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Le texte fait partie d'un article intitulé « Prostitution,
crime organisé et marchandisation » qui a été publié par l'auteur
dans la Revue Tiers Monde, (Paris, PUF, vol. XLIV. n° 176,
octobre-décembre 2003 : 735-769). Sisyphe a présenté
le dossier en cinq parties ou chapitres afin d'en faciliter la lecture
sur Internet. Un lien à la fin de l'article permet d'accéder à la
bibliographie générale.
Les affirmations à l'effet qu'il faut analyser la question de la
traite des femmes et des enfants en termes de marché sont légion
- et même banales. Si, pour certains, le fonctionnement du « commerce
international des femmes et des enfants à des fins sexuelles »
est similaire pour l'essentiel à tout autre type de marché illégal,
pour d'autres, c'est la logique du marché, qu'il soit légal ou non,
qui explique la dynamique de ce « secteur » de l'économie.
Par exemple, Malin Björk (2002) affirme que « [l]e trafic de
femmes et d'enfants est un marché qui suit les logiques commerciales
classiques. Il n'est donc pas cynique d'utiliser la terminologie
du marché à propos du trafic ». De son côté, Phil Williams
(1997 :147) affirme que « [l]es marchés du commerce
sexuel des femmes et des enfants sont semblables dans leur essence
à tout autre marché illicite comme celui des drogues, du matériel
nucléaire, des armes, de la faune et de la flore, ou de l'art et
des antiquités ». En fait, presque toutes les analyses
portant sur la traite des femmes et des enfants présupposent que
la traite des êtres humains prospère en tant que marché.
Le jeu de l'offre et de la demande
Par ailleurs, ce marché est, selon nombre d'auteurs (Findlay,
1998 ; Martinez, Martinez et Hanley, 2001 ; Ruggiero,
1996 ; Taylor, 1999 ; van Duyne, 1993), conditionné par
le jeu de l'offre et de la demande. C'est à ce titre que le ministre
de la Justice des Pays-Bas a soulevé, en 2000, la nécessité d'un
quota légal de « travailleuses du sexe » étrangères puisque
le marché « demandait » une variété de « corps »
(Raymond, 2002). Pour tout un courant de pensée, qui accepte l'idée
de l'offre et de la demande comme régulateur des marchés de la migration
humaine, ce qui constitue un problème pour les femmes impliquées
dans la traite, « ce ne sont pas le travail ou les services
comme tels (prostitution, mariage ou travail domestique), mais la
façon particulière dont ces derniers sont organisés (à la fois en
termes de recrutement ou de conditions de travail) : sous la
contrainte » (Wijers et Lap-Chew, 1997, citées par Toupin,
2002). Pour ce courant, ce sont les conditions du trafic qui posent
problèmes et, en conséquence, il s'oppose au trafic forcé
(1) des femmes et des enfants (2). La distinction « volontaire »
et « forcé » est au cœur de cette problématique :
la prostitution n'est pas considérée en soi comme une violence envers
les femmes, mais comme un métier stigmatisé qui doit être réhabilité
(3) ; la prostituée est considérée comme une travailleuse du
sexe (Doezema, 1998 :40).
Or, le marché ne se réduit pas à la seule question de l'offre
et de la demande, si tant est que cette « loi » de l'économie
libérale explique quoi que ce soit dans le fonctionnement des sociétés
actuelles (4). Un marché est un lieu d'échange des marchandises
et toute marchandise, qu'elle soit un bien ou un service, est produite.
Cet aspect est fondamental pour comprendre la dynamique actuelle
de la marchandisation prostitutionnelle à l'échelle mondiale. Peu
d'analystes tirent les conclusions sociales et économiques de l'affirmation
à l'effet que le « trafic des femmes et des enfants à des fins
sexuelles » est soumis à la logique du marché. Peu d'entre
eux ont réfléchi à la question : comment ce qui n'est pas marchandise
à l'origine le devient-il ?
« La transformation de l'activité humaine en marchandises
est constitutive des sociétés modernes ». (Gauron, 2002 :30)
Elle est une des caractéristiques du mode de production capitaliste.
La marchandise, qui est à la fois un produit et un moyen d'obtenir
de l'argent, obéit dans le capitalisme à un processus industriel,
c'est-à-dire à une production sans « bornes » (Ricardo,
1977 :26). Dans la mondialisation néolibérale actuelle, rien
ne semble pouvoir échapper au processus de marchandisation et à
la « monétarisation des rapports sociaux » (Perret, 1999 :35).
