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Origine : questionmarx.typepad.fr/files/carre-rouge-dardot-laval-26.09.09.pdf
Cette conversation avec Pierre Dardot et Christian Laval date de
juin 2009. Elle fait suite de la publication à La Découverte
de leur livre, La Nouvelle raison du monde, sur le néolibéralisme.
Leur recherche contredit l'idée défendue par beaucoup
que la crise marquerait « la fin du néolibéralisme
» et le retour du « keynésianisme ». Le
néolibéralisme n'a jamais signifié le retrait
de l'État et la restauration d'un capitalisme « pur
», non keynésien. Pour ses principaux théoriciens,
comme Hayek et Milton Friedman, l'action de l'État est primordiale.
Il n'y a que lui qui puisse créer les conditions institutionnelles
permettant d'atteindre « l'objectif de faire de l'entreprise
le modèle du gouvernement des sujets ». Sarkozy, qui
s'est donné comme but d'achever au forceps l'introduction
de ce modèle en France, peut donc à la fois prétendre
revenir à certaines formes d'intervention économique
de l'État et poursuivre des réformes dont le fil rouge
est la mise en concurrence des individus, avec les conséquences
que l'on sait dans les entreprises, et pas seulement à France
Télécom.
Nous sommes en complet accord avec vous pour dire comme vous le
faites que la crise économique mondiale et les réponses
données par les gouvernements n'annoncent en aucune manière
la « fin du néolibéralisme ». Il n'y a
pas « retour de l'État » puisqu'il n'y a jamais
eu « retrait ». Depuis le début de la révolution
néoconservatrice en Grande-Bretagne et aux États-Unis
à la fin des années 1970, loin de se retirer, l'État
a été omniprésent. Sans l'action continue de
l'État dans les pays les plus puissants du système
capitaliste mondial, la libéralisation, la déréglementation
et la mondialisation du capital dans ses formes contemporaines,
n'auraient pas eu lieu.
On pourrait commencer en parlant de ce qui vous paraît séparer
la crise qui s'est ouverte en 2007 de celle des années 1930.
Dans votre livre, vous consacrez un long chapitre à un colloque
qui s'est réuni à Paris en 1938 autour de Walter Lippmann.
Pour vous, il a été une étape très importante
dans la généalogie de ce « mode de gouvernement
des hommes selon le principe universel de la concurrence »,
qui est selon vous l'essence du néolibéralisme. Vous
montrez que la tenue de ce colloque répondait à une
mise en cause du système capitaliste par les classes ouvrières,
mais aussi à une
sérieuse crise idéologique et politique interne aux
élites capitalistes. Aujourd'hui il est manifeste qu'il n'y
a, chez les élites capitalistes des pays à industrialisation
ancienne, ni crainte pour le moment d'une contestation puissante
de la part de « ceux d'en bas », ni surtout division
idéologique interne importante. La re-réglementation
qui est envisagée par la finance reste donc très limitée.
Les gouvernements peuvent se permettre de tenir des réunions
aussi creuses que celles du G20.
LES DIFFÉRENCES AVEC LES ANNÉES 1930 AU PLAN
IDÉOLOGIQUE ET POLITIQUE
CHRISTIAN L AVAL
Il n'y a effectivement pas de coupure aujourd'hui au sein de ce
que vous appelez les élites capitalistes. Prenons par exemple
la déclaration du VicePrésident des États-Unis
Joe Biden en mai de cette année au Chili, lors d'une réunion
dite « des progressistes », qui regroupait les sociaux-démocrates
latino-américains et européens et des clintoniens.
Il a déclaré qu'il « s'agissait de sauver le
marché contre les défenseurs du laissez-faire et du
libremarché » Cette proposition de « sauver le
marché » contre les laisser-fairistes radicaux est
typiquement néolibérale ; elle pourrait illustrer
la doctrine constructiviste du néolibéralisme telle
qu'elle s'invente dans les années trente. On est passé
de nouveau de positions affichées s'apparentant au laisser-fairisme
radical à une re-réglementation pratique plus assumée,
mais qui ne change rien sur le fond. Ce qui était plutôt
masqué dans la dernière période, à savoir
un très grand interventionnisme de l'État, réapparaît
au grand jour. Dans la conjoncture présente, il est évident
qu'il faut sauver le système bancaire et financier. Alors
tout est bon et on abandonne la façade laisser-fairiste que
l'on s'était donnée précédemment pour
mener une politique ouvertement très active. En fait, l'histoire
bégaie. Lorsqu'on entend Biden, Obama, Brown ou Sarkozy,
on entend finalement des choses qui se sont dites à la fin
des années trente, à savoir que le laisser-faire n'était
pas la bonne solution face à la grande crise.
P IERRE D ARDOT
Je crois qu'il faut cependant marquer les très grandes différences
entre la crise actuelle et celle de 1929. Dans les années
1930, il y a une crise d'ensemble du système, économique
et politique, qui fait que les élites s'interrogent sur les
modalités de fonctionnement du système. Au moment
où se tient le colloque Lippmann, il y a une véritable
division interne qui tourne autour de la question du statut des
règles, qui est quelque chose de très important. C'est
à ce moment-là que la métaphore du «
code de la route » est inventée. Lippmann, Rougier
et d'autres disent : voilà, il y a le libre marché,
c'est-à-dire l'absence de règles, les voitures partent
quand elles veulent, effectuent exactement le trajet qu'elles souhaitent
effectuer sans se soucier de la trajectoire du voisin. En face,
il y a le « planisme » qui est une problématique
très dangereuse parce que l'on ordonne aux voitures de partir
toutes en même temps et du même endroit. Puis il y a
la troisième voie que l'on essaye de définir, qui
est une voie tout à fait différente et qui consiste
justement à imposer un respect des règles qui sont
celles du code de la route. C'est une métaphore qui est absolument
centrale.
De la part des participants au colloque Lippmann, il y a un vrai
souci de refondation. Ils se disent : le capitalisme est en crise,
il faut le refonder d'une manière telle que la crise puisse
être évitée à l'avenir. C'est fondamental
si on envisage de comprendre ce qui s'est passé en 1938.
Or, ce n'est pas du tout le cas aujourd'hui. Il y a un discours
de refondation, mais c'est sur le plan de la rhétorique .
C'est quelque chose qui tient de la farce, qui est de l'ordre de
la reprise idéologique dans un contexte différent.
Dans les années trente, il y avait le fascisme, la Russie
soviétique, un certain nombre de mouvements qui montaient
en Europe et par le monde. Les libéraux étaient véritablement
pris à la gorge. Ce n'est pas du tout la situation actuelle,
où il y a des gens qui discutent doctement sur la nécessité
de « moraliser le capitalisme ». De ce point de vue-là,
il n'y a pas d'assimilation possible entre la grande dépression
et la crise actuelle. Ce qui ne veut pas dire que la crise actuelle
ne soit pas sérieuse, audelà du moment de reprise
actuel, mais tout simplement que du point de vue des élites
qui constituent la base des gouvernements actuels, il n'y a pas
du tout la conscience de la nécessité et donc pas
la volonté d'introduire à long terme des réformes
fondamentales portant sur les modes du fonctionnement du système.
CHRISTIAN L AVAL
Première remarque : Lorsque l'on regarde les années
trente, la « refondation du libéralisme », dont
le moment symptomatique est ce colloque Walter Lippmann, marque
une scission à l'intérieur des élites. Cette
refondation vient, il faut le dire, après une très
longue crise du libéralisme. Celui-ci, dans la version du
laisser-fairisme pur, a commencé à être contesté
à partir des années 1880. On a vu apparaître
des formes de libéralisme réformateur, social, dont
Keynes sera une figure extrêmement importante dans l'entre-deux-guerres.
Gilles Dostaler a bien montré la filiation de la pensée
de Keynes, son enracinement dans ces courants libéraux influencés
par le radicalisme à l'anglaise dont Hobson a été
une figure de proue, et qui étaient des courants en rupture
avec le laisserfaire complet. Tout cela n'était pas indépendant,
évidemment, de la montée du mouvement ouvrier, de
la progression du mouvement socialiste, que ce soit en Europe ou
aux États-Unis. La transformation du libéralisme se
fait sous la pression du mouvement ouvrier socialiste.
Deuxième remarque : on sait qu'au moment du colloque Lippmann,
les personnalités qui y participent sentent que l'échec
du capitalisme offre une énorme chance à ce qu'ils
appellent, de façon globale, le totalitarisme, que ce soit
dans sa version stalinienne ou que ce soit dans sa version hitlérienne.
