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Origine : http://www.lexpress.fr/info/societe/dossier/sexualite/dossier.asp?ida=399138
Contrairement à celui de l'homme, l'orgasme de la femme
n'a rien d'une évidence physiologique. A l'heure où
les laboratoires pharmaceutiques cherchent ardemment la molécule
miracle clef d'une jouissance assurée, L'Express dresse l'état
des connaissances sur ce mystère ancestral
C'est un mystère qui titille Homo sapiens depuis Adam et
Eve. Le point focal de tous les fantasmes, le secret vertigineux
de la «petite mort», sur lequel n'ont cessé de
se pencher théologiens, philosophes, anatomistes, peintres
et psychiatres: l'énigme du plaisir sexuel, masculin et féminin,
et en particulier du plus secret des deux, celui des femmes. A l'heure
où chacun revendique son droit au bonheur et à la
jouissance, la question devient obsédante. Sur les murs et
les écrans, la félicité sexuelle s'étale
telle une promesse de béatitude autant qu'une injonction:
pour être «normal», bien dans sa peau, il faut
jouir. Encore faudrait-il savoir comment. Car le secret du désir
échappe totalement aux lois de la rationalité et toujours
largement à celles de la science. Voilà à peine
une dizaine d'années que les médecins et les scientifiques
ont commencé à réellement explorer cet immense
continent. Avec un enthousiasme de plus en plus marqué depuis
le succès planétaire du Viagra, lancé en 1998.
Après avoir délivré les mâles de l'angoisse
de la panne, les chercheurs, généreusement financés
par les laboratoires, s'attaquent désormais aux mystères
bien plus complexes de la sexualité féminine. Avec
l'espoir de découvrir le même jackpot: la formule magique
capable d'offrir aussi au beau sexe l'extase sur ordonnance.
Paris, 30 juin. Ambiance survoltée dans le grand amphithéâtre
du palais des congrès, bardé d'écrans vidéo
et relooké en rose fluo. Sur la scène, des conférenciers
du monde entier se succèdent, pour débattre de ce
que, naguère, l'on nommait abruptement frigidité et
qu'on désigne aujourd'hui sous le terme moins péjoratif
de «dysfonctions sexuelles féminines». Urologues,
biologistes, anatomistes, gynécologues, endocrinologues,
sexologues et psychiatres venus de 29 pays se retrouvent pour faire
le point sur les dernières découvertes en la matière.
Objectif de cette conférence «de consensus»:
définir des normes de diagnostic de ces troubles, du manque
de désir aux douleurs vaginales en passant par les problèmes
de lubrification, l'absence d'orgasme ou les déficits hormonaux.
Car, sans classification précise, pas d'essai clinique possible.
Et pas de remède commercialisable...
Les femmes seraient 43% à éprouver des «dysfonctions
sexuelles»
Le corps médical, qui, jusqu'alors, ne s'intéressait
qu'aux fonctions de reproduction des organes génitaux, se
prend maintenant de passion pour les mystères de la chair
et la physiologie du plaisir. L'arrivée, il y a cinq ans,
du sildafinil - la molécule active du Viagra - a tout changé.
Lancée aux Etats-Unis en 1998 en pleine affaire Monica Lewinsky,
la fameuse pilule bleue a relégué à la préhistoire
les techniques primitives jusque-là utilisées pour
redonner de la vigueur aux membres masculins flaccides: prothèses,
injections de papavérine dans la verge, pompes à vide,
poudre de corne de rhinocéros... Prescrit à plus de
20 millions de patients dans le monde, le médicament a rapporté
l'an dernier quelque 2 milliards de dollars et assuré la
fortune de la firme Pfizer. Il a non seulement changé la
vie des hommes âgés, mais aussi celle des plus jeunes,
qui l'ont adopté comme une drogue récréative,
distribuée sous le manteau et sur Internet. D'autres versions
de la molécule mises au point par des laboratoires concurrents
permettent aujourd'hui de rester vaillant pendant trois jours d'affilée.
