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Clinique de la banalité : perversions ordinaires
Régnier Pirard
9 Avril 2005 Université de Nantes

Tel est le titre que j’ai avancé pour mon propos, banalisant en quelque sorte le titre général dont j’assume la responsabilité. Je dois donc m’expliquer sur le titre et sa modulation.

Ce titre fait écho à la «banalité du mal » évoquée par Hannah Arendt à propos d’Eichmann . Ce criminel nazi se présenta au procès de Jérusalem, au-delà de toute stratégie de défense, comme dénué de toute faculté de juger (selon l’expression d’Arendt), dans une sorte de suspens de tout jugement moral personnel. Il était hypnotisé par la figure du Führer, en qui s’incarnait pour lui imaginairement la rigueur de la Loi kantienne. Eichmann, l’employé modèle, le bureaucrate impeccable, l’homme des quota et des horaires, a témoigné d’un zèle dévoué qui peut mener loin, très loin du côté de la lâcheté, puis de la haine et du meurtre. Meurtrier par fidélité au devoir, issu de la parole donnée une fois pour toutes. Il y a de quoi interroger la vertu d’obéissance, à l’heure où elle est convoquée de partout pour restaurer du Père imaginaire en perte de consistance. Le mal devient donc banal, dans la mesure où l’acte d’une singularité s’efface devant la montée en puissance d’un Autre supposé infaillible. Eichmann est une énigme psychopathologique, qui résonne en écho dans le malaise contemporain de la clinique, malaise dont on ne se tirera ni par un positivisme descriptif ni par quelque agnosticisme diagnostique.

Certains lacaniens ont lancé voici quelques années l’idée de néo-psychoses, ou psychoses « ordinaires ». Pourquoi ne parlerait-on pas de néo-névroses, voire de néo-perversions ? C’est le « néo » qui est à penser, sans doute comme métamorphose des manifestations cliniques dans un lien social en mutation, mais aussi comme transformation des ressources métapsychologiques qui permettent d’en rendre compte. L’évolution de la théorie lacanienne (glissant du Nom-du-Père aux noms du père, du déchiffrement symbolique du symptôme à l’inscription de jouissance qui fixe le sinthome, des structures aux discours puis aux nœuds) en témoigne remarquablement. Avancer d’un pas sur ce chemin ouvert, le pas que nous tentons, consiste à se demander quel est le «néo » à nous tenir aujourd’hui. Notre hypothèse est que le lien social se noue, dans la mesure où il se noue encore et n’est pas défait psychotiquement, non plus sur le mode de la névrose mais de la perversion. Ceci résulterait du primat de l’objet et de la jouissance sur l’idéal et le refoulement. Voilà pourquoi nous parlons de « perversion ordinaire ». Cet ordinaire n’a rien d’extraordinaire, mais peut être perçu comme quelque chose de stimulant, si l’on songe à Freud réhabilitant, au soir de sa vie, la vieille notion de clivage, sous la forme d’un clivage du moi - ce qui n’est pas sans rapport avec notre problématique. Il l’introduisait dans ces termes : « Pour un moment, je me trouve dans cette position intéressante de ne pas savoir si ce que je veux communiquer doit être considéré comme connu depuis longtemps et allant de soi, ou comme tout à fait nouveau et déconcertant. Tel est, je crois, plutôt le cas ».

