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Origine : http://www.vivantinfo.com/numero7/neurosciences_et_psychanalyse.html
« Il me semble, quant à moi, qu’au départ
de tout il y a ce qu’on ressent, le "ressenti",
cette vibration, ce tremblement, cette chose qui ne porte aucun
nom, qu’il s’agit de transformer en langage. Elle se
manifeste de bien des façons… Parfois d’emblée,
par des mots, parfois par des paroles prononcées, des intonations,
très souvent par des images, des rythmes, des sortes de signes,
comme des lueurs brèves qui laissent entrevoir de vastes
domaines… Là est la source vive. »
Nathalie Sarraute, Entretien avec G. Serreau, La Quinzaine littéraire,
mai 1968.
Il y a seulement quatre ans, la psychanalyse n'apparaissait plus
susceptible d'expliquer les dysfonctionnements du cerveau. Considérer
les grandes entités inventées ou popularisées
par Sigmund Freud, le ça, le moi, le surmoi, le refoulement,
le complexe, la fixation, le transfert, comme des « réalités
» pouvant être observées et mesurées de
la même façon que d'autres propriétés
du corps et de l'esprit ne paraissait plus crédible. Dans
le même temps, les neurosciences semblaient apporter de bien
meilleures réponses pour le traitement des psychoses et des
névroses, comme pour la compréhension du cerveau et
de ses processus.
Aujourd'hui, la perspective a changé : l'alliance de ces
pratiques jadis séparées ou opposées peut apparaître
la mieux placée pour révéler les profondeurs
du fonctionnement cérébral et psychique et faire progresser
les moyens de guérir ses anomalies.
Ces dernières années, malgré le triomphe apparent
des neurosciences, le dialogue scientifique entre ces dernières
et la psychanalyse ne s'est pas éteint. Il était au
contraire en train de se réactiver. En témoigne notamment
la création, en juillet 2000, de la Société
internationale de neuro-psychanalyse (n-psa) [1], qui réunit
aujourd'hui des psychanalystes, des neuroscientifiques et des spécialistes
des sciences cognitives.
Un récent article de l'un des présidents de la n-psa,
Mark Solms, donne un bon aperçu des rapprochements possibles
entre psychanalyse et neurosciences [2]. Solms est professeur de
neuropsychologie à l'Université du Cap (Afrique du
Sud) et dirige le Centre Arnold Pfeffer de neuropsychanalyse à
New York. Selon lui, le modèle du fonctionnement mental proposé
par Freud apparaît de plus en plus conforme au modèle
implicite que suggèrent les observations de la clinique et
de l'imagerie fonctionnelle des neurosciences. Dans les deux cas,
on met en évidence un cerveau inconscient, très associé
à la conscience et au corps, dont le rôle est absolument
déterminant dans la vie du sujet.
En IRM fonctionnelle, on observe qu'une mère active des
régions cérébrales différentes selon
qu'elle voit son propre enfant (zone en rouge) ou l'enfant d'une
autre femme (zone en bleu).
Terry Oakes, Lab for Affective Neuroscience, UW-Madison
Le renouveau du dialogue
Freud l'avait affirmé et cela avait fait scandale à
l'époque. Mais le modèle des neurosciences permet
aussi, selon les neuro-psychanalystes, de tester la pertinence des
autres concepts du freudisme, notamment celui de la mémoire
enfouie et celui de la répression, ou refoulement, par le
moi et le surmoi des manifestations d'un inconscient centré
sur la recherche du plaisir. L'examen par imagerie cérébrale
montre en effet les aires ou les réseaux de neurones qui
interviennent dans les phénomènes de censure ou qui
s'activent lors de certains rêves supposés exprimer
les désirs profonds des sujets [3].
Les résultats des neurosciences commencent à fournir
un début de base neurologique aux intuitions de Freud, que
ce dernier n'avait pu confirmer, faute d'outils appropriés.
Mais les irréductibles ne verront pas là matière
à unifier les deux approches, celle de la psychanalyse et
celle des neurosciences, dont les méthodes risquent de rester
longtemps encore radicalement différentes, bien que maints
psychanalystes se réclament de la démarche scientifique.
