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Trois questions à...Christian LAVAL
Jean Beaujouan

Origine : http://www.maif.fr/la-maif-s-engage/actions-mutualistes/engagement-societal/ecole-grand-marche/trois-questions-a/trois-questions-a-christian-laval.html

Christian Laval est agrégé de sciences sociales, chercheur à l’Université Paris Ouest, membre fondateur de l’Institut Polanyi et chercheur associé à l’Institut de recherches de la Fédération syndicale unitaire.

Ses travaux portent sur deux grands domaines, l’histoire de la sociologie et de la philosophie, et l’étude des transformations des systèmes éducatifs et des politiques scolaires.

Il a publié de nombreux articles et ouvrages, dont L’école n’est pas une entreprise (La Découverte/Poches, 2004) et, avec Isabelle Bruno et Pïerre Clément, La grande mutation, Néolibéralisme et éducation en Europe (Syllepse, 2010).

Christian Laval donnera six conférences " L’école devient-elle un grand marché ? " pour la MAIF en 2010.

Que voulez-vous dire quand vous avancez que " l’école devient un grand marché " ?

L’école reste encore en France une grande affaire publique par son organisation et son financement. On en connaît les réalisations de grande ampleur en termes de scolarisation des jeunes et de diffusion culturelle mais on connaît aussi les critiques traditionnelles qu’on lui porte: inégalités persistantes, bureaucratie, hiérarchie pesante, classes chargées, dégradation des rapports entre professeurs et élèves, et j’en passe. Mais l’école change, et ce qu’elle devient mérite attention. Un certain nombre d’évolutions sont en train de modifier profondément le fonctionnement et les finalités de l’école, et pas nécessairement en mieux.

C’est d’abord l’essor à tous les niveaux d’une logique de concurrence entre établissements non plus seulement entre public et privé mais à l’intérieur même du service public. Les causes sont diverses : du point de vue sociologique, les familles, dans un contexte de chômage, de précarité, d’inégalités économiques et culturelles accrues, mais aussi de xénophobie, de course à la performance, luttent avec les différents moyens qu’elles ont pour placer leurs enfants dans les établissements qu’elles jugent les meilleurs ou, au moins, les plus " protégés " socialement. Ces comportements ont été favorisés par les politiques d’inspiration néolibérale qui font de la concurrence le moteur exclusif de l’efficacité. Selon ces dernières, le " libre choix " devrait réguler l’école et l’université comme n’importe quel marché de services commerciaux. Et si l’école doit fonctionner dans un marché, il paraît alors logique qu’elle cherche à imiter les entreprises du secteur concurrentiel. Par touches successives, c’est une telle mutation que l’on observe.

Est-ce cela que l’on appelle la " marchandisation de l’éducation " ?

La marchandisation, au sens strict, c’est la vente d’un service éducatif à des élèves considérés comme des clients. C’est une tendance très forte en Europe et dans le monde. qui vient se greffer sur la mise en concurrence dont je parlais à l’instant. L’enseignement supérieur un peu partout fait appel à un financement privé plus élevé qui pèse sur les familles et les étudiants, avec des conséquences évidemment variées en fonction des milieux sociaux. Cette tendance est d’ailleurs encouragée par la politique éducative européenne. La " marchandisation " de l’éducation ne s’arrête pas là. On observe aussi l’essor de véritables industries du soutien scolaire bénéficiant d’importantes aides fiscales, sans parler des stratégies marketing pour pénétrer le milieu scolaire ou les multiples " produits " parascolaires qui inondent le marché. Le marché scolaire c’est l’exploitation de l’angoisse des familles autour de l’échec et de la réussite scolaire, véritable fait de société.

C’est enfin la subordination de plus en plus perceptible des systèmes éducatifs au marché du travail. Le discours officiel délaisse le vieil idéal humaniste de l’homme complet qui a eu un effet structurant très important dans l’histoire pour se centrer sur les seules " compétences " qui ont une utilité professionnelle. L’angoisse pour l’emploi, la pression intense des milieux économiques et politiques pour que l’école soit au service des besoins immédiats des entreprises, tout pousse à ce que l’élève soit surtout considéré comme la " ressource humaine " qui devra bientôt " se vendre ". Derrière ces évolutions de l’école, on devine peut-être que c’est l’homme qui devient de plus en plus une marchandise.

Sommes-nous tous touchés par ces tendances que vous analysez et que vous voulez soumettre au débat public dans vos conférences et dans vos livres ?

Tout le monde est concerné par l’école, les élèves, les étudiants, les professionnels de l’enseignement bien sûr, mais aussi les parents, et tous les citoyens. L’école n’est pas en dehors de la société. Plus qu’un reflet, elle est l’une de ses expressions, l’un de ses visages. Elle est aussi et surtout la matrice de la société qui advient. Se demander ce que doit être l’école c’est se demander quelle société l’on souhaite. C’est pourquoi vouloir changer l’école est parfaitement légitime, comme vouloir changer la société, les deux allant d’ailleurs ensemble Mais il y a réforme et réforme et il y a des réformes qui améliorent et d’autres qui aggravent.

Comme on le dit parfois un peu pompeusement, avec l’école, il s’agit bien d’un " choix de société " ou d’une " politique de civilisation ". Il en va de la connaissance et de l’éducation comme il en va de l’environnement. Voulons-nous cultiver, partager et préserver un bien commun au delà de l’intérêt individuel et de la concurrence de tous contre tous ? Ou bien délaisserons-nous toutes ces richesses communes, ces conditions naturelles et culturelles de la vie, et, faut-il ajouter, d’une vie vraiment humaine, pour s’abandonner à la logique exclusive de l’accumulation de richesses privées ? Tel est pour moi l’enjeu le plus crucial, le plus profond du débat sur l’école.