Le rêve des laboratoires serait évidemment de rejouer
cette success story du côté féminin, où
la demande est encore plus forte. Car si près de 28% des
hommes de 18 à 59 ans souffrent plus ou moins occasionnellement
d'impuissance, les femmes, elles, seraient 43% à éprouver
des «dysfonctions sexuelles», de l'absence de désir
au problème de lubrification en passant par l'anorgasmie
et les douleurs vaginales, si l'on en croit une étude sociologique
de l'université de Chicago publiée en 1999 et reprise
depuis comme un mantra par les spécialistes et les laboratoires.
Comment jouissent les femmes? Pourquoi certaines ne jouissent-elles
pas?
Qu'éprouvent-elles quand le plaisir les submerge? La progression
vers le septième ciel, expliquent les médecins, s'effectue
en quatre étapes: excitation, plateau, orgasme et résolution.
Comme chez l'homme, c'est d'abord par un afflux de sang dans les
organes génitaux que se traduisent les premiers signes de
la pâmoison, provoquant l'érection du clitoris, le
gonflement des lèvres, la lubrification et la dilatation
du vagin. Tout un subtil cocktail d'hormones et de neurotransmetteurs
se met à circuler dans les réseaux nerveux et vasculaires,
sous la conduite de l'hypothalamus, la région du cerveau
qui orchestre tout le système endocrinien.
Puis survient l'orgasme comme une tempête nerveuse
La tension musculaire augmente et entraîne la contraction
des mamelons. La phase
en plateau constitue le prolongement de ces réactions: les
pupilles se dilatent, la respiration s'accélère et
la fréquence cardiaque augmente jusqu'à 150 battements
par minute, l'utérus s'élève et produit une
dépression destinée à aspirer le sperme. Puis
survient l'orgasme, comme une tempête nerveuse, qui se manifeste
par des spasmes de l'utérus (à intervalles d'exactement
0,8 seconde), une rougeur du visage, due au flot d'adrénaline
qui dilate les vaisseaux superficiels de la peau, éventuellement
quelques vocalises. L'homme, lui, se contente à ce stade
d'éjaculer après quelques secondes d'extase, tandis
que l'orgasme de la femme peut, lui, se répéter plusieurs
fois et se prolonger pendant plusieurs minutes. Les scientifiques
sont encore loin d'avoir décrypté tous les maillons
de cette chaîne d'événements physiologiques,
qui peut se gripper à n'importe quel niveau et qui, chez
la femme, paraît beaucoup plus lente et difficile à
enclencher que chez l'homme.
La «Barbie Drug» procure une libido suractivée,
fait bronzer et inhibe l'appétit
Le problème des femmes n'est pas celui du plaisir, chez
elles plus long et plus riche, mais plutôt celui du désir,
qui le conditionne. C'est donc sur la phase d'excitation que se
concentrent aujourd'hui la plupart des recherches médicales
et pharmaceutiques pour trouver la pilule magique féminine.
Le Viagra, qui agit en stimulant l'afflux sanguin dans la verge,
pourrait-il avoir un effet similaire sur l'érection du clitoris
et le gonflement du vagin? Les premiers essais cliniques de la pilule
bleue sur les femmes ne semblent pas concluants, sinon chez les
plus âgées. Mais une kyrielle d'autres produits sont
en cours d'étude dans les laboratoires à travers le
monde. Procte & Gamble prépare un patch à la testostérone
(hormone mâle impliquée dans les processus d'excitation
sexuelle) qui, appliqué sur le ventre, pourrait faciliter
la lubrification et augmenter les sensations. Les essais réalisés
avec la DHEA, une autre hormone jouant un rôle important dans
les processus de vieillissement, ont montré des effets positifs
sur le manque d'appétit sexuel, mais uniquement pour les
femmes de plus de 70 ans. Des chercheurs de l'université
de l'Arizona ont quant à eux mis au point une molécule
aux propriétés étonnantes, la melanotan, déjà
surnommée «Barbie Drug», car elle procure une
libido suractivée, fait bronzer et inhibe l'appétit...
