Origine : halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/32/52/23/DOC/PUB08019.doc
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Marcel Gauchet, dans son analyse de la condition politique, avait
avancé la thèse d'une mutation anthropologique majeure
procédant de "l'intériorisation psychique du
modèle de marché", laquelle serait au cœur
de la crise de l'articulation individu / collectif. Christian Laval
s'inscrit dans cette interprétation et nous propose de comprendre
l'avènement de l'homme économique par une archéologie
de la pensée qui constitue le socle du néo-libéralisme.
Pour autant, il se démarque de l'approche économiciste
dans laquelle échoue la critique contemporaine de la société
de marché, qui revient à faire de l'économie
capitaliste le seul réel à partir duquel tout s'explique.
Pour lui, c'est l'émergence d'une nouvelle représentation
de l'homme et de son rapport au monde qui a pu œuvrer à
la promotion d'une marchandisation extensive à la société
plus que l'inverse. Ce point de vue a le mérite de rappeler
les termes éminemment plus complexes de la dynamique performative
et du nouage entre les discours et les pratiques. D'où l'intérêt
de mettre en lumière les apports qui ont nourri ce qui se
présente aujourd'hui comme discours dominant.
Soulignons que le terme de néo-libéralisme pour qualifier
cette idéologie de référence contemporaine
est compris à juste titre : le recours au préfixe
néo marque bien une rupture – au-delà d'une
apparente continuité – avec la pensée libérale
des origines. Le néolibéralisme procède de
l'importation de la méthodologie des sciences mécaniques,
où dominent la question du comment et l'ordre autoréférentiel,
alors que le libéralisme classique relevait d'une démarche
philosophique, d'un ancrage métaphysique ouvrant sur la question
de la nature et du sens.
Laval situe la pensée politique de l'intérêt
comme levier essentiel de la transformation des fondements politiques
et moraux de nos sociétés. Son élaboration
serait congruente avec l'essor du système capitaliste, les
pratiques marchandes introduisant une nouvelle temporalité
et une conception quantitative, comptable, de la valeur. Mais la
portée pratique de cette représentation se serait
jouée dans son instrumentalisation par les Etats-nations
en constitution dans le contexte des guerres de religion qui ont,
a partir du 16ème siècle, contribué à
disqualifier la référence au Bien 1 au
profit d'une prise en compte de l'intérêt comme fondement
de l'action individuelle (et au-delà, d'une nouvelle définition
de l'homme et de son rapport au monde) en se posant eux-mêmes
comme acteurs stratégiques soucieux d'imposer leur puissance
dans des relations internationales conflictuelles, et de s'enrichir
par l'activité productive (mercantilisme), à l'écart
de tout jugement moral. L'utile fait figure d'intégrateur
politique. La question centrale en matière de vivre-ensemble
se pose alors dans les termes de la coordination d'intérêts
privés, au moment où la science mécanique issue
de la physique newtonienne s'impose comme mode de pensée
garant de neutralité. Il s'agit de concevoir un mécanisme
philosophiquement neutre d'harmonisation des libertés concurrentes
d'individus engagés séparément dans leur recherche
de la vie bonne. Le néolibéralisme procèdera
alors d'une tentative de démonstration de la validité
des mécanismes associés du droit et du marché
pour agréger les "vices privés" en vertu
collective.
Laval rappelle que la littérature politique et morale de
l'époque est traversée par l'idée que l'on
ne combat un vice que par un autre – idée que Hume
résumait ainsi : le magistrat "ne peut remédier
à un vice que par un autre ; et en pareil cas il doit préférer
celui qui est le moins pernicieux pour la société".
Laval signale cependant que si dès le 17ème siècle
la pensée morale et politique a pour schème fondamental
l'action mécanique des forces (Marx qualifiera l'utilitarisme
de morale d'épicier), elle ne se ramène pas seulement
à cette figure du contrepoids. "On ne saurait oublier
que cette réflexion de l'interaction des forces passionnées
présuppose précisément une valorisation de
la passion pour elle-même en tant qu'énergie primordiale
sans laquelle le monde moral resterait inerte, c'est-à-dire
sans laquelle les hommes n'auraient aucun mobile pour agir. De sorte
que l'on en vient à penser que ce n'est pas une préoccupation
de paix civile et d'ordre public qui a prédominé mais
une considération de puissance, un jeu d'alliances de forces
sociales et économiques qui a trouvé dans le langage
mécanique des passions un moyen d'exprimer symboliquement
et de favoriser politiquement les relations entre le souverain politique
et les intérêts marchands et industriels en pleine
poussée". Laval suggère ainsi de resituer les
événements dans la catégorie de contingence,
afin de s'extraire d'une lecture déterministe de l'Histoire.
