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Enquête sociétale «Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés »
10 questions qui lèvent 10 idées reçues
Fédération Française des Télécoms
Dossier de presse Paris, mai 2013


Origine : http://www.fftelecoms.org/articles/publication-etude-societale-individus-connectes-vie-interieure-et-vie-relationnelle

Vivons-nous dans un « monde numérique » ?
De quoi est fait le quotidien d’un « individu connecté » ?
Y a-t-il lieu de se soigner d’une « addiction » au numérique ? …

Autant de questions que beaucoup se posent aujourd’hui, et sur lesquels la Fédération Française des Télécoms a voulu apporter un éclairage.

Depuis 2004, la FFTélécoms* confie aux chercheurs en Sciences de l’Information et de la Communication de Discours & Pratiques* la réalisation d’études sociétales ou ethnographiques.

Pour réaliser l’enquête ethnographique «Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », les quatre chercheurs mobilisés ont appréhendé ces champs d’investigation à partir d’un postulat : les individus ne font pas forcément ce qu’ils disent, et ne disent pas exactement ce qu’ils font.

Le titre donné à cette enquête, «Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », met l’accent sur deux caractéristiques essentielles des pratiques numériques actuelles.

D’une part, ce sont bien nos «vies» qui sont aujourd’hui tramées de numérique, et c’est cet entrelacement qu’il s’agit de comprendre. Le numérique n’est pas un monde : il est tramé dans nos vies, pour chacun singulièrement, mais selon des logiques communes à tous.

D’autre part, parler de «vie intérieure » revient à se faire l’écho d’une nouvelle valeur symbolique prêtée à ces outils par les utilisateurs, qui en font un véritable prolongement de leur intériorité.

10 questions qui lèvent 10 idées reçues :

1- Sommes-nous vraiment tous « addicts » aux technologies numériques ?

2- Sommes-nous soumis à la tyrannie de l’immédiateté ?

3- Les télécommunications ont-elles seulement une seule vocation relationnelle ?

4- Les technologies numériques compromettent-elles les relations de face-à-face ?

5- Les services et outils numériques sont-ils le lieu d’une exhibition de soi inconsidérée ?

6- Les outils numériques sont-ils vécus comme des dispositifs de surveillance ?

7- Les technologies numériques favorisent-elles une dispersion de notre identité ?

8- Les technologies numériques appauvrissent-elles les relations sociales ?

9- Les télécommunications créent-elles des fractures intergénérationnelles ?

10- Les technologies numériques ont-elles mis à mal l’écriture ?

Sommes-nous vraiment tous « addicts » aux technologies numériques ?

« Etre addict à son téléphone mobile, aux séries TV, à son ordinateur, à facebook » … sont des formulations aujourd’hui courantes, qu’il faut prendre au sérieux : elles sont des indices forts d’un nouveau rapport aux outils et services numériques, désormais placés sous le signe de l’intériorité.

Mais cet étiquetage issu du vocabulaire médical masque des logiques d’usage complexes, qui n’ont aucun caractère pathologique.

La contrainte que le numérique fait peser sur nos existences n’est pas forcément celle que l’on croit : pour les interviewés, l’abandon aux tentations numériques apparaît moins problématique que les efforts d’auto-discipline et l’hyper-réflexivité nécessaires pour maintenir un équilibre de vie.

L’aspiration à une bonne hygiène des usages

Au cours de la dernière décennie les inquiétudes cristallisées par les outils de communication se sont déplacées sur le terrain de l’intériorité :

en 2005, à l’époque de la généralisation de ses usages, le téléphone mobile suscitait des inquiétudes en termes de civilité, portant notamment sur la bonne marche des relations sociales dans les espaces publics en 2013, c’est sur le terrain intime que se situe la menace représentée par le téléphone mobile, par facebook, ou encore les séries télé …. : le risque principal évoqué aujourd’hui par les individus est celui de dysfonctionnements tout intérieurs

La gageure pour les individus connectés devient désormais de trouver le bon équilibre intérieur dans la relation qu’ils entretiennent avec ces technologies : les interviewés ne s’évaluent pas d’abord en termes de compétences techniques, mais dans leur capacité à trouver pour eux (et, le cas échéant, pour leurs enfants) le bon équilibre dans leur rapport aux outils et services numériques.