La question pour eux est de savoir comment l'établissement
de nouvelles règles va permettre d'éviter le totalitarisme
menaçant. Ils ne sont pas prêts à suivre le
type d'interventionnisme préconisé par Keynes pour
autant. Lippmann était pourtant très proche de Keynes
personnellement ; ils étaient liés par des liens d'amitié.
Qu'est-ce qui, finalement, les distingue ? Ce qui les distingue,
c'est que l'intervention économique de l'État, la
relance par l'investissement public, le rôle accordé
à l'impôt, et même une certaine ouverture très
prudente vers la socialisation de l'investissement chez Keynes,
amorce une dynamique socialiste. Pour les néolibéraux,
Keynes, c'est le préambule, c'est l'antichambre du socialisme
; c'est un mode d'intervention qui, par des voies réformatrices,
risque de conduire à ce qu'ils nomment le système
totalitaire. C'est ce qu'on trouvera très clairement exprimé
(de façon extrêmement polémique bien sûr
et
très outrancière) chez Hayek quelques années
plus tard, en 1944, dans La Route de la servitude. Ce qui frappe
encore aujourd'hui dans cet ouvrage, c'est l'assimilation du keynésianisme
au totalitarisme, plus exactement le fait que La Route de la servitude
raisonne en termes dynamiques. L'expression « route de la
servitude » est extrêmement importante : entrer dans
une logique de type keynésien, c'est de fait ouvrir la route
au totalitarisme.
CA R R É ROUGE
Parlons de cette autre différence fondamentale entre les
années 1930 et la période actuelle : c'était
que l'on était encore, en dépit de l'arrivée
au pouvoir d'Hitler, au moment de la révolution en Espagne
et du Front populaire et de la grève générale
en France. Dans la tête des gens qui se sont réunis
autour de Lippmann, et aussi dans l'activité pratique des
exploités, on était encore dans le prolongement de
la Révolution d'Octobre. La prise de conscience de la contre-révolution
stalinienne était très minoritaire. Il faut donc introduire
la dimension en partie objective, en partie subjective de rapports
politiques entre les classes, Elle était très différente
de celle qui prévaut aujourd'hui, où il n'y a sans
doute que les élites oligarchiques chinoises qui ont vraiment
peur de leurs masses, qui sont vraiment aux aguets.
Mais mondialement, il semble que pour l'instant, chez les possédants
la peur a disparu.
P IERRE D ARDOT
Concernant ce niveau subjectif, je crois qu'il faut être
assez précis. Le niveau subjectif peut vouloir dire des choses
assez différentes : je crois que l'un des aspects importants
de la crise que nous traversons actuellement, est qu'il y a certainement
une conscience accrue, assez largement diffuse, de ce que signifie
le néolibéralisme en tant que figure actuelle du capitalisme,
avec les implications et conséquences que cela peut avoir,
qui sont fâcheuses et funestes pour le plus grand nombre.
Mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il y a une sorte de mouvement
qui pourrait conduire à une pression collective sur la situation
de la part des masses ou des gens d'en bas ; nous sommes dans une
situation où il n'y a pas du tout d'organisations comparables
à celles qui pouvaient exister, par exemple, dans les années
trente, à l'intérieur du mouvement ouvrier. Quand
on parle des conditions subjectives, il faut bien s'entendre sur
ce que l'on veut signifier. Aujourd'hui, la prise de conscience
sociale large de ce que le capitalisme représente n'a rien
de comparable à ce qui pouvait constituer le niveau d'organisation
des masses à l'époque dans les années trente.
C'est peut-être ce qui fait la difficulté d'apprécier
la situation actuelle. S'il y a des choses qui deviennent évidentes
et qui ne l'étaient pas, ces conditions de conscience qui,
dans une certaine mesure, transforment ou modifient les conditions
de l'affrontement ne sont pas des conditions d'organisation, elles
ne sont pas des conditions de résistance collective. Cet
hiatus fait que la situation est très différente de
celle qui pouvait exister dans les années trente. Je crois
que c'est assez important, quand on parle du niveau subjectif, de
faire cette différence entre ces deux plans.
CONCURRENCE entre ÉTATS À L'ÉPOQUE
DE LA « NOUVELLE RAISON DU MONDE »
CA R R É ROUGE
Dans le prolongement de ce que vous avez dit l'un et l'autre plus
haut, on pourrait parler maintenant de l'hypothèse que vous
évoquez dans le chapitre de conclusion, à savoir la
nécessité d'un réajustement d'ensemble du dispositif
État/marché. Il ne s'impose pas vraiment aux oligarchies
mondiales aujourd'hui et il n'est donc pas à l'ordre du jour,
mais il pourrait le devenir. Le point de discussion est le suivant.
Le jour où un tel réajustement deviendrait nécessaire,
il ne pourrait plus se faire qu'à l'échelle mondiale,
parce que l'internationalisation du capital et ensuite la mondialisation
telle qu'elle commence dans les années 1990, ont créé
des choses irréversibles qui posent au capital, en termes
télégraphiques, la question de « l'État
mondial ». Face à cette question, les élites
oligarchiques vont se trouver confrontées à une situation
bien précise de concurrence très vive à l'échelle
mondiale et d'absence de puissance hégémonique, puisque
les États-Unis sont en train de la perdre, s'ils ne l'ont
déjà perdue sur un certain nombre de plans, dans des
conditions où il n'y a personne d'autre capable de prendre
leur place. Donc, on entrerait dans une situation où tout
ce que vous analysez, c'est-àdire la concurrence, la norme
universelle des conduites, serait pris dans cette autre forme de
concurrence entre États et entre très grands groupes
industriels et financiers. Il ne s'agit pas d'annoncer une réédition
de la concurrence inter-impérialiste du 19e et de la première
moitié du 20e siècle (les choses sont plus compliquées
que cela) mais de constater qu'il subsiste des terrains où
la rivalité entre États est toujours extrêmement
forte et la coopération difficile.
CHRISTIAN L AVAL
Ce qui caractérise la phase dans laquelle on est entré
depuis plusieurs décennies déjà est en effet
une situation où la concurrence est le principe général
des rapports entre les entreprises, entre les sociétés,
entre les peuples, entre les États. Ce qui est frappant pour
nous, c'est le fait que du global au local, du global aux individus,
il y a une homogénéisation des rapports sociaux, politiques
et économiques sur le mode de la concurrence. Il y a là
sans doute une transformation importante par rapport à la
période analysée par Marx. En effet, quand Marx parlait
de la concurrence qu'il évoque dans Le Capital, il parlait
d'un mécanisme aveugle, d'une force contraignante qui s'imposait
à chaque capitaliste individuel. C'était bien cette
concurrence entre les capitaux individuels, entre les entreprises,
qui était l'un des grands mécanismes qui conduisaient
le capitalisme de crises en crises. Aujourd'hui, la concurrence
est non seulement une contrainte pour les entreprises et les États,
mais elle constitue de plus en plus un principe universel pour tous
les rapports sociaux et toutes les institutions, et donc l'objectif
stratégique des gouvernements.
La question est de savoir si aujourd'hui les choses ont changé
et ce que cela implique quant aux modalités de gestion du
monde. J'ai envie de dire que le problème qui se pose aux
élites politiques mondiales, c'est un problème de
gestion de cette compétition. On peut se demander si le problème,
aujourd'hui, ce n'est pas celui que la théorie du management
appelle la
« coopétition », c'est-à-dire un mélange
de coopération et de compétition, avec des alliances
à géométrie variable qui ne concernent pas
seulement les entreprises mais aussi les États. Du temps
de Lénine et des autres théoriciens de l'impérialisme,
les conflits inter-impérialistes étaient des conflits
qui opposaient des blocs, composés d'États et de grandes
entreprises à caractère national. Même s'il
y avait déjà des phénomènes de multinationalisation,
c'était quand même des capitalistes nationaux qui étaient
en étroite collusion avec des chefs d'états-majors
militaires, avec des directions politiques, avec des partis politiques
nationaux.
Or, aujourd'hui, la situation est assez différente. Certes,
il y a encore des grandes entreprises nationales et l'on sait que
les entreprises dites « multinationales » ou «
transnationales » sont encore très ancrées nationalement,
mais il n'empêche que l'on est entré dans une autre
phase, qui est celle de la mondialisation du capitalisme, avec des
formes d'alliance entre oligopoles et États, qui sont beaucoup
plus complexes. Prenons l'exemple en Europe des entreprises américaines
qui co-participent à la « gouvernance » de l'Union
européenne dans tous les domaines. N'ou blions pas non plus
que les États participent activement à la concurrence
oligopolistique en soutenant les intérêts des entreprises
qui veulent s'installer sur le territoire national ou qui veulent
exporter marchandises et capitaux. On a là une configuration
qui n'a rien à voir avec la concurrence inter-impérialiste
du début du 20 e siècle. Il s'agit aujourd'hui de
gérer l'hybridation entre les oligopoles et les États
dans le cadre de la concurrence généralisée.
