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Origine : http://www.mouvements.info/spip.php?article311
IMAGINAIRES SUBVERSIFS.
Cet été, Mouvements revient sur la soirée-débat
organisée à l’Odéon : 40 ans après
mai 68, les imaginaires sont-ils toujours subversifs ? Juillet 2008.
Dans votre dernier livre, La stratégie du choc,
vous démontrez comment des chocs (catastrophes naturelles,
crises économiques, sanitaires etc.) profitent au capitalisme,
qui les transforme en opportunités pour se développer
et s’étendre. En vous focalisant ainsi sur les chocs,
n’y a-t-il pas un risque de passer à côté
d’autres formes d’évolution du capitalisme ?
Il s’est développé en France, par exemple, sans
aucun "choc" depuis la seconde guerre mondiale.
Mon livre [1] ne prétend pas décrire tous les scénarios
du développement ou de l’évolution du capitalisme.
Je crois qu’il faut le prendre pour ce qu’il est, et
le critiquer à partir de l’approche que j’ai
choisie.
Mon idée est de proposer une histoire alternative de l’idéologie
capitaliste, dont le néolibéralisme est la phase contemporaine,
celle des moments de ruptures et de crises. Dans cette perspective,
l’absence de crise doit être mise en relation avec l’incapacité
du néolibéralisme à s’installer complètement.
Je crois que l’imposition de mesures néolibérales
se fait souvent au nom d’une « nécessaire gestion
de crise ». Mon pays, le Canada, n’est pas pleinement
néolibéral. Mais le développement du néolibéralisme
y a largement dépendu de la capacité à créer
une atmosphère de crise économique. Bien sûr,
il n’y a pas eu de crise profonde, tout cela s’est fait
sans explosion. Mais le néolibéralisme canadien n’est
pas très « explosif » non plus.
Mon enquête porte également sur la manière
dont ce système se renforce, une fois mis en place, en installant
la menace de représailles à venir. En fait, le néolibéralisme
ne s’installe pas sans crise ; mais une fois cette étape
initiale franchie, il peut se maintenir en agitant des menaces crédibles.
Par exemple, si vous avez libéralisé votre marché
monétaire, alors vous êtes vulnérables, vous
craignez les crises financières : ce que j’avance n’est
pas de la paranoïa, c’est bien la réalité.
Pour Thomas Friedman, c’est même justement cela qui
rend le marché ingénieux. De nombreux chocs ou atmosphères
de chocs peuvent être artificiellement créés.
Au Canada, les intellectuels et médias de droite sont parvenus
à présenter la dette, causée par l’augmentation
des taux d’intérêts, comme directement liées
à nos programmes sociaux. Aucun statisticien informé
ne pouvait croire à cette version de l’histoire, mais
peu importe, c’est cette information que les médias
ont relayée.
En avançant dans ma recherche, je n’ai cessé
de trouver de nouveaux exemples de ce que j’étudiais.
Je ne voulais pas faire un livre qui expliquerait qu’une même
et unique stratégie était à l’œuvre
dans tous les pays du monde. J’ai choisi les cas que j’étudie
pour leur intensité. Des chocs de moindre ampleur qui jouent
un rôle similaire. On le voit en Bolivie, avec l’hyperinflation,
en Pologne, avec la transition politique, en Afrique du Sud, etc.
Mais je crois que la meilleure définition de la thérapie
du choc est celle d’un état d’exception politique.
Mais le capitalisme n’a pas besoin d’être
toujours aussi extrême. Il est donc également indispensable
de l’étudier à travers ses petits changements,
comme les dérégulations de faible ampleur qui contribuent
aussi à son développement…
Comme je l’ai dit, ce livre raconte une histoire alternative
des grands bonds en avant de ce capitalisme.
Je crois que ce choix est justifié, et qu’il permet
de lever de nombreux malentendus. Prenez le chapitre sur la Russie.
Quand j’ai commencé à travailler dessus, je
n’en croyais pas mes yeux : alors que j’avais moi-même
intégré la version officielle de l’histoire,
je suis tombée sur des textes établissant un parallèle
direct avec le Chili. J’ai alors compris la corrélation
totale entre les attaques contre le Parlement et la thérapie
de choc imposée. C’est une version de l’histoire
que nous avons besoin de comprendre [2].
Est-ce pour autant une analyse exhaustive de la manière dont
nous nous retrouvons en prise avec le néolibéralisme
? Non, assurément pas. Mon but est de proposer une vue d’ensemble
qui soit le pendant de celle que Francis Fukuyama ou Milton Friedman
nous ont vendu sur la démocratie et la liberté.