Un autre apport décisif dans l'élaboration du néolibéralisme
est mis en lumière : la représentation dominante de
la valeur comme liée à l'usage (jouissance) que procure
l'acquisition d'un bien – représentation qui en vient
à disqualifier celle de la tradition libérale, fondée
sur l'effort de travail nécessaire à la fabrication
d'une marchandise. On mesure alors à quel point ce basculement,
associé à la définition benthamienne de l'homme
comme être sensible centré sur la minimisation de ses
peines et la maximisation de ses plaisirs, ouvre la voie vers un
nouveau rapport à l'objet de consommation.
Laval montre comment la pensée utilitariste a pu constituer
un point d'appui au développement d'une science économique
alignée sur l'idéal galiléen de la mathesis
universalis. Rappelons que la condition nécessaire à
une démonstration mathématique de l'existence d'un
équilibre de marché (une harmonisation parfaite des
positions décentralisées des agents associée
à une répartition des richesses et une égalisation
de l'offre et de la demande) est la rationalité homogène
de comportements individuels totalement déterminés
par la recherche d'une utilité quantitative maximale (jouissance
de la consommation et profit capté).
A travers l'archéologie du néolibéralisme
telle que menée par Laval s'éclairent les termes de
l'impasse d'une telle pensée à soutenir la fonction
d'un discours dominant (même si telle en est la prétention)
: la faille irréductible de la relation intersubjective étant
précisément éludée au profit d'une conception
mécanique et procédurale qui réduit le lien
à une transaction contractuelle, l'institution d'une modalité
de lien sociale ne peut qu'être vouée à l'échec,
lequel prend la forme d'un heurt non médiatisé au
réel de la limite et de l'impossible. Pourtant, Laval n'échappe
pas à la tentation analytique de surestimer l'emprise d'une
logique économique calculatoire sur l'homme : "On peut
penser que l'on est très proche d'une pleine saturation capitaliste
de l'humanité proche de ce que Marx appelait la subsomption
réelle de la société par le capital […]
Nous devenons cet homme économique parce que nous vivons
pratiquement dans les catégories incarnées de "l'humanité
économique" […] L'homme économique ne désigne
pas que la part des activités spécifiées comme
économiques. La nouvelle représentation de l'homme
comme machine à calculer s'étend bien au-delà.
C'est bel et bien une économie générale de
l'humanité qui s'est imposée, selon laquelle ce sont
toutes les relations humaines qui sont régies par la considération
de l'utilité personnelle".
Une telle surestimation est la limite de nombre d'analyses de notre
monde contemporain. Ceci nous invite à clarifier la distinction
entre les faits et la théorie, dès lors que la théorie
économique dominante, bien que procédant d'une construction
théorique abstraite à visée normative, se présente
comme positive . L'extension de l'échange marchand associé
au salariat dans le capitalisme, s'accompagne certes d'une montée
des logiques individuelles centrées sur l'intérêt.
Un tel mouvement trouve en effet un terrain favorisé par
le processus moderne qui consacre la prééminence non
tant de la science mais de la méthode scientifique expérimentale
et statistique qui conduit au règne de l'expertise et de
la technoscience. On constate en outre que si la conception néolibérale
de l'homme et de son rapport au monde est vouée à
l'impasse dans sa visée performative, la radicalisation de
la crise œuvre paradoxalement à la fois à faire
d'une telle représentation l'objet de la critique et à
lui conférer un puissant attrait qui tient à la séduction
exercée par l'illusion de la maîtrise (liquidation
du désir !) qu'elle prétend offrir. Il convient alors
de comprendre que le déploiement effectif du néolibéralisme
reste inscrit dans une contingence et ne remet pas en cause la pluralité
subjective. On peut alors regretter que l'éclairage de Laval
ne souligne peut-être pas suffisamment que cet "homme
économique" relève plus du mythe que de la réalité.
