|
Origine : http://colblog.blog.lemonde.fr/2007/07/13/toni-negri-theoricien-du-post-capitalisme/
On avait laissé Toni Negri dans les geoles italiennes, accusé
d’avoir été l’inspirateur des Brigades
Rouges. Le philosophe n’est pas à un paradoxe près,
puisque converti dans les années 50 au marxisme dans un kibboutz
israélien, il théorisait l’action directe des
années 80 tout en étant opposé à la
violence.
Aujourd’hui il participe avec Slavoj Zizek, Daniel Bensaïd
et quelques autres, au renouvellement de la réflexion politique
à l’heure de l’alter mondialisation et de la
faillite des états nations. Pour Toni Negri, la révolution
est déjà passée, elle a eu lieu vers 1968,
le nouveau prolétariat cognitif, nomade et précaire,
détérritorialisé, combat un empire biopolitique
mondialisé : la force de travail, c’est l’intellect,
et le capitalisme est déjà mort : on a plus besoin
du capital ! La valorisation passe par la tête, voilà
la grande transformation
A lire, l’entretien publié dans “Le Monde des
Livres” d’aujourd’hui :
Antonio Negri : “Nous sommes déjà des
hommes nouveaux”
LE MONDE DES LIVRES 12.07.07
Parmi les oeuvres exposées à Venise, ces jours-ci,
dans le cadre de la Biennale d’art contemporain, on croise
cette Passion du XXe siècle : Jésus crucifié
sur un avion de chasse, un bras fixé à chaque missile.
Cette oeuvre, intitulée La Civilisation occidentale et chrétienne,
se trouve suspendue aux plafonds de l’Arsenal, en plein coeur
de la cité vénitienne.
A quelques kilomètres de là, au début des
années 1970, des ouvriers de la pétrochimie avaient
utilisé le même motif pour identifier leur calvaire
moderne : révoltés par la multiplication des cas de
cancer dans leurs rangs, ils avaient récupéré
un mannequin féminin en plastique désarticulé,
et l’avaient cloué sur une croix, le visage recouvert
d’un masque à gaz militaire. “Vous vous rendez
compte, il y a eu des milliers de cancers, beaucoup de morts, et
tout cela vient seulement d’être jugé, en 2003…”,
soupire Antonio Negri, tenant dans sa main une photo jaunie de la
foule prolétarienne rassemblée autour de cette croix
: c’est la Passion de Porto Marghera, du nom de l’immense
zone industrielle qui se dresse à la lisière de Venise.
A leur manière, ces travailleurs étaient des habitués
de la Biennale : en juin 1968, main dans la main avec les étudiants
de la faculté d’architecture, n’avaient-ils pas
bloqué la manifestation, appelant à un front unique
des beaux-arts et de l’imagination ouvrière ? Negri
en était. Il a alors 35 ans, habite Venise et enseigne la
philosophie du droit public à l’université de
Padoue ; mais c’est à Porto Marghera que le militant
fait vraiment ses classes : “Je partais très tôt
le matin, j’arrivais vers 6 heures pour les assemblées
générales ouvrières, puis je mettais ma cravate
pour aller tenir mon séminaire à la fac, et je revenais
à 17 heures, histoire de préparer la suite du mouvement…”,
se souvient-il.
Aller à la rencontre de Negri, c’est revenir à
cette scène fondatrice, et mesurer la distance parcourue,
depuis l’éducation politique de Porto Marghera jusqu’à
la consécration “altermondialiste”, en passant
par les “années de plomb”, la terreur, la prison
(voir encadré). Rendez-vous fut donc pris dans l’un
des innombrables “centres sociaux” qui forment l’armature
des réseaux “alter” en Italie, et qui associent
intérimaires, sans-papiers et intellectuels précaires
autour d’un débat ou d’un concert.
“Nous voilà dans le Far West vénitien”,
ironise Antonio Negri, tandis que la voiture s’enfonce dans
la chaleur de Porto Marghera. Au bord de la route, des bâtiments
industriels, des colonnes de fumée et, tous les 500 m, une
prostituée. A droite, on aperçoit l’ancien local
où Negri et ses camarades de l’Autonomie ouvrière
défiaient le centre de police, situé juste en face.
A gauche, devant une usine textile, coule un canal qui mène
à la lagune, au travers duquel les “copains”
tendaient des câbles pour empêcher les bateaux des “jaunes”
(briseurs de grève) d’accoster.
