y avait pas eu de forte influence marxiste. On pouvait passer de Rogers et Lewin, de l’individu, sa subjectivité et son évolution pour favoriser le travail de groupe, au simple développement personnel de chaque individu. Tous ces mouvements vont se développer aussi en France, certes moins qu’aux États-Unis (par exemple la Gestalt-thérapie n’a jamais eu en France l’importance que Perls lui a donnée aux États-Unis) et vont provoquer une crise à l’intérieur de l’arip, entre ceux qui veulent essayer ces mouvements, comme Max Pagès, et ceux qui souhaitent maintenir quelque chose qui resterait entre Freud, Rogers et Marx, avec toute la difficulté de faire tenir tout cela ensemble.

Mais c’est vrai que le grand processus de l’individualisation, même un peu forcenée, c’est à partir des années 50.

Robert Castel – Cela débute avec Freud, mais son audience reste très marginale pendant longtemps. C’est sans doute aux États-Unis, après son voyage en 1909, que son influence flambe.

Eugène Enriquez – Oui et ça réussit parce que ce n’est pas sulfureux : la psychanalyse à l’américaine est faite pour arranger les choses. Les freudiens orthodoxes aux États-Unis comme Kris, Hartmann et Loewenstein essaient d’adapter le mieux possible les individus à la société américaine. Ils s’intéressent à la subjectivité, mais pour reformer des individus ayant un Moi fort. Comme ils disent : « Le Moi doit déloger le ça » en déformant la formule fameuse de Freud : « Wo Es war soll Ich werden. »[6] Si toutes ces méthodes comme la Gestalt, le potentiel, le cri primal, etc. peuvent se développer, c’est parce qu’il s’agit de rendre l’individu de plus en plus performant, maîtrisant les phénomènes.

Pourtant ces nouveaux groupes ne se sont-ils pas constitués contre la psychanalyse ?

Eugène Enriquez – Oui, parfois en opposition, mais aussi en la transformant. Par exemple l’analyse transactionnelle est une certaine manière de faire de la psychanalyse à bon marché. Perls par exemple dans la Gestalt dit que l’important n’est pas ce qu’il s’est passé avant, mais c’est l’ici et le maintenant. C’est une psychologie qui vise à renforcer, à donner des gens plus maîtres d’eux-mêmes, plus « à l’aise dans leur peau », en bonne santé physique et morale.

Robert Castel – Aux États-Unis, il me semble que c’est moins une opposition complète à la psychanalyse qu’une adaptation de la psychanalyse. Les Américains lui reprochaient d’être trop longue, trop théorique, trop coûteuse, et qu’elle exigeait d’avoir une culture, d’être un intellectuel, et donc n’était pas démocratique. C’était une critique « pragmatique » pourrait-on dire, portant sur la longueur, la lourdeur, la majesté de la psychanalyse, plutôt qu’une contestation de principe. Avec les « bâtards de la psychanalyse », les choses se passent en dix minutes ou en deux heures ou en deux mois…

Eugène Enriquez – Et on trouve là aussi une des premières raisons des succès de la psychosociologie : l’idée essentielle est qu’il y a des individus qui, dans leurs relations sociales et dans leurs relations de travail, n’ont pas de bons rapports avec les autres. Ils ne sont pas véritablement malades mais ils ne savent pas commander, communiquer, être conviviaux. Alors on va leur apprendre à prendre conscience et à se transformer dans des séminaires qui d’ailleurs étaient très longs au départ : les premières séances des ntl (National Training Laboratories) duraient trois semaines complètes en isolat culturel avec travail le soir. Nos premiers séminaires arip duraient quinze jours entiers avec travail toute la journée et le soir. Maintenant les gens nous disent : « Si vous pouviez former les gens à la communication en quarante-huit heures, ça serait pas mal » !
Sens et dérives de la psychologisation contemporaine de la vie sociale

Comment expliquez-vous cette évolution entre un noyau de départ qui essaie de concilier Freud, Rogers et Marx et des pratiques actuelles très centrées sur la performance individuelle comme le développement personnel ou le coaching ?

