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«Le désir est vagabond»

Construire No 31, 29-7-2003
«Le désir est vagabond»

Auteur de «Bienheureuse infidélité», l'écrivain et psychothérapeute Paule Salomon pense que la polyfidélité peut être une manière d'être fidèle à soi
Quelle différence entre l'infidélité et la polyfidélité? Simple: être polyfidèle est une façon plus positive de dire - et peut-être de vivre - les choses. C'est ce dont est convaincue Paule Salomon, qui vient de publier Bienheureuse infidélité.

Thérapeute de couples, elle voit émerger dans le secret de son cabinet les signes de nouveaux comportements amoureux. Elle croit que l'infidélité, héritage de notre vision bourgeoise, doit, le cas échéant, et Cupidon décochant ses flèches où il veut, se muer en polyfidélité, quand l'amour l'exige, et pour autant qu'on soit capable d'assumer le fait d'être porteur de plusieurs relations à la fois.

Paule Salomon, votre livre a un titre paradoxal: Bienheureuse infidélité...
Ce titre m'a été inspiré par celui du livre du philosophe américain Alan Watts, Bienheureuse insécurité (réd.: vient d'être réédité sous le titre «Eloge de l'insécurité»), paru en 1951. Watts développait l'idée selon laquelle nous grandissons à partir de l'insécurité. Nous grandissons aussi par nos infidélités. Dans tous les domaines, comment évoluer, changer sans être «infidèle» à la situation antérieure? Dans le couple, nous souhaitons stabilité et fidélité, mais en même temps, s'y accrocher, c'est souvent se condamner à la stagnation. Voilà le paradoxe un peu brûlant, un peu heurtant, je l'avoue, que contient le titre de mon livre.

En 1972, la majorité des femmes pardonnaient à leurs compagnons une incartade. Aujourd'hui, la plus grande partie juge cela inacceptable. L'infidélité est moins tolérée...
L'explication est simple: avec la montée de l'individualisme depuis deux décennies, jamais nous n'avons autant investi dans l'amour! Et jamais non plus nous ne nous sommes autant séparés au nom de l'amour. Alors qu'autrefois, on s'accommodait de situations d'hypocrisie, on a aujourd'hui érigé en valeurs suprêmes l'authenticité et la transparence: les individus sont invités à aller de plus en plus vers eux-mêmes, vers leurs désirs, vers leurs aspirations. On ne veut plus des compromissions bourgeoises: hommes et femmes tendent à une élection mutuelle exclusive, et en effet l'infidélité est mal tolérée.

Je ne comprends plus. Pourquoi consacrez-vous alors un livre à la «bienheureuse infidélité» plutôt qu'à la «bienheureuse fidélité»?
C'est qu'on se heurte quand même à un problème éternel, qui est celui du désir, dont le propre est d'être volatil et nomade.

Vous êtes sûre de ça?
(Rires) Je crois que c'est assez universel. Pour exister, le désir réclame de la distance, de l'espace. Toute la question est donc: comment maintenir cette distance?

Impossible d'entretenir le désir au sein du couple?
Je ne dis pas qu'il n'existe pas de solutions à l'intérieur du couple, je sais simplement qu'il n'y a pas de recettes universelles. L'essentiel est qu'Eros continue de vivre entre un homme et une femme. Et mon propos est essentiellement de dédramatiser l'infidélité. Bien sûr, celle-ci est vécue avec une terrible souffrance quand, sortie de la comédie de boulevard, elle nous touche personnellement.
»Mais, et c'est là qu'à mon avis un renversement de perspective s'impose, il arrive parfois qu'à cause de l'infidélité de l'autre, on soit prêt à sacrifier une vie heureuse et riche: on se sent trop attaqué dans l'image qu'on a de soi, et on est prêt à tout détruire au nom de ce qu'on appelle l'amour. Selon moi, on méconnaît le fait qu'il puisse y avoir du pluriel dans nos amours, et pas forcément une attirance unique.

Hillary Clinton, en pardonnant, se montre exemplaire?
Elle me semble l'incarnation d'une femme qui a une dignité moderne. Quels que soient ses mobiles, elle est parvenue à dépasser ce que l'amour a de passionnel, de cannibale et de prédateur. Lorsqu'elle a mis dans la balance toute la complicité développée avec son mari, toute l'affection et la dimension frère-sœur qui peut exister entre un homme et une femme, la balance a penché en faveur de ces aspects-là.
Mais l'infidélité de Bill Clinton était surtout sexuelle. Peut-on dédramatiser l'infidélité quand on comprend que sa compagne ou son compagnon aime quelqu'un d'autre?
Bizarrement, c'est surtout lorsque l'exclusivité sexuelle est brisée entre un homme et une femme qu'il y a séparation. Pour la plupart des hommes, il est intolérable de penser que sa compagne prenne autant sinon plus de plaisir avec un autre qu'avec soi, il y a la peur inconsciente que cet autre soit plus puissant, que ses spermatozoïdes soient plus performants, qu'il soit un meilleur géniteur, un meilleur père peut-être... C'est un problème de compétition quasi darwinien.
»On sait qu'un certain nombre d'enfants ne sont pas ceux du père qui les a élevés. C'est-à-dire que la femme a d'instinct choisi un homme qui était pour elle le meilleur reproducteur, sans pour autant vouloir vivre avec lui.
»Je crois qu'on touche là à quelque chose d'important qui a trait à la reproduction. Par ailleurs, chacun veut être reconnu de façon unique. Et si l'autre se partage, eh bien, c'est perçu comme «j'ai moins de valeur». C'est elle, ou lui, qui est chargé de confirmer ma valeur par son amour...
Il devient sérieusement difficile de trouver l'infidélité bienheureuse...
C'est bien pour sortir l'infidélité de cette ornière que je préfère parler de polyfidélité. La question qui se pose est celle-ci: est-ce que, dans une vie, il ne peut pas se présenter deux amours? Deux amours qui n'ont rien à voir avec une brève passade mais qui sont également importants et simultanés?