Addiction, paranoïa, voyeurisme : les trois psychopathologies ordinaires souvent évoquées par les interviewés sont le signe que ce qui se joue d’essentiel dans le rapport aux outils est un problème de limites à se fixer à soi-même.

La vie connectée est faite de petites déconnexions

Nos vies tramées de numérique ont toutes en commun de composer avec une logique paradoxale : si de nombreux moments de vie font éprouver une continuité entre soi et les technologies numériques, ‘être connecté’ revient pourtant à faire l’expérience de la déconnexion. La panoplie des outils et des services offre en effet de multiples possibilités pour faire se succéder des moments « avec » et des moments « sans » : les utilisateurs s’en saisissent en vue par exemple de concilier différents pans de leur vie, ou de « reprendre la main » après s’être sentis happés ou contraints.

Les déconnexions de tous ordres font le quotidien des individus connectés :

Retourner son mobile sur la table pour ne pas voir l’écran …

Envoyer un SMS pour ne pas avoir à parler …

Communiquer uniquement par mail avec certains interlocuteurs …

Ne répondre en direct qu’à sa femme et ses enfants …

Ne pas regarder ses mails pendant le week-end…

Pas « addicts » aux technologies numériques (au sens médical du terme) :

Les utilisateurs mettent en œuvre des stratégies de détachement, qui sont à la mesure de leur attachement à des outils ou des services indissociables de situations d’usage, des dispositions corporelles, de passions, ou de l’exercice de la curiosité.

L’addiction, au sens pathologique du terme, intervient quand l’attachement n’est plus vécu sur ce mode des décrochages mais sur le mode de la connexion ininterrompue qui entraîne des dommages psychiques et physiques reconnus par le sujet, et contre lesquels il ne sait pas lutter.

De quoi l'addiction est-elle le nom ?

Des attachements, des passions ou des dispositions que Internet et/ou le mobile ont permis d'instrumentaliser

Des pratiques de détachement momentané, d'autodiscipline ou de dédonnexions partielles

Des habitudes corporelles que l'on cultive jusqu'à ce qu'elles se naturalisent

Une réflexivité chez les utilisateurs

Des contextes sociaux qui donnent sens et encouragent des pratiques

Des situations ponctuelles d'abandon à des dispositifs ou à des services

Détachements momentanés

« Si je m’écoute je ne lâche pas mon téléphone. Avec mon père, je le range car lui, il ne supporte pas. », Jean-Luc, commercial, 42 ans, Strasbourg

Déconnexions partielles

« La journée, je ne réponds sur mon téléphone qu’à ma compagne et à mes enfants. Le reste je le traite par messagerie interposée, et par mails et sms. », Fabien, 49 ans, PDG d’un groupe international, Paris

Autodisciplines

« Je parle par texto environ deux heures en rentrant du collège. Mais d’abord je fais mes devoirs, et je laisse mon téléphone éteint, dans mon sac », Emilie, 13 ans, Lisieux

Mesures préventives

« Parfois je reçois un sms et je ne réponds pas, parce que je me connais : je mets un petit doigt dans l’engrenage et ensuite c’est parti, j’en ai pour 10 min de convers », Marc, 23 ans, étudiant en droit, Strasbourg

2. Sommes- nous soumis à la tyrannie de l’immédiateté ?

Aux avant-postes de chaque individu connecté œuvre une figure de double, qui organise le temps et les modalités des échanges avec les autres.

Face aux injonctions d’un « temps extérieur », dont les nouvelles technologies accentueraient le caractère immédiat et fragmenté, les individus connectés expriment aujourd’hui leur quête active d’un tempo bien à eux.

Ainsi, par exemple, » les téléphonistes » prêtent-ils aujourd’hui une valeur nouvelle à l’appel téléphonique :

aujourd’hui, on se signale à son interlocuteur plutôt qu’on ne le contacte.

Entrer en contact avec un interlocuteur suppose en effet désormais de négocier sa disponibilité avec une figure de double, qui œuvre en l’individu connecté comme un « organisateur » du temps et des modalités des échanges entre lui et les autres.

Ce « double » assume des fonctions d’avant-poste :

A la fois standardiste, qui choisit canaux et délai de réponse en fonction d’une évaluation des priorités, et des préséances. « Le mieux est qu’on se rappelle à 18 h »

Et vigie, qui veille à ne pas laisser le moi submergé par différentes sollicitations, en contrôlant du regard et /ou d’un geste de la main ce qui advient sur les outils de communication.