La mise en avant des termes managériaux de la gouvernance,
du benchmarking, de l'évaluation, des bonnes pratiques, etc.,
dans le champ des institutions et des interventions publiques a
un sens. Ce langage managérial n'est pas là pour rien.
Le « nouveau management public » remplace aujourd'hui
tout le lexique et toute la logique de la souveraineté et
du droit public. On ne peut pas penser aujourd'hui les problèmes
posés par la gestion de cette compétition en dehors
de cette transmutation de la politique. Nous ne sommes plus exactement
dans la situation qui a été celle de la modernité
politique avec la montée des États nationaux, organisés
sur le principe de la souveraineté sur un territoire.
P IERRE D ARDOT
Il faut être clair sur la notion de réajustement.
C'est une notion qui vient de Foucault. Ce dernier fait une distinction
entre un dispositif ancré dans un ensemble d'institutions
et les réajustements que peut connaître ce dispositif.
C'est important parce qu'on peut se laisser impressionner par l'expression
de réajustement d'ensemble. On pourrait simplement parler
de réajustement du dispositif. Cela suffirait et donnerait
une idée beaucoup plus précise de ce que l'on veut
signifier par cette expression : il ne s'agit absolument pas d'une
révolution ou d'une refonte. Il s'agit pour les bénéficiaires
du néolibéralisme de conserver l'essentiel du dispositif
antérieur. Celui-ci restera structuré par la norme
mondiale de la concurrence. Il peut y avoir des réajustements
qui résultent de modifications des rapports de force. C'est
cela qui reste ouvert. Imaginons par exemple qu'on aille vers une
crise encore plus profonde, ou qu'on connaisse des « répliques
», comme on dit, de cette même crise, qui soient de
véritables séismes à l'échelle sociale.
À ce moment-là, il y a fort à parier que, tout
en conservant le même dispositif centré sur la norme
de la concurrence, les élites, les dirigeants, les grandes
parties prenantes de la gouvernance à l'échelle mondiale,
soient amenés à réaménager les conditions
qui sont celles dans lesquelles fonctionnait jusqu'alors le dispositif.
Notre idée n'est absolument pas que ce réajustement
impliquerait un primat de la coopération sur la concurrence.
Christian a fait allusion à cette notion, inventée
par les économistes américains dans les années
1990, de « coopétition », qui est très
à la mode, il faut vraiment le savoir, en Europe en particulier.
À l'université, il y a beaucoup de gens qui reprennent
ce terme de « coopétition ». Il a été
forgé pour rendre compte de la nécessité d'alliances
stratégiques entre des firmes qui sont concurrentes : par
exemple, dans le cas de Toshiba et de Siemens, on s'aperçoit
qu'il y a des échanges de savoirs qui ne sont pas contradictoires
avec la logique de la concurrence, mais sont à la limite
dictés par la logique de la concurrence. Il y a des grandes
firmes dans des branches de pointe qui sont amenées à
s'allier, tout en se faisant la guerre, et l'alliance n'est absolument
pas contradictoire avec le fait de se faire la guerre. Ce qui est
important, c'est que la gouvernance à l'échelle mondiale,
la gouvernance d'État, et plus largement la gouvernance politique,
a emprunté à la gouvernance d'entreprise. Et elle
a emprunté pour le meilleur et pour le pire, cette idée
de coopétition, c'est-à-dire de l'alliance entre la
coopération et la compétition. C'est pour cela qu'il
faut être très précis concernant le sens que
l'on donne au vocable de coopération. C'est pour cela que,
dans le second tirage de La nouvelle raison du monde, on a mis une
note pour préciser que dans l'esprit des néolibéraux,
la concurrence n'est absolument pas exclusive d'une certaine forme
de coopération, à condition que l'on entende par coopération
des échanges stratégiques qui sont dictés par
la logique de la concurrence, et pas du tout des échanges
qui sont contradictoires avec elle.
Donc il faut vraiment, concernant cette notion de réajustement,
com
prendre que pour nous cela signifie qu'il y a une possibilité
qui est, en effet, que l'hybridation, que nous connaissons depuis
quelque temps, soit réaménagée particulièrement
du fait de la perte de l'hégémonie américaine,
de la montée de pays émergents comme la Chine, que
ceux-ci essaient de dicter justement au niveau du réaménagement
de ces conditions un certain nombre de réajustements qui
leur soient plus favorables, mais sans que cela remette fondamentalement
en cause la logique de la concurrence.
CARRÉ ROUGE
Les crises sociales et politiques provoquées par le changement
climatique, par « l'irruption de Gaïa » pour utiliser
le terme d'Isabelle Stengers, ne vont-elles pas mettre cette logique
en cause ? Un « réajustement du dispositif »
suffira-t-il ? Face aux avertissements fondés sur des calculs
toujours plus précis des scientifiques et aux preuves d'un
début d'emballement des mécanismes de rejet de gaz
à effet de serre, on ne voit que ces conférences,
internationales et nationales, dans lesquelles les gouvernements
n'arrivent jamais à prendre la question à bras-le-corps.
Une explication peut être donnée à partir du
mouvement sans fin et sans limites du capital et d'une valorisation
qui passe obligatoirement par la production et la vente contrainte
de marchandises à ceux qui ont un pouvoir d'achat. Mais votre
lecture du néolibéralisme en propose une également.
Même tempérée par la « coopétition
», une « raison du monde » qui fait de la concurrence
la norme universelle des conduites et un mode de gouvernement synonyme
de management conduit nécessairement, face à la crise
climatique, au type de solutions qui est proposé.
CHRISTIAN L AVAL
Nous sommes pleinement d'accord. La limite d'une gestion managériale
des sociétés et des individus devient évidente
à travers la crise climatique. De là l'extrême
importance de ce que l'on entend aujourd'hui par les « biens
communs mondiaux » qui ne peuvent pas être régis
par des principes de compétition tels qu'ils existent dans
le monde économique ou tels qu'on voudrait les étendre
à d'autres activités et relations. Il y a bien d'autres
domaines où cette approche devra prévaloir. Celui
de la culture et des activités scientifiques notamment. Il
est certain que vouloir organiser la production des connaissances
et leur diffusion, qui sont le fait des institutions de recherche
et des établissements d'enseignement, sur le principe de
la concurrence, ne peut être que contreproductif, et en tout
cas, aller totalement à contresens des pratiques effectives
et fécondes que l'on trouve dans ces activités d'enseignement
et de recherche. Celles-ci ont précisément progressé
parce qu'il y avait des gens qui étaient conduits par d'autres
motifs que celui de l'intérêt privé, et qui
avaient des pratiques de mise en commun, des pratiques qui relèvent
de ce que l'on appelle la « science ouverte ». Vouloir
y introduire de force la concurrence, cela conduit, comme l'ont
montré les enseignants et les chercheurs en lutte, à
créer des frontières, à mettre des droits de
propriété partout, à ériger de nouvelles
clôtures, ce qui, dans cet univers de la connaissance, ne
peut représenter qu'un frein considérable à
la production des connaissances et à leur diffusion. La résistance
à la raison néolibérale du monde passe par
l'affirmation de ces biens communs, et pas seulement leur affirmation,
mais leur institution et leur organisation sur la base de la coopération
; cela nous semble être effectivement la voie, la contreraison,
ou l'alternative en tout cas, à cette raison néolibérale
: « l'alter-raison du monde »
LA TRANSMUTATION DE LA POLITIQUE VERS UNE DÉMOCRATIE
MINIMALE, QUASI TOTALITAIRE
l s'agirait maintenant de pousser un peu plus la conversation sur
ce que Christian a nommé plus haut la
« transmutation de la politique ». Lorsque nous avons
travaillé à Carré rouge en 2005 sur le Traité
constitutionnel européen et donc sur les textes de la Commission,
nous nous sommes heurtés au langage managérial dont
vous avez parlé : gouvernance, évaluation, bonnes
pratiques, etc. Nous avons mesuré ce que signifiait d'utiliser
le terme « norme » pour parler de textes qui sont en
fait des lois et qui s'imposent à l'intérieur des
États membres. Nous avons mesuré aussi le degré
auquel les syndicats ont accepté le mode managérial
de gestion de la société et y participent activement
au travers de la Confédération européenne des
syndicats. Bien que formés sur ce point par les notes de
Trotsky sur l'intégration des syndicats à l'État,
nous ne nous attendions pas à un tel degré d'intégration
dans le fonctionnement des institutions européennes.