Eugène Enriquez – Ces pratiques s’inscrivent dans le phénomène de l’individualisation dans le travail, d’une évolution qui vise – dit de manière un peu brutale – à casser les syndicats, à casser les collectifs, à amener de la désolidarisation généralisée, avec l’idée que chacun doit être responsable de ce qu’il fait et donc de donner à chacun la possibilité théorique dans l’entreprise de se développer, de prendre des initiatives, et d’être noté au mérite. Autant de choses que l’on voit aujourd’hui envahir l’ensemble de la chaîne sociale, c’est-à-dire non seulement l’entreprise mais aussi l’université, les associations médico-sociales… et même le gouvernement ! On est arrivé à cette exigence d’évaluation permanente et au fait d’être toujours celui qui doit prouver instantanément qu’il fait bien son travail. En analysant l’évolution des méthodes d’évaluation, j’avais dans le temps essayé de montrer qu’il y a une différence entre des méthodes centrées sur la personnalité des individus, par exemple dans des organisations de type paternaliste ou charismatique, des méthodes centrées plus particulièrement sur la conformité à un certain nombre de comportements requis, typiques des bureaucraties, et enfin des méthodes de contrôle des résultats[7]. Et ce qu’on observe aujourd’hui, c’est non seulement un jugement sur les résultats mais aussi un retour sur le premier point : un jugement sur la personnalité. C’est la grande perversion de la psychologisation : non seulement c’est l’individu – et jamais le collectif de travail – qui est jugé sur son travail, et en même temps il est jugé sur sa personnalité. Si quelqu’un fait une erreur il est qualifié d’incompétent. Donc les gens sont toujours dans l’épreuve et sont sous pression permanente. Le pendant de cela, c’est le développement de l’aide pour gérer son stress, devenir plus fort, etc. C’est typiquement le coaching tel qu’il pratiqué la plupart du temps.

Selon vous, quels effets ce recours à la psychologie pour résoudre des questions qui auparavant pouvaient être traitées de manière politique, organisationnelle, sociale… a-t-il sur les individus et plus largement sur la société et les rapports sociaux ?

Robert Castel – Je ferais deux hypothèses assez générales qui peuvent éclairer la place croissante que prend la psychologie dans le monde du travail. La première serait que nous sommes dans des processus de dé-collectivisation du travail : si le capitalisme industriel a pu connaître des formes d’organisation et de protection collectives, il y a décollectivisation, c’est-à-dire que le travailleur est interpellé lui-même pour faire face à des situations, être capable d’assumer le changement, faire preuve d’initiative, etc. On voit dans les enquêtes sociologiques sur le travail, par exemple celles de Michel Pialoux et de Stéphane Beaud, Retour sur la condition ouvrière à propos de Sochaux, que même dans un grand bastion de l’industrie automobile, il y a une individualisation, on passe à des petites unités, à la sous-traitance, à l’intermittence, et les individus-travailleurs sont de plus en plus renvoyés à eux-mêmes et en concurrence les uns envers les autres. C’est une grande tendance, avec comme complémentaire le fait que c’est à l’individu de prendre en charge sa carrière, d’être en mesure de se recycler, de changer d’emploi, de maîtriser sa trajectoire professionnelle. Ulrich Beck parle du « modèle biographique » pour dépeindre cette gestion individualisée des carrières. Cela justifierait la présence de plus en plus massive de la psychologie puisque les opérateurs sont sommés de fonctionner de manière de plus en plus individualisée.

Je verrais une seconde hypothèse, concernant l’entrée sur le marché du travail. En caricaturant un peu, dans les années 60, lorsqu’il y avait un poste, un travailleur avec une qualification obtenait ce poste, peut-être avec un peu d’attente, mais il y avait une sorte d’automatisme entre l’offre et la demande d’emploi. Cette relation directe s’est défaite avec le chômage de masse et la précarisation de l’emploi, le travailleur n’est plus perçu comme étant automatiquement apte à travailler. Il faut le « mettre à niveau », d’autant plus qu’en raison des changements technologiques, il n’est plus qualifié une fois pour toutes pour assumer un travail jusqu’à sa retraite. Il faut donc le prendre en charge à travers des techniques d’insertion, les parcours de qualification, les suivis individualisés… à travers lesquelles on essaie de hausser le niveau, non seulement de qualification, mais aussi de motivation, la capacité de faire des projets, etc. Dans les thérapies qu’on évoquait tout à l’heure, cette expression « travailler sur soi-même » était utilisée et m’avait beaucoup frappé. Aujourd’hui, dans ce secteur un peu flou entre emploi et non-emploi, ce travail d’ordre psychologique prend une place grandissante.

