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Tel est le titre que j’ai avancé pour mon propos,
banalisant en quelque sorte le titre général dont
j’assume la responsabilité. Je dois donc m’expliquer
sur le titre et sa modulation.
Ce titre fait écho à la «banalité du
mal » évoquée par Hannah Arendt à propos
d’Eichmann . Ce criminel nazi se présenta au procès
de Jérusalem, au-delà de toute stratégie de
défense, comme dénué de toute faculté
de juger (selon l’expression d’Arendt), dans une sorte
de suspens de tout jugement moral personnel. Il était hypnotisé
par la figure du Führer, en qui s’incarnait pour lui
imaginairement la rigueur de la Loi kantienne. Eichmann, l’employé
modèle, le bureaucrate impeccable, l’homme des quota
et des horaires, a témoigné d’un zèle
dévoué qui peut mener loin, très loin du côté
de la lâcheté, puis de la haine et du meurtre. Meurtrier
par fidélité au devoir, issu de la parole donnée
une fois pour toutes. Il y a de quoi interroger la vertu d’obéissance,
à l’heure où elle est convoquée de partout
pour restaurer du Père imaginaire en perte de consistance.
Le mal devient donc banal, dans la mesure où l’acte
d’une singularité s’efface devant la montée
en puissance d’un Autre supposé infaillible. Eichmann
est une énigme psychopathologique, qui résonne en
écho dans le malaise contemporain de la clinique, malaise
dont on ne se tirera ni par un positivisme descriptif ni par quelque
agnosticisme diagnostique.
Certains lacaniens ont lancé voici quelques années
l’idée de néo-psychoses, ou psychoses «
ordinaires ». Pourquoi ne parlerait-on pas de néo-névroses,
voire de néo-perversions ? C’est le « néo
» qui est à penser, sans doute comme métamorphose
des manifestations cliniques dans un lien social en mutation, mais
aussi comme transformation des ressources métapsychologiques
qui permettent d’en rendre compte. L’évolution
de la théorie lacanienne (glissant du Nom-du-Père
aux noms du père, du déchiffrement symbolique du symptôme
à l’inscription de jouissance qui fixe le sinthome,
des structures aux discours puis aux nœuds) en témoigne
remarquablement. Avancer d’un pas sur ce chemin ouvert, le
pas que nous tentons, consiste à se demander quel est le
«néo » à nous tenir aujourd’hui.
Notre hypothèse est que le lien social se noue, dans la mesure
où il se noue encore et n’est pas défait psychotiquement,
non plus sur le mode de la névrose mais de la perversion.
Ceci résulterait du primat de l’objet et de la jouissance
sur l’idéal et le refoulement. Voilà pourquoi
nous parlons de « perversion ordinaire ». Cet ordinaire
n’a rien d’extraordinaire, mais peut être perçu
comme quelque chose de stimulant, si l’on songe à Freud
réhabilitant, au soir de sa vie, la vieille notion de clivage,
sous la forme d’un clivage du moi - ce qui n’est pas
sans rapport avec notre problématique. Il l’introduisait
dans ces termes : « Pour un moment, je me trouve dans cette
position intéressante de ne pas savoir si ce que je veux
communiquer doit être considéré comme connu
depuis longtemps et allant de soi, ou comme tout à fait nouveau
et déconcertant. Tel est, je crois, plutôt le cas ».
« Perversion ordinaire » ou généralisée
évoque le passage à la limite, sur la scène
du social, de la sexualité polymorphe caractéristique
de l’enfant dit pré-oedipien. La généraliser,
c’est du coup nous supposer restés ou redevenus enfants,
avec leurs théories sexuelles infantiles, où peut
s’inclure le phallus, mais dans un registre dominé
par l’imaginaire. Ces théories sont d’ailleurs
déjà un effet d’après-coup, qui suppose
le refoulement. Les modes du jouir contemporain, tels qu’orchestrés
dans le discours du capitaliste, sont remarquablement congruents
avec les exigences d’une telle pulsionalité polymorphe
qui y trouve (in)satiété dans la multiplication des
objets. Ainsi tourne la grande machine désirante qu’est
le grand marché. La question se pose du statut de cette perversion
polymorphe. Normale dans le développement de l’enfant,
comment peut-elle faire retour, qui plus est, dans le lien social?