Leur version de l’histoire est fondamentale, parce que le
néolibéralisme a besoin d’une base électorale.
Dans les pays démocratiques au moins, il doit faire face
au problème du suffrage populaire.
C’est ce que Thatcher avait compris lorsqu’elle a décidé
de privatiser le parc immobilier de l’état : les gens
ont alors commencé à penser comme des propriétaires.
Dans les années quatre-vingt-dix, nous avons beaucoup ri
de la culture boursière et de ce qu’elle impliquait,
de la spéculation comme nouveau sport… Mais son impact
sur la manière dont les gens pensent a été
très important. L’origine de la crise financière
actuelle est que les néolibéraux sont parvenus à
faire penser les gens comme des propriétaires : ils ont investi
leurs petites économies boursières dans des maisons…
et se retrouvent aujourd’hui à la rue.
On pourrait vous opposer une autre critique : vous parlez
du capitalisme, comme s’il n’en existait qu’une
forme. On peut au contraire considérer que coexistent différents
modèles, japonais, français, rhénan, etc.
J’ai choisi de me concentrer sur un phénomène
particulier, le néolibéralisme, que l’on peut
définir comme la phase contemporaine du capitalisme. J’ai
fait ce choix, parce qu’il me semble que, pour l’instant,
nous l’avons insuffisamment analysée. Y compris David
Harvey, dont les analyses m’ont beaucoup appris, ne traite
pas suffisamment de la question de la violence. C’est cela
que mon livre propose : une approche fondée sur une analyse
des liens entre néolibéralisme et violence. Cette
absence de réflexion sur les liens entre néolibéralisme
et violence explique en grande partie pourquoi, ce que certains
appellent le "mouvement antiglobalisation" a perdu de
son importance après le 11 septembre et la guerre en Irak.
Il n’était pas à même de proposer une
analyse suffisamment profonde de la violence dont le néolibéralisme
a historiquement besoin pour s’imposer.
À cette époque, je vivais en Argentine. Les Argentins
ont un réel sens de la continuité. Ils parvenaient
à rapprocher ce qui se passait alors en Irak de ce qu’ils
avaient eux-mêmes vécu dans les années soixante-dix.
À l’inverse, si vous prenez les manifestations anti-guerre
en Amérique du Nord, vous aviez l’impression d’être
face à quelque chose de complètement nouveau. J’ai
ressenti le besoin de proposer un schéma qui permette de
relier les analyses que nous proposions dans le mouvement altermondialiste
avec ce qui se passait et se passe encore en Irak. Je me souviens
qu’au Canada, les militants se sont assez nettement divisés.
Il y a d’une part ceux qui ont choisi de continuer à
se concentrer sur l’économie, la dérégulation,
pour la plupart des membres d’ONGs réticents à
parler de la guerre contre le terrorisme, car ce n’était
pas leur domaine. Et, d’autre part, il y a le mouvement anti-guerre,
dont les acteurs ne s’intéressent pas à l’économie,
en dehors de quelques discussions sur le pétrole. Du coup,
ceux qui se sont concentrés sur le commerce ne peuvent pas
s’adapter à une ère de guerre et de torture,
tandis que le mouvement anti-guerre a complètement laissé
de côté les analyses économiques. C’est
ce constat qui m’a poussé à écrire ce
livre.
Pensez-vous que ce que vous écrivez est valable
pour le capitalisme en général et s’applique
potentiellement au monde entier ?
Je crois que l’élément le plus significatif
de notre époque, c’est l’extension globale de
cette idéologie radicale par la libéralisation des
flux de capitaux, ce que nous avons appelé la globalisation,
J’en propose une histoire alternative. Bien entendu, ces histoires
sont différentes dans chaque endroit du monde…
En fait, la critique de mon livre dans laquelle je me retrouve
le plus est qu’il est trop clément sur les rapports
des modèles économiques keynésiens à
la violence. Nous devrions vraiment en tenir compte. Dans une période
de réchauffement climatique et de raréfaction des
ressources, n’importe quel modèle économique
qui repose sur l’extraction des ressources naturelles et la
croissance continue a besoin de la violence pour se maintenir -
y compris un modèle keynésien. On le voit clairement
en Équateur ou au Venezuela. En Équateur, Rafael Correa,
qui est pourtant un président de gauche, est en conflit avec
les communautés indiennes qui ne veulent pas payer le prix
social et écologique qu’implique l’exploitation
de nouveaux gisements pétroliers. Correa veut qu’une
partie des bénéfices du pétrole soit utilisée
pour financer les programmes publics d’éducation et
de santé ; les Indiens réclament que le pétrole
reste où il est : sous terre ! Si on se demande ce qui est
opérant pour nous, aujourd’hui, je crois qu’il
faut penser à autre chose qu’à un retour vers
le keynésianisme. Je pense que l’affrontement entre
keynésianisme et capitalisme extrême des années
soixante et 70 a été une bataille importante à
cette époque. Mais nous ne devons pas oublier que les discours
sur l’âge d’or du capitalisme occultent de nombreuses
violences, de nombreux abus.