Trop beau pour être vrai? De son côté, la firme
américaine Palatin Technologies teste une hormone agissant
sur le cerveau baptisée «PT-141» qui, administrée
à des souris, stimule de façon spectaculaire les ardeurs
des femelles. Elle devrait être commercialisée sous
forme de pulvérisateur nasal, pour éviter les utilisations
abusives: impossible de la mélanger discrètement à
une boisson. Sans parler des fantaisies technologiques plus dignes
des gondoles d'un sex-shop que des rayons d'une pharmacie, comme
l'Eros CDT, sorte de pompe censée augmenter l'afflux sanguin
au niveau du clitoris, récemment approuvé par la FDA
(Food and Drug Administration), l'autorité américaine
du médicament. Ou encore les bricolages discutables de cet
anesthésiste de Caroline du Nord qui, cherchant un traitement
contre la douleur, est parvenu à déclencher des orgasmes
chez la femme en appliquant des électrodes sur la moelle
épinière. La jouissance télécommandée:
rêve ou cauchemar d'onaniste, c'est selon.
Et l'esprit, dans tout cela? Il joue bien entendu un rôle
crucial dans le plaisir des femmes, qui n'a rien d'une évidence
physiologique. «C'est un combat contre nature, prévient
le sexologue Jacques Waynberg. Un acquis facultatif qui dépend
du vécu de la femme, de ses rencontres, de sa sensibilité
et de son talent, tout simplement.» Sans oublier l'environnement
social et la culture ambiante. «Dans les sociétés
archaïques, la femme ne doit pas jouir, c'est un tabou très
fort, explique le psychanalyste et philosophe Roger Dadoun, auteur
de L'Erotisme (PUF). Pour l'en empêcher, on peut même
avoir recours à des mutilations, comme l'excision. Les cultures
machistes veulent éradiquer le plaisir féminin: l'homme
a le pouvoir, et la femme doit le servir. L'Afghanistan des taliban
était l'exemple parfait de la façon dont un système
politique peut écraser tout érotisme de façon
obsessionnelle et morbide.»
Eros soit loué: cette répression machiste n'a pas
toujours prévalu au cours de l'histoire, ni dans toutes les
civilisations. On a longtemps pensé que la fécondité
de la femme était subordonnée à son plaisir
- même si Hippocrate et Aristote réfutaient déjà
cette hypothèse. «Chez les Grecs, les fêtes de
Dionysos et de Déméter glorifient la sexualité
féminine et donnent lieu à des défilés
de bacchantes à demi nues, enivrées, portant des symboles
phalliques», rappelle l'historienne Yvonne Knibiehler, auteur
de La Sexualité et l'Histoire (Odile Jacob). Contrairement
aux idées reçues, les sociétés du Moyen
Age puis celles de la Renaissance ne briment ni ne répriment
le plaisir féminin - les mémoires de Brantôme
et de Casanova le prouvent. Les théologiens médiévaux
eux aussi ne voient que comme un moindre mal le fait que les jeunes
filles en âge de penser aux choses du lit se caressent pour
calmer leurs élans et épargner leur vertu: plutôt
s'adonner à la masturbation que de forniquer hors du mariage.