« Perversion ordinaire » ou généralisée évoque le passage à la limite, sur la scène du social, de la sexualité polymorphe caractéristique de l’enfant dit pré-oedipien. La généraliser, c’est du coup nous supposer restés ou redevenus enfants, avec leurs théories sexuelles infantiles, où peut s’inclure le phallus, mais dans un registre dominé par l’imaginaire. Ces théories sont d’ailleurs déjà un effet d’après-coup, qui suppose le refoulement. Les modes du jouir contemporain, tels qu’orchestrés dans le discours du capitaliste, sont remarquablement congruents avec les exigences d’une telle pulsionalité polymorphe qui y trouve (in)satiété dans la multiplication des objets. Ainsi tourne la grande machine désirante qu’est le grand marché. La question se pose du statut de cette perversion polymorphe. Normale dans le développement de l’enfant, comment peut-elle faire retour, qui plus est, dans le lien social? Répondre en termes de régression serait trop simple et même fallacieux. Ce n’est même pas sûr qu’il s’agisse d’un retour, rien ne prouve qu’elle nous ait jamais quittés, mais elle était contenue, refoulée, sous le primat de la jouissance phallique affirmée, fût-ce à demi-mots, dans le discours des maîtres modernes. L’érosion de ce discours, à laquelle psychanalyse et féminisme ont sûrement contribué, laisse aujourd’hui affleurer une Autre jouissance évoquée par Lacan au Séminaire XX. La visibilité de celle-ci n’est toutefois pas évidente et il se pourrait, c’est mon hypothèse, qu’elle fasse craquer - comme un vin nouveau dans de vieilles outres - les catégories phalliques sans pouvoir les assumer/relever (Aufheben). La perversion ordinaire n’aurait-elle pas à voir avec la difficulté d’accueillir cette Autre jouissance, alors qu’elle nous requiert désormais de façon incontournable? Lacan nous prévient que l’ouverture sur une jouissance Autre n’est pensable que supplémentairement, qu’elle ne saurait abolir la jouissance phallique, seule à pouvoir se dire. Elle ne peut que la subvertir et l’excéder. Or à vouloir sauter à pieds joints par-dessus la signification phallique, on se retrouve comme en deçà. Perversion polymorphe, polythéisme des pulsions.

L’idée de « perversion ordinaire », prise dans un sens fort, consisterait à se demander si, dans le contexte contemporain, les structures perverses au sens clinique et psychopathologique du terme ne trouvent pas un magnifique terrain de jeu. Elles n’auraient plus toujours besoin d’être horribles ou spectaculaires et pourraient souvent se contenter de visages plus anodins. Dans un sens plus faible, le terme désignerait un modèle devenu aujourd’hui largement prévalent : le désir aux abois ne sait plus où donner de la tête, entraîné par une meute de pulsions lancées aux trousses de l’objet. Jouir vite, immédiatement, tous azimuts et dans la défonce. C’est cool, c’est speed et on s’éclate. De sorte qu’à tout le moins on devrait dire que la névrose s’analyse de nos jours forcément avec la perversion ( cet « avec » étant à entendre non seulement dans un sens d’accompagnement, comme une ombre portée, mais au sens quasi instrumental qui est celui de Lacan quand il prétend analyser Kant avec Sade).

Les cartes sont considérablement brouillées, et ce n’est qu’en portant une attention soigneuse aux rapports inédits à la jouissance et aux moyens qu’adoptent les sujets pour y atteindre ou s’en prémunir, que le psychanalyste aura quelque chance de mieux s’y repérer. Qu’on le veuille ou non, une clinique floue et difficile s’impose à nous, que j’appellerais volontiers adhésive (faisant ainsi allusion à cette viscosité de la libido dont s’étonnait Freud à propos de l’homme aux loups, cas qu’on a tiré dans tous les sens mais qui me semble relever, quant à la structure, de la perversion). Dans ces pathologies de l’adhérence, je range aussi bien des collages à l’objet (comme les addictions) que des engluements subjectifs (comme divers troubles narcissiques). Jean-Pierre Lebrun fut un des premiers à évoquer la perversion ordinaire pour approcher cette clinique d’un sujet resté comme en suspens, en mal d’advenir, en panne de symbolisation ou de subjectivation, sans être pour autant ni ouvertement, ni même de manière cryptique, psychotique. Un sujet en somme assez proche de ce que d’aucuns ont appelé, bien qu’il s’agisse là d’une certaine nébuleuse, « sujet en état-limite » ou en expérience limite .