Ce que le keynésianisme peut nous enseigner, c’est
que des "chocs positifs" sont possibles. La crise de 1929
en est un exemple, de même que le programme de la Résistance
et l’instauration de l’État providence à
l’issue de la seconde guerre mondiale.
Effectivement. Dans mon livre, je parle de 1929 comme de l’archétype
du choc positif. Le problème avec le capitalisme du désastre,
c’est qu’il est une stratégie de contournement
de la démocratie, pour s’imposer quoi qu’en pensent
les citoyens.
Réagir politiquement à une crise n’est pas le
signe d’un opportunisme mal placé. Au contraire : les
crises sont des avertissements, des injonctions à agir autrement.
La gauche, par le passé, a également utilisé
certaines crises pour contourner la démocratie.
Mais une crise comme 1929 a eu un effet inverse : elle a débouché
sur un "progressisme du désastre", un "collectivisme
du désastre", ou encore un "socialisme du désastre".
C’est l’exact inverse du processus que je décris
dans le livre. En lieu et place de la centralisation du pouvoir,
la démocratie s’est étendue. Cet exemple permet
de remettre en cause une idée fausse : les victimes traumatisées
d’un choc ne seraient pas en mesure de faire face d’elles-mêmes.
Parler de choc est alors une arme pour priver les citoyens de leur
droit à participer aux décisions qui les concernent.
Au Sri Lanka, après le tsunami, certaines ONGs ont construit
des camps où personne ne pouvait vivre : les matériaux
utilisés n’étaient pas adaptés, il faisait
donc trop chaud pour y vivre. À l’inverse, j’ai
rendu visite à une communauté, dans laquelle les habitants
s’étaient organisés seuls, avec des fonds qu’ils
avaient eux-mêmes collectés. Ils étaient sans
ONG ni logo, ce qui est rare, au Sri Lanka, où tout est sous
licence d’ONGs. L’autonomie de cette communauté
était indispensable pour guérir du traumatisme. Ces
gens avaient perdu leurs enfants, leurs proches, mais ils avaient
conservé leur capacité à dire "non, nous
voulons que notre village soit reconstruit comme nous l’entendons,
pas comme les ONGs le souhaitent". Vivre en Argentine pendant
la crise de 2001 a été une expérience unique
pour moi : c’était le chaos, mais les gens se rencontraient
à chaque coin de rue et organisaient des assemblées
populaires, de débat et d’entraide. C’est un
exemple vraiment parlant de ce qu’est un choc positif : un
choc qui ouvre l’espace démocratique bien plus qu’il
ne le ferme.
L’actualité récente pourrait nous offrir
d’autres exemples de chocs positifs : tremblement de terre
en Chine, cyclone en Birmanie…
Le cas de la Chine est vraiment intéressant. Il me fait
penser au Mexique, qui est un très bon exemple de "démocratie
du désastre". Pour les historiens spécialistes
du Mexique contemporain, le tremblement de terre de 1985 a ouvert
la voie à la démocratisation : il a permis de mettre
au jour les inégalités et la corruption dans le domaine
du logement et de l’urbanisation. On pouvait clairement voir
que les logements publics s’étaient effondrés,
tandis que les bâtiments officiels et les immeubles privés
étaient encore debout. Quelque chose de similaire se passe
actuellement en Chine, où plus de 10 000 enfants sont morts
sous les décombres de leurs écoles. On peut voir les
mêmes images qu’au Mexique : une école détruite
et, juste à côté, un bâtiment intact.
Sachant que la politique de l’enfant unique imposée
par l’État renforce le mécontentement des familles
des enfants morts sous les décombres de leur école,
la situation politique y est très volatile.
