Origine :
http://www.mediapart.fr/journal/international/040508/naomi-klein-la-strategie-du-choc-extraits-et-debat
Sept ans après la sortie de No Logo, c'est une enquête
ambitieuse que publie aujourd'hui Naomi Klein : La Stratégie
du choc (The Shock Doctrine en anglais). Nous vous proposons en
avant-première les bonnes feuilles de ce livre. Décrit
par son auteure comme «l'histoire secrète du marché
dérégulé», l'ouvrage prend la forme d'une
grande investigation internationale, couvrant plus de trente ans
d'histoire, afin de décrire l'émergence de ce qu'elle
qualifie de «capitalisme du désastre».
La thèse de la journaliste canadienne est que le capitalisme
prospère de préférence dans les contextes les
plus tourmentés. Conscients de cette importance de la crise
pour que fructifient leurs intérêts, un certain nombre
de dirigeants politiques, économiques, et d'intellectuels
– au premier rang desquels Milton Friedman, le théoricien
de l'ultralibéralisme et fondateur de l'école de Chicago
–, ont construit des marchés économiques prospères
sur les ruines d'Etats et de sociétés frappées
de traumatismes : le 11 Septembre, la Nouvelle-Orléans de
l'après Katrina, le Sri Lanka d'après le tsunami,
l'Afrique du Sud d'après l'apartheid, la Russie d'après
la fin du communisme. Jusqu'à parfois susciter ces «désastres»
si nécessaires à leur fortune: de la dictature de
Pinochet au Chili en 1973 à la guerre en Irak.
Le livre s'ouvre par la rencontre de l'auteure avec une victime
d'expériences médicales à base d'électrochocs.
Il s'achève par un éloge des mouvements de résistance
contre le capitalisme dérégulé. C'est dire
si sa forme n'est pas orthodoxe, ni livre classique d'économie,
ni investigation journalistique politiquement neutre. C'est ce qui
fait son originalité, et en partie son intérêt.
Nous avons sélectionné deux extraits :
- Une grande partie de l'introduction, qui permet de comprendre
la démarche de l'auteure, et la manière dont elle
a procédé pour son enquête :
Extraits de l'introduction de La stratégie du choc
Les notes de l'introduction
- Un extrait du chapitre consacré à l'Afrique du
Sud post-apartheid, cas d'école de ce que Naomi Klein appelle
le "capitalisme du désastre" :
La liberté étranglée de l'Afrique du sud
Les notes du chapitre
Merci à Actes Sud et Léméac pour nous avoir
autorisé à publier ces extraits en avant-première.
La Stratégie du choc (Actes Sud) sort en librairie le 6 mai.
Evénement médiatique compte tenu de la notoriété
de son auteure, La Stratégie du choc fut accompagnée
lors de sa sortie en anglais, à l'automne 2007, de la diffusion
d'une bande annonce (sur le site du livre mais aussi sur You Tube,
Dailymotion) conçue par Naomi Klein avec Alfonso Cuaron (le
réalisateur des Fils de l'homme) et son fils Jonas. Ce mini
court-métrage est à la fois un message promotionnel
et un outil militant.
"Il n'y a pas d'accident dans le monde de Naomi Klein"
Mais au-delà de ce clin d'œil à Hollywood, le
livre a surtout suscité plusieurs mois de débats dans
les médias anglo-saxons. Journaliste (collaboratrice régulière
du quotidien britannique The Guardian, de l'hebdomadaire américain
de gauche The Nation...), et auteure en 2000 de No Logo, le plus
gros best-seller à ce jour de sensibilité altermondialiste
– avec plus d'un million d'exemplaires vendus dans le monde
–, Naomi Klein est une figure célèbre des cercles
politiques et intellectuels anglo-saxons.
La conjonction de la ligne radicale qu'elle incarne et de sa célébrité
constitue pour certains un repoussoir, y compris à gauche.
Quand sort The Shock Doctrine, dans The Brooklyn rail, revue new-yorkaise
de critique sociale et culturelle, Nicholas Jahr entame sa critique
plutôt élogieuse par le souvenir de son exaspération
face au phénomène No Logo : «Trop d'activistes
sautillant autour du livre» ; « Qui pouvait bien croire
à un livre que le New York Times qualifie de "bible
du mouvement" ?».
Malgré les crispations que peut susciter son auteure, dans
l'ensemble, La Sratégie du choc est en passe de devenir pour
les éditorialistes anglo-saxons l'équivalent de la
thèse de Francis Fukuyama proclamant la fin de l'histoire,
de celle de Samuel Huntington à propos du choc des civilisations,
ou encore de la notion de «monde plat» qu'utilise l'éditorialiste
du New York Times Thomas Friedman pour tresser les louanges de la
mondialisation : un concept de référence, apprécié
ou critiqué, mais prétexte à des joutes éditoriales
et à des discussions sans fin sur les nouveaux visages du
capitalisme. Beaucoup l'écrivent : «c'est son livre
le plus important à ce jour», une «entreprise
ambitieuse», «un récit novateur».
Reconstituant trente ans d'histoire, porté par une vision
ambitieuse et une énergie narrative certaine, La Stratégie
du choc a reçu des soutiens inattendus, comme celui du Dow
Jones business news : «Pour mieux comprendre cette nouvelle
économie, vous devez lire ce qui pourrait être le livre
le plus important sur l'économie du XXIe siècle.»