Vous faisiez déjà ce constat dès la fin des années 70 dans La gestion des risques : on ne cherche plus à changer les conditions ou l’organisation du travail, mais on s’adresse à l’individu pour qu’il change lui-même et s’adapte. Il y aurait dans les années 1990 et ces conditions d’emploi une sorte d’accentuation de ce processus et un plus grand recours à ces techniques psychologiques ?

Robert Castel – Oui, j’ai l’impression que ce processus s’amorce au moins à la fin des années 70, mais que dans un premier temps, on a pensé cette nouvelle situation comme étant provisoire, et qu’« en attendant la reprise » il fallait faire quelque chose, aider les gens à remettre le pied à l’étrier. C’était plutôt pensé comme une étape. Progressivement, et d’ailleurs avec un certain « retard de la conscience », on s’est aperçu que c’était un nouveau régime du travail qui se mettait en place.

Eugène Enriquez – Pour ma part, il me semble que le processus était en marche bien avant. J’avais écrit en 1965 dans la revue de la cgt d’edf un article qui s’appelait « La quadrature du cercle » et qui disait : les cadres doivent être simultanément conformes, adaptables et innovateurs. Je montrais que naturellement cela ne pouvait pas marcher car ces injonctions étaient contradictoires ; mais elles se présentaient dans des entreprises qui fonctionnaient, où il y avait quasiment le plein emploi. Or, on est passé dans une précarisation généralisée des emplois, compte tenu de la mondialisation et des nouvelles technologies qui impliquent à la fois des gens beaucoup plus qualifiés et la disparition de toute une série d’anciens métiers. Et la précarisation des emplois amène à ce que Robert Castel nomme l’« individu par défaut », que j’appellerais l’« homme précaire », l’homme précaire en tout : il ne sait pas ce que deviendront ses enfants, il ne sait pas si, comme aux États-Unis, on ne va pas lui retirer sa maison, il ne sait pas si son mari ou sa femme ne va pas le quitter à un moment ou un autre, etc. On est dans une sorte de précarisation généralisée des rapports sociaux, qui touche déjà mais touchera de plus en plus de gens situés aussi à des niveaux élevés. L’homme perd de plus en plus les quelques éléments de stabilité qu’il pouvait avoir, alors on essaie de combler par du coaching, de l’accompagnement, des cellules psychologiques, etc.

Robert Castel – J’avais proposé cette expression d’« individu par défaut » en pensant à des situations un peu limites, comme par exemple le chômeur de longue durée ou le jeune qui galère à la recherche d’un premier emploi. Mais je suis d’accord sur le fait que le processus de précarisation est plus général : il traverse de larges couches de la société, même s’il frappe évidemment plus fort ceux qui sont vers le bas. Mais c’est vrai qu’on peut trouver ces situations d’instabilité très haut dans l’échelle sociale. Ce n’est pas le modèle d’une société duale, mais plutôt l’hypothèse d’une société largement traversée de processus de déstabilisation, de fragilisation, qui n’existent pas avec la même intensité partout, mais qui affectent à peu près tous les niveaux de la structure sociale.

La psychologie se présente là comme une offre pour aider les individus face à ces processus de fragilisation sociale. Mais ne peut-on y voir aussi des effets de différenciation sociale, entre des personnes qui en retireraient des moyens pour se maintenir à certaines positions sociales (par exemple, les cadres coachés) et d’autres pour qui elle serait de peu de ressources face à des situations de vulnérabilité sociale ?

Eugène Enriquez – La psychologie est à double détente. Et dans la psychosociologie aussi, il y a ceux qui essaient simplement d’aider les gens à s’adapter, sans interroger les conditions de travail, et ceux qui essaient contre vents et marées de faire en sorte qu’ils soient un peu plus conscients des situations dans lesquelles ils se trouvent pour essayer de voir comment ils peuvent penser leurs situations, leurs modes d’action et résister à des pressions intolérables.