Puis après la victoire du Non, nous avons été
frappés par l'extrême indignation qu'elle a soulevée
dans les élites et chez les intellectuels qui en faisaient
l’apologie. Une certaine appréhension aussi. Que se
passerait-il si les gens décidaient de s'occuper de façon
plus permanente des mesures
qui affectent leur existence ? D'où notre grand intérêt
à propos des passages (pp. 267-68 et 463-64) où vous
décortiquez cet ouvrage bien moins connu de Hayek qu'est
La Constitution de la liberté publié en 1960. La lecture
que vous en faites vous conduit à utiliser le terme de «
démocratie totalitaire » que vous rapprochez plus tard
de celui de « dé-démocratisation » proposé
par Wendy Brown. Il est devenu presque un lieu commun de dire que
la démocratie représentative est en crise, mais peu
de gens utilisent un terme aussi fort que le vôtre.
P IERRE D ARDOT
Effectivement, les textes de Hayek nous ont ouvert les yeux. Aujourd'hui,
ce qui est frappant, c'est de constater à quel point il y
a une notion minimale de la démocratie. Ce qui a cours, qui
est repris à peu près unanimement par tous les représentants
de la classe politique, quel que soit leur camp, c'est que la démocratie
est en fin de compte un mode de désignation des dirigeants
par l'élection. Un point c'est tout. Il y a un consensus
autour de l'idée que finalement on appelle démocratie
une forme d'organisation de l'État dans laquelle les dirigeants
de l'État sont désignés par le suffrage universel,
quel que soit par ailleurs tout ce que ces dirigeants peuvent faire,
la politique qu'ils peuvent imposer, la passivité dans laquelle
sont réduits les citoyens, la mise en place d'une «
citoyenneté faible » dans le langage de Wendy Brown
et des universitaires de sa sensibilité aux États-Unis.
Tout cela n'entre absolument pas en ligne de compte. La participation
des citoyens aux affaires publiques n'a strictement aucune importance,
la seule chose qui compte, c'est le mode de désignation des
gouvernants. Il n'y a aucune
discussion sur les dispositifs institutionnels qui font que le
pouvoir exercé par ces dirigeants une fois élus échappe
de fait à toute prise de la part des citoyens. Cela ne vaut
pas simplement pour la Russie de Poutine, où il est assez
facile de montrer qu'il s'agit d'une démocratie au sens minimal
du terme, où la sélection des dirigeants au travers
d'élections s'accompagne d'une situation où les libertés
publiques sont complètement muselées, où la
liberté d'organisation et la liberté syndicale sont
très fragiles. Cela vaut partout en raison de l'enracinement
du mode entrepreneurial de gouvernement et du total consensus sur
la réduction de la démocratie à un mode de
désignation des gouvernants.
Cette conception minimale qui a fini par l'emporter (il suffit
d'écouter ce que l'on dit tous les jours) se trouve en creux,
et même plus qu'en creux, dans les derniers écrits
de Hayek. Pour lui, ce qui est intolérable est la souveraineté
du peuple, le contrôle que le peuple pourrait exercer sur
l'activité des gouvernants, l'influence qu'il pourrait avoir
sur les orientations politiques concrètes. Car pour lui,
la démocratie peut être dangereuse, elle est grosse
de dérives totalitaires si on laisse le peuple déterminer
le contenu des politiques. Pour Hayek, l'essentiel est de barrer
la route à la souveraineté du peuple, au contrôle
qu'il pourrait exercer sur l'activité des gouvernants. Il
l'a clairement exprimé au Chili en 1981 à propos de
la dictature de Pinochet : « Ma préférence personnelle
va à une dictature libérale et non à un gouvernement
démocratique auquel le libéralisme fait défaut
». C'est cela qui est en jeu. C'est pour cela que pour nous,
la réduction de la démocratie à un mode de
sélection des dirigeants traduit un glissement sans précédent.
CHRISTIAN L AVAL
À propos de Hayek, ce qui a permis à sa conception
de la « démocratie totalitaire » de commencer
à déterminer la vie politique des « démocraties
» a été la crise du fordisme et la crise politique
de la fin des années 1960 et du début des années
1970. Il s'agit d'une crise de « gouvernabilité »
dans le langage du rapport de la Commission trilatérale de
1975 dont Hayek est l'une des sources d'inspiration. Il ne faut
pas oublier que les années soixante-
70 ont été des années de contestation dans
tous les domaines, pas seulement dans l'usine, mais aussi dans la
société, et que ces formes démocratiques qui
prenaient diverses formes ont été vécues par
la bourgeoisie mondiale comme une menace à laquelle il fallait
répondre. À ce moment-là, la révision
de l'histoire de la démocratie a lourdement pesé dans
la redéfinition des types de gouvernement, ou de gouvernementalité,
et elle a pu contribuer également à l'orientation
qu'a prise la construction européenne dans les années
1980.
VOIES ET RYTHMES DE LA DÉ-DÉMOCRATISATION
EN EUROPE ET AUX E-U
CHRISTIAN L AVAL
Revenons un instant à la construction européenne.
Elle a effectivement été un laboratoire très
important de dédémocratisation. Par deux voies qui
s'avèrent complémentaires, mais qui sont à
distinguer historiquement. La première voie a été
la constitutionnalisation de règles fixes, en particulier
sur le plan économique. La « constitution de la liberté
», selon la formule de Hayek, un terme bien étrange
puisqu'il désigne une sorte de carcan juridico-politique,
c'est un ensemble de règles intangibles qui ont été
données une fois pour toutes. Il y a eu un acte fondateur,
qui consiste à poser des règles sur lesquelles on
ne reviendra pas. Cette constitution mettra en place une procédure
telle qu'il sera extrêmement difficile de changer les règles.
Autrement dit, le paradoxe hayekien c'est de faire reposer la «
démocratie » sur un acte unique, où un peuple
se donne à lui-même une constitution sur laquelle il
ne pourra pas revenir. Il pense ainsi limiter les dangers et les
dérives de la démocratie. Hayek prolonge une tradition
libérale où, entre démocratie et libéralisme
il existe une tension très forte, voire une disjonction.
On sait que, pour Tocqueville ou Stuart Mill, les dangers de la
démocratie sont des dangers d'excès du peuple, de
la plèbe, de la populace qui, comme on l'a vu pendant la
Révolution Française, bouscule tout, ravage tout…
Le problème est donc de savoir comment mettre des limites
à ce pouvoir populaire, et, éventuellement, d'entreprendre
l'éducation du peuple afin qu'il sache de lui-même
s'autolimiter. La solution hayekienne est dans la fixation de règles
et dans la mise en place d'un système politique qui privera
le peuple de toute capacité d'intervention sur le contenu
des politiques menées. Il y a donc cette voie (que l'on peut
dire constitutionnelle) qu'on a retrouvée avec l'Europe.
La deuxième voie de dé-démocratisation réside
dans la nature entrepreneuriale du gouvernement, c'est-àdire
dans la réduction du politique à la gestion d'une
entreprise, et ceci à tous les niveaux. Évidemment,
ce qui prime alors dans la définition des politiques, ce
n'est pas une quelconque volonté populaire, ce sont des considérations
d'efficience, d'efficacité, de performance et de concurrence,
qui n'ont strictement rien à voir avec le contenu et les
formes de la démocratie.
C A R R É ROUGE
Dans le cas des États-Unis, n'y a-t-il pas une interrogation
à avoir sur le contenu de la démocratie américaine
? N'y a-t-il pas eu une certaine anticipation de ces processus liés
justement à un développement propre au capitalisme
américain ? Dans le livre de Moses Finley, Démocratie
antique, démocratie moderne écrit à la fin
des années soixante, il existe déjà une réflexion
selon laquelle on est dans une démocratie qui exige l'apathie
des citoyens, dont le contenu a besoin d'être complètement
vidé de toute intervention du peuple. Finley était
déjà frappé par le fait que la démocratie
libérale était la démocratie de l'oligarchie,
qu'elle était une machine à sélectionner ceux
qui vont diriger la société, et rien d'autre.
P IERRE D ARDOT
Je crois qu'il y a des formes qui pouvaient laisser présager
une certaine logique de développement, particulièrement
aux États-Unis : il suffit de penser à L'essai sur
la révolution de Hannah Arendt, dans lequel elle parle justement
de la dérive de la démocratie américaine, lorsqu'elle
met en regard la pratique des dirigeants avec les textes fondateurs.