Répondre en termes de régression serait trop simple
et même fallacieux. Ce n’est même pas sûr
qu’il s’agisse d’un retour, rien ne prouve qu’elle
nous ait jamais quittés, mais elle était contenue,
refoulée, sous le primat de la jouissance phallique affirmée,
fût-ce à demi-mots, dans le discours des maîtres
modernes. L’érosion de ce discours, à laquelle
psychanalyse et féminisme ont sûrement contribué,
laisse aujourd’hui affleurer une Autre jouissance évoquée
par Lacan au Séminaire XX. La visibilité de celle-ci
n’est toutefois pas évidente et il se pourrait, c’est
mon hypothèse, qu’elle fasse craquer - comme un vin
nouveau dans de vieilles outres - les catégories phalliques
sans pouvoir les assumer/relever (Aufheben). La perversion ordinaire
n’aurait-elle pas à voir avec la difficulté
d’accueillir cette Autre jouissance, alors qu’elle nous
requiert désormais de façon incontournable? Lacan
nous prévient que l’ouverture sur une jouissance Autre
n’est pensable que supplémentairement, qu’elle
ne saurait abolir la jouissance phallique, seule à pouvoir
se dire. Elle ne peut que la subvertir et l’excéder.
Or à vouloir sauter à pieds joints par-dessus la signification
phallique, on se retrouve comme en deçà. Perversion
polymorphe, polythéisme des pulsions.
L’idée de « perversion ordinaire », prise
dans un sens fort, consisterait à se demander si, dans le
contexte contemporain, les structures perverses au sens clinique
et psychopathologique du terme ne trouvent pas un magnifique terrain
de jeu. Elles n’auraient plus toujours besoin d’être
horribles ou spectaculaires et pourraient souvent se contenter de
visages plus anodins. Dans un sens plus faible, le terme désignerait
un modèle devenu aujourd’hui largement prévalent
: le désir aux abois ne sait plus où donner de la
tête, entraîné par une meute de pulsions lancées
aux trousses de l’objet. Jouir vite, immédiatement,
tous azimuts et dans la défonce. C’est cool, c’est
speed et on s’éclate. De sorte qu’à tout
le moins on devrait dire que la névrose s’analyse de
nos jours forcément avec la perversion ( cet « avec
» étant à entendre non seulement dans un sens
d’accompagnement, comme une ombre portée, mais au sens
quasi instrumental qui est celui de Lacan quand il prétend
analyser Kant avec Sade).
Les cartes sont considérablement brouillées, et ce
n’est qu’en portant une attention soigneuse aux rapports
inédits à la jouissance et aux moyens qu’adoptent
les sujets pour y atteindre ou s’en prémunir, que le
psychanalyste aura quelque chance de mieux s’y repérer.
Qu’on le veuille ou non, une clinique floue et difficile s’impose
à nous, que j’appellerais volontiers adhésive
(faisant ainsi allusion à cette viscosité de la libido
dont s’étonnait Freud à propos de l’homme
aux loups, cas qu’on a tiré dans tous les sens mais
qui me semble relever, quant à la structure, de la perversion).
Dans ces pathologies de l’adhérence, je range aussi
bien des collages à l’objet (comme les addictions)
que des engluements subjectifs (comme divers troubles narcissiques).
Jean-Pierre Lebrun fut un des premiers à évoquer la
perversion ordinaire pour approcher cette clinique d’un sujet
resté comme en suspens, en mal d’advenir, en panne
de symbolisation ou de subjectivation, sans être pour autant
ni ouvertement, ni même de manière cryptique, psychotique.
Un sujet en somme assez proche de ce que d’aucuns ont appelé,
bien qu’il s’agisse là d’une certaine nébuleuse,
« sujet en état-limite » ou en expérience
limite .
Nous eûmes un jour, à ce propos, une conversation
avec Jean-Pierre autour du cas de Jean-Claude Romand, ce pseudo-médecin
de l’OMS qui finit par tuer toute sa famille au moment où
la supercherie fut sur le point d’être découverte.
On a voulu faire de Romand une psychose classique, avec forclusion
du Nom-du-Père . D’autres ont vu en lui un état-limite
. Je suis frappé, quant à moi, par l’extraordinaire
semblant qui a fait tenir pendant quinze ans dans un total mensonge
ontologique une image idéale entièrement modelée
puis figée dans le désir et le regard de l’Autre
tels que cherchait à s’y ajuster impeccablement Romand.