Un peu plus loin, justement, on tombe sur un piquet de grève,
tout à fait actuel celui-là : torses nus et bermudas
estivaux, quatre métallos montent la garde devant leur entreprise
pour protester contre les licenciements massifs. Un journal à
la main, ils chassent les insectes qui s’accumulent sous leur
parasol. La conversation s’engage à l’ombre des
bannières syndicales, quelques blagues sont échangées.
“C’est fou, on dirait un film de Fellini”, sourit
Negri, comme si la scène avait à ses yeux quelque
chose d’irrémédiablement dépassé.
Longtemps, pourtant, le philosophe et ses amis “ouvriéristes”
ont considéré ces travailleurs comme l’avant-garde
d’une libération universelle. La voie en était
toute tracée, et elle partait, entre autres, de Porto Marghera.
Les choses ont changé : “Dans les années 1970,
il y avait ici 35 000 ouvriers, aujourd’hui ils sont 9 000.
On est passé du fordisme au post-fordisme, il n’y a
quasiment plus rien d’un point de vue industriel. Ce sont
des entreprises de services, de transports, d’informatique”,
précise Negri, dont l’effort théorique consiste
à réviser les catégories marxistes en partant
de la question sociale et de ses métamorphoses contemporaines.
A commencer par l’avènement d’un monde “postmoderne”,
entièrement soumis à l’hégémonie
de la marchandise. Cet espace de domination “déterritorialisé”,
à la fois lisse et sans frontières, où la folle
circulation du capital rend caduques les anciennes souverainetés
étatiques, Negri et son ami américain Michael Hardt
l’ont baptisé “Empire”. En son sein triomphe
une forme de travail de plus en plus “cognitive”, c’est-à-dire
immatérielle et communicationnelle. En prendre acte, affirment-ils,
c’est accepter le fait que le prolétariat industriel
tend à céder sa place à un autre sujet collectif,
plus hybride, plus adapté aux formes globales de l’exploitation
: les deux auteurs nomment “Multitude” cette nouvelle
figure politique (1).
Toutefois, là où le prolétariat marxiste était
appelé à monter “à l’assaut du
ciel” en faisant la révolution, la Multitude “negriste”
est censée garder les pieds sur terre, et endurer une interminable
transition. Son destin n’est pas de préparer la rupture,
assure Negri, mais de reconnaître qu’elle a déjà
eu lieu : “Je suis convaincu que nous sommes déjà
des hommes nouveaux : la rupture a déjà été
donnée, et elle date des années 1968. 1968 n’est
pas important parce que Cohn-Bendit a fait des pirouettes à
la Sorbonne, non ! C’est important parce qu’alors le
travail intellectuel est entré en scène. En réalité,
je me demande si le capitalisme existe encore, aujourd’hui,
et si la grande transformation que nous vivons n’est pas une
transition extrêmement puissante vers une société
plus libre, plus juste, plus démocratique.”
Relisant Spinoza et Machiavel, mais aussi Deleuze et Foucault,
Negri s’efforce de proposer une grille de lecture originale
à tous ceux qui veulent préserver une espérance
d’émancipation. Si les deux livres qu’il a publiés
avec Michael Hardt, Empire (Exils, 2000) et Multitude (La Découverte,
2004), sont lus et commentés aux quatre coins de la planète,
c’est que les hypothèses et le vocabulaire qu’ils
proposent sont venus répondre à une attente de renouvellement
théorique, les jeunes générations altermondialistes
ne pouvant se contenter du vieux corpus léniniste et/ou tiers-mondiste.
A ces militants du XXIe siècle, Negri n’annonce ni
émeute ni grand soir. Cet ancien chef de l’extrême
gauche italienne, qui fut jadis accusé d’être
le cerveau des Brigades rouges, insiste souvent sur sa répugnance
à l’égard de la violence et de ses théorisations
; du reste, on ne trouve guère, sous sa plume, la fascination
que le volontarisme politique et la “décision”
révolutionnaire inspirent à certains philosophes français
: “Je déteste tous ceux qui parlent de “décision”,
au sens de Carl Schmitt. Je pense que c’est vraiment le mot
fasciste par excellence, c’est de la mystification pure. La
décision, c’est quelque chose de difficile, une accumulation
de raisonnements, d’états d’âme ; la décision,
ce n’est pas couper, c’est construire…”,
rectifie Negri.