Elle montre que la pratique relève de ce que l'on pouvait
déjà appeler une
« démocratie de marché », dans laquelle
il y a une offre politique, comme on dit, entre des partis qui sont
concurrents, et puis des masses qui sont réduites à
l'apathie, précisément parce que la concurrence sur
le plan de l'offre exige que les masses soient maintenues dans l'apathie.
Mais ce qui est intéressant c'est qu'elle fait la critique
de cette dérive en partant de la Constitution américaine.
Elle parle du Sénat, de la Chambre des Représentants
et surtout, elle accorde une très grande importance à
l'instance de la Cour Suprême, donc à ce qui fait l'originalité
de la démocratie américaine et qui est remis en cause
en raison de l'apathie des masses. On a donc affaire à une
critique qui est faite au nom de la norme qui était encore
proclamée, qui était invoquée de manière
plus ou moins constante, plus ou moins régulière,
mais qui était quand même invoquée. C'est de
moins en moins le cas parce que la norme devient celle du management,
donc une norme totalement différente. C'est frappant à
propos d'Obama, par exemple. Il ne vient à l'esprit de personne
de réactiver les vieilles notions pour juger de la façon
dont il se comporte. La question est toujours : est-il un bon manager
ou non ? Quand on écoute les critiques aux États-Unis,
elles sont toujours menées sur ce plan-là. Donc, en
fait, insidieusement, de façon plus ou moins consciente (parce
qu'il ne faut pas, à cet égard, considérer
qu'il y a une espèce de maîtrise consciente des dirigeants
sur la modification de leur représentation de la démocratie),
il y a un changement de normes. Or, ce qui nous importait dans le
livre, c'est précisément ce changement de normes,
y compris sur le plan politique.
Peut-on utiliser, comme François le fait dans un de ses
articles, l'expression de « changement de régime politique
» ? Je n'en suis pas sûr. La notion de régime
politique est une notion qui a une très longue histoire en
Occident. C'est une notion qui a conservé un certain noyau
d'invariance, de sorte qu'aussi bien dans le camp de ceux qui contestaient
le capitalisme que dans celui de ceux qui le défendaient,
il y avait, sur la question de ce qu'était un régime
politique, une certaine forme d'accord :
on pouvait complètement diverger sur la question de savoir
quel était le régime qu'il fallait faire prévaloir,
mais on s'entendait sur le sens de la notion. Aujourd'hui, ce qui
est en cause, c'est que la notion elle-même commence à
perdre tout sens. Et il me semble que le vocable négatif
forgé par Wendy Brown est à cet égard assez
significatif et même assez remarquable. Quand elle parle de
« dédémocratisation », elle ne vise pas
le remplacement de la démocratie par un autre régime
politique. Elle dit justement que la démocratie libérale
classique est vidée de toute sa substance. Or cette exténuation
entraîne la liquidation de la notion même de régime
politique, dont vivait toute la tradition de la philosophie politique
depuis des siècles en Occident.
Ce qui se joue derrière une chose qui peut paraître
relativement anodine, à savoir le fait que finalement tout
le monde s'entend sur le fait que la démocratie consiste
simplement à désigner les dirigeants par l'élection,
est quelque chose de fondamental. À l'échelle multiséculaire
qui est celle de l'histoire de l'Occident, c'est un séisme
intellectuel et culturel dont on n'a pas encore pris la mesure.
Il y a relativement peu de gens qui s'en rendent compte, bien que
cela soit un phénomène extrêmement grave. La
pire des postures serait de dire qu'il y a une remise en cause de
la démocratie libérale classique, donc qu'il faut
absolument imposer un retour à la démocratie libérale
classique. C'est la posture de beaucoup de gens à gauche
et pas simplement au Parti socialiste. Certes, ils sont prêts
à parler, le cas échéant, comme nous dans la
conclusion, d'épuisement de la démocratie libérale,
mais ce n'est pas du tout pour envisager tout autre chose. C'est
pour essayer de mettre fin à cet épuisement et d'opérer
une sorte de retour aux sources. La démocratie participative,
qui est très à la mode à gauche depuis un certain
temps, serait une façon de remédier à cet épuisement,
donc de trouver une sorte de second souffle pour la démocratie
libérale classique. Or, ce que nous disons, en reprenant
à notre compte la notion de dé-démocratisation,
c'est qu'on ne reviendra plus en arrière. Il n'y a pas de
possibilité de ressusciter la démocratie libérale
classique. Elle se trouve remise en question dans ses fondements
mêmes par la rationalité néolibérale.
Si cela n'avait pas d'autres enjeux, il serait assez comique d'entendre
des gens dire qu'il faut remettre en valeur la démocratie
libérale classique, tout en conservant l'approche en termes
de gouvernementalité managériale et entrepreneuriale
! C'est risible parce que c'est complètement contradictoire.
Mais il faut mesurer en fait la gravité de ce qui se joue.
CA R R É ROUGE
Quelle importance attribuer au surgissement et au succès
d'un nouveau type de personnel politique mais aussi de campagnes
électorales ?
CHRISTIAN L AVAL
Je pense qu'il faut établir des rapports entre plusieurs
dimensions dans les manières de gouverner aujourd'hui. D'abord,
s'il n'est plus question en politique que de management, de gouvernance,
de bonnes pratiques etc., il convient également de capter
l'attention d'un « public », non plus d'un peuple, mais
d'un public, par des tas de spectacles plus ou moins distrayants.
Spectacle et esprit d'entreprise vont se compléter. Même
si cela n'est pas vrai, il faut quand même donner l'impression
par cette dimension du spectacle qu'il se passe quelque chose. Et
puis, il y a des modes assez nouveaux de comportement des dirigeants
politiques qui s'inscrivent parfaitement bien dans la logique que
l'on décrit, notamment la manière dont un personnage
politique va devoir incarner la réussite du modèle
de l'entreprise de soi. « Être entrepreneur de sa propre
vie », c'est ce à quoi chacun doit aspirer, le modèle
auquel il doit s'identifier, mais aussi la jouissance de cette réussite
à laquelle il doit parvenir. Les nouvelles figures politiques
ne sont plus des incarnations d'une volonté du peuple, mais
l'incarnation de ce qu'il est légitime de désirer
être et de désirer avoir. Cela prend avec Berlusconi
des formes extraordinaires tant il parvient à donner chair
à cette jouissance sur tous les plans, médiatique,
matériel, sexuel, tant il incarne jusqu'à l'obscène
une jouissance débordante du pouvoir. Cela est nouveau :
avant, la démocratie libérale imposait certaines formes
d'austérité, y compris sur le plan personnel. Austérité
parce que le personnel politique était en quelque sorte le
support d'une volonté qui les dépassait, qu'on l'appelle
la Nation, le Peuple importe peu ici. Tandis que dans la nouvelle
situation, l'être politique se met en scène luimême,
ce qu'il recherche, ce qu'il incarne, c'est sa propre jouissance.
Et d'une certaine façon, Berlusconi, comme Sarkozy, sont
des formidables aveux que nous avons à faire à un
régime subjectif nouveau. On voit à l'œuvre une
espèce d'investissement du champ politique par une logique
subjective nouvelle qui correspond à ce que nous appelons
le dispositif performance/jouissance : il faut être un manager
de soi-même pour être aussi le jouisseur maximal, le
jouisseur absolu.
P IERRE D ARDOT
Je n'ai pas grand-chose à ajouter si ce n'est pour souligner
le piège dans lequel il faut faire attention de ne pas tomber,
piège assez tentant pour le parti de la gauche classique,
en tout cas dans des pays comme l'Italie ou la France, à
savoir la dénonciation de la personnalité de Berlusconi
ou de Sarkozy : parce que, qu'on le veuille ou non, les responsables
politiques sont à l'image d'un certain fonctionnement de
la subjectivité. Il est vrai que Berlusconi en particulier
atteint un degré précédemment impensable de
vulgarité, de cynisme, de mépris des autres. Ce qui
est important, c'est qu'il y a un nouveau mode de légitimation
de la figure de l'homme politique à partir d'un fonctionnement
subjectif inédit : le fait de déchaîner l'envie
devient un élément de légitimation du personnel
politique. Les catégories telles que celle de populisme sont
déficientes parce qu'elles ne saisissent pas ce qu'il y a
de nouveau. Chez le nouveau personnel politique, on peut dire qu'il
y a cette idée que « Je vaux d'autant plus que les
autres m'envient davantage ». Un de Gaulle verrait le comportement
de Sarkozy comme hallucinant, de l'ordre de l'inimaginable. Je crois
que c'est important pour comprendre la situation actuelle.