Le journal financier ironise sur le paradoxe de sa défense
de l'auteure altermondialiste : «Un tuyau : investissez dans
le "capitalisme du désastre". Ce nouveau secteur
d'investissement est au cœur de la "nouvelle économie"
qui génère des profits en se nourrissant de la misère
des autres.»
Si dans l'ensemble, le livre a reçu un accueil positif,
une critique de fond se détache : celle d'un apparent déterminisme.
A force de vouloir donner de la substance à la notion de
«capitalisme du désastre», Naomi Klein forcerait
les faits pour les faire entrer dans sa problématique générale.
C'est ce que pointe le prix Nobel d'économie Joseph Stiglitz,
qui fut l'un des premiers à recenser l'ouvrage (dans le New
York Times) : «Il n'y a pas d'accidents dans le monde tel
que le voit Naomi Klein», écrit l'économiste,
qui regrette le parallèle que tente le livre entre d'un côté
les chocs naturels et politiques qui effacent la conscience des
populations concernées et permettent au capitalisme ultra
de s'implanter, et, de l'autre, les techniques d'interrogatoire
de la CIA à base d'électrochoc : «Le lien avec
un scientifique voyou de la CIA est dramatisant et non convaincant.»
Cela ne l'empêche pas de livrer un jugement plutôt favorable
du livre : «Klein n'est pas une universitaire et ne doit pas
être évaluée comme si elle l'était.»
Un combat plus solitaire
Le Guardian, qui publie lui aussi une critique élogieuse
du livre, apporte le même bémol. Evoquant une veine
parfois «démagogique», il note que «Klein
a l'air de suggérer que ces désastres sont délibérément
fabriqués par les multinationales, avec l'aide secrète
des gouvernements. Mais son argumentation est plus raisonnable et
plus plausible quand elle explique que le désastre n'est
que le mode normal de fonctionnement du type de capitalisme que
nous connaissons aujourd'hui».
Certains réagissent sur des points précis, surtout
lorsqu'ils sont eux-mêmes mis en cause directement. Ainsi,
invité de l'émission politique Democracy Now !, l'ancien
président de la banque centrale américaine, Alan Greenspan,
nie avoir causé une profonde augmentation des inégalités
de revenus entre patrons et employés comme l'en accuse la
journaliste.
Sondés par le New York Times, des économistes reprochent
à Naomi Klein de «ne pas avoir compris ce dont elle
parle». C'est ce que qu'affirme notamment Jeffrey Sachs, directeur
de l'institut de la Terre de l'université de Columbia et
économiste star des campus depuis qu'il a recruté
le chanteur Bono pour mener une campagne contre la pauvreté.
Accusé par la journaliste d'être responsable en partie
des programmes de privatisation qui ont appauvri la Pologne et la
Bolivie, il répond : «Je suis complètement d'accord
avec l'idée que l'idéologie extrémiste du marché
dérégulé des années 1980 est devenue
hors de contrôle», mais Naomi Klein «n'a pas vraiment
compris beaucoup des choses qui se sont passées là
où j'ai joué un rôle».
Ancien chef du bureau de Moscou du Boston Globe, Fred Kaplan qualifie
dans Slate de «ridicule» la description que l'auteure
donne de la transition néolibérale en Russie sous
Eltsine, décrivant «un conflit entre d'un côté
les capitalistes de l'école de Chicago et de l'autre d'honnêtes
démocrates».
Mais c'est sans doute l'économiste Tyler Cowen, blogueur
(Marginal Revolution) et éditorialiste économique
au New York Times qui fut le plus virulent : «La rhétorique
de Mme Klein est ridicule. Souvent, les liens qu'elle trace sont
tellement impressionnistes et tellement tributaires de raisonnements
tordus qu'il est impossible de les résumer, et encore moins
de les critiquer dans le court espace d'une critique de livre.»
Pour son détracteur, «avec la stratégie du choc,
Naomi Klein est devenue le genre de marque qu'elle dénonçait
dans No Logo : procédant à des simplifications réductrices
plutôt qu'à la description de la complexité».
La deuxième critique de fond de la Stratégie du choc
est de nature plus politique. A force de voir partout à l'œuvre
le "capitalisme du désastre", Naomi Klein ne reconnaît-elle
pas plus de force, de cohérence et de puissance à
ses ennemis qu'ils n'en ont réellement ? C'est ce que souligne
Stiglitz à propos de l'école de Chicago et de Milton
Friedman : «On peut être encore plus dur que ne l'est
Klein contre les politiques [de dérégulation libérale
prônées par Milton Friedman] : elles ne se sont jamais
appuyées sur des bases empiriques et théoriques solides.»
C'est aussi ce que souligne John Gray dans le Guardian : «Je
ne suis pas convaincu que les multinationales que Klein éreinte
dans son livre comprennent et, a fortiori, contrôlent le capitalisme
mondial anarchique qui a pu se développer ces dernières
années. Ni même que les idéologues néolibéraux
qui y ont participé avaient prévu ce qu'il provoquerait.»
Interrogée sur la réception de son livre, Naomi Klein
a répondu qu'à la différence de ce qui s'était
passé autour de No Logo, sorti en pleine montée des
mobilisations altermondialistes, elle savait que cette fois-ci le
«combat serait beaucoup plus solitaire».
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