Bonne santé et fonctionnement de tous les organes
C'est au XIXe siècle, avec l'avènement de la bourgeoisie
victorienne, que la femme semble perdre brutalement son droit à
la jouissance. «On commence aussi à s'intéresser
de près à l'anatomie du système génital,
qu'on dissèque pour tenter de comprendre l'origine du «spasme
cynique»», explique l'historien Alain Corbin. En ce
siècle de tempérance, les praticiens estiment qu'une
femme respectable doit se garder de l'excès comme de l'abstinence,
car la contention et l'engorgement du désir conduisent à
la nymphomanie. «On se méfie de l'imagination des femmes,
note Corbin. Celles qui lisent, vont au théâtre ou
au bal, s'adonnent à la conversation avec des hommes risquent
gros: irrésistiblement poussées à se masturber,
elles seraient alors entraînées dans la nymphomanie
et autres dérèglements redoutables.» Mais Corbin
précise que, dans une perspective fonctionnaliste, les médecins
estiment que la bonne santé passe par le bon fonctionnement
de tous les organes: «Priver la femme des spasmes vénériens
du plaisir peut, à force, déglinguer l'appareil génital,
et d'autres organes à sa suite». Les médecins
redécouvrent l'hystérie, un désordre névrotique
qui affecte particulièrement les femmes, comme l'indique
son nom (du grec hustera, «utérus») et dont on
a longtemps attribué l'origine aux mouvements de l'utérus.
Persuadé que l'excitation sexuelle perturbe l'esprit des
femmes, le président de la British Medical Society, Baker
Brown, recommande en 1865 l'ablation du clitoris, une opération
jugée aussi bénigne que celle des amygdales, comme
moyen de prévenir l'apparition de «troubles mentaux»
tels que l'épilepsie ou l'homosexualité. Des milliers
de femmes seront ainsi mutilées, avant que les théories
furieuses du médecin anglais soient dénoncées
par ses pairs.
La psychanalyse, née sur les cendres de ce XIXe siècle
pudibond - les anatomistes d'alors baptisèrent la zone génitale
du beau nom de «région honteuse», terme toujours
en vigueur - ne brillera pas par la pertinence de ses analyses sur
le sujet. Perplexe, Freud qualifie la sexualité féminine
de «continent noir», une terra incognita qui échappe
à l'observation et à la connaissance. Il ne se prive
pourtant pas d'échafauder des théories, encore à
l'ordre du jour chez les pratiquants de sa discipline: la femme,
dépourvue de pénis, jalouse celui de l'homme, et les
«vraies» femmes seraient celles qui jouissent grâce
à lui. Quant à celles dont l'extase passe par la stimulation
du clitoris, elles seraient tout bonnement infantiles, enfermées
dans un autoérotisme immature. Vaginales contre clitoridiennes:
un siècle ne suffira pas à se débarrasser de
cette élucubration.
Freud sous-entendait que certaines femmes étaient physiquement
conformées pour jouir et d'autres non
Marie Bonaparte, l'une des premières psychanalystes et disciple
enamourée du grand Sigmund, n'hésitait pas à
écrire, dans La Sexualité de la femme, en 1951: «Le
vagin de la femme, érotisé lors de la puberté,
doit passivement se contenter d'attendre que le pénis de
l'homme vienne l'éveiller. Car le rôle de tout ce qui
est femelle, de l'ovule à l'amante, est d'attendre. Le vagin
doit attendre l'avènement du pénis sur le mode passif,
latent, endormi, où l'ovule attend le spermatozoïde.»
Pourtant, la Bonaparte ne jouissait pas. Ou du moins pas comme elle
espérait devoir le faire. Dans son ouvrage Le Sexe et l'amour
(Odile Jacob), le psychiatre et sexologue Philippe Brenot, directeur
d'enseignement en sexologie à l'université de Paris
V, rappelle que la vénérable émule de Freud,
notant l'impuissance de la psychanalyse à faire d'une femme
clitoridienne une femme vaginale, se lança dans une recherche
éperdue d'une cause anatomique à cette énigme,
et conclut qu'il s'agissait certainement d'une question de distance
entre le clitoris et le vagin. Paraphrasant Napoléon, «L'anatomie,
c'est le destin», proférait Freud, sous- entendant
que certaines femmes étaient physiquement conformées
pour jouir et d'autres non. Déjouant l'anathème, la
solution apparut, limpide, à Marie Bonaparte: il suffisait,
grâce à la chirurgie, de rapprocher les deux organes.
