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Origine : http://www.laviedesidees.fr/Genealogie-de-la-morale.html
Le néolibéralisme sera-t-il balayé par la
crise ? Rien n’est moins sûr, à en croire Pierre
Dardot et Christian Laval, pour qui le néolibéralisme
désigne moins le règne des marchés, qu’une
forme d’assujettissement des individus, incités à
devenir entrepreneurs d’eux-mêmes.
Le néolibéralisme n’est plus tout à fait
un mystère aujourd’hui, en dépit de ses paradoxes
: phobie de l’État et réaffirmation de son autorité
; retrait de la puissance publique et activisme « régulateur
» de celle-ci ; minoritaire et marginal il y a encore peu,
forme planétaire de la raison économique et politique
aujourd’hui. Cet ouvrage riche et important peut se lire comme
une ample mise au point sur les origines intellectuelles de cette
« nouvelle raison du monde ». Et, trente ans après
les intuitions de Michel Foucault, il dresse une impressionnante
synthèse des analyses et des critiques du néolibéralisme,
à l’heure de la plus grave crise qu’il ait jamais
connue.
Foucault, revu et complété
Il y a une impression curieuse à lire ce qui apparaît
comme un grand palimpseste de Naissance de la biopolitique. On y
systématise l’usage de concepts de nature essentiellement
heuristique à l’origine, sans grande réflexivité
critique mais comme une boîte à outils : « dispositif
», « discipline », « gouvernementalité
», « stratégie ». Le libéralisme
est ainsi approché non comme une philosophie politique ou
une idéologie bourgeoise, mais comme une technologie de gouvernement
qui fait partie de l’histoire du pouvoir. On y complète
historiquement les analyses du libéralisme de Foucault :
Locke, Bentham (dont Christian Laval est un éminent spécialiste),
Spencer (dont le darwinisme social représenterait une étape-charnière
vers le néolibéralisme), la littérature managériale
contemporaine… Même si l’on peut regretter que
les auteurs ne comblent guère la grande lacune du récit
foucaldien, à savoir le libéralisme du XIXe siècle,
hâtivement assimilé à l’école de
Manchester (tel Ricardo) et à la théorie de «
l’État veilleur de nuit ».
Cet « essai », qui se rapproche davantage d’un
traité, entend donc rompre avec la vulgate qui présente
le néolibéralisme comme une simple « idéologie
» du laisser-faire et du retrait de l’État, qu’elle
soit dénoncée comme l’expression d’une
domination de classe ou louée comme la seule garantie de
la liberté. Non : le néolibéralisme constitue
une rationalité politique cohérente qui se présente
comme apolitique et neutre, et qui tend à structurer entièrement
l’action des gouvernants et la conduite des gouvernés.
Christian Laval avait déjà montré son érudition
et sa virtuosité en histoire des idées économiques
et politiques (L’homme économique. Essai sur les racines
du libéralisme, Paris, Gallimard, 2007). Avec le philosophe
Pierre Dardot, il franchit un pas supplémentaire en dessinant
l’histoire, plus large, des discours et des rationalités.
De la mise en place du libéralisme classique au XVIIIe siècle
à la « refondation intellectuelle » que constitue
le néolibéralisme, ce dernier se révèle
être une réponse méconnue en tant que telle
à la crise du libéralisme que connut l’Europe
durant l’entre-deux-guerres, et ce aux côtés
du keynésianisme et du Welfare. La « nouvelle raison
du monde », en dépit du caractère un peu ampoulé
du titre, ne marque pas la dernière étape en date
dans l’odyssée hégélienne de l’Esprit,
mais le triomphe imprévu et contingent d’une série
de dispositifs intellectuels et politiques. L’alliance précoce
de l’ordolibéralisme allemand et du néolibéralisme
austro-américain, conclue lors du désormais fameux
colloque Walter Lippmann (1938) [1], marqua le point de départ
d’un travail de diffusion et de propagande qui finit par trouver
preneur dans les années 1980 à la faveur de la crise
du capitalisme fordiste.
Une nouvelle raison d’État : concurrence et gouvernement
entrepreneurial
La thèse centrale de l’ouvrage est relativement simple.