Pour la Birmanie je suis plus réservée. Je crois
que la situation est beaucoup plus proche de la thérapie
du choc que d’autre chose. Les opposants au régime
le disent : alors qu’ils avaient l’intention de mobiliser
pour voter non au referendum, le cyclone les a empêchés
de mener campagne. De plus, l’aide internationale risque de
renforcer la junte : avant le cyclone, les désertions augmentaient
de manière constante, à tel point que la menace principale
était une césure au sein même du régime.
Les soldats étaient très mécontents de leur
situation. Du coup, la junte utilise aujourd’hui l’aide
pour remonter le moral des soldats, plutôt que de la distribuer
à ceux qui en ont vraiment besoin. Le cyclone va sans doute
permettre de pousser des réformes néolibérales
et de transformer la Birmanie en nouvel espace d’investissement
pour capitaux étrangers…
Comment analysez-vous la crise financière actuelle
? Il n’apparaît pas clairement qu’elle peut être
un choc positif, mais, dans le même temps, elle semble devoir
entraîner des transformations durables du capitalisme néolibéral
: l’État est appelé au secours, les banques
centrales sont sommées d’intervenir et d’injecter
des capitaux, etc. ?
Cela pourrait être un choc positif, dans la mesure où
elle renforce l’idée d’une crise idéologique
du capitalisme. Dès lors que les néolibéraux
enfreignent leurs propres règles, ils ouvrent une brèche…
d’autant plus qu’ils disent :"nous ne pouvons pas
aider les gens qui ont perdu leur maison, mais nous pouvons aider
Blackstone". Mais pour que cela soit un choc positif, il faudrait
que la gauche ait une feuille de route claire, qu’elle puisse
proposer une alternative… et elle n’est actuellement
pas en mesure de le faire.
En une d’un numéro récent de The Economist,
on peut voir un dessin représentant des hordes de prolétaires
à l’assaut des coffres d’une banque. Le titre
donné à ce dossier est "les Barbares à
l’assaut des coffres". Les assaillants portent des banderoles
comme "régulation maintenant", "limitons les
salaires", etc.
la "une" de The Economist
C’est très intéressant, c’est une preuve
de la paranoïa actuelle de l’élite. En voyant
cette une, je me suis dit que cela aurait tout à fait pu
être celle de the Nation ! Ce que représente cette
une pourrait avoir lieu, mais cela n’aura pas lieu. On a simplement
affaire au schéma classique : lorsque le capitalisme est
en crise, le secteur privé pille le secteur public. La dette
privée est transférée dans le secteur public,
alors que les profits ne suivent pas ce même mouvement.
Quelle serait l’alternative ?
Je ne sais pas pourquoi personne ne parle de nationaliser Total,
par exemple. On pourrait faire de nombreuses propositions de ce
genre, très audacieuses. L’industrie pétrolière
réalise des profits incroyables. Il y a de réelles
préoccupations autour du réchauffement climatique,
et nous savons bien qu’aucun investissement n’est réellement
réalisé dans le domaine des énergies alternatives…
Pourtant, nous restons passivement à dire, "gardez vos
milliards de dollars"… Ce serait fantastique de revendiquer
la nationalisation des compagnies pétrolières, pour
s’assurer que tous les profits soient dédiés
à la recherche d’alternatives énergétiques.
Ce n’est pas une demande folle ou irréaliste dans le
contexte actuel.
La solution serait-elle de nationaliser ? Ne serait-il
pas plus pertinent de proposer de socialiser l’économie,
en s’inspirant des coopératives ? C’est ce qui
s’est passé aux USA après la crise de 1929…
C’est une très bonne question. Dans le contexte des
USA, l’idée de nationaliser une firme comme Exxon est
plutôt absurde… Qu’est-ce que cela signifie ?
Que l’administration Bush devrait la diriger ? C’est
déjà pratiquement le cas aujourd’hui…
Les compagnies pétrolières dépensent énormément
d’argent en communication pour nous faire croire qu’elles
investissent dans les énergies alternatives, alors qu’elles
ne font rien… Elles investissent au contraire dans l’exploitation
de nouveaux gisements.
Les nationalisations ne se font plus que quand les compagnies se
détruisent elles-mêmes, et non lorsqu’elles mettent
en danger le bien commun : Northern Rock est nationalisée
comme un ultime recours, mais personne ne veut que Northern Rock
soit nationalisée… L’objectif serait de nationaliser
ces firmes lorsqu’elles réalisent des milliards de
bénéfice, pas lorsqu’elles sont en faillite,
pour pouvoir en tirer des avantages.