Opération à laquelle elle se soumit personnellement
à trois reprises entre 1927 et 1931. Vraisemblablement sans
succès - on en aurait entendu parler...
Brenot récuse pourtant cet archétype de la Belle
au bois dormant cher à Marie Bonaparte: «Le problème
de la psychanalyse, c'est qu'elle a figé certaines idées
du temps où elle est née, estime-t-il. On continue
à transmettre cette théorie du primat du phallus ou
cette histoire de femmes clitoridiennes et vaginales, aujourd'hui
dépassées, mais qu'on n'ose pas remettre en question.
Malheureusement, elles sont encore ancrées dans l'imaginaire
de beaucoup de femmes, qui ne savent pas qu'elles peuvent jouir
de toute la région génitale.»
Le volume du clitoris rivalise avec celui d'un pénis
en érection
Oui, mais comment? Par quel obscur processus? Comment s'opère
le fameux déclic qui fait basculer les femmes de la volupté
vers la béatitude? Les médecins et les biologistes
ne cessent de découvrir l'ampleur de leur ignorance. Ils
enregistrent des images de l'activité du cerveau avec des
caméras à positron. Des chercheurs anglais sont allés
jusqu'à attacher des microcaméras à l'extrémité
du pénis pour observer de près le trajet des spermatozoïdes.
Il a fallu attendre 1992 pour que la premier cliché échographique
d'un accouplement soit publié dans une revue médicale,
et 1999 pour que des radiologues néerlandais introduisent
des couples intimement enlacés dans un appareil IRM afin
d'observer précisément la coupe d'un pénis
à l'intérieur d'un vagin. Surprise: dans la position
classique dite «du missionnaire», le gland ne frotte
pas contre la face postérieure de l'utérus comme on
le pensait, mais contre la face antérieure. Jusqu'alors,
on ne savait pas vraiment de quelle façon s'imbriquent les
organes génitaux masculins et féminins lors d'un rapport
sexuel.
Même leur anatomie, dont on croyait presque tout connaître,
recèle encore bien des surprises. Helen O'Connell, chirurgienne
et urologiste australienne du Royal Melbourne Hospital, a publié
en 1998 une étude du clitoris montrant que celui-ci est deux
fois plus grand et des dizaines de fois plus large que ce qu'on
croyait. Flanqué d'un réseau de glandes et de tissus
caverneux qui se prolongent à l'intérieur du bassin,
le long de l'urètre et de la cloison vaginale, il est loin
de constituer un simple «monticule» (kleitoris, en grec):
le volume représenté par cet iceberg dont on ne voit
que la pointe rivalise allègrement avec celui d'un pénis
en érection. A son tour, O'Connell en conclut que le débat
«clitoridienne» contre «vaginale» n'a plus
lieu d'être. «Implanté dans les profondeurs du
sexe, le clitoris est bien le siège principal de la sensation
de plaisir», affirme la chirurgienne dans le premier documentaire
entièrement consacré au fameux bouton (Ce cher inconnu,
réalisé par Michèle Dominici et David Hover),
qui doit être prochainement diffusé sur Arte.
Mais voilà: il ne suffit pas de le savoir pour que ça
marche. En effet, «contrairement aux hommes, dont la demande
est simple - bander, un point c'est tout! - les demandes des femmes
sont plus floues, explique François Giuliano, urologue et
chercheur à l'hôpital Bicêtre. Elles ont des
formes beaucoup plus variées d'excitation et d'orgasmes,
une plus grande complexité anatomique et les facteurs psychologiques
jouent un rôle déterminant dans leur sexualité.»
C'est le Dr Alfred Kinsey, qui, le premier, met en évidence
ces subtilités dans son fameux rapport sur les comportements
sexuels féminins en 1953 - l'équivalent masculin date
de 1948. Il y décortique les comportements intimes sans tabou
ni préjugé, et porte l'estocade aux idées reçues
en démontrant que presque la moitié des 2 700 femmes
qu'il a étudiées atteignent l'orgasme par stimulation
clitoridienne. Dans les années 1960, les Drs Masters et Johnson
se livrent aux premières observations d'actes sexuels in
vivo pour leur étude sur Les Réactions sexuelles.
