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Sans chagrin ni pitié « Une certaine France »,
de Philippe Ganier-Raymond
Par Bertrand Poirot-Delpech
Le Monde daté du vendredi 16 mai 1975

Origine : échanges de mail avec Bernard Elman


« La seule liberté qui nous intéresse, celle des philosophes... » Par les fenêtres grillagées du lycée Louis-le-Grand, le printemps 1945 faisait entrer des rêves de sieste au Luxembourg. Le professeur lui-même semblait lutter contre la somnolence en levant haut ses sourcils d’encre. Mais l’ensemble de la classe de « philo 2 » prenait vaillamment des notes, toute à l’honneur d’avoir pour maître l’auteur du manuel à la mode, et toute à l’espoir de surprendre dans ses propos les sujets du bachot, qu’il passait pour connaître à l’avance. Seuls, quelques élèves du fond de la salle n’avaient pas résisté au cours sur « la liberté en tant que telle ». et roupillaient ferme, la tête dans les bras.

Nous avions des raisons. Soucieux de rendre service. à défaut d’engagements plus glorieux dont nous n’avions pas l’âge, nous occupions nos nuits d’adolescents à accueillir les déportés retour d’Allemagne. Il s’agissait de les attendre à la gare de l’Est avec un béret scout et de les convoyer vers l’hôtel Lutétia, pour d’ultimes formalités et la remise aux familles. Nous transbordions les paquetages de couvertures brunes aux odeurs d’agonie, nous aidions aux premières collations de conserves américaines, aux aspersions de poudre DDT, et aussi aux retrouvailles, quand les rescapés et leurs proches n’étaient pas sûrs de se reconnaître, sous les masques de maigreur. Nous portions les plus épuisés dans nos bras et sentions à travers la toile rayée, comme poissée de souffrance, les branches mortes de leurs os. Selon la gaucherie propre au dévouement, ou à cause de l’hébétude et du faible poids de ces squelettes vivants, nous leur parlions comme à des enfants égarés - ce qu’ils étaient devenus.

L’aube nous surprenait boulevard Raspail, ivres de sommeil, de bière tiède, de visions effarées et de craintes ambiguës : les convois s’espaçant nuit après nuit, il nous faudrait bientôt décourager à jamais les familles attroupées dans le hall de l’hôtel et renoncer pour nous-mêmes à la fièvre, de veiller plus utilement que sur des examens... tout en jouant les receveurs de vieux autobus à plates-formes !

Professeurs et premiers de classes voyaient dans ces nuits à Lutétia des prétextes de cancres. Nous n’avions pas conscience nous-mêmes d’assister à la plus grande honte du siècle. Les alertes aériennes de l’année précédente avaient à peine troublé les cours, poursuivis crânement dans les caves. Survenue pendant les vacances, la libération avait laissé intacte la sacro-sainte barrière entre l’école et la vie, dont la laïcité façon Vichy servait d’alibi. On s’était contenté de décrocher les portraits de Pétain, le brave pépé dispensateur des biscuits vitaminés. L’éloignement des professeurs Marcel Déat et Georges Bidault vers des destins opposés était passé aux profits et pertes.

À plus forte raison, l’absence soudaine des élèves Weiss et Riskine, un matin de 1942, avait été mise tacitement, et non sans soulagement chez les bons élèves baptisés, au compte d’une mauvaise angine dont leurs parents auraient omis de les excuser. Riskine ! Premier partout, un vaste crâne de génie ! Il écrivait et polycopiait tout seul, avec une bizarre pâte bleutée un roman à épisodes, intitulé l’Aiguille dans le genou. Pourquoi ce titre ? « Parce que ça fait mal », disait-il. « Comment l’aider ? », avait demandé tout haut son voisin de pupitre quand il fut sûr qu’il ne reviendrait pas. « En sachant aussi bien que lui vos verbes en mi », avait répondu le prof de grec, au nom du « devoir d’État », version universitaire - et commode - de la « Communion des saints ».

Ce que Nourissier affirme dans Allemande au sujet du lycée Saint-Louis était vrai, j’en témoigne, pour le proche « baz’ grand »: sauf exceptions mémorables, maîtres et élèves ont piteusement ignoré ce qui se passait, dans la rue, d’incompatible avec leur bel enseignement humaniste.

Il faut comprendre : comment les quelques milliers qu’ils étaient alors auraient-ils remonté le courant de l’opinion ? Car il s’agissait de courant majoritaire. Philippe Ganier-Raymond a raison de le rappeler dans Une certaine France, même si aucun des textes qu’il recueille n’est inédit et si l’intention polémique l’emporte ouvertement chez lui sur l’équilibre cher aux historiens.

C’est un fait à ne pas oublier en ces jours d’ultime commémoration que, de toute l’Europe occupée, la France a été le pays le plus docile à la volonté nazie, et parfois le plus empressé. Il n’y a eu nulle part des exécutants aussi zélés que le commissariat aux affaires juives et la brigade spéciale du commissaire David. Si la Belgique a eu son Degrelle et la Norvège son Quisling, aucune nation sous la botte n’a produit autant d’organisations collaborationnistes, et d’aussi disposées à se muer en polices parallèles contre des compatriotes. Les rafles de juifs de 1941 et 1942 ont été opérées sans la participation des Allemands, que beaucoup de détenus n’ont jamais vu avant le peloton d’exécution ou le train plombé.

