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Origine : échanges de mail avec Bernard Elman
« La seule liberté qui nous intéresse, celle
des philosophes... » Par les fenêtres grillagées
du lycée Louis-le-Grand, le printemps 1945 faisait entrer
des rêves de sieste au Luxembourg. Le professeur lui-même
semblait lutter contre la somnolence en levant haut ses sourcils
d’encre. Mais l’ensemble de la classe de « philo
2 » prenait vaillamment des notes, toute à l’honneur
d’avoir pour maître l’auteur du manuel à
la mode, et toute à l’espoir de surprendre dans ses
propos les sujets du bachot, qu’il passait pour connaître
à l’avance. Seuls, quelques élèves du
fond de la salle n’avaient pas résisté au cours
sur « la liberté en tant que telle ». et roupillaient
ferme, la tête dans les bras.
Nous avions des raisons. Soucieux de rendre service. à défaut
d’engagements plus glorieux dont nous n’avions pas l’âge,
nous occupions nos nuits d’adolescents à accueillir
les déportés retour d’Allemagne. Il s’agissait
de les attendre à la gare de l’Est avec un béret
scout et de les convoyer vers l’hôtel Lutétia,
pour d’ultimes formalités et la remise aux familles.
Nous transbordions les paquetages de couvertures brunes aux odeurs
d’agonie, nous aidions aux premières collations de
conserves américaines, aux aspersions de poudre DDT, et aussi
aux retrouvailles, quand les rescapés et leurs proches n’étaient
pas sûrs de se reconnaître, sous les masques de maigreur.
Nous portions les plus épuisés dans nos bras et sentions
à travers la toile rayée, comme poissée de
souffrance, les branches mortes de leurs os. Selon la gaucherie
propre au dévouement, ou à cause de l’hébétude
et du faible poids de ces squelettes vivants, nous leur parlions
comme à des enfants égarés - ce qu’ils
étaient devenus.
L’aube nous surprenait boulevard Raspail, ivres de sommeil,
de bière tiède, de visions effarées et de craintes
ambiguës : les convois s’espaçant nuit après
nuit, il nous faudrait bientôt décourager à
jamais les familles attroupées dans le hall de l’hôtel
et renoncer pour nous-mêmes à la fièvre, de
veiller plus utilement que sur des examens... tout en jouant les
receveurs de vieux autobus à plates-formes !
Professeurs et premiers de classes voyaient dans ces nuits à
Lutétia des prétextes de cancres. Nous n’avions
pas conscience nous-mêmes d’assister à la plus
grande honte du siècle. Les alertes aériennes de l’année
précédente avaient à peine troublé les
cours, poursuivis crânement dans les caves. Survenue pendant
les vacances, la libération avait laissé intacte la
sacro-sainte barrière entre l’école et la vie,
dont la laïcité façon Vichy servait d’alibi.
On s’était contenté de décrocher les
portraits de Pétain, le brave pépé dispensateur
des biscuits vitaminés. L’éloignement des professeurs
Marcel Déat et Georges Bidault vers des destins opposés
était passé aux profits et pertes.
À plus forte raison, l’absence soudaine des élèves
Weiss et Riskine, un matin de 1942, avait été mise
tacitement, et non sans soulagement chez les bons élèves
baptisés, au compte d’une mauvaise angine dont leurs
parents auraient omis de les excuser. Riskine ! Premier partout,
un vaste crâne de génie ! Il écrivait et polycopiait
tout seul, avec une bizarre pâte bleutée un roman à
épisodes, intitulé l’Aiguille dans le genou.
Pourquoi ce titre ? « Parce que ça fait mal »,
disait-il. « Comment l’aider ? », avait demandé
tout haut son voisin de pupitre quand il fut sûr qu’il
ne reviendrait pas. « En sachant aussi bien que lui vos verbes
en mi », avait répondu le prof de grec, au nom du «
devoir d’État », version universitaire - et commode
- de la « Communion des saints ».
Ce que Nourissier affirme dans Allemande au sujet du lycée
Saint-Louis était vrai, j’en témoigne, pour
le proche « baz’ grand »: sauf exceptions mémorables,
maîtres et élèves ont piteusement ignoré
ce qui se passait, dans la rue, d’incompatible avec leur bel
enseignement humaniste.
Il faut comprendre : comment les quelques milliers qu’ils
étaient alors auraient-ils remonté le courant de l’opinion
? Car il s’agissait de courant majoritaire. Philippe Ganier-Raymond
a raison de le rappeler dans Une certaine France, même si
aucun des textes qu’il recueille n’est inédit
et si l’intention polémique l’emporte ouvertement
chez lui sur l’équilibre cher aux historiens.
C’est un fait à ne pas oublier en ces jours d’ultime
commémoration que, de toute l’Europe occupée,
la France a été le pays le plus docile à la
volonté nazie, et parfois le plus empressé. Il n’y
a eu nulle part des exécutants aussi zélés
que le commissariat aux affaires juives et la brigade spéciale
du commissaire David. Si la Belgique a eu son Degrelle et la Norvège
son Quisling, aucune nation sous la botte n’a produit autant
d’organisations collaborationnistes, et d’aussi disposées
à se muer en polices parallèles contre des compatriotes.
Les rafles de juifs de 1941 et 1942 ont été opérées
sans la participation des Allemands, que beaucoup de détenus
n’ont jamais vu avant le peloton d’exécution
ou le train plombé.
En août 1942, le mois où le roi du Danemark menaçait
avec succès de porter l’étoile jaune, c’est
Vichy qui a demandé aux Allemands que les enfants de déportés
juifs soient emmenés à leur tour. Nous avions anticipé
sur les consignes de l’occupant en ce qui concernait l’étoile,
le couvre-feu et le numerus clausus dans les professions libérales
ou l’Université. Dès l’automne 1940, les
mesures françaises de recensement et de discrimination étaient
prêtes.
