Origine http://www.larevolutionencharentaises.com/spip.php?article144
No Logo sort dans sa version originale en 2000, au terme d’une
décennie marquée par la montée en puissance
de la mondialisation libérale, les fermetures d’usines
et la dégradation des conditions de travail dans les pays
du Nord, la multiplication des sweatshops [1] dans les pays du Sud,
et une véritable colonisation de l’espace physique
et mental des individus par les marques. Pour Naomi Klein - journaliste
canadienne - ces éléments constituent les pièces
d’un seul et même puzzle qu’elle entreprend de
reconstituer, en attachant une importance toute particulière
aux marques. Dans un système économique mondialisé,
avec des multinationales jouant sur l’universalité
de la langue des symboles, la résistance ne peut être
que globale. No Logo accorde une large place à l’analyse
et à la description des forces qui s’opposent au règne
de l’entreprise avec, en toile de fond, l’idée
que lorsque les gens connaîtront le vrai visage des marques,
ils s’opposeront massivement aux transnationales.
L’ouvrage est divisé en quatre temps : "Zéro
espace" décrit l’invasion de l’espace public,
de la culture et de l’éducation par le marketing ;
"Zéro choix" explique comment les stratégies
de concentration et de développement des multinationales
ont réduit la diversité des choix des consommateurs
; "Zéro boulot" analyse les conséquences
de la mondialisation sur l’emploi ; "Zéro logo"
se focalise sur la résistance aux marques.
ZERO ESPACE
1. Un monde marqué
A l’origine, la publicité servait surtout à
faire connaître les produits. Aujourd’hui, elle se développe
de façon exponentielle et vise à construire une image
de marque, un style de vie. C’est ce qu’on appelle le
branding. Ce changement d’approche procède d’une
rupture dans le modèle de fonctionnement des grandes sociétés.
Le cœur de leur activité est désormais de produire
une marque, pas des produits. La fabrication de ces derniers est
délocalisée et confiée à des sous-traitants,
de sorte que des multinationales comme Nike ne possèdent
plus aucune usine.
2. La marque se répand : comment le logo a pris
la vedette
Conséquence du changement d’approche des entreprises,
les logos - considérés comme des extensions des marques
- sont devenus omniprésents. Favorisée par les politiques
de déréglementation et le retrait des financements
publics, l’invasion des marques a été particulièrement
remarquable dans le secteur culturel. Comme le souligne Naomi Klein,
pour les marques, "il ne s’agit plus de sponsoriser la
culture mais d’être la culture". Elles organisent
donc leurs propres événements (festivals, remises
de récompenses, etc.) et assurent la promotion de "leurs"
artistes. Leur force de frappe est démultipliée par
la concentration des marques et des médias et par les stratégies
de synergies qu’elle permet.
3. Tout est alternatif : le marché de la jeunesse
et le marketing du cool
Dans les années 1990, considérant que le marché
de la jeunesse était le plus à même d’assurer
la croissance de leurs ventes, les marques ont littéralement
colonisé leur espace physique et mental. Elles ont tout mis
en œuvre pour apparaître cools, engageant des "agents
de changements" (des salariés chargés d’être
jeunes) et des consultants spécialisés dans la recherche
du cool. Une fois identifiées les tendances des quartiers
pauvres (comprendre "noirs" dans le contexte américain)
et tous les courants résistant à l’esthétique
dominante (grunge, adeptes de la "consommation ironique",
etc.), les multinationales se sont lancées dans une gigantesque
campagne de récupération, en lançant des sous-marques
faussement alternatives notamment.
4. Le branding de l’éducation : la pub dans
les écoles et les universités
La baisse des financements publics aux écoles et aux universités
alors même qu’elles avaient des besoins nouveaux liés
au développement des nouvelles technologies a fourni aux
marques une bonne opportunité pour investir le monde de l’enseignement.
Au moyen d’accords généralement secrets passés
avec les directions, les chaînes de fast-food ont fini par
jouer le rôle des cantines, les chaînes de librairies
celui des bibliothèques et dans certains établissements,
on contraint les élèves à regarder de la publicité
sur les écrans "offerts" par les marques. La montée
en puissance des marques dans les écoles et les universités
se traduit par une censure croissante tant sur le plan politique
que scientifique. Dans le premier cas, des associations étudiantes
dénonçant le travail des enfants dans les usines des
sponsors sont muselées par la direction de l’établissement.