En août 1942, le mois où le roi du Danemark menaçait avec succès de porter l’étoile jaune, c’est Vichy qui a demandé aux Allemands que les enfants de déportés juifs soient emmenés à leur tour. Nous avions anticipé sur les consignes de l’occupant en ce qui concernait l’étoile, le couvre-feu et le numerus clausus dans les professions libérales ou l’Université. Dès l’automne 1940, les mesures françaises de recensement et de discrimination étaient prêtes.

Loin de modérer cette ardeur, la presse citée par Ganier-Raymond poussait au crime racial et semblait d’autant plus appréciée du public. La honte qui saisit à la lecture de certains articles vient moins de leur ignominie que de leurs tirages. Il faut savoir ou se souvenir que des dizaines, des centaines de milliers de Français ont apprécié - sinon c’eût été le boycottage et la fin des journaux en question - que l’Appel titre: « Une rafle, monsieur le préfet !» ~ (juin 1941) et joue à la politique-fiction avec « La mort du dernier juif » (juillet 1942) ; que Je suis partout suggère, entre autres plaisanteries, de jouer au « tennis juif » dans la rue comme on jouait au « tennis-barbe » (juin 1942) ; que le Franciste dénonce la « nouba effrénée » des camps d’internement (janvier 1943), sans parler des Nouveaux Temps, du Matin, de Paris-Midi.

Avec le recul, les signataires comme le « professeur Montandon » passent pour les malades mentaux qu’ils étaient sans doute, et il est devenu presque comique de voir comment d’autres forcenés, dont Céline, en « manque » de fantasmes du fait de la persécution effective qui dépassait leurs vœux, sont mis à dénoncer le sang juif de « Ben Montaigne », de Racine, Staline, Picasso... Dali (!)

Mais tous ne déliraient pas à ce point. Ainsi Brasillach, crachant sur Blum et la République au procès de Riom, ou Rebatet, dont les Décombres (1942) furent un des gros succès sous l’occupation. Si on vantait tant ce livre, qui ne tranchait pourtant pas spécialement sur la manière insultante de la droite d’alors, c’est, comme souvent, qu’on n’osait pas trop l’encenser pour son contenu. Quand quelqu’un dit sa « joie vengeresse » de retrouver une ville « nettoyée de ses juifs » ou son vœu d’un ghetto mondial, et qu’on partage au fond sa pensée, il est en effet plus sage de le louer pour son « talent ». L’esthétique a bon dos, dans ces cas-là. Elle ne sert même souvent qu’à cela.

Si l’opinion française a tardé à s’indigner du génocide, après avoir adhéré à ses prémisses, c’est que bien avant l’invasion de 1940 elle était aussi antisémite, et peut-être davantage, qu’outre-Rhin. En plus d’une tradition séculaire liée sinistrement au christianisme, le terrain était ensemencé sans aucune entrave, depuis l’affaire Dreyfus, par l’intelligentsia maurrassienne, la mieux placée sur le marché des moyens d’expression.

Dès 1938, le futur commissaire aux affaires juives, alors conseiller municipal, donc élu du peuple, réclamait impunément pour Paris œ que Hitler n’avait pas encore osé à Berlin. Dans la ligne de l’Action française, qui criait à la France « enjuivée », Brasillach croyait drôle de comparer les juifs à des singes et Drieu leur laissait le choix entre l’exil ou une « assimilation » avec stages probatoires et limitation en nombre aux « leviers de commande ». Il faut l’admettre une bonne fois : s’il est vrai que les meilleurs ont tout donné pour battre l’idéologie raciste, il reste que toute une masse y a souscrit spontanément, viscéralement, sans vrai chagrin ni vraie pitié devant ses conséquences extrêmes. Et sait-on seulement, depuis la rumeur d’Orléans et les ratonnades de Marseille, si elle en est guérie ?

Même l’approche de la fin du Reich et des retournements de vestes n’ont pas empêché beaucoup de français d’applaudir aux crimes de 1944, telle l’exécution, au Mont-Valérien le 21 février, de vingt-trois communistes, dont vingt et un étrangers et onze juifs.

Dans l’espoir de dresser la population contre ces héros, les nazis avaient composé une affiche avec leurs portraits et leurs noms venus d’ailleurs en titrant : La libération par l’armée du crime. » À cette « affiche rouge », qu’Aragon a chantée - « parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles... », - Philippe Ganier-Raymond consacre, en même temps que son sottisier de l’antisémitisme et comme en pendant, une enquête retraçant la vie exemplaire de chacun des jeunes fusillés.

Parce que certaines affiches furent lacérées ou couvertes de graffiti à la gloire de la Résistance, et parce que la manœuvre ne fut pas renouvelée, on a conclu un peu vite que les Parisiens s’étaient solidarisés avec les martyrs. Ganier-Raymond n’a pas tort d’en douter un peu.

« Est-ce vrai qu’on fusille les gens par vingtaines ? », a demandé un lycéen de première, à la fin d’une classe, où il avait « séché » sur quelque ode d’Horace.

« Vous feriez mieux de penser au bac !», lui a-t-on répondu.


* « Une certaine France », l’antisémitisme 1940-1944, de Philippe Ganier-Raymond, Balland, 196 pages, 37 F.

* « L’Affiche rouge », de Philippe Ganier-Raymond, Fayard, 32 F.


Note de B. Elman

J'ajouterais pour la petite histoire que ce livre « Une Certaine France » s'est retrouvé rapidement mis en vente privé d'un certain nombre de pages (arrachées !) où figuraient la prose d'un « grand écrivain » connu sous le nom de Louis-Ferdinand Céline.

Je ne saurais trop conseiller la lecture de « Céline en chemise brune » de H. E. Kaminski, paru aux mille et une nuit, 1997