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Origine http://www.diver-city.be/2009/02/la-nouvelle-raison-du-monde-essai-sur.html
La crise économique semble marquer une rupture idéologique
: à droite comme à gauche, on sent que le vent est
en train de tourner. Un cycle historique serait sur le point de
se clore, celui du triomphe libéral. Le champ des possibles
paraît s'ouvrir. Mais pour aller où ?
Les uns semblent penser que la parenthèse "ultralibérale"
se referme et que le modèle économique et social des
"trente glorieuses" peut être réactivé
; d'autres jugent qu'un nouveau type de société est
à inventer, qui révolutionnerait notre relation au
travail et à la nature ; d'autres encore, comme le président
Sarkozy, déclarent que le "laisser-faire", c'est
"fini", et qu'il faut refonder le capitalisme. L'Etat
serait même de retour.
Pour comprendre ces débats, le livre de Christian Laval
et Pierre Dardot sur la "société néolibérale"
offre des clés d'analyse. Cette somme de recherches relève
de l'histoire des idées, de la philosophie et de la sociologie,
et elle s'ouvre par cet avertissement : "Nous n'en avons pas
fini avec le néolibéralisme", et proclamer la
fin du "laisser-faire" n'équivaut pas à
enterrer le modèle néolibéral.
La thèse peut sembler paradoxale. Elle s'éclaire
si l'on élucide la vraie nature du néolibéralisme.
Se réclamant du philosophe Michel Foucault, les auteurs affirment
en effet que "le néolibéralisme peut se définir
comme l'ensemble des discours, des pratiques, des dispositifs, qui
déterminent un nouveau gouvernement des hommes selon le principe
universel de la concurrence". Or, ajoutent-ils, réaliser
ce programme suppose un "Etat fort", des règles,
et non le "laisser-faire".
Pour justifier cette thèse, les auteurs remontent le cours
du temps. C'est en 1938, lors du Colloque Walter Lippmann - en référence
au grand journaliste américain - que s'affirme le "néolibéralisme".
Des économistes, comme Friedrich Hayek, Wilhelm Röpke
ou Jacques Rueff, se seraient accordés, malgré leurs
divergences, sur un modèle néolibéral qui veut
rompre plus ou moins avec le "laisser-faire". Ainsi, le
néolibéralisme aurait été un projet
de reconstruction du libéralisme accordant aux règles
et à l'intervention étatique un rôle clé.
Le contexte y est pour beaucoup : la Grande Dépression avait
suscité une immense crise du libéralisme. Les néolibéraux
ne croyaient plus à l'autorégulation spontanée
du marché.
Selon Dardot et Laval, le néolibéralisme est donc
un interventionnisme, mais d'un genre particulier. S'il s'agit de
"refonder le libéralisme contre l'idéologie naturaliste
du laisser-faire", c'est pour mieux faire fonctionner le marché
: "Lors même que les néolibéraux admettent
la nécessité d'une intervention de l'Etat et qu'ils
rejettent la pure passivité gouvernementale, ils s'opposent
à toute action qui viendrait entraver le jeu de la concurrence
entre intérêts privés." La doctrine combinerait
ainsi la réhabilitation de l'intervention publique et une
conception du marché centrée sur la concurrence.
Tel serait le moteur des politiques néolibérales,
bouleversant l'organisation des entreprises, le rôle des Etats
et la vie des individus, sommés de se comporter comme des
"entreprises". Sans doute ce néolibéralisme
varie-t-il selon les conceptions autrichienne, américaine
et allemande. Mais le livre soutient que le néolibéralisme
constitue le cadre tant du modèle anglo-américain
que du modèle économique européen. Marquée
par le néolibéralisme allemand - "l'ordo-libéralisme"
-, l'Union européenne serait, au plus profond, d'orientation
néolibérale.
LOGIQUE DE CONCURRENCE
Du traité de Rome jusqu'au traité constitutionnel
européen, une même logique de la concurrence serait
à l'oeuvre. Ici, les auteurs sont proches du président
d'honneur d'Attac, Bernard Cassen, qui soutient que "c'est
bien autour du ver libéral qu'avait été imaginé
le fruit européen". De même, les alternances politiques
n'y changeraient rien. Pis, depuis Mitterrand jusqu'à la
"gauche néolibérale" de Blair, les gouvernements
de gauche auraient promu, ouvertement ou non, le néolibéralisme.
On comprend pourquoi, selon les auteurs, le néolibéralisme
devient la grande "raison du monde". Examinant la littérature
du "management" et du "capital humain", le livre
affirme que "la stratégie néolibérale
a consisté et consiste toujours à orienter systématiquement
la conduite des individus comme s'ils étaient toujours et
partout engagés dans des relations de transaction et de concurrence
sur un marché". Les normes de l'action publique en sont
bouleversées : au prix d'une bureaucratisation croissante,
l'audit, le contrôle et les incitations vident le sens des
différents métiers, "depuis les chercheurs jusqu'aux
policiers en passant par les infirmières et les postiers".
Ce livre important aide à déchiffrer certaines évolutions.
Sa systématicité impressionne : sous l'autorité
de Foucault, il avance des thèses fortes et un modèle
global d'interprétation. Mais cette qualité a parfois
pour envers une certaine partialité dans la lecture des textes
et dans l'analyse sociologique et politique. On peut regretter que
l'interprétation de Foucault, qui suscite un engouement international,
soit prolongée sans un vrai bilan critique. En outre, le
livre ne scrute guère les limites et les résistances
que rencontre le néolibéralisme.
Enfin, il n'explore pas assez un trait du néolibéralisme
contemporain : son caractère vertigineusement inégalitaire.
A cet égard, le livre ne permet pas de mesurer la distance
entre les idées de certains inspirateurs du néolibéralisme
et la réalité qui s'est imposée. Walter Lippmann
lui-même, qui se réclamait encore en 1937 de son ami
Keynes, jugeait qu'il fallait en finir avec les gros héritages,
et que des taxes sur les successions ainsi qu'un impôt progressif
devaient frapper les hauts revenus. Il soutenait, en citant Aristote,
que de fortes inégalités étaient aussi un problème
politique. Le néolibéralisme "réellement
existant" n'aura pas exactement suivi ses préconisations...
(le monde des livres)
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