Si la notion de « faux self » peut recevoir quelque
pertinence, c’est bien à propos d’un tel sujet
en trompe-l’œil. L’hypothèse de la perversion
est plausible. Mais on pourrait dire, tout aussi bien, que Romand
est un magnifique exemple de ce que Lacan appelle le « nommé
à », par quoi il désigne une «dégénérescence
catastrophique » (ce sont ses termes) du Nom-du-Père,
qui n’est, semble-t-il, pas une forclusion mais une banalisation.
Dans ce cas, le désir de la mère suffit à soutenir
celui du sujet. Cas de figure de plus en plus répandu, dont
les effets pourraient se repérer, par exemple, à des
signes comme ceux-ci : on ne choisit plus un métier par une
sorte d’appel, de vocation ou d’idéal mais par
une analyse de marché et une adaptation opportuniste aux
aléas. La métaphore s’efface au profit de la
métonymie.
Romand était un homme secret et passe-partout. Certes, ce
qui le meut n’est, de toute évidence, pas l’urgence
irrépressible de la pulsion, mais plutôt l’érection
hypertendue du moi idéal, proprement fétichisé
dans un statut socialement convenu et impressionnant pour l’entourage
: petit villageois de milieu modeste (son père était
garde forestier) devenu par accident, au terme d’une cascade
de circonstances, prétendument chercheur dans un grand organisme
international humanitaire. S’accomplissait ainsi un beau rêve
pour d’humbles parents. Ce qui reste en retrait chez Romand,
et qui constitue habituellement un trait majeur de perversion, c’est
l’acharnement du pervers à susciter la confusion de
l’autre, dévoiler sa faille, débrider comme
une plaie sa division subjective. A cet effet, le pervers se fait
l’incarnation de l’abject objet qui s’impose à
la jouissance de l’Autre pour qu’elle ne manque pas,
c’est-à-dire qu’il force le passage dans le mur
du refoulement pour en dénoncer la fragilité et la
prétendue imposture. Cette visée de l’Autre
ne vient à l’avant-plan chez Romand qu’au terme
de son parcours, au moment où il effondre le décor
de théâtre de sa vie familiale en y boutant le fer
et le feu, dans un holocauste où il était censé
périr, ultime victime immolée. Perversion, peut-on
penser, atypique et discrète avant l’apocalypse, qui
repose sur une Verleugnung colossale de la castration d’un
Autre maternel impossible à décevoir. A ce titre,
ne tenons-nous pas là, à travers l’hypertension
du moi idéal, un fil qui l’arrime fermement au mode
de jouir contemporain?
Je ne m’engagerai pas dans la recherche d’un dénominateur
commun susceptible de rassembler Eichmann et Romand en dépit
de leurs différences. Ce sont deux «nommés à
» identifiés à leur fonction, mais l’un
n’existe que par son être de fiction, son paraître,
l’autre par son effective efficacité. Le mensonge de
Romand semble s’achever avec le drame (je dis bien : semble),
celui d’Eichmann, ne commencer qu’après, dans
sa fuite sous de fausses identités. Mais cette inversion
n’est probablement que superficielle.
La question se pose de la plus ou moins forte consistance de l’image
face aux sollicitations jouissives. Il est incontestable que Romand
et Eichmann se récupèrent du côté d’une
image bien assemblée, au prix certainement d’une angoisse
de tout instant, alors qu’on trouve plus souvent de nos jours
des existences au petit bonheur la chance, des errances sans projet,
des accrochages de fortune aux jouissances de passage, qui relèvent
davantage d’une identité, voire d’une image du
corps incertaines. C’est précisément quand défaille
l’image narcissique que le sujet contemporain entame une chasse
à courre derrière les objets à jouir, qui servent
à la colmater . Mais de toute façon, le moi est un
objet parmi d’autres, simplement en aggloméré.
Or le cas Romand prouve que ce n’est pas forcément
un avantage, si ce moi ne se risque pas à l’épreuve
de la subjectivation, c’est-à-dire au travail du signifiant
qui ne peut que l’entamer et le décompléter.
La question du narcissisme, et même de l’auto-érotisme,
est ici posée d’une manière cruciale, question
dont chacun accordera sans peine qu’elle est au cœur
du social contemporain.
Ces cas ne suffisent certes pas à justifier l’intérêt
du paradigme des perversions pour la clinique d’aujourd’hui.