Dans le second cas, des universitaires voient leurs recherches enterrées
si elles font ressortir que les produits élaborés
par les sponsors (les firmes pharmaceutiques pour ne citer qu’elles)
sont inefficaces, voire nocifs.
5. Papa cool : le triomphe du marketing identitaire
L’invasion des marques dans les écoles et les universités
a été facilitée par le contexte idéologique
des années 1990. A l’époque, les étudiants
nord-américains sont engagés dans un combat - perçu
comme révolutionnaire - pour une meilleure représentation
des "minorités" (noirs, homosexuels, femmes, etc.).
Les marques ont parfaitement su répondre à ce besoin
de reconnaissance de la diversité grâce au développement
du marketing identitaire. Elles sont parvenues à apparaître
comme des alliées dans la lutte des jeunes alors que leur
communication sur la diversité cherchait surtout à
fabriquer un "ado mondial" auquel elles pourraient vendre
les mêmes produits avec le même discours. Naomi Klein
dresse un bilan amer du combat pour la political correctness, auquel
elle a activement participé : "la politique identitaire
ne combattait pas le système, elle n’était même
pas subversive. Elle alimentait la vaste et nouvelle industrie du
branding des grandes entreprises". Après coup, l’auteur
considère que, puisque le processus de libéralisation
était alors en pleine expansion, il aurait fallu s’attaquer
en priorité au problème de la redistribution des richesses.
ZERO CHOIX
6. La bombe du branding : les franchises à l’ère
de la supermarque
Au moment même où les marques célèbrent
la diversité, elles sont engagées dans un intense
processus de concentration capitalistique qui réduit drastiquement
le choix des consommateurs. Les franchises et les chaînes
prolifèrent, éliminant les petits commerces indépendants.
Naomi Klein identifie deux grands modèles de développement
des marques : Wal-Mart [2] et Starbucks. Le modèle Wal-Mart
repose sur des économies d’échelle à
tous les niveaux permettant de mener une guerre des prix impitoyable
pour les concurrents. Le modèle Starbucks consiste à
saturer le centre-ville de points de vente jusqu’à
ce que la concurrence soit si feroce que les ventes baissent même
dans les magasins Starbucks. Wal-Mart et Starbucks ont des images
diamétralement opposées mais dans les deux cas, on
retrouve la même logique de chaînes : le clonage de
magasins et la destruction de la concurrence.
7. Fusions et synergies : la création d’utopies
commerciales
L’objectif ultime d’une multinationale, c’est
de faire de sa marque un style de vie auquel les clients s’identifieraient
tant qu’ils deviendraient ses esclaves. Le meilleur moyen
d’atteindre cet objectif est de rendre la marque plus autosuffisante
en multipliant les fusions, les synergies et les promotions croisées.
Les supermagasins (type Nike Town) donnent une idée concrète
de cette nouvelle utopie commerciale : ils offrent aux clients la
possibilité de "rentrer dans la marque", de pénétrer
dans son univers en 3 D. Certaines multinationales proposent également
des camps de vacances permettant d’expérimenter temporairement
le style de vie de la marque. Disney a poussé la logique
jusqu’au bout en créant son propre village - Celebration
- dans lequel les gens vivent vraiment.
Sur le plan éthique, les stratégies d’intégration
verticale et horizontale des marques rendues possibles par les politiques
de déréglementation de Reagan ne sont pas sans poser
de sérieux problèmes. Il suffit d’étudier
le cas du secteur du livre pour s’en convaincre : lorsqu’un
même conglomérat édite les livres, les distribue
et assure leur promotion dans tous les médias qu’il
contrôle, il met en cause la liberté d’expression
et la libre circulation des idées.