Nous eûmes un jour, à ce propos, une conversation avec Jean-Pierre autour du cas de Jean-Claude Romand, ce pseudo-médecin de l’OMS qui finit par tuer toute sa famille au moment où la supercherie fut sur le point d’être découverte. On a voulu faire de Romand une psychose classique, avec forclusion du Nom-du-Père . D’autres ont vu en lui un état-limite . Je suis frappé, quant à moi, par l’extraordinaire semblant qui a fait tenir pendant quinze ans dans un total mensonge ontologique une image idéale entièrement modelée puis figée dans le désir et le regard de l’Autre tels que cherchait à s’y ajuster impeccablement Romand. Si la notion de « faux self » peut recevoir quelque pertinence, c’est bien à propos d’un tel sujet en trompe-l’œil. L’hypothèse de la perversion est plausible. Mais on pourrait dire, tout aussi bien, que Romand est un magnifique exemple de ce que Lacan appelle le « nommé à », par quoi il désigne une «dégénérescence catastrophique » (ce sont ses termes) du Nom-du-Père, qui n’est, semble-t-il, pas une forclusion mais une banalisation. Dans ce cas, le désir de la mère suffit à soutenir celui du sujet. Cas de figure de plus en plus répandu, dont les effets pourraient se repérer, par exemple, à des signes comme ceux-ci : on ne choisit plus un métier par une sorte d’appel, de vocation ou d’idéal mais par une analyse de marché et une adaptation opportuniste aux aléas. La métaphore s’efface au profit de la métonymie.

Romand était un homme secret et passe-partout. Certes, ce qui le meut n’est, de toute évidence, pas l’urgence irrépressible de la pulsion, mais plutôt l’érection hypertendue du moi idéal, proprement fétichisé dans un statut socialement convenu et impressionnant pour l’entourage : petit villageois de milieu modeste (son père était garde forestier) devenu par accident, au terme d’une cascade de circonstances, prétendument chercheur dans un grand organisme international humanitaire. S’accomplissait ainsi un beau rêve pour d’humbles parents. Ce qui reste en retrait chez Romand, et qui constitue habituellement un trait majeur de perversion, c’est l’acharnement du pervers à susciter la confusion de l’autre, dévoiler sa faille, débrider comme une plaie sa division subjective. A cet effet, le pervers se fait l’incarnation de l’abject objet qui s’impose à la jouissance de l’Autre pour qu’elle ne manque pas, c’est-à-dire qu’il force le passage dans le mur du refoulement pour en dénoncer la fragilité et la prétendue imposture. Cette visée de l’Autre ne vient à l’avant-plan chez Romand qu’au terme de son parcours, au moment où il effondre le décor de théâtre de sa vie familiale en y boutant le fer et le feu, dans un holocauste où il était censé périr, ultime victime immolée. Perversion, peut-on penser, atypique et discrète avant l’apocalypse, qui repose sur une Verleugnung colossale de la castration d’un Autre maternel impossible à décevoir. A ce titre, ne tenons-nous pas là, à travers l’hypertension du moi idéal, un fil qui l’arrime fermement au mode de jouir contemporain?

Je ne m’engagerai pas dans la recherche d’un dénominateur commun susceptible de rassembler Eichmann et Romand en dépit de leurs différences. Ce sont deux «nommés à » identifiés à leur fonction, mais l’un n’existe que par son être de fiction, son paraître, l’autre par son effective efficacité. Le mensonge de Romand semble s’achever avec le drame (je dis bien : semble), celui d’Eichmann, ne commencer qu’après, dans sa fuite sous de fausses identités. Mais cette inversion n’est probablement que superficielle.

La question se pose de la plus ou moins forte consistance de l’image face aux sollicitations jouissives. Il est incontestable que Romand et Eichmann se récupèrent du côté d’une image bien assemblée, au prix certainement d’une angoisse de tout instant, alors qu’on trouve plus souvent de nos jours des existences au petit bonheur la chance, des errances sans projet, des accrochages de fortune aux jouissances de passage, qui relèvent davantage d’une identité, voire d’une image du corps incertaines. C’est précisément quand défaille l’image narcissique que le sujet contemporain entame une chasse à courre derrière les objets à jouir, qui servent à la colmater . Mais de toute façon, le moi est un objet parmi d’autres, simplement en aggloméré. Or le cas Romand prouve que ce n’est pas forcément un avantage, si ce moi ne se risque pas à l’épreuve de la subjectivation, c’est-à-dire au travail du signifiant qui ne peut que l’entamer et le décompléter. La question du narcissisme, et même de l’auto-érotisme, est ici posée d’une manière cruciale, question dont chacun accordera sans peine qu’elle est au cœur du social contemporain.