LE DEUIL DIFFICILE DE LA DÉMOCRATIE REPRÉSENTATIVE
DE LA PART DE L'EXTREME GAUCHE
CA R R É ROUGE
Comment expliquer que l'extrême gauche n'arrive pas à
faire le deuil de la démocratie représentative ? Comment
se fait-il qu'elle ne peut pas saisir ces processus et continuer
à accorder une telle importance à tout ce qui relève
des processus électoraux ?
CHRISTIAN L AVAL
Dans le cas de l'extrême gauche, on est en présence
d'un problème plus général, celui des catégories
pour penser la politique. Par exemple, ce qui nous frappe, c'est
le retour de la catégorie de bonapartisme pour qualifier
le sarkozysme. Pour l'instant, la volonté de rénovation
de l'extrême gauche se traduit plus par un délestage
d'un certain nombre de choses qu'elle juge encombrantes, que par
une véritable refondation. On a plutôt l'impression
d'une formidable inertie derrière un ravalement de la façade.
Ce n'est pas parce que l'on abandonne la référence
au trotskisme qu'on a forcément trouvé de nouvelles
analyses. Cela peut même se traduire par un appauvrissement
plutôt que par un enrichissement. Ce qui me paraît assez
frappant quand on lit les productions de l'extrême gauche,
c'est que les catégories de pensée, les concepts qui
sont utilisés, peuvent être valables aussi bien en
1850, en
1920, en 1970 qu'aujourd'hui. Nous sommes toujours restés
dans la même situation, l'histoire n'a pas bougé. Comme
disait Marx à propos des économistes libéraux,
il y a eu de l'histoire, mais il n'y en a plus depuis que nous sommes
entrés dans le capitalisme. Pourquoi donc ne pas utiliser
les mêmes catégories, reconnaître en Sarkozy
un nouveau Bonaparte et ressortir les mêmes vieilles analyses
que l'on a dans ses tiroirs puisque c'est toujours ce bon vieux
capitalisme auquel nous nous affrontons ?
Ce qui témoigne certainement d'un appauvrissement considérable
(en particulier par rapport à ce que l'on a connu dans les
années soixante-dix) tient à ce que la critique politique
au jour le jour de la pratique du gouvernement n'est plus sous-tendue
par un projet historique à long terme. Il y a une sorte de
grand écart entre une critique au jour le jour inspirée
par des catégories de la démocratie libérale
la plus éculée, et une référence brumeuse
à ce que serait éventuellement l'état de la
société après la révolution, une référence
totalement vide, sans la moindre réélaboration.
La différence avec la période précédente
est nette. Toute dénonciation de pratiques de gouvernement
au nom de la démocratie n'impliquait pas auparavant que nous
prenions à notre compte l'héritage de la démocratie
libérale. Nous considérions que les conditions de
la lutte du prolétariat seraient meilleures si la démocratie
libérale se trouvait mieux respectée, mais ce n'était
pas pour accepter les limites qu'elle imposait aux pratiques politiques
démocratiques. Cette perte de perspective de la critique
est grave parce qu'elle procède de la crise de la catégorie
de régime politique. Il me semble que jusque dans le discours
d'une certaine extrême gauche, il y a une façon de
procéder qui est directement tributaire de l'appauvrissement
général des catégories de la pensée
politique. L'extrême gauche n'est pas épargnée
par les conditions dont on a parlé tout à l'heure.
VERS DES CHANGEMENTS DANS LES MODES DE LA CONFLICTUALITÉ
Le matériel que nous avons publié ici au sujet du
mouvement des cheminots à la gare Saint Lazare corrobore
au sujet de la SNCF des choses que vous écrivez au sujet
de la logique managériale, ainsi que de nouvelles formes
d'action ouvrière dans lesquelles il y a peut-être
les germes de soulèvements de très grande ampleur.
Dans le contexte d'une approche managériale dans laquelle
les termes sont fixés une fois pour toutes, puisque de la
performance et de l'efficacité nul ne saurait être
l'ennemi, etc. seules quelques modalités pratiques et arrangements
marginaux pouvant encore faire l'objet d'une négociation,
vous en concluez que les modes de la conflictualité sont
appelés à changer dans les entreprises, dans les institutions,
dans la société entière. La logique managériale
unifie le champ économique, politique et social et crée
la possibilité d'une lutte transversale. La conclusion que
l'on peut tirer de cela correspond-elle à ce que Pierre disait
tout à l'heure sur la modification radicale des conditions
du développement de la conscience à grande échelle
? Les salariés ont une conscience accrue de la façon
dont ils sont écrabouillés par le système,
sans qu'il y ait pour autant de résistance collective en
effet, mais cette conscience se matérialise néanmoins
dans des conflits, elle ne reste pas désincarnée.
Peut-on en tirer la conclusion, disons optimiste, que, même
si ce n'est pas linéaire, cela laisse quand même la
porte ouverte au surgissement de mouvements de grande ampleur ?
P IERRE D ARDOT
Ce que l'on peut faire, c'est d'abord le constat que les formes
d'affrontement se sont en effet modifiées. On a parlé
de la dé-démocratisation, c'est-à-dire du fait
que les formes politiques de l'affrontement entre les classes ont
changé, mais il faut dire également que les formes
d'affrontement dans les entreprises, dans les administrations, les
formes de conflit social changent, sans pour autant (et c'est cela
qui fait la complication de la situation) que les organisations
syndi cales et les partis aient bien compris ce changement de conditions
historiques. J'en veux pour preuve le fait que le langage, les schémas
d'action sont toujours à peu près semblables : on
organise des grèves, des grandes manifestations, etc. et
puis on attend du gouvernement un recul qui sera la suite «
naturelle » de l'action avec à la clé un compromis
honorable, dans lequel chacun pourra sortir la tête haute
du conflit, et si l'on peut faire état d'une « avancée
», même la plus minime, les directions syndicales en
seront légitimées, etc.
Nous en avons un bon exemple avec le « G8 syndical »
et sa programmation des journées d'action pour imposer à
Nicolas Sarkozy l'ouverture de négociations sur la politique
sociale du gouvernement. L'essoufflement du mouvement, sa dissolution
finale en juin, l'impasse de ce qui mérite à peine
le nom de « stratégie syndicale » témoignent
de l'inadéquation des modalités d'action traditionnelle
des syndicats dans une situation qui n'est plus du tout celle du
capitalisme fordiste. On ne peut plus faire comme si, en face, on
avait un gouvernement plein de bonnes intentions, prêt à
un compromis proportionnel à la puissance du mouvement et
au nombre de grévistes et de manifestants. En face, il y
a des cost killers gouvernementaux qui sont a priori hostiles à
toute concession en matière de revenus. Leur intention n'est
aucunement de faire un compromis à l'intérieur d'un
rapport salarial établi et institutionnalisé, mais
de modifier le rapport salarial dans toutes ses dimensions. L'action
d'un gouvernement néolibéral ne consiste pas à
gérer la situation héritée des « Trente
glorieuses » ni même à stabiliser les conquêtes
patronales de ces vingt dernières années, elle consiste
à transformer encore plus radicalement
le champ social, les institutions, les services publics afin de
construire une société de concurrence totale. En un
mot, les gouvernants occidentaux continuent, en dépit de
la crise, à mener une guerre contre les positions tenues
par le salariat (les « acquis sociaux ») au nom des
impératifs de la compétition mondiale.
Aujourd'hui, ce qui est visé est la transformation de toutes
les institutions, de toutes les entreprises, selon les normes de
marché et le modèle de l'entreprise. De ce point de
vue-là, ce qui est en jeu dans le conflit aujourd'hui, ce
n'est pas seulement le partage de la valeur ajoutée entre
profit et salaire, ce n'est pas seulement la question du «
degré d'exploitation » (même si le degré
d'exploitation est bien sûr en cause, de même que le
partage de la valeur ajoutée) mais ce sont les conditions
générales de travail et d'emploi, c'est le type de
management des travailleurs dans les entreprises, par la mise en
concurrence systématique, par des techniques de pouvoir comme
l'évaluation individuelle des performances et la fixation
d'objectifs inatteignables, etc. Il y a de la part des directions
d'entreprise et des gouvernements un travail de transformation de
la gouvernementalité. Maintenant, quel effet cela peutil
avoir sur les affrontements ? Un exemple pourrait être ce
que les responsables de l'Appel des appels ont nommé «
l'insurrection éthique » ou « l'insurrection
des consciences ». Les professionnels de l'éducation,
de la santé, du soin psychique, de l'information, de la justice
(ce qui n'est pas rien) c'est-à-dire l'ensemble de ces «
consciences » qui ne produisent pas des biens matériels
mais qui produisent du lien social, qui sont en prise sur le lien
social, sont entrés dans une étape de refus radical
des nouvelles conditions de fonctionnement qu'on les oblige à
adopter.