En 1976, l'étude de Shere Hite, imprégnée du
militantisme féministe de l'époque, révèle
aux hommes que les femmes n'ont pas vraiment besoin d'eux pour éprouver
des orgasmes: elles savent se donner du plaisir toutes seules, et
parfois mieux qu'eux. Pourtant, en 1982, au début des années
Reagan, la publication d'un autre rapport américain sonne
comme un retour à l'ordre: en exhumant un texte de 1950 sur
la «découverte» par le Dr Graffenberg - par ailleurs
gynécologue et inventeur du stérilet en 1928 - d'une
zone du vagin particulièrement sensible, le fameux «point
G», on rétablit la primauté du coït vaginal
sur toute autre forme de plaisir. Terminé, les velléités
d'autoérotisme et d'autonomisation des femmes: seul le pénis
de l'homme peut atteindre ce lieu prétendument capable de
conduire les femmes au septième ciel. Sauf que personne n'a,
jusqu'à présent, établi son existence. Ni celle
d'une autre recette miracle pour déclencher l'orgasme.
C'est pourquoi l'enthousiasme soudain - et suspect - des laboratoires
n'a pas manqué de soulever des critiques. En janvier 2003,
le prestigieux British Medical Journal a publié un article
retentissant accusant l'industrie pharmaceutique de chercher à
inventer de nouvelles maladies, afin d'accréditer l'idée
qu'elles relèvent d'un traitement médicamenteux. Il
dénonçait la collusion des spécialistes avec
les firmes qui financent leurs recherches et sponsorisent leurs
réunions, comme celle de Paris.
Loin de négliger la controverse, Pfizer - le fabricant du
Viagra - a choisi de relever le gant en organisant un grand débat
avec les congressistes intitulé «La dysfonction sexuelle
féminine est-elle une invention du marketing des laboratoires?»
«Oui! s'exclame Leonore Tiefer, professeur de psychologie
à l'université de New York, qui vient de lancer une
campagne contre la médicalisation de la sexualité
féminine. Les experts et les firmes pharmaceutiques nous
préparent un monde où le sexe sera réduit à
une fonction organique, au même titre que la respiration et
la digestion. Ils proposent des traitements de façon mécanique,
mais ne savent rien des relations amoureuses, de la pression sociale,
de l'homosexualité ou de l'identité féminine.
On risque de voir se multiplier dans les années à
venir des cliniques sexuelles totalement médicalisées,
où les gens viendront se faire prescrire des pilules, mais
n'auront plus accès aux conseils psychologiques ou à
l'éducation sexuelle, qui ne sont pas remboursés.»
Pas d'accord, réplique le cardiologue anglais Graham Jackson:
«Tout être humain, femme comme homme, a droit à
une vie sexuelle épanouie, et les médecins ont le
devoir de reconnaître et de prendre en charge la souffrance
dans ce domaine.»
«J'ai un orgasme, donc je suis»
Mais cette promesse de la jouissance pour tous n'est-elle pas le
dernier mirage de notre temps? «J'ai un orgasme, donc je suis»,
semblent crier les images des affiches et des spots publicitaires,
qu'ils vantent des Esquimau ou du gel-douche. «Dans nos sociétés
mercantiles, toutes les productions imaginables mettent en scène
les femmes comme objets de plaisir, déplore le philosophe
et psychanalyste Roger Dadoun. C'est le contraire de l'érotisme.