Ces cas ne suffisent certes pas à justifier l’intérêt du paradigme des perversions pour la clinique d’aujourd’hui. Il faudra que convergent dans cette Journée d’autres arguments. On pourrait en trouver dans la clinique des addictions, qu’il ne faudrait pas réduire aux seules toxicomanies. Il s’agit de savoir si, du point de vue de l’insertion dans la structure de l’être parlant, un mode d’entrée serait spécifiquement pervers, s’il s’est aujourd’hui banalisé, « ordinarisé », et en quels termes nous pourrions en rendre compte.

Jusqu’ici, en dehors des traits pervers de toute névrose et des passages à l’acte pseudo-pervers de la psychose, les analystes rencontraient assez peu la perversion, dans la mesure où les pervers, s’arrangeant généralement plutôt bien avec leur jouissance, n’étaient guère portés à les consulter. Quand il y avait plainte, elle venait plutôt de la société que du sujet, entraînant éventuellement des injonctions thérapeutiques évidemment peu propices au travail analytique. Les temps ont-ils changé ? Les pervers souffrent-ils davantage ? A vrai dire, ce qui vient à se manifester ne serait pas tant une souffrance sur le mode de la plainte (souffrance de culpabilité, par exemple, chez eux inexistante, même s’ils peuvent en adopter la posture) qu’une plainte sur le mode de la déception, du découragement, du sentiment de vide, autant de formes d’inadéquation ou de décompensation de la jouissance, qui – par définition – exige toujours plus, férocement, comme on sait depuis Malaise dans la culture et plus encore Kant avec Sade. La perversion s’est banalisée parce que l’accès à la jouissance s’est banalisé et cette banalisation entraîne de la souffrance pour ceux qui ne peuvent pas suivre dans la surenchère.

Pour avancer sur la question, il faut sans doute réfléchir à cette modalité de faire lien social que Lacan a appelée « discours du capitaliste ». Il se présente d’un point de vue formel, dans l’écriture lacanienne, comme une torsion du discours du Maître. Le signifiant maître (S 1) s’effaçe sous la barre au dessus de laquelle s’écrit en position d’agent ou de semblant un Sujet divisé pseudo-hystérique. C’est donc en toute méconnaissance d’influence (faut-il l’appeler désaveu ?) que des mots d’ordre ou de publicité (S1) agitent en sous-main un Sujet d’autant plus pantelant qu’il se croit libre de toute contrainte. L’Autre auquel se rapporte ce Sujet est bien un savoir (S 2), celui déployé par les techno-sciences, au nom duquel sont produits à foison les plus-de-jouir (objets a), destinés à la consommation mais dont les Maîtres (actionnaires) prélèvent, outre la meilleure part, une large plus-value destinée à relancer le mouvement. Ainsi tourne le discours capitaliste, sur lui-même. Ainsi aussi met-il en panne la ronde des autres discours qui étaient censés basculer de l’un à l’autre selon un engrenage (par cran d’un quart de tour) rigoureusement logique . Le discours du capitaliste est le court-circuit de la logique discursive. Si, comme dit Christian Demoulin, « ce que Lacan cherche à formuler par sa théorie des discours, ce n’est rien d’autre qu’une énergétique de la jouissance » , nous devons penser le discours du capitaliste comme une profonde subversion du champ de la jouissance, l’imposition d’une carte forcée. Lacan est resté très allusif là-dessus, laissant à notre charge le soin de réfléchir aux causes et conséquences, mais il n’hésitait pas à lui imputer – et la formulation pose problème - une forclusion de la castration et des choses de l’amour. Le sujet qui monte « capitalistement » sur la scène du monde, en position d’agent du discours, n’est pas un sujet divisé par la castration mais plutôt un sujet clivé, que je dirais « avide » – en laissant flotter toute la polysémie du terme –, basculant sans cesse de réplétion en déplétion, un sujet boursier, un sujet addicté aussi, rivé à la consommation d’objets leurrants qui renaissent constamment des cendres de leur consumation. C’est le sujet marchand, animé d’une excitation consommatoire dont témoigne à l’envi le mode de vie occidental contemporain, dans tous ses us et coutumes, de la table au lit, de la bouffe à la baise. Un sujet pour qui tout est possible en principe (l’Autre est complet) même si ce n’est pas encore effectif.