Le problème est en effet de s'assurer que les uns et les
autres parlent de la même chose ; le refoulement est par exemple
souvent confondu par les neuroscientifiques avec la répression
volontaire d'images ou de souvenirs, ce qu'il n'est pas pour les
psychanalystes. On peut aussi discuter la pertinence de l'idée
selon laquelle l'inconscient de Freud pourrait être assimilé
à l'inconscient des sciences cognitives.
Introduire de nouvelles disciplines
Joëlle Proust, directeur de recherche au CNRS (Institut Jean
Nicod, Paris) note que plus rien, au contraire, ne permet de confirmer
plusieurs des hypothèses de Freud au sujet de l'inconscient
[4]. Les neurones ne reçoivent pas leur énergie d'une
hypothétique énergie pulsionnelle liée à
la libido, mais la trouvent dans leur propre fonctionnement en interaction
avec le corps. L'inconscient n'est pas le résultat d'un processus
actif de refoulement mais il est bien davantage, puisqu'il rassemble
l'« immense majorité » de l'activité mentale.
Ce serait enfin bien trop simplificateur de chercher dans l'inconscient,
par exemple sous forme de retour du refoulé, l'explication
des comportements apparemment incohérents (actes manqués,
rêves, symptômes psychiatriques). Les comportements
et les représentations qui les accompagnent sont en permanence
le résultat d'un conflit darwinien entre contenus d'aires
cognitives multiples, conscientes et inconscientes, à l'image
de ce qu'expriment les théories du neurologue Gerald Edelman
(Neurosciences Institute, et The Scripps Research Institute, San
Diego). Se focaliser sur le contenu des symptômes ne peut
expliciter la genèse des troubles mentaux, qui relèvent
de l'anatomie fonctionnelle du cerveau.
Constatons cependant que, si les freudiens voulaient y mettre un
peu du leur, ils pourraient faire bénéficier leurs
pratiques et leur doctrine des ouvertures offertes par les neurosciences.
Et inversement : les neurosciences ont certainement beaucoup à
apprendre de l'approche psychanalytique. Toutes deux pourraient
également s'enrichir d'approches encore plus interdisciplinaires
des questions de l'esprit et du mental : les sciences cognitives,
la psychologie évolutionniste, la sociologie des «
super-organismes » (communautés ou collectivités)
mais aussi la linguistique, voire la mémétique (discipline
qui, par analogie avec la génétique, soutient que
des schémas informationnels auto-réplicants, les «
mèmes », codent les différents phénomènes
culturels).
Quel modèle du « moi inconscient » ?
La première chose à faire, pensons-nous, serait de
préciser le modèle du cerveau « incorporé
» inconscient dont on dispose déjà grâce
aux neurosciences intégratives. On sait que les travaux les
plus récents de chercheurs comme Antonio Damasio [5] (Université
de l'Iowa) et Gerald Edelman [6] mettent en évidence le rôle
essentiel du fonctionnement du corps en situation, véritable
«machine à survivre » qui s'exprime par la conscience
primaire et l'existence d'un moi inconscient non verbal qui lui
donne son unité.
Ce moi inconscient n'est pas un objet du monde biologique que l'on
puisse observer comme on observe le cerveau. Il correspond plutôt
à une sorte de champ qui met en cohérence les multiples
fonctions du corps et du cerveau en relation avec le monde extérieur,
à travers les organes d'entrée-sortie. Le corps et
les bases neurales de la conscience primaire sont les produits d'une
évolution, qui s'exerce soit au niveau de l'espèce
et se traduit par un génome déterminé, soit
au niveau de l'individu et produit un organisme déterminé.
Les individus sont tous différents à l'intérieur
d'une espèce, même s'ils obéissent à
certaines règles globales exprimables en termes de probabilités.
Il est bien évident que tant que cette imbrication de causes
et d'effets restera une boîte noire, non explorée,
tant au plan général qu'en ce qui concerne tel individu
particulier, il sera vain de parler de prévention ou de cure
des dysfonctionnements éventuels. Comment par exemple analyser
ou réduire les « complexes » nés dans
l'inconscient d'un sujet si l'on n'a pas de modèle éclairant
la façon dont s'expriment et entrent en conflit, au sein
de son organisme, les grandes fonctions vitales : insertion dans
un groupe, recherche de nourriture, de territoire, de partenaires
sexuels ?