Les télécommunications ont-elles une seule vocation relationnelle ?

Les technologies dites de « la communication » ne se réduisent pas à une dynamique relationnelle : elles sont devenues aujourd’hui un champ d’exercice privilégié de la vie intérieure.

Les discours recueillis au cours de l’enquête font apparaître un fait marquant : les interviewés parlent volontiers de leur équipement numérique dans des termes qui lient leur fonctionnement à celui de leur psychisme, comme si l’un et l’autre entretenaient désormais des relations d’interdépendance. Plus que des supports de la vie intérieure, les smartphones, un Facebook ou une boite mail en deviennent des formes d’extensions imaginaires, soumises à des fonctionnements comparables.

« Je note tout sur mon BlackBerry pour ne plus l’avoir en tête »

« Quand il me manque une info, j’utilise mon smartphone, mon cerveau de rechange »

« Cette affaire d’héritage de mes parents me fait beaucoup souffrir, alors que je devrais traiter ça comme un dossier qui arrive dans ma boite à messages »

« Quand je commence à regarder mes messages sur mon portable et mon BlackBerry le matin, c’est le signe que mon cerveau est en état de marche »

Les pratiques ordinaires que l’étude a observées révèlent que les nouvelles technologies participent désormais d’un rapport actif à soi : SMS à soi-même en guise de « to do list », jeux mobiles pour se mettre en condition ou se

« déstresser », photographies prises pour marquer un bon moment, téléphone mobile de chevet pour fixer les pensées nocturnes…

I. De la conversation avec soi à la conservation de soi

Les nouvelles technologies s’inscrivent dans la longue lignée de ce que le philosophe Michel Foucault appelait les « technologies de soi » qui ont traversé l’histoire depuis l’Antiquité : calepins, vademecum, carnets de voyage, … jusqu’au smartphone connecté.

Dans l’histoire des rapports à soi, ces différentes technologies ont non seulement pour fonction d’assurer une forme de réflexivité mais aussi un « maintien de soi ». Aujourd’hui, ce maintien de soi passe par des fixations des signes de l’identité, à travers de nouveaux lieux de mise à l’archive : boites mails, clés USB, disques durs externes, téléphones mobiles, cloud …

Les trésors de l’identité personnelle : Quand le club de foot de Jérémy, 28 ans, a été classé premier au championnat régional, il a fait avec son iPhone une photo de la page Internet, et depuis la conserve comme un trophée.

Les technologies numériques compromettent-elles les relations de face-à-face ?

Les technologies de communication n’ont pas seulement transformé les relations sociales à distance : elles ont conduit à réinventer les façons d’être ensemble pour les utilisateurs, qui composent désormais naturellement avec un hors champ, susceptible de se manifester à tout moment sous la forme d’un SMS s’affichant sur l’écran de son mobile, ou d’un appel …

L’exercice des décadrages

Aujourd’hui, les individus connectés négocient toute une gamme de présences du hors-champ communicationnel. La vie relationnelle autour et avec les technologies mobiles procède par effets de cadre : un appel reçu, un vibreur qui se met en marche, un SMS qui arrive… sont des occasions de décadrages temporaires par rapport à la situation de face à face.

Passer un moment ensemble n’empêche pas aujourd’hui de continuer son ouvrage incessant de « vigie » ou de « standardiste téléphonique ».

Outre ce travail en sous-main, les individus connectés mettent en œuvre des stratégies pour aménager un hors champ communicationnel qui n’entre pas en conflit de convenances par rapport au face-à-face :

L’individu choisit le canal de communication qui s’agencera au mieux avec la situation :

« Si je suis dans la voiture avec mon mari pour aller à la campagne par exemple, j’envoie des SMS, sinon, il me dit : "T’es encore au téléphone ?". Quand j’envoie des SMS, je suis avec lui, je peux lui parler », Line, 45 ans, femme au foyer, Paris.

Un « polylogue » qui consiste à faire participer le/les interlocuteurs en présence :

« Je suis avec Céline, là, elle te dit que c’était super hier soir et elle t’embrasse

Un commentaire de l’appel ou message, qui devient un ressort conversationnel :

« C’était mon père, il ne va pas très bien en ce moment… »

La mise en compatibilité de pans de vie

A l’heure de la massification des usages, parler de « monde numérique » revient à faire intervenir des frontières qui n’existent pas dans les pratiques. L’enquête Discours & Pratiques a révélé un phénomène tout autre : ce qui va de soi aujourd’hui, c’est le caractère indissociable, éprouvé par tous, entre des pratiques numériques et d’autres qui ne le sont pas. Le numérique n’est pas un monde, il est tramé dans les vies des individus, pour chacun singulièrement, mais selon des logiques communes à tous.