L'intérêt ne domine pas tous les choix individuels,
et les questions auxquelles les individus se trouvent confrontés
se présentent d'ailleurs rarement en termes de choix, et
ne peuvent se traduire en formalisation de type "problem-solving".
Il s'agit de repérer les modalités (nouvelles ou pas,
heureuses ou non) de "résistance" du sujet pris
dans un cheminement existentiel.
L'ouvrage de Laval se termine sur la mise en perspective de la
crise actuelle comme moment paroxystique du néolibéralisme
(le mouvement de l'Histoire longue rappelle qu'il n'y a pas d'inéluctable),
où poussé à l'extrême dans sa mise en
œuvre, ce dernier révèle d'autant plus l'impasse
dont il est porteur. L'auteur montre comment le politique s'est
fait l'instrument de la promotion de la logique marchande, de manière
paradoxale en se subordonnant de manière volontariste aux
exigences de l'économie et en consacrant la prérogative
de cette dernière au prix du démantèlement
institutionnel. Le politique ne se justifie plus de sa propre autorité
et se fait le vecteur d'un mode instrumental et contractuel –
anomique - de gestion du social.
Laval rappelle alors que les mécanismes marchands s'appuient
fondamentalement sur des relations intersubjectives, que le marché
repose sur un humus de sociabilité primaire, et que les fondements
anthropologiques de notre vivre-ensemble doivent être pris
en compte pour ne pas conclure trop rapidement à la disqualification
de l'échange symbolique au profit de la transaction marchande
utilitariste, la prévalence de l'une ne signifiant pas la
liquidation de l'autre. Le livre se termine par une suggestion simplement
évoquée : "La critique véritable de l'utilitarisme
doit sans doute se mener sur le terrain du désir comme essence
de l'homme".
S'il s'agit de ne pas tomber dans l'écueil d'une surestimation
du processus d'avènement de l'homme économique, sans
doute est-ce la vocation de la psychanalyse de rappeler la dimension
irréductible de l'inconscient et du désir, quand bien
même notre social s'organiserait dans la tentative de sa liquidation.
Nous pourrons suivre avec attention l'initiative récente
d'une réflexion sur une autre "mesure du progrès
économique", introduisant la question humaine et la
dimension qualitative. Quelles que soient les qualités des
deux Prix Nobel (atypiques) d'économie, Amartya Sen et Joseph
Stiglitz, à qui la mission a été confiée
par N. Sarkozy, ne nous berçons pas d'illusions : l'air du
temps est à la prise en compte du bonheur, mais à
la faveur d'une opération de traduction quantitative…
Rien de nouveau depuis Bentham et le calcul des peines et des plaisirs…
La critique sociale actuelle semble bien inopérante, faute
de consistance. A un discours du tout-possible elle oppose un autre
tout-possible, restant ainsi aveugle sur la nature de l'impasse.
Elle ne permet pas de déplacer le questionnement et ne contribue
qu'à alimenter la crise. Dans un tel contexte, c'est bien
la psychanalyse qui est en mesure d'opérer ce déplacement.
Et bien que sa fonction ne soit pas critique, il y a –entre
neutralité et parti pris – une position possible qui
consiste à faire état de ce qui est de structure dans
notre condition humaine.
Note
1 L'économiste A.O. Hirschman avance la
thèse de l'émergence d'une telle pensée sur
le terreau d'un pessimisme quant à la nature humaine - laquelle
serait de nature à rendre vaine toute tentative de s'en référer
à une conception du Bien. La prise de conscience du non-sens
des guerres civiles religieuses à répétition
conduit selon lui au renoncement à invoquer le Bien comme
fondement : il s'agirait alors de favoriser le détournement
de l'énergie consacrée aux conflits vers le travail
et l'industrie, c'est-à-dire vers la production de richesses
matérielles censées améliorer et pacifier la
condition humaine.
A.O. Hirschman, Les passions et les intérêts, justifications
politiques du capitalisme avant son apogée, 1977, réédition
Paris, PUF 2001.
Le renversement conduit à poser comme état de fait
ce qui relève d'une construction théorique, ou qui
est le point d'arrivée de la démonstration théorique.
Un tel renversement œuvre en faveur d'un processus de normalisation
effectif.
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