8. La censure commerciale : barricades autour du village
des marques
Contrôler de plus en plus de maillons de la chaîne
de vie des produits culturels (production, distribution, critique,
promotion, etc.) permet non seulement de réussir à
vendre ses propres produits mais aussi de censurer ceux qui posent
problème à la marque. C’est ce que Naomi Klein
appelle la "censure synergique". La censure peut être
plus brutale, comme lorsque certaines grandes chaînes de distribution
exigent des versions altérées des produits pour pouvoir
les mettre dans leurs rayons (pochettes de CD et chansons de Nirvana
modifiées, scènes de films coupées parce que
trop explicites sur l’homosexualité…). La censure
peut également prendre des formes plus subtiles, les artistes
s’autocensurant pour assurer la meilleure diffusion possible
de leurs œuvres.
Pour les multinationales, la culture fonctionne en sens unique
: elles en sont les productrices et nous les consommateurs. S’il
vient à l’idée d’un individu de dialoguer
avec divers éléments de la pop culture en utilisant
des slogans publicitaires ou des icônes culturelles comme
la poupée Barbie par exemple, les marques dégainent
la législation sur le droit d’auteur et s’en
servent comme d’une arme pour protéger leur image.
Une fois de plus, derrière l’écran de fumée
des beaux discours sur la diversité, les marques poursuivent
une politique guerrière d’élimination de tout
ce qui pourrait nuire à leurs intérêts financiers.
Les centres commerciaux sont les symboles de cette situation : bien
qu’ils se présentent comme des espaces publics, ils
sont entièrement aux mains d’intérêts
privés qui dénient aux citoyens le droit de s’y
exprimer librement, d’y manifester ou d’y faire signer
des pétitions.
ZERO BOULOT
9. L’usine au rancart
Fidèles à la logique "des marques, pas des produits",
la plupart des multinationales se sont débarrassées
de leurs usines pour consacrer une part croissante de la valeur
ajoutée au branding. Comme la fabrication des produits a
été confiée à des sous-traitants dans
les pays du Sud, les marques ont perdu tout sentiment de responsabilité
vis-à-vis des ouvriers. Elles se sont bornées à
passer commande au mieux offrant sans se soucier de la façon
dont leurs produits étaient confectionnés. Rien d’étonnant
donc à ce que les sous-traitants soient allés s’installer
dans des zones franches, que Naomi Klein qualifie de "mini-Etats
militaires au sein des démocraties" exempts d’impôts,
de législation sociale et de syndicats.
Contrairement à ce qu’affirment les chantres du libéralisme,
ces zones franches ne permettent pas un développement économique
des pays pauvres. Elles accueillent des entreprises qui se contentent
de faire de l’assemblage (oubliés les transferts de
technologies !) et qui sont prêtes à repartir aussi
rapidement qu’elles sont venues si elles trouvent une offre
plus intéressante ailleurs. Surtout, comme les sociétés
versent à leurs employés des salaires rongés
par les dévaluations qui leur permettent à peine de
survivre et qu’elles ne payent pas d’impôts aux
communes, elles transforment des pays entiers en "bidonvilles
industriels et en ghettos de main-d’œuvre bon marché".
Naomi Klein, qui s’est rendue dans diverses zones franches
asiatiques, décrit dans le détail les conditions de
travail effroyables des ouvriers (le plus souvent des ouvrières
célibataires de 17 à 25 émigrées de
provinces rurales) et en conclut que l’idée selon laquelle
les emplois des pays du Nord ont fui vers les pays du Sud est totalement
fausse : en réalité, les emplois du Nord ont disparu
pour céder la place à des emplois d’un nouveau
type caractérisés par une précarité
extrême, la surexploitation, des régimes dictatoriaux
et des salaires de misère. Dans l’opération,
les multinationales sont parvenues à réaliser des
marges de 400 % sur leurs produits contre 100 % avec le modèle
de production traditionnel.
10. Menaces sur l’intérim
Dans les pays du Nord, parallèlement à la fermeture
des usines, les conditions de travail se sont fortement dégradées.
Cherchant à puiser dans des réserves fluides d’employés
à temps partiel et de pigistes (de préférence
des jeunes tirant les salaires à la baisse), les grandes
sociétés ont eu massivement recours aux intérimaires
et leur ont confié des tâches autrefois réservées
à leurs salariés. Elles ont également développé
les McJobs, des petits boulots considérés comme passagers
dont le salaire ne permet pas de vivre. Les secteurs des services
et de la vente au détail, qui représentent 75 % des
emplois aux Etats-Unis, ont été directement touchés.