Il faudra que convergent dans cette Journée d’autres
arguments. On pourrait en trouver dans la clinique des addictions,
qu’il ne faudrait pas réduire aux seules toxicomanies.
Il s’agit de savoir si, du point de vue de l’insertion
dans la structure de l’être parlant, un mode d’entrée
serait spécifiquement pervers, s’il s’est aujourd’hui
banalisé, « ordinarisé », et en quels
termes nous pourrions en rendre compte.
Jusqu’ici, en dehors des traits pervers de toute névrose
et des passages à l’acte pseudo-pervers de la psychose,
les analystes rencontraient assez peu la perversion, dans la mesure
où les pervers, s’arrangeant généralement
plutôt bien avec leur jouissance, n’étaient guère
portés à les consulter. Quand il y avait plainte,
elle venait plutôt de la société que du sujet,
entraînant éventuellement des injonctions thérapeutiques
évidemment peu propices au travail analytique. Les temps
ont-ils changé ? Les pervers souffrent-ils davantage ? A
vrai dire, ce qui vient à se manifester ne serait pas tant
une souffrance sur le mode de la plainte (souffrance de culpabilité,
par exemple, chez eux inexistante, même s’ils peuvent
en adopter la posture) qu’une plainte sur le mode de la déception,
du découragement, du sentiment de vide, autant de formes
d’inadéquation ou de décompensation de la jouissance,
qui – par définition – exige toujours plus, férocement,
comme on sait depuis Malaise dans la culture et plus encore Kant
avec Sade. La perversion s’est banalisée parce que
l’accès à la jouissance s’est banalisé
et cette banalisation entraîne de la souffrance pour ceux
qui ne peuvent pas suivre dans la surenchère.
Pour avancer sur la question, il faut sans doute réfléchir
à cette modalité de faire lien social que Lacan a
appelée « discours du capitaliste ». Il se présente
d’un point de vue formel, dans l’écriture lacanienne,
comme une torsion du discours du Maître. Le signifiant maître
(S 1) s’effaçe sous la barre au dessus de laquelle
s’écrit en position d’agent ou de semblant un
Sujet divisé pseudo-hystérique. C’est donc en
toute méconnaissance d’influence (faut-il l’appeler
désaveu ?) que des mots d’ordre ou de publicité
(S1) agitent en sous-main un Sujet d’autant plus pantelant
qu’il se croit libre de toute contrainte. L’Autre auquel
se rapporte ce Sujet est bien un savoir (S 2), celui déployé
par les techno-sciences, au nom duquel sont produits à foison
les plus-de-jouir (objets a), destinés à la consommation
mais dont les Maîtres (actionnaires) prélèvent,
outre la meilleure part, une large plus-value destinée à
relancer le mouvement. Ainsi tourne le discours capitaliste, sur
lui-même. Ainsi aussi met-il en panne la ronde des autres
discours qui étaient censés basculer de l’un
à l’autre selon un engrenage (par cran d’un quart
de tour) rigoureusement logique . Le discours du capitaliste est
le court-circuit de la logique discursive. Si, comme dit Christian
Demoulin, « ce que Lacan cherche à formuler par sa
théorie des discours, ce n’est rien d’autre qu’une
énergétique de la jouissance » , nous devons
penser le discours du capitaliste comme une profonde subversion
du champ de la jouissance, l’imposition d’une carte
forcée. Lacan est resté très allusif là-dessus,
laissant à notre charge le soin de réfléchir
aux causes et conséquences, mais il n’hésitait
pas à lui imputer – et la formulation pose problème
- une forclusion de la castration et des choses de l’amour.
Le sujet qui monte « capitalistement » sur la scène
du monde, en position d’agent du discours, n’est pas
un sujet divisé par la castration mais plutôt un sujet
clivé, que je dirais « avide » – en laissant
flotter toute la polysémie du terme –, basculant sans
cesse de réplétion en déplétion, un
sujet boursier, un sujet addicté aussi, rivé à
la consommation d’objets leurrants qui renaissent constamment
des cendres de leur consumation. C’est le sujet marchand,
animé d’une excitation consommatoire dont témoigne
à l’envi le mode de vie occidental contemporain, dans
tous ses us et coutumes, de la table au lit, de la bouffe à
la baise. Un sujet pour qui tout est possible en principe (l’Autre
est complet) même si ce n’est pas encore effectif.