Un des effets de cette monétarisation est, entre autres, pour reprendre
l'expression du sociologue Karl Polanyi (1983), la constitution
du marché par le « désencastrement » du social. Cela signifie
que l'approfondissement de la marchandisation a pour conséquence
la destruction systématique des relations sociales antérieures en
faveur de nouvelles relations qui légitiment l'appropriation privée
qui leur est intrinsèque. L'extension du champ monétaire entraîne
« la transformation en marchandise de ce qui n'est pas produit
pour être marchandise »(Gauron, 2002 :34). Ce processus
de marchandisation s'opère au prix d'une tension et d'une violence
considérables. Cela s'avère encore plus vrai dans la métamorphose
de l'humain en marchandise. L'appropriation privée des corps, leur
transmutation en marchandises et leur consommation, nécessite, en
aval comme en amont, l'emploi de la force. La contrainte est constitutive
de la marchandisation des êtres humains et de leur corps. Ce n'est
donc pas sans raison que « la marchandisation du vivant est
exploitée par les mafias » (Passet et Liberman, 2002 :38).
Les humains peuvent-ils êtres considérés comme des marchandises,
même si on assiste à leur marchandisation accélérée depuis trois
décennies ? Si oui, ne sont-ils pas des marchandises particulières ?
Le marché des femmes et des enfants à des fins sexuelles (prostitution,
pornographie, traite, etc.) qu'il soit légal ou illégal, fonctionne-t-il
vraiment comme tout autre marché ?
Femmes et enfants sont à la fois bien et service
Du point de vue de leurs possesseurs, en tant que marchandises,
les femmes et les enfants disposent d'un double avantage :
ces êtres humains sont à la fois un bien et un service. Plus précisément,
un des traits de l'actuelle mondialisation est non seulement la
marchandisation du corps en tant que sexe, mais également la marchandisation
des femmes et des enfants eux-mêmes. En quelque sorte, on assiste
à une double marchandisation. Dans la sphère de l'échange, il y
a non seulement l'achat ou le rapt des femmes et des enfants et
leur vente à un proxénète, mais encore l'aliénation des personnes :
ils sont achetés et/ou vendus au cours en vigueur sur le marché.
Le coût des transactions dépend de l'âge, de l'usage préalable (virginité
ou non), de la beauté des jeunes filles et de leur origine. La seconde
sphère, absolument différente, quoique conditionnée par la première,
est leur consommation par les clients.
Si « la forme la plus élémentaire de la richesse bourgeoise
[est] la marchandise » (Marx, 1970 :73), force nous est
de constater que l'argent « simple figure métamorphosée de
la marchandise » (Marx, 1970 :75) ne devient capital,
dans le système proxénète, que lorsque les femmes et les enfants
sont transformés en marchandises, mis en circulation et exploités
comme telles. Cela implique que le commerce a conquis de nouveaux
champs. Le tourisme de masse comme les industries du loisir sont,
entre autres, des éléments de la mondialisation qui ont généré l'essor
des marchés du sexe. Les organisations criminelles profitent des
dislocations structurelles induites par les politiques néolibérales,
les crises économiques ou les conflits armés (5) pour établir des
itinéraires et recruter ou enlever des personnes au profit de l'industrie
transnationale du sexe. Le volume de la demande est déterminé, entre
autres, par la taille du revenu ou la capacité de paiement des clients
et par le prix des marchandises. La prolifération mondiale de la
prostitution a donc eu un impact majeur sur la consommation qui
a pris un caractère de masse.
Les marchés sexuels, qui sont à la fois légaux et illégaux -
ces deux aspects étant étroitement liés et se nourrissant mutuellement
- procèdent d'une logique industrielle, d'une logique de production
de masse, ce qui oblige l'analyse du problème en des termes
qui transcendent le seul aspect commercial de la question. En fait,
la marchandisation ne se limite pas à une activité de commerce.
Plus précisément, cette industrie du commerce sexuel ne met pas
seulement sur le marché des femmes et des enfants, mais elle fabrique
également ces « marchandises ».
À suivre :
« 4. Comment on transforme un être humain en marchandise sexuelle »
Bibliographie
générale
Notes
1. La notion de trafic « forcé » ou de « plein
gré » est fort discutable, notamment dans le domaine de la
traite des femmes et des enfants. Il a fait l'objet de nombreux
débats et prises de positions. Voir à ce sujet, entre autres, l'ouvrage
de Yolande Geadah (2003).
2. Certains auteurs de ce courant vont beaucoup plus loin et expliquent
que « la migration des travailleuses du sexe (que ces femmes
prennent elles-mêmes l'initiative de se déplacer pour travailler
dans l'industrie du sexe, soient soumises à un recrutement ou à
un trafic ou encore y soient contraintes) constitue une forme d'entrepreneuriat… »
(Robinson, 2002 :42).
3. Ce courant a influencé plusieurs organisations internationales
et européennes qui ont adopté depuis 1993 des résolutions contre
« le trafic et la prostitution forcés ». Les ONG favorables
à cette perspective sont souvent liées directement à l'industrie
sexuelle, ou du moins profite de leur bénédiction et de leur aide.