Le phénomène de précarisation du travail ne
se limite pas aux fast-food, il concerne des sociétés
aussi diverses que Microsoft ou MTV. Naomi Klein accorde une importance
particulière à l’essor du travail non-rémunéré
(stages) qui permet aux entreprises d’engranger des bénéfices
considérables et réserve certaines carrières
(notamment dans le secteur culturel) aux personnes qui peuvent compter
sur le financement de leur famille.
La précarisation du travail s’est accompagnée
d’un discours sur la flexibilité choisie et l’émergence
d’un "peuple d’autonomes" composé de
free lance travaillant pour ceux qui proposent les meilleures conditions.
Le message sous-jacent tendait à faire croire aux travailleurs
précaires qu’ils n’appartenaient pas à
la classe ouvrière mais à la classe moyenne.
Or, comme le souligne l’auteur, "en règle générale,
passer au travail temporaire, c’est perdre sur les deux tableaux
: un travail mal rémunéré, sans avantages sociaux
ni sécurité, et un moindre contrôle des horaires".
Au final, ceux qui ont le plus à gagner à la flexibilité
sont les cadres supérieurs et les "PDG intérimaires"
qui passent d’une entreprise à l’autre pour effectuer
des coupes dans les effectifs et repartir avec des primes et des
salaires mirobolants (qu’elle que soit leur compétence).
11. L’érosion de la loyauté : on récolte
ce qu’on a semé
Si les entreprises se considèrent désormais non plus
comme des créatrices d’emplois mais comme des créatrices
de richesses, les salariés comprennent progressivement que
ce qui est bon pour l’entreprise n’est pas nécessairement
bon pour eux. La hausse du cours des actions à chaque annonce
de plan social laisse d’ailleurs supposer que c’est
précisément le contraire. Les employés ne s’identifient
plus à l’entreprise pour laquelle ils travaillent et
les jeunes distinguent plus nettement que leurs aînés
vie privée et vie professionnelle. Ce changement en profondeur
des mentalités pourrait expliquer le développement
de comportements contraires aux intérêts de l’entreprise,
comme les vols ou le hacking.
ZERO LOGO
12. La résistance culturelle : les casseurs de
pub
Face à l’invasion publicitaire et aux conséquences
désastreuses des stratégies des multinationales sur
le plan humain, écologique et politique, une réaction
était inévitable. Celle-ci a pris différentes
formes, dont celle de la résistance culturelle, définie
comme une "pratique qui consiste à parodier les publicités
et à détourner les panneaux-réclame afin de
modifier radicalement leurs messages". Ses adeptes considèrent
que le détournement d’un logo est d’autant plus
efficace que les marques ont investi beaucoup d’argent pour
leur donner du sens. Ils ajoutent qu’une "bonne opération
de résistance, c’est une radiographie du subconscient
d’une campagne, qui dévoile non pas son contraire,
mais la vérité profonde qui se cache sous les couches
d’euphémismes publicitaires". La vérité
profonde qui alimente la rage des casseurs de pubs, c’est
la perte de l’espace public, la censure commerciale et le
déficit d’éthique concernant la main d’œuvre.
Les tentatives de récupération par les marques de
certains messages antipubs n’ont fait qu’alimenter la
révolte. Les casseurs de pubs et autres "hacktivistes"
(hackers pénétrant sur les sites Web des grandes sociétés)
sont convaincus qu’ils sont en mesure d’enrayer le système
car ils seront de plus en plus nombreux. Selon eux, nous avons tellement
été bombardés de slogans publicitaires qu’il
y a un résistant culturel en chacun de nous. Cet optimisme
est pondéré par Naomi Klein, qui précise que
pour ébranler le système, il ne suffit pas de s’attaquer
aux images : il faut lutter contre les sociétés qui
les fabriquent.
13. Reconquérir les rues
Parce que les rues jouent un rôle stratégique pour
les marques qui les occupent chaque jour un peu plus, le mouvement
international Reclaim The Streets (RTS) a entrepris de les reconquérir.