Loin de modérer cette ardeur, la presse citée par
Ganier-Raymond poussait au crime racial et semblait d’autant
plus appréciée du public. La honte qui saisit à
la lecture de certains articles vient moins de leur ignominie que
de leurs tirages. Il faut savoir ou se souvenir que des dizaines,
des centaines de milliers de Français ont apprécié
- sinon c’eût été le boycottage et la
fin des journaux en question - que l’Appel titre: «
Une rafle, monsieur le préfet !» ~ (juin 1941) et joue
à la politique-fiction avec « La mort du dernier juif
» (juillet 1942) ; que Je suis partout suggère, entre
autres plaisanteries, de jouer au « tennis juif » dans
la rue comme on jouait au « tennis-barbe » (juin 1942)
; que le Franciste dénonce la « nouba effrénée
» des camps d’internement (janvier 1943), sans parler
des Nouveaux Temps, du Matin, de Paris-Midi.
Avec le recul, les signataires comme le « professeur Montandon
» passent pour les malades mentaux qu’ils étaient
sans doute, et il est devenu presque comique de voir comment d’autres
forcenés, dont Céline, en « manque » de
fantasmes du fait de la persécution effective qui dépassait
leurs vœux, sont mis à dénoncer le sang juif
de « Ben Montaigne », de Racine, Staline, Picasso...
Dali (!)
Mais tous ne déliraient pas à ce point. Ainsi Brasillach,
crachant sur Blum et la République au procès de Riom,
ou Rebatet, dont les Décombres (1942) furent un des gros
succès sous l’occupation. Si on vantait tant ce livre,
qui ne tranchait pourtant pas spécialement sur la manière
insultante de la droite d’alors, c’est, comme souvent,
qu’on n’osait pas trop l’encenser pour son contenu.
Quand quelqu’un dit sa « joie vengeresse » de
retrouver une ville « nettoyée de ses juifs »
ou son vœu d’un ghetto mondial, et qu’on partage
au fond sa pensée, il est en effet plus sage de le louer
pour son « talent ». L’esthétique a bon
dos, dans ces cas-là. Elle ne sert même souvent qu’à
cela.
Si l’opinion française a tardé à s’indigner
du génocide, après avoir adhéré à
ses prémisses, c’est que bien avant l’invasion
de 1940 elle était aussi antisémite, et peut-être
davantage, qu’outre-Rhin. En plus d’une tradition séculaire
liée sinistrement au christianisme, le terrain était
ensemencé sans aucune entrave, depuis l’affaire Dreyfus,
par l’intelligentsia maurrassienne, la mieux placée
sur le marché des moyens d’expression.
Dès 1938, le futur commissaire aux affaires juives, alors
conseiller municipal, donc élu du peuple, réclamait
impunément pour Paris œ que Hitler n’avait pas
encore osé à Berlin. Dans la ligne de l’Action
française, qui criait à la France « enjuivée
», Brasillach croyait drôle de comparer les juifs à
des singes et Drieu leur laissait le choix entre l’exil ou
une « assimilation » avec stages probatoires et limitation
en nombre aux « leviers de commande ». Il faut l’admettre
une bonne fois : s’il est vrai que les meilleurs ont tout
donné pour battre l’idéologie raciste, il reste
que toute une masse y a souscrit spontanément, viscéralement,
sans vrai chagrin ni vraie pitié devant ses conséquences
extrêmes. Et sait-on seulement, depuis la rumeur d’Orléans
et les ratonnades de Marseille, si elle en est guérie ?
Même l’approche de la fin du Reich et des retournements
de vestes n’ont pas empêché beaucoup de français
d’applaudir aux crimes de 1944, telle l’exécution,
au Mont-Valérien le 21 février, de vingt-trois communistes,
dont vingt et un étrangers et onze juifs.
Dans l’espoir de dresser la population contre ces héros,
les nazis avaient composé une affiche avec leurs portraits
et leurs noms venus d’ailleurs en titrant : La libération
par l’armée du crime. » À cette «
affiche rouge », qu’Aragon a chantée - «
parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles... »,
- Philippe Ganier-Raymond consacre, en même temps que son
sottisier de l’antisémitisme et comme en pendant, une
enquête retraçant la vie exemplaire de chacun des jeunes
fusillés.
Parce que certaines affiches furent lacérées ou couvertes
de graffiti à la gloire de la Résistance, et parce
que la manœuvre ne fut pas renouvelée, on a conclu un
peu vite que les Parisiens s’étaient solidarisés
avec les martyrs. Ganier-Raymond n’a pas tort d’en douter
un peu.
« Est-ce vrai qu’on fusille les gens par vingtaines
? », a demandé un lycéen de première,
à la fin d’une classe, où il avait « séché
» sur quelque ode d’Horace.
« Vous feriez mieux de penser au bac !», lui a-t-on
répondu.
* « Une certaine France », l’antisémitisme
1940-1944, de Philippe Ganier-Raymond, Balland, 196 pages, 37 F.
* « L’Affiche rouge », de Philippe Ganier-Raymond,
Fayard, 32 F.
Note de B. Elman
J'ajouterais pour la petite histoire que ce livre « Une Certaine
France » s'est retrouvé rapidement mis en vente privé
d'un certain nombre de pages (arrachées !) où figuraient
la prose d'un « grand écrivain » connu sous le
nom de Louis-Ferdinand Céline.
Je ne saurais trop conseiller la lecture de « Céline
en chemise brune » de H. E. Kaminski, paru aux mille et une
nuit, 1997
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