Par exemple, Jayme Ryan raconte la visite d'une de ces ONG dans
le bordel du Nevada où elle était prostituée : « Une fois
un membre de Coyotte (Association de défense de la prostitution
dirigée par Margot St James) vint avec une pétition que nous devions
signer : aucune question n'était permise. Nous n'avons pas
eu l'autorisation de la lire. Tout ce qu'ils voulaient, c'était
notre signature et que les propriétaires soient sûrs de l'obtenir. »
Ce n'est pas sans raison que les sites Internet de ces organisations
permettent des liens avec des sites pornographiques et prostitutionnels.
Ces ONG ne répugnent pas à tisser des liens avec le système proxénète
au nom de la défense de la prostitution (et non des prostituées
comme elles le laissent croire). Contre le courant libéral favorable
à la traite des femmes et à la prostitution, voir les nombreux articles
de Marie-Victoire Louis (dont une prise de position éclairante,
2003), une théoricienne incontournable de l'abolitionnisme féministe.
Voir aussi le livre de Yolande Geadah (2003).
4. Alan Soble (1986 :75) souligne que, comme pour toute marchandisation,
« the commodification of sexuality represents the imposition
of a demand on consumers ». Dans Salaire, prix et
profit, Karl Marx (2003) rappelle : « L'offre et la
demande ne règlent pas autre chose que les fluctuations
momentanées des prix du marché. Elles vous expliqueront pourquoi
le prix du marché pour une marchandise s'élève au-dessus ou descend
au-dessous de sa valeur, mais elles ne peuvent jamais expliquer
cette valeur elle-même ». [Les italiques sont de Marx.]
5. Par exemple, au Mozambique, les forces de maintien de la paix
des États-Unis ont été accusées d'exploiter sexuellement les enfants
des villages de Chimoio et de Beira (Quintanila, 1997). En Corée
du Sud, les 43,000 soldats américains stationnés sur les bases militaires
sont desservis par 18,000 prostituées (Latstetter, 2000). Selon
Fleisman (2000), « Over the last year, scores of girls
from Romania, Latvia and Ukraine, who normally would have been brought
into Italy, have been sent to Kosovo as prostitutes for the 40,000
NATO troops based there ». L'afflux de forces de maintien
de la paix, des officiers de l'OTAN et des fonctionnaires fournit
une réserve stable de clients au Kosovo « libéré », où
un souteneur détenant 15 filles qui travaillent six nuits par semaine
« can easily bring in more than a quarter million tax-free
U.S. dollars a month » (Lee, 2001).
LA REVUE TIERS MONDE
La Revue Tiers Monde publie, depuis 1960, les résultats
de recherches récentes sur les problèmes que soulève le développement
économique et social différencié des États du monde. Complexité
du système mondial, diversité des réactions régionales, politiques
et expériences de développement sont étudiées par des spécialistes
des sciences économiques et sociales, le plus souvent du point de
vue théorique ; des études de cas, fondées sur des travaux
de terrain originaux, viennent enrichir ces analyses. La Revue
Tiers Monde est interdisciplinaire et internationale, par son
public et l'origine de ses collaborateurs. Deux à trois numéros
par an sont consacrés à un thème, sous la responsabilité d'un spécialiste,
les autres sont constitués d'articles divers. Pierre Salama, économiste,
en est le directeur.
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Revue Tiers Monde et Richard Poulin
Origine : Sisyphe 2002-2004
Richard Poulin, professeur de sociologie à l'Université d'Ottawa
Professeur titulaire de sociologie à l'Université d'Ottawa, auteur
de romans noirs et fondateur de la maison d'édition Vents d'Ouest,
Richard Poulin travaille depuis plusieurs années sur la question
des marchés sexuels, plus particulièrement sur la pornographie.
Il s'intéresse également aux questions ethniques et nationales.
En 2000, il publiait La déraison nationaliste, conflits nationaux,
pays " socialiste " et marxisme (Ottawa, L'Interligne) et Les
révolutions bourgeoises (Innsbruck, Apor Verlag). En 2001, son
roman sur l'extrême droite au Canada, Gouverneur du crépuscule
(Ottawa, L'Interligne, 2000), signé par Skip Moën, était lauréat
du prix des lecteurs de Radio-Canada (Ontario). Il est également
l'auteur de La violence pornographique, industrie du fantasme
et réalités (Yens-sur-Morges, Cabédita, 1993).
Le site Sisyphe au Canada : http://sisyphe.org/
1. L'essor du système proxénète dû à la mondalisation
2. Le crime organisé contrôle la prostitution et organise le trafic des êtres humains
3. La prostitution est soumise à la loi de l'économie néolibérale
4. Comment on transforme un être humain en marchandise sexuelle
5. Rarement un choix, la prostitution n'a pas que des causes économiques
Bibliographie générale : Le marché mondial du sexe au temps de la vénalité triomphante
Origine 3. La prostitution est
soumise à la loi de l'économie néolibérale
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