Mais il ne faudrait pas s’abuser sur la nature des objets du marché, ils ne sont que des ersatz de l’objet a, dont la rencontre, hors psychose, ne peut se faire que sous le voile du fantasme. Le discours du capitalisme libéral, étayé sur celui des techno-sciences, joue avec le voile du fantasme en se déployant tout entier dans le registre du « comme si », du bluff, du chiqué, du désaveu du manque. Il orchestre ce que Marx appelait « fétichisme de la marchandise ». Les produits et les biens sont devenus des fétiches, des cache-sexe du rapport sexuel qu’il n’y a pas, c’est-à-dire de la jouissance nécessairement en défaut. L’objet fétiche du discours marchand entretient un semblant de manque destiné à soutenir le désir dans son meilleur couple (comme on parle du régime d’un moteur, pour éviter qu’il ne s’éteigne ou s’emballe). A une arithmétique du flux tendu (ou de la file active), côté production, correspond une arithmétique des plaisirs, côté consommation. L’astuce pour y parvenir consiste à incarner le manque en objet réel (au sens de « concret », wirklich), ce qui est une manière, tout en le reconnaissant, de le méconnaître profondément. Qu’on ajoute la fétichisation du transfert lui-même et c’est la perversion de la publicité qui prétend lire vos besoins et vos désirs à cœur ouvert. Ainsi tourne autour d’un axe tordu le manège des jouissances. Bien sûr tout fétiche a son double maudit et une telle société rejette des déchets, matériels ou humains, qui risquent à terme de la submerger. Ce sont des plus-de-jouir impossibles à réinvestir, bien qu’on tente de les recycler.

Dany-Robert Dufour indique dans son Art de réduire les têtes qu’il diverge de Gérard Pommier sur le sens à donner à la chute des idéaux qui caractérise notre époque. La question me semble tourner finalement autour du statut du surmoi : serait-il une formation intrinsèquement névrotique vouée à disparaître avec le patriarcat ou est-ce une instance indépendante de lui et même de toute forme de nom-du-père? La question est complexe car l’idéal ne se réduit pas au surmoi et le surmoi – on le sait depuis M. Klein – ne résulte pas forcément de la Loi oedipienne. Quoi qu’il en soit, on peut dire que les idéaux s’appuyaient naguère sur d’impressionnants signifiants-maîtres (Dieu, la Raison, le Progrès et même la Science) soutenant le refoulement qui enclôt la jouissance dans l’enceinte du signifiable, quitte à ne l’atteindre que dans le mi-dire des formations de l’inconscient. Or le ciel des idées, on peut aussi le dire, s’est brutalement et irréparablement déchiré à Auschwitz. C’est un trou dans le tissu de l’histoire (et donc du refoulement), une rencontre brutale avec La Chose (das Ding), qui laisse apparaître dans l’après-coup une vérité que les idéaux refoulaient sous leurs bannières phalliques, vérité qui consiste en ceci : qu’un supplément de jouissance est là dont on ne voulait rien savoir. Nous ne pouvons plus ignorer désormais l’infini, le trans-bord de la jouissance, nous ne pouvons plus ignorer qu’une jouissance autre que phallique, indomptable, et qui fait le réel de la pulsion, insiste au-delà du refoulement. Est-ce la jouissance appelée par Lacan féminine ? Son désaveu expose à des retours encore plus ravageurs que ceux du refoulé (qui en passent toujours par les signifiants de la jouissance dite phallique). Cette jouissance autre est à la fois au plus intime (elle s’éprouve) et au plus étrange (indicible). Elle est rebelle au signifiant mais présence réelle, si j’ose dire. Tel est son versant mystique. Déniée, elle est susceptible de muer en horreur, déchaînement de pulsion de mort, révélant ainsi l’autre face, moins eucharistique, de sa présence réelle, à savoir l’holocauste, le versant sacrificiel, le sacrifice aux dieux obscurs (qui sont des divinités chtoniennes).