L’alternative vécue par les utilisateurs n’est pas celle d’une immersion (dans le numérique) opposée à une présence au monde frontale (sans le numérique).

Jean-Claude préfère écrire des SMS, plutôt qu’appeler, quand il est dans le train, car cela lui permet de «s’interrompre quand il veut pour se concentrer sur le paysage»

Au contraire, les individus font preuve d’une ingénierie des situations qui vise à mettre momentanément en compatibilité différents pans de vie.

Fabienne lit pendant ses insomnies un roman policier sur son iPad dans son lit aux côtés de son mari qui dort : « le bruit des pages d’un livre et la lumière le réveilleraient »

La réinvention des lieux par les pratiques numériques

Les SMS, la lumière d’un iPhone, ou un service comme google.doc peuvent être employées sciemment par les utilisateurs pour ré-architecturer les lieux. Ces ingénieries ordinaires forgent de nouveaux espaces physiques où vivre ensemble.

Des services numériques plus efficaces que des murs

Amélie, 42 ans, coiffeuse, vit depuis la séparation avec son mari dans un 2P avec sa fille de 12 ans. Le soir, elle éprouve le besoin de se confier à ses amies, mais les murs sont « comme du papier ». Elle se met alors à MSN pour chatter et convertit ses deux meilleures amies. « MSN pour moi, c’est comme une pièce en plus », dit –elle.

Les services et outils numériques sont-ils le lieu d’une exhibition de soi inconsidérée ?

Les pratiques des interviewés, de 14 à 80 ans, démentent l’idée d’une perte du sens de l’intimité : au contraire, le cœur de la compétence communicationnelle aujourd’hui est de contrôler activement ce que l’on souhaite montrer ou ce que l’on veut cacher.

Faire le tri dans ses SMS ou ses mails pour effacer tous ceux qui pourraient être mal interprétés, poser son mobile, écran caché, sur la table, pour éviter d’exposer aux regards ce qui s’affichent, paramétrer son smartphone pour que les SMS s’affichent sans mention de leur expéditeur, poster des statuts qui ne peuvent être compris que de quelques-uns, supprimer des photos sur son mur Facebook, ou se « détaguer » : ces stratégies sont devenues aujourd’hui courantes, et montrent que le travail de contrôle des signes de soi est constant.

La stratégie de prédilection des adolescents est celle de l’iceberg, qui consiste à ne donner à voir que la partie immergée d’un territoire de sens accessible seulement à quelques happy few.

Comme l’écrivent les anthropologues étatsuniennes danah boyd et Alice Marwick : « La plupart des ados ont réalisé que limiter l’accès au sens peut être un moyen bien plus efficace que limiter l’accès au contenu lui- même ».

Fabriquer quotidiennement ses apparences sur facebook :

Poster un statut, un commentaire, taguer, se « détaguer »… sont une façon comme une autre de travailler ses apparences. Une page facebook, comme un vêtement que l’on choisit ou auquel on renonce, est une couche de signes dont l’identité se revêt.

Les outils numériques sont-ils vécus comme des dispositifs de surveillance ?

Le soupçon de la surveillance qui accompagne les usages numériques se porte aussi bien sur des entités surplombantes (marques, Etats), que sur des figures familières de proches. En réaction à cette entre-surveillance, les utilisateurs développent des stratégies d’anticipation des regards pour contrôler leur image en ligne.

I. L’exercice du soupçon accompagne les usages.

La surveillance des activités en ligne par des instances surplombantes, étatiques ou commerciales, est une préoccupation présente dans les discours. Cette préoccupation s’accompagne parfois de mesures concrètes prises pour tenter d’échapper à la surveillance : les frontières « vie privée / vie publique » et « vie privée / vie professionnelles » sont réaffirmées, par des stratégies de re-cloisonnement qui passent par la multiplication des profils sur les réseaux sociaux et des adresses mails ou l’intervention sur les paramètres de confidentialité.

