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Violence et prostitution.
par Joseph ROUZEL

Origine : http://www.psychasoc.com/article.php?ID=228

Pourquoi l’homme est-il fondamentalement violent ? Ecoutons Freud, qui ne mâche pas ses mots : « « ...l’homme n’est point cet être débonnaire, au cœur assoiffé d’amour, dont on dit qu’il se défend quand on l’attaque, mais un être au contraire, qui doit porter au compte de ses données instinctives une bonne somme d’agressivité... L’homme est, en effet, tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagement, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. » Voilà ce qu’affirme sans ambages le père de la psychanalyse en 1929 dans Malaise dans la civilisation. Si l’homme est violent c’est du fait de son mode de fabrication. L’homme est un animal dénaturé par le langage et ça lui fait violence. Du fait de l’appareillage entre le vivant de son corps et l’appareil -à-parler qui le propulse dans le social (que Freud nomme spracheapparat dans ses études sur les aphasies) il ne peut pas compter comme les animaux, sur son instinct, mais sur sa pulsion.

L’homme du fait de cet appareillage, voire de cet apparolage, se trouve projeté dans une relation de médiation par rapport à son environnement, les autres humains et lui-même. Ce rapport de médiation signifie que toute manifestation de ce corps dénaturé passe par le filtre du langage. Ce qui, entre nous, fait des manifestations de violence une expression non verbale, mais langagière cependant. La violence ça veut dire quelque chose, mais ça le dit avec des actes, et pas avec des mots. En effet la pulsion est constituée des affects du corps mêlés aux représentations qu’impose à ce corps son attachement au langage. La pulsion résulte, précise Freud, du travail imposé au corps humain par la culture. Une petite précision le terme allemand de Kultur qu’emploie Freud, recouvre un champ beaucoup plus ouvert que notre pauvre mot de culture emportant dans son sillage des effluves de Beaux-arts, fêtes de la musique et autres flonflons. La culture, Freud la définit d’une part comme ce qui nous éloigne de l’animalité et d’autre part comme ce qui nous permet de nous supporter les uns les autres. C’est pourquoi les traducteurs français ont proposé comme équivalent le terme de civilisation, ce qui permet à l’homme de se civiliser, de se « d’hommestiquer ».

On entrevoit au passage comment en ce qui concerne la lutte contre la violence, y compris dans le champ de la prostitution qui pose fondamentalement la place des femmes dans la société, la culture est poussée au premier plan. Les affects cherchent sans fin et violemment une issue pour jouir, mais, interdits, c'est-à-dire soumis au refoulement, la seule issue socialement acceptable est ce que Freud nomme sublimation. Un certain nombre d’expressions que l’on peut qualifier de violentes se déroulent sur fond de sublimation. Ainsi les insultes qui s’avère un gros problèmes chez les jeunes, et surtout pour les adultes. Freud disait avec l’humour qu’on lui connaît que le premier homme qui a laissé tomber sa lance avec laquelle il s’apprêtait à percer le corps de son ennemi, pour lui jeter à la face une insulte, ce premier homme a inventé la culture. Encore, pour que cela soit acceptable faudrait-il introduire à l’endroit de cette expression culturelle sexuellement chargée, qu’est l’insulte, une certaine souplesse dans la réception, et pouvoir la dévier vers des formes de création socialement acceptables, comme l’humour.

J’ai ainsi proposé à un groupe d’éducateurs qui se disaient démunis face aux insultes incessantes des jeunes, d’inventer un atelier d’insultes, mais dont le dispositif est cadré par des règles du jeu, une arbitre, un espace et un temps donnés. Ceux qui ont prêté quelque attention aux travaux de ce grand poète que fut Jean Tardieu ne seront pas déçus d’y découvrir des séries d’insultes tout à fait plaisantes. Les adeptes du Capitaine Haddock également. Autre forme de violence déviée par la sublimation : les spectacles sportifs. Un anthropologue de l’Université d’Aix, Christian Bromberger, a bien montré à quel point les matchs de foot étaient des substituts de la guerre, avec leurs factions, leurs mots d’ordre, leurs fanions, leurs emblèmes, leurs chants de guerre, leurs capitaines… Même s’il y a malheureusement de temps en temps des débordements dans ce genre de manifestation, cela fait nettement moins de dégâts, notamment en matière de morts, que la vraie guerre ? Bush, le boucher d’Irak, aurait été bien inspiré de s’en remettre à ce type de compétition. Souvenons-nous d’un grand match entre l’équipe d’Iran et celle des USA. Dans les jours qui suivaient, alors que tous liens étaient rompus depuis belle lurette, les relations diplomatiques, reprenaient. On recommençait à se parler.