Voilà à quoi risque de nous confronter la chute des idéaux, d’être contraints de subir sans bouclier phallique le choc d’une autre jouissance dont nous ne voudrions rien savoir. L’horreur ne manquerait pas d’être à nouveau au rendez-vous. Je dis bien (c’est en tout cas l’hypothèse que je risque) qu’il s’agirait d’un désaveu de l’Autre jouissance, du pas-tout, du côté droit des formules de la sexuation, qui, en faisant exister La Femme, que ce soit sous forme de La Mère ou de la Vierge, entraîne, côté gauche, un déni de la castration. Il ne s’agit donc pas d’une forclusion du signifiant phallique enfermant le sujet dans la psychose. Lacan dit dans Télévision : « Si l’homme veut La femme, il ne l’atteint qu’à échouer dans le champ de la perversion » . Et dans Encore (p.36) : « La femme n’entre en fonction dans le rapport sexuel qu’en tant que la mère ». Mais si La Femme n’existe pas, rien que des femmes qui ne font pas ensemble, si le signifiant de La Femme se barre d’être intotalisable, pas-tout, ce n’est qu’au une par une d’une singularité incernable, qu’elles peuvent condescendre, non sans mascarade (c’est leur participation au jeu phallique), à la position d’objet dans le fantasme pour se faire cause d’un désir d’homme. En ce sens, il n’y aura jamais de Société exclusivement féminine, au mieux (ou au pire) un matriarcat, c’est-à-dire un ensemble de mères phalliques.

Il pourrait paraître choquant de rapprocher Auschwitz et la révélation de la jouissance féminine. Ce rapprochement n’est pas sans argument. Dans l’imaginaire nazi le Juif était féminisé, stigmatisé comme le dépositaire d’une jouissance inassimilable, mais à purger du grand corps d’une Nation censée incarner La Femme toute, c’est-à-dire la Mère, dont on pourrait dire que c’est la femme à portée de main. Dans ses harangues, Hitler parlait sans cesse de Mutterland. Il prenait la foule à bras le corps comme l’enfant sa mère, toujours dans une totale indifférenciation où sa propre jouissance se confondait avec celle de la masse dans un échange de spasmes. De ces grandes célébrations orgiaques, deux attributs finissaient par se détacher, deux terribles objets dans leur commandement nu : la voix et le regard.
Le totalitarisme nazi, c’est l’organisation politique de la croyance en l’existence possible de La Femme, grand Autre complet et homogène, c’est le rêve d’une main-mise possible sur la jouissance, la jouissance de la vie. Mais cette croyance est dramatiquement folle, d’une folie perverse, qui se retourne logiquement dans le sacrifice total, y compris l’auto-sacrifice, tant il est vrai qu’on ne peut jamais être saisi que dans la mort.

L’ère du capitalisme mondial a-t-il quelque chose à voir avec le totalitarisme nazi, quelque chose qui tient à une certaine forme de désaveu dans le rapport à la jouissance ? Dans un texte où Colette Soler parle de l’égarement de la jouissance dans un marché dévoreur d’hommes, on peut lire : « la forclusion des différences, produite par l’universel réalisé du consommateur, entretient en retour la montée des configurations de jouissance dissidentes, l’Autre surgissant dès lors au sein du même, et notamment sous la forme des pulsions hors discours » .

Pour comprendre le rapprochement entre capitalisme et totalitarisme, j’emprunte une transition qu’offre la parodie des droits de l’homme à laquelle procède Sade en opposant l’univers de la nature à la raison législatrice de Kant. Le droit sadien à la jouissance inconditionnelle fonde son universalisme dans les soi-disant lois de la Nature. Que disait-il, en somme, sinon les idéaux de la République révélés parodiquement dans leurs fondements aussi « vrais » qu’impossibles : liberté donc jouissance; égalité : chacun y a droit ; fraternité par la réciprocité : « prêtez-moi, dit Juliette, la partie de votre corps qui peut me satisfaire un instant, et jouissez, si cela vous plaît, de celle du mien qui peut vous être agréable ». Il n’y a pas d’autre justification à attendre que l’accomplissement de la Nature, ce sont des droits naturels. Tous les pervers ne prétendent qu’accomplir les lois de la nature, ou plutôt affirment qu’elles s’accomplissent à travers eux. Il faut le reconnaître : au-delà de leur discours, nécessairement menteur car tout discours est de justification et le leur, « double-ment », ne sont-ils pas les plus fidèles serviteurs de la pulsion ? Sans concession, c’est là leur faute. Question : à revendiquer la propriété, la consommation, le profit comme des droits naturels, chevillés au corps, le capitalisme ne serait-il pas sadien ? Remarquons néanmoins, chez Sade lui-même tel que dit par Lacan, la ruse de la jouissance, son élégance, apte à masquer le cynisme sous-jacent au libéralisme le plus ultra. Cette « élégance » consiste simplement à recevoir de l’Autre son propre message sous une forme inversée : « j’ai le droit de jouir de ton corps, peut me dire quiconque, et ce droit je l’exercerai, sans qu’aucune limite m’arrête dans le caprice des exactions que j’aie le goût d’y assouvir ». Ah, la délicatesse de ce « peut me dire quiconque » ! Pour un peu, la volonté de jouissance mollirait jusqu’à la logique modale du bon vouloir. On sait qu’il n’en est rien. Ruse du discours de la jouissance .