Pour lui, face à un Empire “biopolitique” dont
le pouvoir touche à chaque existence, et jusqu’à
l’organisation de la vie même, la Multitude est tentée
par l’exode, plutôt que par l’affrontement. C’est
en désertant collectivement que les singularités en
révolte pourront partager leurs expériences, échanger
leurs idées, construire ce que Negri appelle le “commun”
: “On n’a plus besoin du capital ! La valorisation passe
par la tête, voilà la grande transformation. La Multitude
en a pris conscience, elle qui ne veut plus qu’on lui enlève
le produit de son travail. Voyez le récent rassemblement
altermondialiste de Rostock, en Allemagne. Ce n’était
plus la vieille classe ouvrière, c’était le
nouveau prolétariat cognitif : il fait tous les métiers
précaires, il travaille dans les call centers ou dans les
centres de recherche scientifique, il aime mettre en commun son
intelligence, ses langages, sa musique… C’est ça
la nouvelle jeunesse ! Il y a maintenant la possibilité d’une
gestion démocratique absolue”, s’enthousiasme
Negri.
Voeu pieux, tranchent les uns. Abstraction fumeuse, ricanent les
autres, dénonçant l’illusion d’une justice
immanente et globalisée, version généreuse
de la propagande néolibérale. La notion de “Multitude”
ne masque-t-elle pas la permanence de la lutte des classes ?, demande
le philosophe slovène Slavoj Zizek. Et si l’Empire
est sans limites ni dehors, comment pourrait-on s’en retirer,
interroge pour sa part le philosophe allemand Peter Sloterdijk.
“La scène mondiale devient alors un théâtre
d’ombres où une abstraction de Multitude affronte une
abstraction d’Empire”, écrit quant à lui
le philosophe français Daniel Bensaïd, raillant une
” rhétorique de la béatitude” où
“la foi du charbonnier tient lieu de projet stratégique”
: dans ces conditions, tranche Bensaïd, comment s’étonner
que Negri ait appelé à voter “oui” au
projet de Constitution européenne ?
Face à ces critiques, Antonio Negri tient ferme. Il explique
que ses concepts demeurent “à faire”, et qu’il
souhaite seulement proposer quelques “hypothèses”
: “Moi je crois que la révolution est déjà
passée, et que la liberté vit dans la conscience des
gens. Vous connaissez la formule de Gramsci, “pessimisme de
la raison, optimisme de la volonté”. Pour moi, ce serait
plutôt “optimisme de la raison, pessimisme de la volonté”,
car le chemin est difficile…” Assis dans son bureau
vénitien, entre une photo de son ami disparu, le psychanalyste
Felix Guattari, et une statuette de Lénine, il pose la main
sur un essai de Daniel Bensaïd traduit en italien (Marx l’intempestif)
et repasse à l’offensive : “Bensaïd, qu’est-ce
qu’il me propose ? De revenir à l’Etat-nation
? A la guerre ? A l’individu ? C’est impossible, c’est
irréversible, les catégories de la modernité
sont perdues.”
Et de conclure que si la gauche est en crise, c’est parce
qu’elle n’a rien compris à la naissance de la
Multitude et qu’elle s’accroche au vieux monde des “cols
bleus” : “personne ne veut plus travailler en usine
comme son père ! Il n’y a que les communistes français
qui ne voient pas ça, et aussi Sarkozy ! Après tout,
il a été élu sur quoi ? Sur le nationalisme,
qui a été construit par la gauche dans la bataille
contre l’Europe. Et sur l’apologie du travail, élaborée
par la gauche dans sa lutte contre le contrat premier emploi (CPE).
Je rêve d’une autre gauche, qui reconnaîtrait
que le capital n’est plus la force qui unifie le travail,
que l’Etat n’est plus la force qui fait les Constitutions,
et que l’individu n’est plus le centre de tout. En bref,
une gauche d’égalité, de liberté, de
“démocratie absolue”, comme diraient Spinoza
et Machiavel”
(1) Pour une discussion stimulante de ces concepts, on lira le
livre de Pierre Dardot, Christian Laval et El Mouhoub Mouhoud, Sauver
Marx ? Empire, multitude, travail immatériel (La Découverte,
264 p., 23 €).
Jean Birnbaum
Références
Parmi les dernières parutions d’Antonio Negri :
Goodbye mister socialism, entretiens avec Raf Valvola Scelsi (traduit
de l’italien par Paola Bertilotti, Seuil, 318 p., 17 €),
L’Anomalie sauvage. Puissance et pouvoir chez Spinoza (traduit
de l’italien par François Matheron, réed. Amsterdam,
352 p., 22 €), Fabrique de porcelaine.
Pour une nouvelle grammaire du politique (traduit de l’italien
par Judith Revel, Stock, 234 p., 19,50 €).
Article paru dans l’édition du 13.07.07
|
|