Mais il ne faudrait pas s’abuser sur la nature des objets
du marché, ils ne sont que des ersatz de l’objet a,
dont la rencontre, hors psychose, ne peut se faire que sous le voile
du fantasme. Le discours du capitalisme libéral, étayé
sur celui des techno-sciences, joue avec le voile du fantasme en
se déployant tout entier dans le registre du « comme
si », du bluff, du chiqué, du désaveu du manque.
Il orchestre ce que Marx appelait « fétichisme de la
marchandise ». Les produits et les biens sont devenus des
fétiches, des cache-sexe du rapport sexuel qu’il n’y
a pas, c’est-à-dire de la jouissance nécessairement
en défaut. L’objet fétiche du discours marchand
entretient un semblant de manque destiné à soutenir
le désir dans son meilleur couple (comme on parle du régime
d’un moteur, pour éviter qu’il ne s’éteigne
ou s’emballe). A une arithmétique du flux tendu (ou
de la file active), côté production, correspond une
arithmétique des plaisirs, côté consommation.
L’astuce pour y parvenir consiste à incarner le manque
en objet réel (au sens de « concret », wirklich),
ce qui est une manière, tout en le reconnaissant, de le méconnaître
profondément. Qu’on ajoute la fétichisation
du transfert lui-même et c’est la perversion de la publicité
qui prétend lire vos besoins et vos désirs à
cœur ouvert. Ainsi tourne autour d’un axe tordu le manège
des jouissances. Bien sûr tout fétiche a son double
maudit et une telle société rejette des déchets,
matériels ou humains, qui risquent à terme de la submerger.
Ce sont des plus-de-jouir impossibles à réinvestir,
bien qu’on tente de les recycler.
Dany-Robert Dufour indique dans son Art de réduire les têtes
qu’il diverge de Gérard Pommier sur le sens à
donner à la chute des idéaux qui caractérise
notre époque. La question me semble tourner finalement autour
du statut du surmoi : serait-il une formation intrinsèquement
névrotique vouée à disparaître avec le
patriarcat ou est-ce une instance indépendante de lui et
même de toute forme de nom-du-père? La question est
complexe car l’idéal ne se réduit pas au surmoi
et le surmoi – on le sait depuis M. Klein – ne résulte
pas forcément de la Loi oedipienne. Quoi qu’il en soit,
on peut dire que les idéaux s’appuyaient naguère
sur d’impressionnants signifiants-maîtres (Dieu, la
Raison, le Progrès et même la Science) soutenant le
refoulement qui enclôt la jouissance dans l’enceinte
du signifiable, quitte à ne l’atteindre que dans le
mi-dire des formations de l’inconscient. Or le ciel des idées,
on peut aussi le dire, s’est brutalement et irréparablement
déchiré à Auschwitz. C’est un trou dans
le tissu de l’histoire (et donc du refoulement), une rencontre
brutale avec La Chose (das Ding), qui laisse apparaître dans
l’après-coup une vérité que les idéaux
refoulaient sous leurs bannières phalliques, vérité
qui consiste en ceci : qu’un supplément de jouissance
est là dont on ne voulait rien savoir. Nous ne pouvons plus
ignorer désormais l’infini, le trans-bord de la jouissance,
nous ne pouvons plus ignorer qu’une jouissance autre que phallique,
indomptable, et qui fait le réel de la pulsion, insiste au-delà
du refoulement. Est-ce la jouissance appelée par Lacan féminine
? Son désaveu expose à des retours encore plus ravageurs
que ceux du refoulé (qui en passent toujours par les signifiants
de la jouissance dite phallique). Cette jouissance autre est à
la fois au plus intime (elle s’éprouve) et au plus
étrange (indicible). Elle est rebelle au signifiant mais
présence réelle, si j’ose dire. Tel est son
versant mystique. Déniée, elle est susceptible de
muer en horreur, déchaînement de pulsion de mort, révélant
ainsi l’autre face, moins eucharistique, de sa présence
réelle, à savoir l’holocauste, le versant sacrificiel,
le sacrifice aux dieux obscurs (qui sont des divinités chtoniennes).