Le néolibéralisme est une pensée d’État,
et non contre l’État ou pour son retrait. Cette idée
contre-intuitive n’est cependant pas entièrement originale,
puisqu’elle court dans plusieurs travaux récents sur
le néolibéralisme : des géographes comme David
Harvey (A Brief History of Neoliberalism, Oxford University Press,
2005), des historiens-sociologues comme François Denord (Néolibéralisme
version française, Demopolis, 2007), des philosophes comme
Wendy Brown (Les Habits neufs de la politique mondiale, Les Prairies
Ordinaires, 2007), ou encore dans un récent numéro
de la revue Labyrinthe (« Ce que le libéralisme promet
», n° 29, 2008). Cette petite révolution copernicienne
dans l’historiographie du (néo)libéralisme va
bien au-delà de l’idée que celui-ci suppose,
et même exige, un État fort quoique limité (pour
garantir les libertés civiles, la propriété,
le respect des contrats, etc.) ; que, en somme, il n’est pas
un anarchisme – à l’exception du courant strictement
libertarien (David Friedman, Murray Rothbard, mais pas Robert Nozick).
Il constitue une véritable rationalité politique et
même, ajoutent Pierre Dardot et Christian Laval qui se distinguent
ici des auteurs précités, une éthique susceptible
de couvrir tous les aspects de l’existence des individus.
Le néolibéralisme, en particulier, peut donc être
considéré comme un fait social total.
La généalogie intellectuelle de cette « nouvelle
» raison passe préalablement par une enquête
sur « l’ancienne » raison du monde : le libéralisme
classique du XVIIIe siècle. Tout l’enjeu est de distinguer
soigneusement celui-ci du néolibéralisme qui, loin
d’être un retour à Adam Smith et au naturalisme
du marché, relève d’un constructivisme strict.
À la suite de Foucault, les auteurs observent de l’un
à l’autre le « glissement du modèle de
l’échange à celui de la concurrence »
(p. 138) : le premier définit le concept d’une société
civile qui développe spontanément la prospérité
et l’harmonie par le « doux commerce » pour le
bien de tous ; le second renvoie à une « relation d’inégalité
entre différentes unités de production » (p.
457), à une lutte entre producteurs délibérément
organisée par la puissance publique. Sans reconstituer une
continuité illusoire entre les deux, il y a quelque raison
de nuancer cette opposition bien tranchée entre libéralismes
classique et « néo » : le mythe du marché
autorégulateur a-t-il jamais vraiment correspondu à
la doctrine du retrait de l’État ? C’est prendre
un peu trop à la lettre les déclarations des néolibéraux
eux-mêmes, soucieux de se distinguer du « vieux »
free trade. Polanyi soulignait en son temps que l’État
s’est fait l’instituteur du marché librement
concurrentiel là où il n’existait pas. Certains
historiens modernistes ont confirmé par d’autres voies
ce lien organique entre libéralisme classique et État
au XVIIIe siècle, dans le cas français du moins, comme
Philippe Minard ou Éric Brian sur les administrateurs et
savants, ou Judith Miller sur le marché du blé. La
véritable innovation néolibérale, que les auteurs
relèvent eux-mêmes, consiste à déplacer
le problème de la question de la création de marchés,
à celle de leurs règles de fonctionnement destinées
à assurer l’autorégulation en faisant respecter
le principe de concurrence.
Le néolibéralisme se décline en deux principales
branches qui se distinguent moins par une différence de degré
(un libéralisme plus ou moins « social », plus
ou moins « ultra ») que par une différence d’accent.
Alors que l’ordolibéralisme allemand insiste d’abord
sur la régulation juridique et institutionnelle de la concurrence,
le néolibéralisme austro-américain (Ludwig
von Mises, mais surtout Friedrich von Hayek) déplace l’attention
vers une théorie de l’action humaine (la « praxéologie
») et du marché comme « processus de formation
de soi » (p. 232), susceptible de transformer l’homme
en individu intéressé, rationnel et adaptatif. L’ouvrage
n’a pas tort de réévaluer le rôle de Hayek,
parfois hâtivement assimilé à un ultralibéral,
dans la mise en place du concept d’« État fort
gardien du droit privé », c’est-à-dire
lui-même soumis aux règles de droit privé de
telle sorte que son intervention se limite strictement à
préserver l’efficience du marché.
Mais c’est surtout sur la question de la construction européenne
que l’ouvrage prolonge avec profit les indications de Foucault,
et qu’il rentre en écho avec d’autres analyses
récentes (François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe
sociale n’aura pas lieu, Raisons d’Agir, 2009). C’est
en effet l’ordolibéralisme allemand qui constitue la
« véritable “tradition cachée” de
l’Europe » (p. 343). Vu sous cet angle, le paradoxe
du dirigisme libéral européen (mise en concurrence
forcée des économies nationales ; lutte contre les
monopoles, l’inflation et les aides publiques, etc.) se dissipe
: il s’agit d’une régulation faite non pour protéger
des effets de la concurrence « libre et non faussée
», mais pour préserver cette dernière et l’instituer
là où elle n’existe pas. Le droit de la concurrence
(au génitif subjectif) est le droit qu’a la concurrence
à prévaloir sur toute autre considération.