Les nationalisations peuvent poser des problèmes, c’est
vrai. En Bolivie, le gouvernement de Morales remporte quelques victoires,
mais c’est l’un des éléments du problème
: ils ne sont pas vraiment en capacité de gérer ces
compagnies au niveau national. La socialisation, incluant une forme
d’éco-socialisation, apparaît comme une bonne
alternative. C’est ce que proposait Upton Sinclair, le journaliste
américain muckraker et militant progressiste, dans les années
trente.
Mais le rêve d’Upton Sinclair s’est évanoui,
du moins dans les pays occidentaux : nous n’avons plus vraiment
d’usines… alors, que peut-on socialiser ?
Upton Sinclair ne proposait pas de transformer les firmes existantes
en coopératives, mais de créer des coopératives.
Il voulait que l’argent public vienne soutenir des projets
communautaires plutôt que de privilégier la charité
privée. Dans un contexte de chômage élevé,
son idée était de créer de nouveaux emplois,
par le développement de coopératives.
Des tentatives de socialisation des ressources naturelles,
des sous-sols, etc. existent à l’heure actuelle.
Oui, et c’est une piste vraiment intéressante. Se
pose ensuite la question de la manière dont une communauté
peut parvenir à gérer ses ressources… Il y a
quelques exemples, en Bolivie notamment.
Cette question se pose dans un autre domaine, celui du service
militaire et de la conscription… Il est difficile de plaider
pour revenir à ce système, mais en même temps,
vous montrez très clairement la dynamique de privatisation
à l’œuvre dans tout ce qui a trait à la
défense, et notamment dans l’armée…
C’est une question compliquée, en effet. C’est
d’ailleurs l’une des différences avec 68 et la
guerre au Vietnam : la suppression de la conscription a entraîné
la disparition du lien entre les personnes qui participent à
la guerre et celles qui la pensent. Supprimer la conscription, c’était
une idée de Milton Friedman : à ces yeux, c’était
une forme de socialisme. Il était au contraire favorable
à ce que l’armée fonctionne selon les principes
de l’économie de marché. Et à cette époque,
il avait un petit protégé, membre du Congrès,
dont le premier acte politique d’ampleur fut justement d’abolir
la conscription. Ce petit protégé, c’était
Donald Rumsfeld. Trente ans plus tard, la boucle est bouclée
: la guerre en Irak est privatisée. Ce sont les mercenaires
de sociétés privées, comme Blackwater, qui
sont envoyés sur le front.
Noam Chomsky, par exemple, plaide pour que la conscription soit
réinstaurée. Et je ne suis pas certaine qu’il
ait complètement tort. Ce qu’il explique, c’est
que si nous devons avoir une armée, autant qu’elle
soit démocratique. Et la seule possibilité, selon
lui, c’est qu’elle soit publique. Mais, personnellement,
je n’en suis pas encore là !
Ceci étant, ce n’est pas la seule différence
avec la guerre du Vietnam. Mes parents se sont installés
au Canada, en 1968, après que mon père a refusé
de combattre au Vietnam. Nous sommes donc devenus canadiens par
choix, un choix politique. Mes parents appartenaient à une
génération qui a tout fait pour que les médias
ne puissent par ignorer le mouvement anti-guerre. Et ils y sont
parvenus. Aujourd’hui, la différence, c’est l’extraordinaire
capacité qu’ont les médias à rendre toute
résistance invisible. Prenez Cindy Sheehan, la militante
anti-guerre, dont le fils est mort en Irak. Lorsqu’elle a
campé devant le ranch de G. Bush, en 2005, elle a focalisé
sur elle l’attention médiatique. Mais ça n’a
pas duré. Elle a disparu des journaux, alors même que
la résistance ne faiblissait pas… Le mouvement pacifiste
des vétérans de la guerre d’Irak grandit chaque
jour. Mais il semble mieux connu en Europe qu’aux États-Unis.
Ce printemps, une centaine de vétérans a témoigné
de leur participation à des crimes de guerre, en Irak comme
en Afghanistan. Aucun média n’en a parlé, aux
États-Unis. Pourtant, c’était très télégénique
: un beau GI, couvert de tatouages, qui arrache sa médaille
pour la jeter… L’Irak lui-même a disparu : on
n’en parle plus. Les opposants à cette guerre sont
cachés, parce que les médias considèrent que
les Américains en ont assez… Ainsi, l’Irak est
souvent mentionné, mais il n’est jamais montré.