Voilà à quoi risque de nous confronter la chute des
idéaux, d’être contraints de subir sans bouclier
phallique le choc d’une autre jouissance dont nous ne voudrions
rien savoir. L’horreur ne manquerait pas d’être
à nouveau au rendez-vous. Je dis bien (c’est en tout
cas l’hypothèse que je risque) qu’il s’agirait
d’un désaveu de l’Autre jouissance, du pas-tout,
du côté droit des formules de la sexuation, qui, en
faisant exister La Femme, que ce soit sous forme de La Mère
ou de la Vierge, entraîne, côté gauche, un déni
de la castration. Il ne s’agit donc pas d’une forclusion
du signifiant phallique enfermant le sujet dans la psychose. Lacan
dit dans Télévision : « Si l’homme veut
La femme, il ne l’atteint qu’à échouer
dans le champ de la perversion » . Et dans Encore (p.36) :
« La femme n’entre en fonction dans le rapport sexuel
qu’en tant que la mère ». Mais si La Femme n’existe
pas, rien que des femmes qui ne font pas ensemble, si le signifiant
de La Femme se barre d’être intotalisable, pas-tout,
ce n’est qu’au une par une d’une singularité
incernable, qu’elles peuvent condescendre, non sans mascarade
(c’est leur participation au jeu phallique), à la position
d’objet dans le fantasme pour se faire cause d’un désir
d’homme. En ce sens, il n’y aura jamais de Société
exclusivement féminine, au mieux (ou au pire) un matriarcat,
c’est-à-dire un ensemble de mères phalliques.
Il pourrait paraître choquant de rapprocher Auschwitz et
la révélation de la jouissance féminine. Ce
rapprochement n’est pas sans argument. Dans l’imaginaire
nazi le Juif était féminisé, stigmatisé
comme le dépositaire d’une jouissance inassimilable,
mais à purger du grand corps d’une Nation censée
incarner La Femme toute, c’est-à-dire la Mère,
dont on pourrait dire que c’est la femme à portée
de main. Dans ses harangues, Hitler parlait sans cesse de Mutterland.
Il prenait la foule à bras le corps comme l’enfant
sa mère, toujours dans une totale indifférenciation
où sa propre jouissance se confondait avec celle de la masse
dans un échange de spasmes. De ces grandes célébrations
orgiaques, deux attributs finissaient par se détacher, deux
terribles objets dans leur commandement nu : la voix et le regard.
Le totalitarisme nazi, c’est l’organisation politique
de la croyance en l’existence possible de La Femme, grand
Autre complet et homogène, c’est le rêve d’une
main-mise possible sur la jouissance, la jouissance de la vie. Mais
cette croyance est dramatiquement folle, d’une folie perverse,
qui se retourne logiquement dans le sacrifice total, y compris l’auto-sacrifice,
tant il est vrai qu’on ne peut jamais être saisi que
dans la mort.
L’ère du capitalisme mondial a-t-il quelque chose
à voir avec le totalitarisme nazi, quelque chose qui tient
à une certaine forme de désaveu dans le rapport à
la jouissance ? Dans un texte où Colette Soler parle de l’égarement
de la jouissance dans un marché dévoreur d’hommes,
on peut lire : « la forclusion des différences, produite
par l’universel réalisé du consommateur, entretient
en retour la montée des configurations de jouissance dissidentes,
l’Autre surgissant dès lors au sein du même,
et notamment sous la forme des pulsions hors discours » .
Pour comprendre le rapprochement entre capitalisme et totalitarisme,
j’emprunte une transition qu’offre la parodie des droits
de l’homme à laquelle procède Sade en opposant
l’univers de la nature à la raison législatrice
de Kant. Le droit sadien à la jouissance inconditionnelle
fonde son universalisme dans les soi-disant lois de la Nature. Que
disait-il, en somme, sinon les idéaux de la République
révélés parodiquement dans leurs fondements
aussi « vrais » qu’impossibles : liberté
donc jouissance; égalité : chacun y a droit ; fraternité
par la réciprocité : « prêtez-moi, dit
Juliette, la partie de votre corps qui peut me satisfaire un instant,
et jouissez, si cela vous plaît, de celle du mien qui peut
vous être agréable ». Il n’y a pas d’autre
justification à attendre que l’accomplissement de la
Nature, ce sont des droits naturels. Tous les pervers ne prétendent
qu’accomplir les lois de la nature, ou plutôt affirment
qu’elles s’accomplissent à travers eux. Il faut
le reconnaître : au-delà de leur discours, nécessairement
menteur car tout discours est de justification et le leur, «
double-ment », ne sont-ils pas les plus fidèles serviteurs
de la pulsion ? Sans concession, c’est là leur faute.