On présente comme facile et allant de soi une chose qui exige
du travail, qui est difficile. Renvoyés à eux-mêmes,
à une réalité qui ne ressemble en rien à
ces images du paradis, les gens se trouvent minables.» La
production pornographique, miroir grossissant de ce système
avec ses femmes ululant leurs orgasmes multiples au bout de quelques
secondes de pénétration, induit quelques malentendus
entre ses consommateurs et leurs partenaires du beau sexe: «Nos
plus jeunes lecteurs semblent très influencés par
ces représentations, remarque Lomig Guillo, rédacteur
en chef du magazine masculin FHM. Ils comparent beaucoup et se demandent
pourquoi leurs copines ne crient pas comme les actrices de porno.»
Le sexologue Jacques Waynberg s'élève contre «toute
cette mise en scène sociale du plaisir facile et instantané
véhiculée par les médias et la publicité,
le matraquage d'une sexualité mystifiée : non, on
ne peut pas jouir comme à la télé quand on
a une vie professionnelle, une famille et des journées à
rallonge. C'est un mensonge qui masque une misère sexuelle
bien réelle».
Plus que d'un produit miracle, les femmes semblent d'abord avoir
besoin, pour atteindre le plaisir, de temps et d'un partenaire attentif.
«Les femmes n'ont pas besoin de pilules, insiste Leonore Tiefer.
Leurs difficultés sexuelles tiennent avant tout à
un manque d'information, au stress de leur vie domestique et professionnelle.
On ne peut pas régler les problèmes relationnels avec
des médicaments.» Pour Marie Chevret-Meason, psychiatre
et sexologue à Lyon, «le principal problème
de la sexualité chez les femmes est celui du désir.
Elles ont en général moins de fantasmes et d'envies
spontanées que leurs partenaires masculins, elles sont moins
sensibles aux images érotiques et ont souvent beaucoup de
difficultés à laisser de côté leurs préoccupations
pour se rendre disponibles».
Les femmes en désarroi sont avant tout victimes de «mésapprentissages»
ou d'inhibitions au début de leur sexualité: «La
moitié d'entre elles ne savent pas que la phase d'excitation
est cruciale, et la plupart des hommes l'ignorent, parce que, chez
eux, elle est quasi instantanée: ils mettent deux minutes
pour se trouver en érection, alors qu'une excitation analogue
prendra au moins vingt minutes chez une femme très disponible,
et jusqu'à plusieurs heures pour une femme plus inhibée.
Certaines ne se trouvent donc jamais en condition d'éprouver
le moindre orgasme!» lance Philippe Brenot.
Libido et image de soi
Pourtant, le sexologue estime qu'il faut se garder de diaboliser
la médicalisation: «On intente de faux procès
aux laboratoires pharmaceutiques quand on les accuse de créer
des pathologies du plaisir, affirme-t-il. Tant mieux si on trouve
des stimulateurs du désir, ces produits permettront d'accompagner
les psychothérapies.» Même constat chez Marie
Chevret-Measson: «Pendant des années, on a attribué
aux problèmes sexuels des origines essentiellement psychologiques,
puis on a insisté sur les mécanismes biologiques et
physiologiques, rappelle-t-elle. Aujourd'hui, on s'aperçoit
que les deux aspects sont indissociables. Beaucoup de dysfonctions
sexuelles sont dues à des empêchements organiques qu'il
convient de traiter médicalement. Mais on ne peut ignorer
l'impact de la libido sur l'image de soi, la confiance, les relations
sociales.» Cette relation à soi explique pourquoi les
chirurgiens découvrent parfois que les hommes à qui
ils ont posé des prothèses n'ont pas repris de vie
sexuelle: «Leur patient ne voulait pas spécialement
une érection, il voulait surtout savoir qu'il pouvait en
avoir une. Et si la confiance retrouvée transforme sa vie,
pourquoi lui refuser ?»
Affaire de dosage, sans doute, entre la chimie et l'affect, la
science des molécules et celle de l'érotisme. Reste
que l'amour ne s'administre pas comme un comprimé. Et, de
même que les gastro-entérologues n'aident pas à
devenir gastronome, les médecins de la sexualité ne
sauraient faire de leurs patients des amants magnifiques. Ce pouvoir-là,
chacun l'a entre ses mains.
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