Se dédoua ner, par l e disc ours, d’une adhésio n idéologique, tout en persistant dans ses pratiques. Toutefois aux yeux des utilisateurs, ces mesures qu’ils prennent ne les prémunissent jamais totalement de la surveillance. La crainte de la surveillance prend le plus souvent la forme d’un risque consenti, qui s’exprime dans des formules de dénégation : « Je sais bien mais quand même »

De la surveillance à l’entre-surveillance, et à la « sousveillance »

Pour incarner le « on » de la surveillance, ce n’est pas la figure d’un Big Brother ou de facebook qui est convoquée le plus souvent, mais des personnes de l’entourage dont les pratiques de divulgation de contenus sont épinglées, comme un manquement au respect de la vie privée. Ces surveillants familiers invitent à redéfinir le sentiment de surveillance sur un plan horizontal et à parler « d’entre-surveillance. »

Quelques tactiques de « sousveillance » :

- Se mettre sous contrôle du logiciel Reppler, par un système d’alertes en cas de mots fâcheux postés sur les réseaux sociaux

- Pratiquer la stratégie du « mur blanc » (« whitewalling », dans les termes de l’anthropologue danah boyd) qui consiste à se désinscrire de Facebook dès que l’on n’est pas en ligne – façon de « surveiller ses arrières »

Du panoptisme au paranoptisme…

L’histoire de la surveillance a été largement développée par Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975) à travers la notion de « panoptisme ». L’évolution des sociétés modernes s’est faite selon lui à travers la diffusion d’un modèle de surveillance et de discipline (des corps et des esprits) rendu concrètement possible par un « archipel » de dispositifs panoptiques : la prison, l’école, l’atelier, l’usine, l’hôpital, etc.

Si ces dispositifs restent très largement hiérarchisés et verticalités, ils doivent leur efficacité au fait qu’ils se répandent, horizontalement, à l’ensemble du tissu institutionnel. L’émergence des médias numériques qui a amplifié ce processus « d’horizontalisation » en conférant à tout un chacun les moyens d’une surveillance de la population jusque-là dévolue à l’état.

Cette entre-surveillance se nourrit d’une suspicion et d’une méfiance de type paranoïaque sur les images, les comportements, les menaces potentielles : attaques de virus, manipulations des messages, mensonges, traçabilité, … Le néologisme de « paranoptisme » (Olivier Aïm) rend compte de cette évolution.

Les technologies numériques favorisent-elles une dispersion de notre identité ?

L’âge du numérique révèle le caractère composite de l’identité, mais n’en est pas la cause.

Adresses mails, statuts, pseudos, photos, chat … : les identités personnelles ont aujourd’hui des délimitations plurielles. Mais ce caractère hétérogène ne doit pas être confondu avec une dispersion pathogène.

Il ne faut pas ignorer que l’identité a toujours été une combinatoire en voie d’unification. Certes, nos observations nous montrent qu’Internet et les technologies mobiles permettent de se livrer à l’exploration de facettes de soi : le mobile et Internet sont les supports d’une individuation, qui trouve avec l’écriture, la photographie, les contenus mis en ligne, de multiples matières pour s’extérioriser sur de multiples modes.

Mais la véritable rupture historique tient principalement aux moyens d’accéder aux jeux multiples de l’identité : aujourd’hui, les outils numériques nous permettent de documenter le déploiement ordinaire des facettes du moi, qui était auparavant inaccessible à l’enquête.

Le saviez-vous ?

Les grecs anciens avaient un terme commun, celui d’ hypomnêmata (littéralement « supports de mémoire »), pour désigner des textes de natures aussi différentes que des livres de comptes, des récits de vie, des carnets, des notes consignant des citations, des raisonnements entendus ou venus à l’esprit.

Ce sont aujourd’hui nos téléphones mobiles qui recèlent les traces hétéroclites du travail de l’esprit et des affects : souvenirs et projets, idées et sentiments, liste de courses et tâches professionnelles, images, chiffres et mots sont à disposition dans nos vade-mecum technologiques.

Comme les Hypomnêmata des anciens, qui ont été des relais importants dans le rapport de la réflexivité individuelle, ils constituant la personne dans « l’hétérogène », suivant les termes de Michel Foucault.

Les technologies numériques appauvrissent-elles les relations sociales ?

Les échanges avec et autour du numérique favorisent le partage de contenus et de matériels, qui sont de puissants moteurs relationnels.