Question : à revendiquer la propriété, la consommation,
le profit comme des droits naturels, chevillés au corps,
le capitalisme ne serait-il pas sadien ? Remarquons néanmoins,
chez Sade lui-même tel que dit par Lacan, la ruse de la jouissance,
son élégance, apte à masquer le cynisme sous-jacent
au libéralisme le plus ultra. Cette « élégance
» consiste simplement à recevoir de l’Autre son
propre message sous une forme inversée : « j’ai
le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit
je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête
dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y
assouvir ». Ah, la délicatesse de ce « peut me
dire quiconque » ! Pour un peu, la volonté de jouissance
mollirait jusqu’à la logique modale du bon vouloir.
On sait qu’il n’en est rien. Ruse du discours de la
jouissance .
La jouissance est sans bord, pas-toute, elle est femme, corps ouvert,
déperdition, entropie, part maudite, infini, altérité
radicale… Toute volonté de l’encercler, de l’arraisonner
ne peut que s’auto-détruire. « S’il y a
bien quelque chose, dit Pierre-Henri Castel dans un Séminaire,
qui est complètement absent du mode même de pensée
de Sade, c’est l’idée que les femmes jouissent
plus fort que les hommes ». Le totalitarisme et le capitalisme
ont rencontré l’Autre jouissance, ils en savent quelque
chose, mais ils la désavouent.
Les propos d’un prix Nobel d’économie, théoricien
du capitalisme extrême, ancien conseiller de Pinochet, tenus
dans un livre dont le titre, par lui-même, est déjà
une monstruosité sémantique et éthique «
The Machinery of freedom », ces propos ne sont pas rassurants.
Je cite Friedman : « L’idée centrale du libertarianisme
est que les gens devraient pouvoir vivre selon leur désir.
Nous rejetons totalement l’idée que les gens doivent
être protégés de force contre eux-mêmes.
Une société libertarienne n’aura pas de lois
contre la drogue, contre les jeux de hasard, contre la pornographie
». De tels propos, pseudo-rationalistes, font mine d’ignorer
la force des pulsions, tablent en tout cas sur leur auto-régulation
systémique. Je trouve qu’ils nagent en plein déni.
Ils sont soit idéalistes et naïfs, soit pervers, ce
qui dans le résultat n’est pas très différent.
Sous leur couvert pourra se dérouler toute la phraséologie
du libre marché.
On en conclura que c’est le naturalisme qui fait rapport
entre Sade, Hitler et Friedman, entre perversion, totalitarisme
et capitalisme.
Dans une de ces formules paradoxales dont il avait le secret, Lacan
se disait « Autre comme tout le monde ». Il voulait,
bien sûr, souligner que chaque Un est Autre à la mesure
de la jouissance qui se supplémente à la jouissance
phallique. C’est la tâche du discours de l’analyste
que de permettre le surgissement de cette singularité, à
partir de laquelle, et non en dépit de laquelle, se tenteront
des nouages, des liens associatifs, des bourgeonnements de réseaux,
des rencontres créatives. Cette singularité peut accepter
d’en rabattre par amour. Mais « Autre comme tout le
monde » est aussi un Witz : « Autre? si peu ».
La stratégie perverse du discours du capitaliste –
et c’est en cela qu’il relève d’une éthique
de célibataire et même vise l’auto-érotisme
– c’est de prétendre s’adresser à
chaque un en particulier voire aux parties de ce chaque un, en le
prenant au détail, par les cheveux, le sexe, partout où
s’accroche de la pulsion parcellisable. En même temps,
ce chaque un dont on sonde si bien les reins et le cœur, dont
les moindres velléités désirantes sont si bien
anticipées, reconnues in statu nascendi, est profondément
nié dans sa singularité, car il est parfaitement homogénéisé
dans le tas de la masse. Il compte pour un, point c’est tout,
dans un grand calcul des pertes et profits.
Alors, le un du discours du capitaliste et celui du discours de
l’analyste ? C’est un contre un. Mais ce n’est
pas le Même, l’Un et l’Autre.
Régnier Pirard
Prononcé le 9 Avril 2005 lors de la journée d’études
sur la psychanalyse à l’Université de Nantes
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