Ce n'est pas une négociation qui réglera le problème,
car on ne négocie pas un mode de fonctionnement ordonné
à la concurrence, on ne négocie pas le modèle
de l'entreprise, on ne négocie pas l'asservissement managérial.
On peut le subvertir, on peut le contourner, on peut le pervertir
de l'intérieur, on peut faire tout ce qu'on veut, mais on
ne le négocie pas. Nous avons affaire à quelque chose
de nouveau, me semble-t-il, où il ne s'agit plus de conclure
un affrontement par une augmentation de 100 euros pour tous. Je
pense ici aux modalités, par exemple, dans lesquelles le
NPA pense encore les conflits sociaux, c'est-à-dire toujours
à la manière des années 1970 lorsque les syndicats
demandaient 500 francs de plus à Pompidou. L'extrêmegauche
n'a pas plus compris la nouveauté de la période que
les directions syndicales, ou du moins, elle n'en a pas encore tiré
les conclusions pratiques. Elle appelle à des grèves
générales reconductibles plutôt qu'à
des journées plus ou moins rituelles d'arrêt de travail
qui ne débouchent sur rien, mais on voit bien que cela ne
fait pas rupture avec les schémas d'action du passé.
Les conditions de l'affrontement ne sont plus les mêmes, voilà
ce qu'il importe de saisir. C'est pour cela que l'on peut dire que
si le conflit est plus difficile que jamais, précisément
du fait de toutes les logiques d'individualisation du travail, en
même temps, il peut donner lieu à des positions beaucoup
plus radicales, au sens où ces conflits vont toucher à
la racine de la gestion néolibérale, s'en prendre
directement à la logique du capitalisme à travers
ses effets les plus concrets sur la nature et le sens du travail,
sur les relations entre salariés, sur la santé psychique
et physique des travailleurs.
CHRISTIAN L AVAL
Il faut revenir plus largement au caractère irréversible
de la mondialisation, et examiner dans ce cadre les résistances,
les contestations, les conflits qui se relaient de pays en pays.
Notre souci, dont ce livre est une étape, est d'essayer de
comprendre ce que la politique veut dire dans le cadre de cette
mondialisation, à cette nouvelle époque dans laquelle
entrent en scène, à travers leur propre histoire,
d'immenses masses de prolétaires des pays émergents.
P IERRE D ARDOT
Une des vues de Marx, qui est une anticipation extraordinaire,
est relative à la constitution du marché mondial,
mais elle ne s'effectue pas exactement dans les conditions dans
lesquelles il pensait qu'elle se ferait. Quand il dit que la constitution
du marché mondial est la présupposition de l'avènement
du communisme, c'est parce qu'il pense que le mécanisme de
la production est tel que, nécessairement il va cimenter,
unifier de plus en plus les ouvriers sur le terrain qui est celui
de la production, qu'il va concentrer des masses de travailleurs
de plus en plus gigantesques, et que, par conséquent, il
va œuvrer, indirectement et malgré lui, à la
centralisation du capital et à l'accroissement du prolétariat.
Or, ce que l'on voit aujourd'hui est plutôt exactement l'inverse,
puisque la constitution du marché mondial s'accomplit dans
des conditions qui sont en effet assez proches de celles que l'on
associe à « l'accumulation primitive », qui n'a
en fait jamais cessé (Marx lui-même dans le texte allemand
emploie l'expression « soi-disant accumulation originelle
»). Elle ne s'effectue absolument pas par la mise en œuvre
d'un mécanisme d'unification du prolétariat sur le
terrain de la production, mais au contraire par la généralisation
et l'exacerbation de la concurrence des travailleurs les uns avec
les autres, une concurrence entre les travailleurs d'un même
pays, et des travailleurs d'un pays avec les travailleurs d'un autre
pays. Cela vaut aussi bien entre les pays émergents, à
l'intérieur des pays émergents, entre les pays émergents
et les pays développés. Nous n'avons pas affaire du
tout à l'unification et à l'organisation spontanée
du prolétariat sur le terrain de la production. La logique
est, répétons-le, celle de l'exacerbation de la concurrence,
ce qui, tout en aidant certains à prendre conscience de ce
qui se passe, ne facilite pas pour autant le fait de lutter pour
imposer, à la place de la concurrence, l « association
». L'idée de Marx était que les mécanismes
de la production capitaliste favorisaient d'eux-mêmes l'association.
Or on voit que ce travail ne peut pas prendre appui sur de tels
mécanismes spontanés. Je crois qu'il faut revenir
complètement sur cette analyse pour comprendre qu'il y a
des tâches qui sont autrement plus délicates et difficiles.
Il s'agit de penser les conditions de la re-création par
l'action collective d'une association, ou en tout cas, d'une organisation,
du prolétariat à l'échelle mondiale, qui permettrait
de répondre à la mondialisation à sa propre
échelle. Cela implique que l'on se défasse de certaines
illusions, celles que Hardt et Negri entretiennent, à notre
avis, de façon tout à fait impardonnable. En effet,
l'idée que l'immigration internationale créerait par
elle-même, spontanément, les conditions d'une unification
de la résistance à l'échelle mondiale, c'est
la célébration du nomadisme. C'est une rhétorique
creuse, entièrement en porte-à-faux par rapport à
la réalité des conditions cruellement inégales
des mains d'œuvre et des prolétariats dans les différents
pays, puisque ces conditions sont mises en concurrence d'une façon
autrement sauvage par rapport à ce que l'on a pu connaître
dans le passé, par rapport aux décennies récentes.
L'INDISPENSABLE RELECTURE DE MARX
CARRÉ ROUGE
Vous animez un séminaire qui s'appelle Question Marx, dont
nous avons compris qu'il était assez différent du
séminaire Marx au 21e siècle, qu'il était vraiment
un séminaire de recherche.
CHRISTIAN L AVAL
Nous prenons Marx très au sérieux. Il est pour nous
non seulement un auteur qui compte mais même un auteur absolument
central, au point que notre prochain livre sera consacré
à Marx. Pourquoi a-t-il été important pour
nous, dans cette interrogation sur Marx et sur le marxisme, de faire
ce détour par le néolibéralisme ? Pourquoi
s'est-on intéressé spécialement au cours de
Foucault, La naissance de la biopolitique ? Pourquoi a-ton voulu
regarder les nouvelles formes du capitalisme sous l'angle du néolibéralisme
? C'est parce que, pour nous, il y a de l'histoire, il n'y a pas
un capitalisme toujours identique à luimême ou, pire
encore, un capitalisme qui reviendrait à ses formes antérieures,
voire à ses formes originelles. Il y a de l'histoire, il
y des formes institutionnelles, il y a des formes gouvernementales
du capitalisme qui changent avec l'histoire. On ne gouverne pas
de la même manière, et les sujets sociaux et politiques
ne sont plus les mêmes non plus, selon les époques
du capitalisme. Il était extrêmement important pour
nous de prendre en considération ces trans formations avant
de revenir à Marx, pour comprendre ce que le marxisme a été,
le rôle qu'il a joué dans cette histoire du capitalisme.
Nous sommes absolument opposés à l'idée qu'il
y aurait, avec la phase la plus récente du capitalisme, un
retour à un « capitalisme pur », ou encore à
un capitalisme adéquat à son concept, comme certains
le disent. Pour nous, c'est introduire dans le marxisme la confusion
qui a massivement régné dans l'alter-mondialisme des
dix dernières années. C'est faire une erreur symétrique
à celle qui conduit à parler d'un retour à
Adam Smith : on a l'impression que pour certains il faudrait revenir
à Marx comme les néolibéraux sont supposés
en être revenus à Adam Smith. Il y a là une
certaine logique : si on en est revenu à Adam Smith, alors
effectivement on n'a pas besoin de chercher plus loin que ce qu'a
dit Marx. Si les lois immanentes du développement capitaliste
sont toujours valables et identiques à elles-mêmes,
il n'y a pas à chercher beaucoup plus loin.