Sa technique consiste à transformer par surprise des artères
de circulation en "terrain de jeu surréaliste",
avec rave party, plantage d’arbres au milieu des routes, érection
de barricades et cracheurs de feu. Ces fêtes radicales bénéficient
de l’appui d’autres mouvements internationaux d’un
nouveau genre, comme les promenades à vélo Critical
Mass. Ces promenades constituent des rassemblements "spontanés"
de milliers de cyclistes, ce qui bloque la circulation et permet
l’érection de barricades et l’arrivée
des fêtards du RTS. Ce type d’action présente
un risque réel d’escalade vers le hooliganisme et les
émeutes (risque concrétisé lors de la première
Fête de rue mondiale, en 1998), mais Naomi Klein souligne
qu’il montre le "potentiel et le désir d’une
protestation à l’échelle mondiale contre la
suppression de l’espace public".
14. La grogne monte : le nouveau militantisme à
l’encontre des grandes sociétés
Les compagnies transnationales ont aujourd’hui plus de pouvoir
que de nombreux gouvernements. Or, ces sociétés opèrent
dans la plus grande opacité et les citoyens n’ont aucun
contrôle de leurs activités. De nouveaux réseaux
de militants (des bandes de hackers aux centres de recherche sur
le crime commercial, en passant par les entarteurs) se sont formés
pour apporter de l’information sur l’envers du décor
des marques. Au prix d’importants efforts, ils fournissent
des données sur les conditions de travail dans les sweatshops,
les atteintes aux droits humains perpétrées par certains
régimes autoritaires pour satisfaire les multinationales,
la pollution, etc. Leur travail porte ses fruits car dans les pays
du Nord, les mentalités changent progressivement. Le discours
qui consistaient à dire des ouvriers du Sud "ils nous
volent nos emplois" cède la place à une analyse
plus dangereuse pour les multinationales : "nos grandes sociétés
leur volent leurs vies".
15. Le boomerang du branding : les tactiques des campagnes
de marques
Depuis qu’elles veulent incarner des valeurs positives dans
lesquelles nous pouvons nous identifier, les marques entretiennent
avec nous une relation intime. En retour, nous sommes plus indignés
par les crimes dont elles se rendent coupables car ils nous touchent
directement : nous sommes capables de faire le lien entre ce qui
se passe dans les zones-franches et nos propres vies. Ruse de la
raison, les campagnes anti-sociétés puisent leur force
dans le pouvoir d’attraction des marques. Il faut savoir jouer
de cet effet boomerang, par exemple en invitant un travailleur du
Tiers-Monde à visiter un supermagasin devant les médias,
en mettant en parallèle la vie de marque et la réalité
ou en utilisant le cas des marques pour faire passer des idées
globales (exemple avec l’inégale redistribution des
bénéfices : il faudrait à un travailleur haïtien
fabriquant des produits Disney 16,8 années pour gagner ce
que le PDG de Disney gagne en une heure). En mettant les marques
le nez dans leur propre fange, les activistes salissent par ricochet
tout ce qu’elles ont sponsorisé (artistes, événements,
etc.), ce qui peut les mettre dans des situations difficiles devant
les médias ou leurs propres actionnaires.
Dans le même temps, la solidarité internationale se
développe, facilitée par le Net, et les militants
du Nord informent les travailleurs du Sud sur les prix de vente
des produits qu’ils fabriquent. Cela leur permet de se sentir
plus forts pour défendre leurs droits et facilite l’implantation
des syndicats.
16. Trois petits logos : le swoosh, la coquille et les
arches
Naomi Klein développe le cas de trois multinationales (Nike,
Shell et Mc Donald’s) ayant essuyé de sérieux
revers face aux activistes anti-marques. Dans les quartiers noirs
des Etats-Unis, des militants sont parvenus à retourner les
jeunes contre Nike en leur expliquant comment la marque au swoosh
s’enrichissait sur l’image de leur quartier tout en
y faisant disparaître les emplois. Les militants anti-Shell
ont durement attaqué la société en lui donnant
l’image d’un pollueur (affaire de la plate-forme de
Brent Spar) et d’un meurtrier (exécution de l’écrivain
Ken Saro-Wiwa par le gouvernement nigérian pour faciliter
les opérations de Shell en territoire Ogoni). Enfin, en Grande-Bretagne,
le procès de McDonald’s contre deux écologistes
s’est retourné contre la chaîne de fast-food
et a montré comment les grandes sociétés pouvaient
constituer une menace pour la liberté d’expression.