Cela vous est arrivé, à vous?
Oui. Après un premier mariage, vers 40 ans, je me suis remariée. Plus tard, j'ai rencontré un autre homme. J'en ai parlé à mon mari et... plutôt que de me perdre, il a accepté cette autre relation, ce qui fait que la nôtre dure toujours... Il y a eu une grande ouverture d'esprit et une grande tolérance de la part des deux hommes, qui se connaissaient et s'appréciaient.

Votre mari, de son côté?...
Il a eu d'autres relations, oui, et c'est pourquoi je sais ce qu'est la jalousie. Mais je sais aussi très bien ce que c'est que de l'avoir dépassée. C'est une des plus grandes leçons que j'ai apprises. Nous héritons d'un double passé: 4000 ans de monothéisme mais au-delà, tout un passé polythéiste aussi. Or, je crois que ces deux structures continuent de cohabiter en nous. D'un côté nous allons vers l'Un, avec le risque de standardisation que cela comporte. Et de l'autre, nous allons vers le multiple, avec les risques d'éclatement et de division que cela implique. Il y a ce double mouvement.

Ça ne rejoint pas un peu l'échangisme, la polyfidélité?
Ah, pas du tout! L'échangisme me paraît une forme de sexualité archaïque, je le vois comme une solution fermée plutôt qu'évolutive: ça n'est qu'un échange de partenaires sous contrôle, sans véritable affirmation d'une liberté individuelle.

Entre un grand amour unique et des amours multiples, qu'est-ce que vous choisissez?
Mon premier mari a été un grand amour unique, comme vous dites. Un amour de jeunesse. Et vivre un grand amour unique, avec les illusions et les douleurs que ça peut comporter, ne me fait pas peur. Mais je ne crois pas qu'il y ait à choisir: la vie génère du pluriel.
S'il est vrai qu'un couple constitue un être nouveau, celui-ci, avec la polyfidélité, ne peut qu'être atteint, blessé, entamé...
Un être nouveau, oui. Mais que l'homme ou la femme que j'aime aime quelqu'un d'autre m'enlève-t-il quoi que ce soit? Notre culture nous dit que la relation va en souffrir. Mais ne peut-il se passer le contraire: cela ne m'enlève rien, au contraire cela enrichit l'une et l'autre relation! Au lieu d'un seul être nouveau, vous avez deux êtres nouveaux.

Ça n'est pas à la portée de tout le monde, ça.
Non, car c'est l'inverse de la situation habituelle, où nous nous servons de l'autre pour nous infantiliser, où nous lui demandons de nous aimer alors que nous ne sommes pas capables de nous aimer nous-mêmes... Dans la polyfidélité, je crois que les gens sont amenés à grandir, à tracer leur propre chemin. C'est une question de survie: une personne qui a deux amours est obligée de revenir à soi, à ce qu'elle est vraiment... Et elle acquiert une sorte de force intérieure qui la ramène à l'unité, paradoxalement.
»C'est vrai qu'au début d'une nouvelle relation, on est plus ardent, plus passionné, et que ça peut déséquilibrer la première relation. Cela se règle avec le temps...

Qu'est-ce qui garantit que ma partenaire, si elle a un polyamour, ne va pas me quitter pour l'autre?
Rien. Il n'y a jamais aucune garantie en amour. Qu'on soit fidèle ou polyfidèle.
Que deviennent les enfants dans une situation de polyfidélité?
Etre parents mobilise énormément d'énergie... Où trouver le temps pour quelqu'un d'autre? La polyfidélité est sans doute mieux vécue lorsqu'on a déjà élevé ses enfants. Cela dit, si elle n'est pas dramatisée, avec scènes, pleurs et hurlements, si elle leur est présentée de manière relativement neutre, je crois que les enfants peuvent comprendre ce genre de situation.

Vous terminez votre livre en substituant au mot «infidélité» celui de «unfidélité».
(Rires) Oui. Parce qu'à l'heure de faire le bilan de sa vie, on va se retrouver devant cette question: dans quelle mesure ai-je été fidèle à moi-même? Suis-je allé au bout de mes possibilités? Est-ce que j'ai aimé au plus fort de ce que je pouvais aimer? Vous savez, lorsqu'on rencontre quelqu'un qu'on aime et qu'on coupe cette relation à cause d'un autre engagement, ça vous laisse toute la vie un goût amer. Mieux vaut vivre avec le goût de la liberté au sein d'une fidélité plurielle.

Propos recueillis par Jean-François Duval
Signes particuliers
Nom: Paule Salomon
Née: le 9 novembre 1940, à Mâcon.
Vit: à Cabris, (le pays de Camus et de Saint-Exupéry), près de Grasse.
Famille: mariée deux fois, grand-mère.
Signe particulier: polyfidèle.
Carrière: prof de philo dans le secondaire, puis études de psychothérapeute aux Etats-Unis «pour sortir du professorat de philo et devenir plus socratique et être professeur de vie».
Métier: psychothérapeute.
Hobby: «En ai-je un? Oui, le bonheur, ma passion unique.»
Auteur de: «Bienheureuse infidélité» (2003), «Les hommes se transforment» (1999), «La Sainte folie du couple» (1994). Tous aux Ed. Albin-Michel.
A découvrir: Alan Watts, «Eloge de l'insécurité» («The Wisdom of Insecurity»), tout juste réédité dans la Petite Bibliothèque Payot.
Origine : http://www.construire.ch/SOMMAIRE/0331/31entre.htm