Avec la dématérialisation des biens culturels, la culture de l’échange entre consommateurs s’est déployée à côté de la culture de la distribution marchande.

Poster un lien vers un article politique pendant les élections pour « dire sans dire » ses opinions, transférer par mail un diaporama humoristique, mettre à disposition de ses amis les films téléchargés sur un disque dur externe, ou encore prêter sa clé USB pour faire partager de la musique ou des photos, …- la liste des pratiques culturelles digitales est longue. Cette culture digitale qui a pour particularité d’avoir en point de mire les interactions qu’elle nourrit : loin d’appauvrir les relations sociales, elle se structure toujours d’avantage autour de l’échange des contenus.

Les télécommunications créent-elles des fractures intergénérationnelles ?

Plus que dans les pratiques, la fracture générationnelle s’opère dans les discours, qui invoquent une échelle des âges numériques très normée.

Comment ne pas faire son âge avec le numérique

Les individus connectés rencontrés lors de notre enquête nous ont souvent fait perdre de vue, par la singularité de leurs usages, ce qu’on appelle la « fracture intergénérationnelle ».

En revanche, plus différenciantes que les usages eux-mêmes, les normes générationnelles agissent fortement dans les discours, où elles interviennent comme des repères stables sur une échelle des âges numériques souvent invoquée pour situer son « âge digital » (comme on parle d’âge biologique, ou d’âge mental)

Les usages numériques peuvent produire sur certains un « effet-lifting », ou contraire produire le sentiment d’être vieux avant l’âge.

Bénéficier de l’effet lifting…

« Les amis de ma fille trouvent que je ne fais pas mon âge, parce que je suis au courant des nouveautés des nouvelles techno », Delphine, 48 ans, directrice de communication, Paris.

Georges, retraité alsacien, dispose dans son ordinateur de centaines de morceaux de jazz qu’il a piratés sur Emule.

Quand un voisin, à qui il montre sa collection stockée sur son ordinateur lui dit « toi alors, on dirait que t’as 15 ans !», il répond « pourquoi ? Faut avoir quel âge pour avoir envie d’écouter de la musique qu’on aime ? »

Ou au contraire … avoir des usages plus vieux que son âge.

« Je suis un peu comme une retraitée de ce point de vue-là » / « Je suis un dinosaure du numérique »

Les technologies numériques ont-elles mis à mal l’écriture ?

La généralisation de l’écriture au quotidien, à travers les SMS notamment, a contribué à désacraliser le rapport de l’écriture, sans pour autant le dénaturer, contrairement à ce qu’ont pu prétendre ses contempteurs.

A l’époque de la généralisation du téléphone mobile, la rupture comportementale abondamment commentée était cette nouvelle façon de parler tout haut seul dans la rue. En 2005 encore, un article de Télérama titrait : « Ces fous parlant et leur drôle de machine ».

Aujourd’hui, ce qui frappe l’observateur des espaces publics ou privés, c’est le nombre de personnes en train d’écrire en marchant, en parlant, en traversant la rue ou simplement assis ou debout dans les transports en commun.

Ecrire en marchant, une écriture revitalisée. On écrit comme on marche, on parle, on mange, souvent en faisant d’autres choses en même temps.

Ecrire l’air de rien, une écriture désacralisée. Ce caractère transversal et conjoint des gestes d’écritures mobiles concourt à les distinguer de l’écriture au sens noble prise comme une activité autonome. Ces gestes d’écriture font d’ailleurs l’objet d’une désignation spécifique : on dit « noter, inscrire, prendre note, faire un SMS, se parler par SMS ».

Le photocopieur de poche. Slide de conférence, de billet de train, de plan d’une ville… autant d’enregistrement d’informations qui indifférencient prises de note et prises de vue.

Tenir entre ses doigts les fils de sa vie. Les SMS sont un support d’expression qui participe chez tous d’une forme de stylisation de l’existence. Rares sont les SMS qui ont pour unique vocation à organiser le quotidien à deux ou à plusieurs : ce dont se saisissent les utilisateurs, c’est la possibilité offerte par ces écritures ordinaires de donner un double fond aux situations vécues, ou de devenir l’auteur de son action en l’écrivant.

Un SMS passé au crible : Quand on reprend la main sur sa vie avec un SMS

« Ok, moi je vais faire les course … super … », Laurence, 52 ans.