Grâce au langage, le Moi conscient, la conscience supérieure,
se construit dans une relation permanente avec le groupe social.
DR
L'émergence du sujet
La deuxième question à étudier est celle de
l'émergence de la conscience supérieure à partir
des bases fournies par la conscience primaire. Pour Edelman et de
nombreux autres neuroscientifiques, la conscience supérieure
se crée principalement au sein du groupe. C'est de l'échange
de symboles avec des congénères, exprimant des connaissances
communes sur le monde extérieur acquises par le groupe, que
naissent les concepts du langage symbolique.
De même, c'est sans doute l'identification de l'interlocuteur
comme un sujet, un Moi, qui permet au locuteur de se percevoir lui-même
comme un Moi. Selon ce point de vue, la conscience volontaire et
le prétendu libre-arbitre sont des illusions. Le Moi conscient
élaboré grâce aux échanges langagiers
au sein du groupe n'est pas causal. Il est le produit, comme le
Moi inconscient, du fonctionnement du corps et des bases neurales
sous-jacentes. Mais il peut, grâce à l'émergence
du langage, afficher à l'extérieur certains de ses
états, ce qui lui permet de se conforter et s'étendre
grâce aux échanges avec les congénères.
Il se construit ainsi un véritable « sur-moi »
social.
Objecteurs de conscience
Le Moi conscient exerce donc une influence sur l'individu, du fait
notamment qu'il insère celui-ci dans le groupe. Cette insertion
se fait dans les deux sens. Les productions langagières de
l'individu influencent le groupe et celui-ci répercute sur
l'individu les instructions symboliques qu'il génère
dans sa propre lutte pour la survie au sein de groupes rivaux. Le
groupe, autrement dit, est un « super-organisme » qui
produit, pour se maintenir compétitif vis-à-vis de
ses homologues, des ordres que le psychologue Howard Bloom, l'un
des pères de la mémétique [7], range dans deux
grandes catégories : les gardiens de la conformité
et les générateurs de diversité. Beaucoup de
ces ordres prendraient la forme de modules informationnels auto-réplicatifs
capables de se répandre sur le mode viral dans les réseaux
d'échanges, puis dans les cerveaux qui leur offrent un milieu
réceptif.
Les dysfonctionnements physiologiques ou psychologiques que cherchent
à guérir la psychanalyse et la psychiatrie se manifestent
en premier lieu au niveau de la conscience supérieure. Ce
sont des troubles de la personnalité ou du Moi. Quand ils
ne sont pas provoqués par des déficiences neuronales,
on peut supposer qu'ils résultent principalement de conflits
entre une conscience supérieure envahie par des contenus
cognitifs venus du groupe et une conscience primaire, inconsciente,
résultant du développement du sujet dès avant
sa naissance. Il est donc très important d'étudier
les modalités de formation des Moi conscients à partir
du langage qui, lui-même, résulte du développement
de l'enfant au sein d'un groupe social. Il y a le langage appris
de la mère et de la famille, mais il y a aussi les contenus
cognitifs innombrables qui envahissent les cerveaux dans le cours
de la vie.
La construction du Moi verbal
Ces considérations devraient être jugées particulièrement
importantes par la psychanalyse, qui repose en très grande
partie sur le langage, symbolique ou verbal. À partir de
l'étude des conséquences des processus langagiers
dans la formation des Moi conscients, on devrait pouvoir retrouver
les mécanismes fondamentaux de la cure psychologique, qui
repose sur le dialogue entre patient et soignant, ou ceux de la
cure psychanalytique, fondée sur une écoute encore
plus attentive aboutissant à la verbalisation par le patient
de contenus inconscients supposés handicapants. Dans les
deux cas, un nouveau Moi verbal se construira, plus en harmonie
avec ce qu'est l'ensemble constitué par la personne tout
entière, corps et inconscient inclus. Ce nouveau Moi reverbalisé
pourrait dans certains cas apporter un soulagement aux troubles
d'insertion.
On devrait aussi pouvoir expliquer de la même façon
les mécanismes dits du transfert dans la terminologie freudienne.
Dans le transfert, le patient s'identifierait à des contenus
cognitifs ou affectifs qu'il supposerait être ceux du traitant,
afin de se libérer plus vite des conflits entre diverses
composantes de son inconscient.