La pulsion qui nous anime, qui nous meut et nous émeut, nous fait une violence fondamentale. La pulsion ça pulse, ça pulse, ça pulse. Et cette pression permanente doit trouver des points d’écoulement et d’évacuation. Là où il y a de la pression, la pulsion cherche son ex-pression. Dans le meilleur des cas, sur la voie de la sublimation. Et c’est tout le mérite de l’Ecole et des divers apprentissages qu’on y fait, que d’offrir une voie socialement acceptable de dérivation de l’énergie pulsionnelle. Ce qu’on peut faire de mieux avec sa pulsion c’est de l’inscrire dans un processus de création, de lien social, de culture. Mais que je sache nous ne sommes pas toujours dans cet état créatif. Or la pulsion continue sa percée. Et si elle ne trouve pas son chemin du coté de la sublimation, qu’on peut nommer aussi bien socialisation, elle s’en détourne - refoulement précise Freud - et va vers des chemins de traverse que Freud nomme : formations de l’inconscient. Il en est de drôles et d’autres d’un peu moins drôles, de ces formations. Lapsus, oublis de noms ou de choses à faire, actes manqués, passages à l’acte, rêves, fantasmes et symptômes sont autant de voies d’écoulement de la pulsion. Ce qu’on nomme violence est repérable dans ces manifestations. Le passage à l’acte comme violence projetée sur autrui comme dans la prostitution ou la maladie comme violence sur soi, principalement. La pulsion qui n’est pas arrimée à l’ordre de la culture passe à l’acte. On peut entendre ici la violence comme un échec de la symbolisation.

Qu’en est-il alors de la violence logée au cœur des processus prostitutionnels ? Retour du refoulé, diront les psy. De quel refoulé ? Sous la femme, dort la mère. Le corps maternel frappé par l’interdit de l’inceste fait retour comme objet de jouissance. Le corps des femmes a toujours été l’objet de stigmatisations et de ségrégations. Les femmes, parce que mères potentielles, sont affectées de ce qui échappe à l’ordre du langage. Il y a chez elles, disait Lacan, une jouissance supplémentaire. Du fait d’être placées à l’endroit de la reproduction de la vie, elle portent sur elles les représentations de ce qui peut menacer l’ordre social. De tout temps on les a brûlées comme sorcières, reléguées comme citoyennes, voilées, violées etc… La prostitution permet aux hommes de se livrer à une forme de vengeance. En effet ce sont les mères, en prenant appui sur cet ailleurs que l’on nomme père, qui introduisent leur enfant à la perte de jouissance dans une opération que les analystes nomment castration. Toutes les femmes sont ainsi logées à l’enseigne de la mère castratrice. Là où ça refoule, ça défoule. Le corps des femmes réduit à l’état d’objet dans la prostitution peut alors être consommé comme n’importe quel produit. Et ce d’autant plus que les lois du marché libéral y invitent. Réduire le corps humain à une chose constitue le crime le plus avancé contre l’humanité. Rayer un humain de la carte des êtres parlants produit chez celui qui s’y livre une illusion de toute puissance. Faire taire une femme conduit à l’instrumentaliser comme objet de jouissance, et je ne dis pas de plaisir.

La clinique des faits divers nous apprend que lorsque l’une d’entre elles se remet à parler, l’abuseur s’enfuit. C’est ce qui est arrivé à la seule victime de Guy George qui s’est mise à lui parler, ce qui l’a mis en fuite. Au-delà on ne saurait lutter efficacement contre l’infamie que représente pour une société la prostitution, qu’en inventant sans cesse des dérivations socialement valorisée à l’expression de la pulsion sexuelle. Peut-être faudrait-il retrouver le savoir-faire des troubadours pour mettre en scène le corps des femmes et le chanter dans la poésie. Sublimation dit Freud. Qu’en est-il aujourd’hui des capacités de notre société post-moderne à inventer de tels processus où la sexualité non seulement n’est pas déniée ou salie par des discours moralistes ou religieux , mais exhaussée au rang de l’art ? Aujourd’hui, on consomme tout et tout de suite, y compris le corps d’autrui. Tel est le slogan dominant.

Comment lutter alors ? Peut-être pas contre la violence, comme on l’entend dire partout, mais avec la violence ? Si je reprends le début de mon propos, je pense qu’il faut retrouver confiance dans la parole, sous toutes ses formes. Un beau texte de Martin Heidegger, Acheminement vers la parole, nous dit que nous parlons sans cesse, même en rêvant. L’être humain que Jacques Lacan nomme « parlêtre » est véritablement un être façonné par la parole. Mais l’introduction de la loi de la parole dans le corps humain produit un trou, un manque, un vide, et cela nous fait violence, nous n’en voulons pas : nous voulons être comblés ! La mère, et au-delà la femme, présentifiant jusque dans son anatomie cette part manquante, on n’en supporte la vue, on voudrait l’écraser : nique ta mère ! La parole est la condition du vivre ensemble, la condition de médiatisation et de dérivation de notre violence intrinsèque. C’est tout ce qui nous reste quand tout s’écroule : redonner force à la puissance de la parole et se soumettre à son autorité. La plupart du temps lorsqu’ils se produit un événement violent, il y a toujours une bonne âme pour proposer une commission, une réunion, un colloque, avec pour thème: la violence, voire la violence dans la prostitution, parlons-en ! Je proposerai une petite dérive de cette formulation : la violence : parlons-nous !

Autrement dit il existe bien un traitement de la violence, un et un seul, où la violence du sujet et la violence sociale trouvent un certain apaisement dans un espace de médiation, c’est quand on se parle. « Au début, écrit Saint Jean dans le prologue de son évangile, il y a la parole. Et la parole a pris corps ». Voila la question à se poser dans tout regroupement humain : quels sont les lieux où l’on se parle ?

Joseph ROUZEL, novembre 2004

[1] Intervention au Colloque Violences scolaires et culture(s), au Lycée de Carpentras le 9 avril 2004. Il s’agit du deuxième colloque organisé dans le cadre d’une activité pédagogique associant élèves du lycée Victor Hugo de Carpentras, universitaires et chercheurs en sciences sociales.