L’économie sociale de marché, brandie par le
discours européiste pour ses connotations rassurantes, offre
donc peu de chance de constituer un rempart contre la mondialisation,
d’autant qu’elle signifiait stricto sensu le social
par le marché, supposé seul capable de réaliser
une démocratie de consommation et la « prospérité
pour tous ». « Plus l’économie est libre,
plus elle est sociale, et plus le profit est grand pour l’économie
nationale », écrivait ainsi Ludwig Erhard, le «
père du miracle économique allemand ». La Sozial
Marktwirtschaft ne décrit donc que très partiellement
la social-démocratie « réelle » qui a
effectivement dominé l’Allemagne. C’est d’ailleurs
toute la social-démocratie européenne actuelle –
Troisième Voie, gauche « moderne » – qui
n’a qu’un rapport ténu avec la social-démocratie
des Trente Glorieuses (politique keynésienne contracyclique,
haut niveau de protection sociale, cogestion des entreprises avec
les syndicats) : comme disent justement les auteurs, elle se rapproche
bien davantage d’un néolibéralisme de gauche.
En ce sens, les vantardises de certains sociaux-démocrates,
antilibéraux de la 25e heure, sur la nécessaire «
régulation » du capitalisme, non contents d’exploiter
l’ambiguïté des termes, tentent de faire oublier
la contribution de la gauche européenne de gouvernement au
système financier qui a conduit au désastre que l’on
sait.
La révolution conservatrice des années 1980 aux États-Unis
comme en Europe, en alliant libéralisation et autoritarisme,
ne marqua donc pas le retrait de l’État, mais son réengagement
sur de nouvelles bases et avec de nouveaux objectifs. La crise du
capitalisme fordiste a cela de singulier qu’elle aboutit non
pas à moins, mais à plus de capitalisme. Le caractère
stratégique de cette réponse néolibérale
ne fait pas de celle-ci une simple « religion du marché
», contrairement à ce que croit le commun des antilibéraux,
mais une nouvelle rationalité au nom de l’efficacité
de l’action publique. Cette pente conduit cependant les auteurs
à sous-estimer la prégnance du modèle néo-classique
de l’équilibre général dans la définition
des politiques publiques et la formation des élites dirigeantes
: c’est aussi elle qui définit la croyance économique,
pour reprendre l’expression de Frédéric Lebaron.
Il reste que la mise au jour de cette nouvelle rationalité
bureaucratique, axée sur la concurrence généralisée
et l’universalisation du modèle entrepreneurial, donne
la clé de voûte à toute une série de
politiques, dont celle de l’actuel président de la
République. En ce sens, les récentes recapitalisations
massives des banques par les États s’apparentent moins
à des nationalisations qu’à un comportement
d’État « prêteur en dernier ressort »
chargé de garantir la sûreté du système,
voire d’État « boursicoteur » qui achète
les titres à bas prix dans l’espoir d’un profit
réalisé ultérieurement. En ces temps de crise,
il n’y a pas de « retour » d’un État
qui n’a jamais manqué à l’appel pour protéger
le système mondial de la concurrence.
En ce sens, cet État managérial, stratège
et réputé efficace, cette state gouvernance, importe
en son sein les règles et normes du marché concurrentiel,
et conduit moins à une privatisation de l’État
qu’à une codétermination public/privé
des politiques macro-économiques : on se rappellera les mots
d’ordre tels que « modernisation de l’État
», « rationalisation des choix budgétaires »,
« révision générale des politiques publiques
». L’État n’est plus seulement un instrument
politique au service de la domination économique de la bourgeoisie
; il est devenu une « entreprise au service des entreprises
» (p. 370).