Motion de censure
Par ailleurs, la plupart des mécanismes relatifs à
la formation du surmoi et à son action de censure pourraient
aussi trouver là des explications possibles. C'est le super-organisme
collectif s'exprimant par les concepts répresseurs ou incitateurs
de la « morale » sociale qui contribue pour l'essentiel
à forger le surmoi. Il faut donc les étudier et en
faire prendre conscience à ceux qui les subissent sans défense.
C'est de cette façon, notamment, que les interdits prenant
la forme de pseudo-raisonnements rationnels (les rationalisations)
pourront être débusqués afin d'en libérer
les personnes qui voient leur potentiel d'autonomie aliéné
par eux.
Ajoutons que si l'inconscient et le conscient doivent être
mis en relation par les sciences cognitives, c'est parce que la
nature a déjà mis en place le passage de l'un à
l'autre. On sait que l'organisation du corps et du cerveau inconscient
a évolué de façon à faciliter l'acquisition
par le jeune des comportements vitaux au sein d'une espèce
donnée : s'équilibrer, dénombrer (jusqu'à
5 chez certains animaux), se doter d'une théorie de l'esprit
et finalement parler. Les deux composantes du psychisme, l'inconscient
et le conscient, sont donc très corrélées,
dans leur comportement normal comme dans leur dysfonctionnement.
Il faut en tenir compte dans les méthodes éducatives
ou de prévention [8].
Des concessions réciproques
On peut donc admettre aujourd'hui que pour analyser le fonctionnement
du cerveau et remédier à ses éventuels défauts
(tant du moins qu'ils n'ont pas de causes organiques), on puisse
avantageusement conjuguer les pratiques de la psychanalyse avec
celles des neurosciences et des sciences cognitives, voire celles
de la mémétique et de l'intelligence artificielle.
Mais cela supposerait de part et d'autres des concessions. Les premières
de celles-ci consisteront à essayer sans préjugés
de comprendre la façon dont les autres travaillent, afin
d'élaborer progressivement des approches enrichies par l'échange
réciproque.
Il faudra aussi que dans chaque discipline, on se résolve
à abandonner ce que l'on pourrait qualifier de tics ou manies
n'ayant plus lieu d'être. Ce sont les psychanalystes qui auront
le plus de sacrifices à faire. Il suffit d'ouvrir un manuel
pour s'effrayer des innombrables concepts créés pour
qualifier des phénomènes sous-jacents dont la logique
échappait faute d'instruments pour les analyser. Ces concepts
étaient ensuite plaqués sur l'observation et la déformaient.
C'est le cas de la prétendue « envie de pénis
» par laquelle, aujourd'hui encore, sauf erreur, la psychanalyse
orthodoxe cherche à expliquer divers troubles réels
ou supposés de la sexualité féminine.
Mais les préjugés des autres sciences devront eux
aussi être soumis à la critique face à l'expérience
très riche accumulée par des générations
de psychanalystes. Affirmer par exemple que l'échange entre
patient et thérapeute pourrait avantageusement être
remplacé par un scanning cérébral, suivi le
cas échéant par l'administration d'une drogue ou (dans
l'avenir peut-être) par la pose d'une prothèse, serait
redoutable !…
Jean-Paul BAQUIAST
Co-fondateur et co-rédacteur en chef de la revue Automates
intelligents
jp.baquiast at wanadoo.fr <jp.baquiast
at wanadoo.fr>
[1] Société internationale de neuropsychanalyse,
http://www.neuro-psa.org/neuro/default.asp.
[ 2] M. Solms (2004) Psychanalyse et neurosciences, Pour la Science,
324, 76-81, octobre 2004, trad. de « Freud Returns »,
Scientific American, mai 2004.
[3] M.E. Beutel et al. (2003) J. Am. Psychoanal. Assoc. 51(3):773-801.
[4] Le Nouvel Observateur, Hors-Série, La psychanalyse en
procès, octobre 2004.
[5] Sur Antonio Damasio, voir Automates intelligents, septembre
2003.
[6] Sur Gerald Edelman, voir Automates intelligents, août
2004.
[7] Concernant Howard Bloom, voir Automates intelligents, mars 2002.
[8] Voir par exemple : David Premack (2004) Il faut changer les
bases de l'enseignement, La Recherche, n° 379, octobre 2004.
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