La jouissance est sans bord, pas-toute, elle est femme, corps ouvert, déperdition, entropie, part maudite, infini, altérité radicale… Toute volonté de l’encercler, de l’arraisonner ne peut que s’auto-détruire. « S’il y a bien quelque chose, dit Pierre-Henri Castel dans un Séminaire, qui est complètement absent du mode même de pensée de Sade, c’est l’idée que les femmes jouissent plus fort que les hommes ». Le totalitarisme et le capitalisme ont rencontré l’Autre jouissance, ils en savent quelque chose, mais ils la désavouent.

Les propos d’un prix Nobel d’économie, théoricien du capitalisme extrême, ancien conseiller de Pinochet, tenus dans un livre dont le titre, par lui-même, est déjà une monstruosité sémantique et éthique « The Machinery of freedom », ces propos ne sont pas rassurants. Je cite Friedman : « L’idée centrale du libertarianisme est que les gens devraient pouvoir vivre selon leur désir. Nous rejetons totalement l’idée que les gens doivent être protégés de force contre eux-mêmes. Une société libertarienne n’aura pas de lois contre la drogue, contre les jeux de hasard, contre la pornographie ». De tels propos, pseudo-rationalistes, font mine d’ignorer la force des pulsions, tablent en tout cas sur leur auto-régulation systémique. Je trouve qu’ils nagent en plein déni. Ils sont soit idéalistes et naïfs, soit pervers, ce qui dans le résultat n’est pas très différent. Sous leur couvert pourra se dérouler toute la phraséologie du libre marché.

On en conclura que c’est le naturalisme qui fait rapport entre Sade, Hitler et Friedman, entre perversion, totalitarisme et capitalisme.

Dans une de ces formules paradoxales dont il avait le secret, Lacan se disait « Autre comme tout le monde ». Il voulait, bien sûr, souligner que chaque Un est Autre à la mesure de la jouissance qui se supplémente à la jouissance phallique. C’est la tâche du discours de l’analyste que de permettre le surgissement de cette singularité, à partir de laquelle, et non en dépit de laquelle, se tenteront des nouages, des liens associatifs, des bourgeonnements de réseaux, des rencontres créatives. Cette singularité peut accepter d’en rabattre par amour. Mais « Autre comme tout le monde » est aussi un Witz : « Autre? si peu ». La stratégie perverse du discours du capitaliste – et c’est en cela qu’il relève d’une éthique de célibataire et même vise l’auto-érotisme – c’est de prétendre s’adresser à chaque un en particulier voire aux parties de ce chaque un, en le prenant au détail, par les cheveux, le sexe, partout où s’accroche de la pulsion parcellisable. En même temps, ce chaque un dont on sonde si bien les reins et le cœur, dont les moindres velléités désirantes sont si bien anticipées, reconnues in statu nascendi, est profondément nié dans sa singularité, car il est parfaitement homogénéisé dans le tas de la masse. Il compte pour un, point c’est tout, dans un grand calcul des pertes et profits.

Alors, le un du discours du capitaliste et celui du discours de l’analyste ? C’est un contre un. Mais ce n’est pas le Même, l’Un et l’Autre.

Régnier Pirard
Prononcé le 9 Avril 2005 lors de la journée d’études
sur la psychanalyse à l’Université de Nantes