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Nurit Peled-Elhanan
Date: 20 Mars 2005
Subject: [atsx] FW: Une femme israélienne témoigne "Chacune
d'entre nous est terrorisée par une éducation qui infecte
l'esprit"
Nurit Peled-Elhanan à la Journée Internationale des
Femmes, Parlement européen Strasbourg, 8 mars 2005
Nurit Peled n'est pas seulement israélienne. C'est une opposante
israélienne dont la fille de 14 ans est morte il y a plusieurs
années dans un attentat kamikaze. Nurit Peled a fondé
l'association des familles israéliennes et palestiniennes
victimes de violences. Ses deux fils sont refuzniks. Invitée
le 8 mars dernier à s'exprimer devant le Parlement européen,
à l'occasion de la Journée des Femmes, voici ce qu'elle
a déclaré.
"Merci de m'avoir invitée à cette journée.
C'est toujours un honneur et un plaisir d'être ici, parmi
vous.
Cependant, je dois admettre que je crois que vous devriez avoir
invité une femme palestinienne à ma place, parce que
les femmes qui souffrent le plus de la violence dans mon pays sont
les femmes palestiniennes. Et je voudrais dédier mon discours
à Miriam R'aban et à son mari Kamal, de Bet Lahiya
dans la bande de Gaza, dont les cinq petits enfants ont été
tués par des soldats israéliens alors qu'ils ramassaient
des fraises dans le champ de fraises de la famille. Personne ne
passera jamais en jugement pour ce meurtre.
Lorsque j'ai demandé aux gens qui m'ont invitée ici
pourquoi ils n'invitaient pas de femme palestinienne, leur réponse
a été que cela rendrait la discussion "trop localisée".
Je ne sais pas ce qu'est la violence non localisée. Le racisme
et la discrimination peuvent être des concepts théoriques
et des phénomènes universels, mais leur impact est
toujours local, et bien réel. La douleur est locale, l'humiliation,
les abus sexuels, la torture et la mort sont tous très locaux,
de même que les cicatrices.
Il est malheureusement vrai que la violence locale infligée
aux femmes palestiniennes par le gouvernement d'Israël et l'armée
israélienne s'est étendue sur toute la planète.
En fait la violence d'Etat et la violence de l'armée, la
violence individuelle et collective, sont le lot des femmes musulmanes
aujourd'hui, pas seulement en Palestine mais partout où le
monde occidental éclairé pose son grand pied impérialiste.
C'est une violence qui n'est presque jamais abordée et que
la plupart des gens en Europe et aux Etats-Unis excusent du bout
des lèvres.
C'est ainsi parce que le soi-disant monde libre a peur de l'utérus
musulman.
La grande France de la liberté l'égalité et
la fraternité [en Français dans le texte] est effrayée
par des petites filles avec des foulards sur la tête, le Grand
Israël juif a peur de l'utérus musulman que ses ministres
qualifient de menace démographique. L'Amérique toute-puissante
et la Grande-Bretagne contaminent leurs citoyens respectifs avec
une crainte aveugle des Musulmans, qui sont dépeints comme
vils, primitifs et assoiffés de sang - en plus d'être
non démocratiques, chauvins/ machistes et des producteurs
en masse de futurs terroristes. Cela en dépit du fait que
les gens qui détruisent le monde aujourd'hui ne sont pas
musulmans. L'un d'entre eux est un Chrétien dévot,
l'un est Anglican et l'autre est un Juif non pieux.
Je n'ai jamais vécu la souffrance que les femmes palestiniennes
subissent tous les jours, toutes les heures, je ne connais pas le
genre de violence qui fait de la vie d'une femme un enfer constant.
Cette torture physique et mentale quotidienne des femmes qui sont
privées de leurs droits humains fondamentaux et de leurs
besoins fondamentaux d'une vie privée et de dignité,
des femmes dont on entre par effraction dans la maison à
toute heure du jour et de la nuit, à qui on ordonne sous
la menace d'une arme de se mettre nue en se déshabillant
devant des étrangers et devant leurs propres enfants, dont
les maisons sont détruites, qui sont privées de leurs
moyens d'existence et de toute vie de famille normale. Ceci ne fait
pas partie de mon épreuve personnelle. Mais je suis une victime
de la violence contre les femmes dans la mesure où la violence
contre les enfants est en fait une violence contre les femmes. Les
femmes palestiniennes, irakiennes, afghanes sont mes soeurs parce
que nous sommes toutes prises dans l'étreinte des mêmes
criminels sans scrupules qui se désignent comme les dirigeants
du monde éclairé libre et qui, au nom de cette liberté
et de ces lumières, nous volent nos enfants. De plus, les
mères israéliennes, américaines, italiennes
et britanniques ont été, pour la plupart, violemment
aveuglées et décervelées à un point
tel qu'elles ne peuvent pas se rendre compte que leurs seules soeurs,
leurs seules alliées dans le monde sont les mères
musulmanes palestiniennes, irakiennes ou afghanes dont les enfants
sont tués par nos enfants ou qui se font exploser en morceaux
avec nos fils et nos filles. Elles sont toutes infectées
par les mêmes virus engendrés par les politiciens.
Et les virus, bien qu'ils puissent avoir divers noms illustres comme
Démocratie, Patriotisme, Dieu, Patrie, sont tous les mêmes.