Robert Castel – On pourrait peut-être ajouter une dimension complémentaire : on vient de présenter la psychologisation comme une responsabilisation de l’individu. Mais parallèlement, je suis de plus en plus frappé par le fait que l’on fonctionne en même temps à la moralisation, aux jugements de valeur, à la culpabilisation des chômeurs et des gens qui bénéficient de l’aide sociale comme les bénéficiaires du rmi. Il y là l’exercice d’une sorte de chantage au travail. L’emploi est devenu un impératif catégorique qu’il faut accepter à n’importe quelles conditions : être un travailleur pauvre plutôt que d’être un mauvais pauvre qui ne travaille pas. J’ai l’impression que ces deux dimensions fonctionnent ensemble aujourd’hui.

Eugène Enriquez – Pour aller dans ce sens, si la vision de l’homme c’est d’être entrepreneur de sa propre vie, de se maîtriser, d’avoir des projets, de prendre des initiatives, alors tout individu qui n’est pas comme cela est un mauvais individu pour la société. Il l’est d’autant plus s’il profite des aides sociales. Je crois que cette vision normative amène nécessairement une vision moralisatrice.

Robert Castel – Mais c’est en même temps un peu paradoxal. On pourrait penser, sans être nécessairement un inconditionnel de la psychologie, que celle-ci est du côté du savoir, de l’affranchissement à l’égard des traditions, de la modernité. Mais aujourd’hui, la psychologisation accrue coexiste parfaitement avec le renforcement du moralisme, au point qu’ils paraissent s’étayer l’un l’autre. C’est un point qui mériterait d’être approfondi.

Eugène Enriquez – La normalisation de l’être humain est une déviation de la psychologie. La psychologie, la psychosociologie, la psychanalyse sont toutes fondées au contraire sur l’hypothèse de la diversité des êtres humains et des subjectivités, et sur l’idée que l’individu n’est jamais tout à fait achevé. Or, ce qui est prédominant à l’heure actuelle, c’est une psychologie très souvent biologisante, dans laquelle l’homme est quasiment prédéterminé. C’est de mon point de vue une psychologie à rejeter totalement. Je dirais la même chose d’une psychosociologie très adaptative. Ce qui triomphe – heureusement le triomphe n’est pas total ! –, c’est la plus mauvaise psychologie et la plus mauvaise psychosociologie ; comme le dit Vincent de Gaulejac, c’est la victoire de l’esprit gestionnaire dans l’ensemble de la société, qui propose de pouvoir tout mesurer. Et si on mesure, on le fait toujours par rapport à une vision normative de ce que les gens devraient être et du point auquel ils devraient arriver.

Notes

[ 1] Le psychanalysme, l’ordre psychanalytique et le pouvoir, Maspero, 1973 ; L’ordre psychiatrique, Minuit, 1977 ; La société psychiatrique avancée : le modèle américain (avec F. Castel et A. Lovell), Grasset, 1979 ; La gestion des risques, Minuit, 1981.Retour

[ 2] Les métamorphoses de la question sociale, une chronique du salariat, Gallimard, 1999 ; Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi (avec C. Haroche), Fayard, 2001.Retour

[ 3] Par exemple « Interrogation ou paranoïa : enjeu de l’intervention sociopsychologique », Sociologie et sociétés, Montréal, IX, no 2, p. 179-203, 1977 ; ou « L’intervention pour imaginer autrement » (avec R. Sainsaulieu), Éducation permanente, no 113, p. 25-38, 1992.Retour

[ 4] La formation psychosociale dans les organisations (avec J. Dubost, Gocquelin, Cavozzi), puf, 1971 ; L’organisation en analyse, puf, 1992 ; Les jeux du pouvoir et du désir dans l’entreprise, Desclée de Brouwer, 1997.Retour

[ 5] De la horde à l’État. Essai de psychanalyse du lien social, Gallimard, 1983 ; La face obscure des démocraties modernes (avec C. Haroche), Erès, 2002.Retour

[ 6] « Où était le Ça, le Moi doit advenir. »Retour

[7] « Évaluation des hommes et structures d’organisation des entreprises », Connexions, e.p.i., no 19, 1976.