Deuxième remarque. Un des points sur lequel on porte notre
critique de Marx est l'idée que le socialisme serait contenu
dans le développement du capitalisme, selon la métaphore
de la gestation et de l'accouchement. C'est de l'idéologie,
une idéologie qui est constamment présente chez Marx
et qui a structuré la vision du développement de l'histoire
dans la pensée marxiste. C'est ce qu'on a critiqué
chez Negri et Hardt dans notre livre Sauver Marx ? en 2007. C'est
une vision que la social-démocratie a pu exploiter pour son
propre compte. Au Parti socialiste, par exemple, on s'en est servi
pour justifier à l'avance les retournements des années
1980. Juste pour vous amuser, je vous lis un petit extrait de ce
qu'Attali a écrit dans La nouvelle économie française,
du temps de l'Union de la gauche :
« Le socialisme n'a aucun intérêt à ce
que le capitalisme soit freiné ou bloqué. Il est le
point d'aboutissement du capitalisme et non une façon de
freiner son évolution ». Voilà comment un certain
schéma évolutionniste que l'on peut trouver dans la
pensée marxiste a pu justifier le renoncement total à
une politique alternative, et même, de la part de la social-démocratie
européenne, a pu conduire à une politique très
active en faveur du capitalisme néolibéral.
L'idée selon laquelle le socialisme serait contenu dans
le développement du capitalisme est donc un point singulièrement
problématique. Mais il y en a d'autres, en particulier je
crois qu'il y a l'idée chez Marx qu'à un moment donné
l'État est intervenu, qu'il a joué un rôle fondamental
dans cette violence qu'a été l'accumulation primitive,
mais que, plus tard, les lois économiques ont pu fonctionner
toutes seules, de façon très symétrique à
ce que disent les libéraux. Je vous lis quelques extraits
du Capital si vous le permettez : « Dès que ce procès
de transformation a décomposé suffisamment et de fond
en comble la vieille société [il parle de l'accumulation
primitive], que les producteurs sont changés en prolétaires
et leurs conditions de travail en capital, qu'enfin le régime
capitaliste se soutient par la seule force économique des
choses ». Cela me paraît quelque chose d'extrêmement
intéressant à relire au regard de ce qui s'est produit
historiquement et de tout ce qu'on a dit aujourd'hui sur l'action
politique, sur l'intervention politique de l'État. Un peu
plus haut, il explique qu'il se « forme une classe de plus
en plus nombreuse de travailleurs qui grâce à l'éducation,
la tradition, l'habitude, subissent les exigences du régime
aussi spontanément que le changement des saisons »,
et
plus loin encore, il parle de « la sourde pression des rapports
économiques qui achève le despotisme du capitaliste
sur le travailleur », et il ajoute « dans le cours ordinaire
des choses, le travailleur peut être abandonné à
l'action des lois naturelles de la société, c’est-àdire
à la dépendance du capital ». Encore un point.
Chez Marx, il n'y a pas seulement l'idée du long développement
historique qui porte en lui la gestation naturelle, en quelque sorte,
du nouveau système de production socialiste. Il y a un «
naturalisme » qui fait que finalement le politique est sans
cesse en quelque sorte marginalisé, même dans son action
formatrice du capitalisme. Il en va ainsi de l'émergence
du marché. Dans La grande transformation, Polanyi défend
l'idée que l'action de l'État a été
à l'origine de la création du marché autorégulateur,
position avec laquelle Marx n'aurait évidemment pas été
d'accord. Polanyi montre également qu'il y a des formes d'intervention
de l'État permanentes et absolument indispensables au fonctionnement
du marché, en particulier à la mise en place de la
concurrence ; de la même façon qu'il y a une intervention
de l'État qui va protéger la société
des effets néfastes du marché.
CARRÉ ROUGE
Nous constatons qu'à quinze lignes de la fin de votre livre,
vous faites une citation de Marx que certains d'entre nous ont faite
aussi, à savoir le passage de La Sainte famille où
il écrit
« L'histoire ne fait rien, elle ne possède pas de
richesses énormes, elle ne livre pas de combat ! C'est au
contraire l'homme, l'homme réel et vivant qui fait tout cela
et qui livre tous ces combats ». Le passage plus connu du
Dixhuit Brumaire de Napoléon Bonaparte (« Les hommes
font leur histoire, mais ils ne la font pas de plein gré,
etc. ») appartient à la même veine. Elle est
en contradiction avec celle qui voudrait que le socialisme soit
contenu dans le développement du capitalisme. Nous avions,
les uns et les autres, prêté peu d'attention à
ces textes. Mais chaque génération ne lit-elle pas
les grands textes, ici ceux de Marx, à sa manière
propre, nourrie par l'expérience historique ?
En ce qui concerne Polanyi, le travail de Marx sur la genèse
de la marchandise et la longue gestion du capital marchand (que
des historiens comme Braudel sont venus étayer) a peu à
voir avec la création du marché autorégulateur
à laquelle le premier s'intéresse. Dernier thème
de votre chapitre de conclusion : il est possible que Marx et Engels
aient une vision très saint-simonienne de l'État avec
la distinction tranchée entre « gouvernement »
et « administration », et que celle-ci colore leur vision
du communisme, le dépérissement de l'État représentant
la fin du politique lui-même. Mais le temps que Marx, et plus
tard Engels, ont investi dans l'intervention politique ne paraît
pas coller avec l'idée de la marginalisation du politique.
CHRISTIAN L AVAL
S'il y a une leçon à tirer de notre étude
sur le néolibéralisme, c'est que ce qui a été
construit peut être défait, c'est que l'on peut reconstruire
par l'action politique un tout autre système de normes. Si
nous nous opposons à tout fatalisme, ce n'est pas pour retomber
dans un évolutionnisme quelconque, même et surtout
sous les atours hypermodernes d'un « capitalisme cognitif
» supposé annoncer le nouvel âge du communisme
mondial. À nos yeux, le politique comme combat, le politique
dans sa dimension polémique, doit rester au centre de la
réflexion. Marx, comme on sait, est l'un de ceux qui a le
plus porté l'accent sur cette dimension de la lutte entre
les groupes humains.
La lutte commande le mouvement historique, l'histoire, elle, suit
les oscillations du combat toujours recommencé. Le néolibéralisme
comme rationalité n'échappe pas à cette perspective.
Encore faut-il remarquer son originalité. Il ne se satisfait
pas de soumettre l'immense majorité des salariés à
la domination du capital et aux formes du travail abstrait : il
constitue un formidable moyen de dissoudre les oppositions politiques
et de miner jusqu'à la possibilité de constituer une
force sociale capable de lutter collectivement contre les nouvelles
modalités d'asservissement au travail et dans la société.
Ce constat ne doit pas trop nous accabler. Comme dit l'adage, il
n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni
de réussir pour persévérer. Nous devons nous
demander comment surmonter pratiquement et théoriquement
les effets stratégiques de cette rationalité dominante.
Repartons du fait qu'il est une autre rationalité qui, quoique
dominée, ne continue pas moins de tramer nos existences,
celle du commun. La question pratique et théorique consiste
à reconstituer dans les nouvelles conditions historiques
qui nous sont données une politique communiste d'un nouveau
genre qui s'appuie sur tout ce qui dans nos vies relève du
commun.
Ce qui suppose, ne nous le cachons pas, une rupture profonde avec
tout ce qui dans le marxisme s'est présenté comme
l'horizon d'une « administration des choses » de nature
a-politique, voire anti-politique, qui est une utopie de provenance
directement saint-simonienne. La confusion, poussée dans
certains textes de Marx, d'Engels, de Lénine ou de Trotsky
jusqu'à l'extrême, entre l'État et la dimension
politique et conflictuelle de la vie en société, doit
être reléguée au placard des illusions néfastes.
L'un des traits de fabrique du marxisme traditionnel consiste en
effet à reconduire la vieille malédiction jetée
sur le politique, assimilant le gouvernement des hommes à
l'oppression. D'où cette impossibilité de penser qu'une
autre gouvernementalité est possible en dehors de la pure
et simple gestion économique. On se rappelle combien Lénine
reste fasciné par l'organisation de l'administration de la
poste moderne dans laquelle il veut voir le modèle de la
société rationnellement administrée. Nous n'en
sommes plus là. Les réflexions qui ont cours aujourd'hui
sur les « communs mondiaux », sur les pratiques de coopération,
sur les formes d'échanges solidaires dessinent peut-être
l'esquisse d'un renouveau de la pensée du communisme. Faisons
en sorte que ce renouveau soit sans aucune concession pour les formes
monstrueuses du « socialisme réel » du XXe siècle,
que ce soit en URSS, à Cuba, en Chine, sans aucune illusion
non plus pour les caricatures de « socialisme du XXIe siècle
» que l'on voit fleurir de temps à autre, au Venezuela
ou ailleurs.
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