Ils font tous partie d'idéologies fausses et truquées
qui ont pour intention d'enrichir les riches et de donner du pouvoir
aux puissants.
Nous sommes toutes les victimes de la violence mentale, psychologique
et culturelle qui fait de nous un seul groupe homogène de
mères endeuillées ou potentiellement endeuillées.
Les mères occidentales à qui on apprend à croire
que leur utérus est un atout national tout comme on leur
apprend à croire que l'utérus musulman est une menace
internationale.
On les éduque pour qu'elles ne s'exclament pas : «
Je lui ai donné naissance, je lui ai donné le sein,
il est à moi et je ne le laisserai pas être celui dont
la vie vaut moins que le pétrole, dont l'avenir a moins de
valeur qu'un lopin de terre".
Chacune d'entre nous est terrorisée par une éducation
qui infecte l'esprit pour que nous croyions que tout ce que nous
pouvons faire c'est soit prier pour que nos fils reviennent à
la maison ou être fières de leurs corps morts.
Et nous avons toutes été élevées pour
supporter tout ceci en silence, pour contenir notre crainte et notre
frustration, pour prendre du prozac pour l'anxiété,
mais jamais acclamer Mère Courage en public. Ne jamais être
de vraies mères juives ou italiennes ou irlandaises.
Je suis une victime de la violence d'Etat. Mes droits naturels
et civils en tant que mère ont été violés
et sont violés parce que j'ai à craindre le jour où
mon fils atteindra son 18ème anniversaire et me sera enlevé
pour être l'instrument du jeu de criminels tels que Sharon,
Bush, Blair et leur clan de généraux assoiffés
de sang, assoiffés de pétrole, assoiffés de
terre.
Vivant dans le monde dans lequel je vis, dans l'Etat dans lequel
je vis, dans le régime dans lequel je vis, je n'ose pas offrir
aux femmes musulmanes quelque idée que ce soit sur la manière
de changer leurs vies. Je ne veux pas qu'elles enlèvent leurs
foulards ou éduquent leurs enfants différemment, et
je ne les presserai pas de constituer des Démocraties à
l'image des démocraties occidentales qui les méprisent
elles et les gens de leur sorte. Je veux juste leur demander humblement
d'être mes soeurs, exprimer mon admiration pour leur persévérance
et leur courage de continuer, d'avoir des enfants et de maintenir
une vie de famille pleine de dignité en dépit des
conditions impossibles dans lesquelles mon monde les met. Je veux
leur dire que nous sommes toutes liées par la même
douleur, nous sommes toutes les victimes des mêmes sortes
de violences même si elles souffrent bien davantage, parce
que ce sont elles qui sont maltraitées par mon gouvernement
et son armée, avec l'aide de mes impôts.
L'islam en soi, comme le judaïsme en soi et le christianisme
en soi, n'est pas une menace pour moi ou pour qui que ce soit. C'est
l'impérialisme américain, c'est l'indifférence
et la coopération européennes, et le régime
israélien raciste et cruel d'occupation qui en sont une.
C'est le racisme, la propagande dans l'éducation et la xénophobie
inculquée qui convainquent les soldats israéliens
d'ordonner aux femmes palestiniennes, sous la menace des armes,
de se déshabiller en face de leurs enfants pour des raisons
de sécurité, c'est le manque de respect le plus profond
pour l'autre qui permet aux soldats américains de violer
des femmes irakiennes, qui donne une licence aux geôliers
israéliens pour garder des jeunes femmes dans des conditions
inhumaines, sans les aides hygiéniques nécessaires,
sans électricité en hiver, sans eau propre ou matelas
propres et pour les séparer de leurs bébés
et de leurs tout-petits nourris au sein. Pour leur barrer la route
vers les hôpitaux, pour bloquer leur chemin vers l'éducation,
pour confisquer leurs terres, pour déraciner leurs arbres
et les empêcher de cultiver leurs champs.
Je ne peux pas complètement comprendre les femmes palestiniennes
ou leur souffrance. Je ne sais pas comment j'aurais survécu
à une telle humiliation, à un tel manque de respect
de la part du monde entier. Tout ce que je sais est que la voix
des mères a été étouffée pendant
trop longtemps sur cette planète dévastée par
la guerre. Le cri des mères n'est pas entendu parce que les
mères ne sont pas invitées aux forums internationaux
comme celui-ci. Cela je le sais, et c'est très peu. Mais
c'est assez pour que je me souvienne que ces femmes sont mes soeurs
et qu'elles méritent que je crie pour elles et me batte pour
elles. Et quand elles perdent leurs enfants dans des champs de fraises
ou sur des routes crasseuses près des check points, quand
leurs enfants sont abattus sur le chemin de l'école par des
enfants israéliens qui ont été élevés
pour croire que l'amour et la compassion s'exercent en dépendant
de la race et de la religion, la seule chose que je puisse faire
est de me tenir à leurs côtés et à ceux
de leurs bébés trahis et de demander ce qu'Anna Akhmatova,
une autre mère qui a vécu dans un régime de
violence contre les femmes et les enfants, avait demandé
: Pourquoi ce filet de sang déchire-t-il le pétale
de ta joue ?"
Nurit Peled-Elhanan à la Journée Internationale des
Femmes, Parlement européen, Strasbourg, 8 mars 2005
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