Tirant les enseignements de ces exemples, Naomi Klein conclut que
les procès sont la meilleure manière d’obliger
les multinationales à présenter leur vrai visage et
qu’Internet est un outil d’organisation et de sensibilisation
redoutable pour les activistes.
17. La politique étrangère sur le plan local
: étudiants et communautés entrent dans la bataille
Le très grand pouvoir d’achat des institutions publiques
leur permet d’exercer une pression considérable sur
les entreprises. Les universités qui vendent des produits
à leur nom peuvent exiger - comme l’université
Duke - que ceux-ci ne soient pas fabriqués dans les sweatshops.
En outre, les étudiants peuvent faire pression pour empêcher
la signature de contrats entre leur université et une firme
qui ne respecterait pas certains principes éthiques. C’est
ainsi qu’en 1997, la marque Pepsi a été contrainte
de quitter la Birmanie pour mettre un terme aux boycotts dont elle
était victime dans les universités.
Les gouvernements locaux, qui disposent d’importants budgets,
peuvent mettre en place des "ententes d’achat sélectif"
pour refuser de passer des commandes à des sociétés
ayant des comportements irresponsables (par exemple, l’Etat
du Massachusetts écarte des commandes publiques les entreprises
faisant affaires en Birmanie). Cette stratégie s’avère
tellement efficace que les multinationales se sont organisées
en lobby pour tuer dans l’oeuf ce type d’initiatives
et traîner les communautés devant les tribunaux en
invoquant des réglementations de l’OMC.
18. La marque comme métaphore : les limites de la
politique des marques
Le comportement des multinationales s’inscrit dans un contexte
plus large : celui du système économique mondial.
Pour Naomi Klein, la lutte contre les marques (ou les sociétés
sans marques, via les boycotts secondaires) ne doit pas être
considérée comme une fin en soi mais comme une porte
d’entrée pour prendre conscience de problématiques
plus globales. Elle permet aussi aux activistes d’avoir le
sentiment qu’ils peuvent faire quelque chose, qu’ils
ne sont pas impuissants.
L’activisme anti-marques a des effets pervers et des limites
dont il faut être conscient. Se focaliser sur les marques
relègue au second plan la lutte contre les injustices sans
logos, ce qui pose un vrai problème éthique. De plus,
on ne peut raisonnablement pas aborder le problème des droits
collectifs et des luttes des ouvriers uniquement dans le contexte
du choix des consommateurs. Pour rassurer ces derniers, les multinationales
ont multiplié les codes de bonne conduite. Ces codes ne sont
pas satisfaisants. D’abord, parce qu’ils ne sont pas
appliqués ou pas applicables. Ensuite parce que, comme le
souligne Naomi Klein, "le message sous-jacent aux codes de
conduite est pétri d’une nette hostilité envers
l’idée que les citoyens peuvent - à travers
les syndicats, les lois et les traités internationaux - prendre
le contrôle de leurs propres conditions de travail et des
conséquences écologiques de l’industrialisation."
Ce sont les travailleurs qui ont les meilleures réponses
aux problèmes qui se posent dans les usines. Comme leurs
homologues du Nord, les ouvriers des zones-franches ont le droit
à l’autodétermination, cœur du mouvement
syndical depuis les origines.
Consommateurs et citoyens
Aujourd’hui, les marques ont un pouvoir colossal, mais l’époque
où elles avaient les mains libres est révolue. En
Occident comme dans les pays du Sud, la résistance se structure
et invente de nouvelles formes de militantisme. Cette lutte ne peut
pas se limiter aux marques, car celles-ci ne sont qu’un élément
d’un système économique beaucoup plus large
et tout aussi injuste. Au final, No Logo nous invite donc à
passer du stade de consommateur responsable à celui de citoyen
engagé.
No Logo, la tyrannie des marques, Naomi Klein, J’ai Lu, 2001
(version française). ISBN 2-290-33312-3
Voir en ligne : www.nologo.org
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