La morale néolibérale et la pertinence d’une
résistance éthique
Au delà de la politique, le néolibéralisme
vise à façonner un nouveau type de sujet. L’universalisation
de l’ethos managérial est en effet constitutif de la
société du risque et de la généralisation
de technologies évaluatives des individus. Au risque de passer
pour plus foucaldien que Foucault, on peut ici s’étonner
que les auteurs ne fassent aucun usage du concept de sécurité,
construit par opposition à celui de discipline. Ce dernier
est associé à la « police » et à
la coercition, tandis que le premier consiste à inciter,
stimuler, freiner et canaliser les désirs. Cela aurait permis
de mieux distinguer différents types de violences, qu’elles
soient insidieuses ou plus classiquement policières, et la
manière dont l’autoritarisme classique de l’État
régalien s’enchâsse dans des technologies politiques
plus récentes : ainsi la conjonction entre le retour de la
figure du grand chef et la nouvelle héroïsation de celle
de l’entrepreneur. Plus généralement, l’État
néolibéral-sécuritaire renvoie à une
transformation des modalités de la monopolisation politique
; et ici les ressources de la sociologie politique n’auraient
pas été inutiles.
Cette généalogie intellectuelle apparaît dès
lors comme une généalogie de la morale néolibérale,
car celle-ci implique toute une norme de vie qui consiste à
exiger des individus qu’ils deviennent entrepreneurs d’eux-mêmes.
Le néolibéralisme n’est pas juste une politique
économique et une technique de gouvernement, il est surtout
la morale décomplexée du capitalisme contemporain,
que Foucault condensait dans la formule nietzschéenne «
Il faut vivre dangereusement ». Ici Pierre Dardot et Christian
Laval s’éloignent des grands auteurs pour revisiter
avec profit la fastidieuse littérature managériale
: partout s’y retrouve l’éloge de l’homme
flexible, fluide, réactif, avant tout compétitif et
performant dans toutes les dimensions de sa vie (y compris sexuelles,
sportives, etc.). Point n’est besoin de relever les souffrances
psychologiques occasionnées par cette « extension du
domaine de la lutte », analysées par les sociologues
du travail comme par certains romanciers. Le dernier chapitre du
livre offre à cet égard une stimulante analyse de
ce nouvel esprit du capitalisme.
La rationalité néolibérale fait ainsi peser
sur la démocratie plusieurs dangers. Elle dépolitise
le rapport des citoyens à l’État en soustrayant
les principes économiques à la discussion et à
la volonté populaires. En érigeant la performance
comme critère unique de la politique, elle autorise l’arrogance
de l’argent et la brutalité des actes et des paroles
à miner les fondements culturels et moraux des sociétés
démocratiques. Enfin, elle recrée des hiérarchies
et des chefs là où il y avait, bon an mal an, de la
collégialité et de la concertation : dans les entreprises,
à l’Université, dans la famille, dans l’État,
et surtout en soi-même… ce qui marque moins le retour
à une société disciplinaire que l’avènement
d’une société de (l’auto)contrôle.
La conclusion ouvre dès lors des perspectives politiques
normatives en appelant à l’invention d’une sorte
d’ « altergouvernementalité », point d’appui
d’une possible résistance éthico-politique du
sujet au néolibéralisme. Ce positionnement se démarque
aussi bien de la doxa antilibérale que de la critique conservatrice
du libéralisme (tel Marcel Gauchet). On peut cependant interroger
cet appel à la formation d’une « contre-société
» qui émergerait du pullulement anarchisant de «
contre-conduites », comme s’il fallait tourner le dos
à l’État et à la politique constituée
pour former un mode de subjectivation radicalement neuf. Il y a
ici comme une sorte de « proudhonisme » des auteurs.
Proudhonisme qui les honore car, contrairement aux allégations
de Foucault qui prétendait que le socialisme n’avait
pas de gouvernementalité propre, l’intellectuel ouvrier
franc-comtois (dont on fête cette année le bicentenaire
de la naissance) fut l’un de ceux qui réfléchirent
le plus aux modalités concrètes de l’autogouvernement
des hommes par-delà le règne de l’État
et de la propriété. Reste que la « stratégie
sans stratégie » d’un appel aux citoyens à
se subjectiver autrement, parce qu’elle contourne le problème
de la conquête de cet État dont il fut pourtant tellement
question tout au long de l’ouvrage, risque fort d’être
vouée à l’impuissance politique. D’autant
que le sombre pronostic – mais hélas lucide –
des auteurs, qui voient dans l’après-crise non une
remise en cause du néolibéralisme mais une nouvelle
phase de son développement, n’incite guère à
l’optimisme.
par Arnault Skornicki [16-09-2009]
Arnault Skornicki, « Généalogie de la morale
néolibérale », La Vie des idées, 16 septembre
2009. ISSN : 2105-3030. URL : http://www.laviedesidees.fr/Genealogie-de-la-morale.html
Notes
[1] Voir le compte rendu sur La Vie des idées .
http://www.laviedesidees.fr/Genealogie-de-la-morale.html
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