Ce qu’offre ce SMS, ce n’est pas le seul récit d’une activité à venir, mais une ressource pour vivre une tâche à travers l’ironie d’une antiphrase (« super »), façon de se décoller du « faire » par le « dire », et de devenir l’auteur de son action. Ce SMS peut être lu comme une manière, à la lettre, de reprendre la main sur sa vie, au moment où on l’éprouve comme aliénante. Il permet d’exercer ce que le sociologue

E. Goffman a thématisé comme une « distance au rôle ».

Les SMS conduisent à partager des pensées, des émotions, des désirs, ou des fantasmes qui auraient pu rester lettre morte.

A propos de la Fédération Française des Télécoms :

Née à la fin 2007, la Fédération Française des Télécoms réunit les associations et opérateurs de communications électroniques en France. Elle a pour mission de promouvoir une industrie responsable et innovante au regard de la société, de l’environnement, des personnes et des entreprises, de défendre les intérêts économiques du secteur et de valoriser l’image de ses membres et de la profession au niveau national et international. Elle assure de façon exigeante la représentation du secteur et défend ses intérêts collectifs, dans le respect absolu des règles de concurrence. La Fédération est structurée autour de sept commissions : Consommation, Contenus, Développement Durable, Entreprises & Responsabilité Numérique, Innovation & Normalisation, Sécurité, Fiscalité & Emploi, d’un Collège Mobile et d’un Groupe de Travail Fibre. En janvier 2010, la FFTélécoms a fusionné avec l’Association Française des Opérateurs Mobiles (AFOM).

La FFTélécoms œuvre pour démontrer l’utilité sociétale des télécoms. Pour cela, elle travaille en partenariat avec les chercheurs à la réalisation d’études et/ou d’enquêtes :

2004 : Pour l’AFOM – Enquête sur « Le téléphone mobile aujourd’hui : usages, représentations, comportements sociaux », réalisée par le GRIPIC, Groupe de recherche de l’Université du CELSA-Paris IV- Sorbonne, sous la direction d’Yves Jeanneret, Emmanuelle Lallemand, Joëlle Menrath.

2005 : publication de « Mobile Attitude, Ce que les mobiles ont changé dans nos vies », par Alban Gonord et Joëlle Menrath, Hachette Littérature.

2007 : Pour l’AFOM – Enquête sur « Le téléphone mobile aujourd’hui : usages, représentations, comportements sociaux », réalisée par Discours & Pratiques, sous la direction d’Anne Jarrigeon et Joëlle Menrath.

2012 : Pour la FFTélécoms - Enquête ethnographique, « Vie intérieure et vie relationnelle des individus connectés », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

2012 : Pour la FFTélécoms - Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant la campagne présidentielle », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

2012 : Pour la FFTélécoms - Enquête ethnographique, « Etre un citoyen connecté pendant les élections législatives présidentielle », réalisée par Discours et Pratiques, sous la direction de Laurence Allard et Joëlle Menrath.

2012 : Pour la FFTélécoms - « Les 20 ans du SMS », analyse réalisée par Joëlle Menrath, Discours & Pratiques.

Par ailleurs, deux tables rondes d’experts ont été organisées :

Avril 2008 : Pour l’AFOM, Table Ronde sur « Adolescents et téléphone mobile : regards croisés des sciences sociales et de la psychanalyse », organisée et animée par Anne Jarrigeon et Joëlle Menrath, Discours & Pratiques.

Avril 2009 : Pour l’AFOM, Table Ronde sur « Le téléphone mobile, une affaire de famille ? Regards croisés des sciences sociales et de la psychanalyse », organisée et animée par Anne Jarrigeon et Joëlle Menrath, Discours & Pratiques.

A propos de Discours & Pratiques :

Discours & Pratiques est une société de Conseil et de Recherche appliquée qui réunit 20 chercheurs universitaires et chercheurs CNRS - sociologues, ethnologues, philosophes, chercheurs en sciences de l’information. Discours & Pratiques met les méthodologies et l’approfondissement de la recherche au service des acteurs économiques en partant du crédo suivant : ‘les individus ne font pas forcément ce qu’ils disent, et ne disent pas exactement ce qu’ils font’. C’est pourquoi Discours & Pratiques fonde toujours ses méthodes d’enquête à la fois sur l’analyse des discours et l’observation des pratiques réelles en observant les situations de la vie quotidienne où se jouent concrètement les usages et les choix de consommation.