Vous avez parlé à plusieurs reprises d’histoires,
de narrations, expliquant notamment que le mouvement altermondialiste
avait perdu son histoire après le 11 septembre… Quelle
histoire a-t-il perdu ? Et que représente cette perte ?
Quelle était cette histoire ? En fait, je pense qu’une
partie du problème, c’est que nous proposions une analyse
plutôt qu’une histoire. Mais dans certaines parties
du monde, comme en Amérique Latine, la globalisation était
intégrée à une histoire longue, celle de la
colonisation. Dans cette vision, le néolibéralisme
n’est que la phase moderne d’un pillage de plus long
terme : pillage des ressources naturelles et exploitation des populations,
puis pillage du secteur public et de l’État. En Argentine,
presque tout le monde peut raconter cette histoire. C’est
une histoire partagée.
À un certain moment du mouvement altermondialiste, les militants
sont parvenus à proposer une histoire de ce qui était
en train de se passer : la transformation du monde en marchandise,
au cours de laquelle tout, l’eau, l’agriculture, Internet,
la culture, etc. était avalé par les accords de libre-échange.
C’est une manière très simplifiée de
dire les choses. Le manque de perspective historique a relégué
cette narration aux oubliettes dès le 12 septembre 2001.
Cette narration était pleine de faiblesses et n’avait
que peu d’impact. Elle était trop liée à
un contexte précis. Quand ce dernier a changé, la
narration a semblé dépassée. La méthode
a également changé : nous avions identifié
certaines institutions comme étant à la racine de
cette privatisation du monde, comme l’OMC, les accords de
libre-échange régionaux, ou les entités régionales
dédiées au libre-échange, comme l’ALCA,
l’Union Européenne, etc. Nous avions identifié
le G8 comme élément moteur de cette dynamique. Et
nous suivions chacune de ces institutions dans leurs réunions,
etc. convaincus que si nous nous débarrassions de ces institutions,
alors la logique allait s’effondrer d’elle-même.
Nous nous sommes trompés. Et c’est là qu’arrive
l’« épisode » Paul Bremer. En Irak, il
n’y avait ni négociation, ni accord, il n’y avait
que Paul Bremer, avec son costume d’homme d’affaires
et ses bottes militaires…
Mais l’histoire de long terme dont vous parlez, à
propos de l’Argentine par exemple, a survécu…
L’analyse claire des liens entre colonialisme et néolibéralisme,
celle des racines violentes du néolibéralisme, a permis
de faire en sorte que le 11 septembre comme la guerre en Irak ne
soient pas perçus comme des événements complètement
nouveaux, qui appelleraient de nouvelles analyses.
Ils ont été perçus comme de nouvelles manifestations
d’un processus déjà en cours. C’est pour
cela que l’Amérique Latine continue d’être
aux avant-postes de la lutte contre le néolibéralisme.
Je pense notamment aux pays dont une part importante de la population
est indienne, comme l’Équateur, la Bolivie ou encore
le Mexique. Leurs résistances sont plus fortes, durables.
Je suis allée au Chiapas, en décembre dernier, et
j’ai nettement perçu les différences entre les
militants d’Amérique du Nord et les Zapatistes. Au
Chiapas, le discours n’a pas changé, parce que rien
ne justifie de le changer. Bien sûr, les Zapatistes évoluent,
ils font face à de nouveaux défis et doivent résister
à de nouvelles offensives. Mais le cœur de leur analyse,
c’est-à-dire le cœur de leur histoire, ainsi que
le cœur de ce que serait une histoire alternative, y est solide
et stable.
Comment ces "cosmovisions" peuvent-elles nous
servir ? Que peuvent-elles nous enseigner ?
De nombreux militants cherchent à construire des liens avec
les cultures indiennes… ce n’est pas nouveau si vous
prenez le cas de l’éco-féminisme par exemple.
Les approches de ce genre sont nombreuses, mais la gauche marxiste
les a dénigrées, considérant qu’elles
n’étaient pas révolutionnaires. Je crois que
nous allons y revenir.
Ce sont des histoires qui nous enseignent clairement que nous ne
pouvons pas exploiter les ressources naturelles en ne nous préoccupant
que de questions de redistribution. Nous sommes arrivés à
un point de non-retour…
Nous pouvons essayer de faire le parallèle entre la culture
de l’Apocalypse et ce que nous sommes en train de vivre. On
peut définir le capitalisme comme l’incarnation de
l’Apocalypse en ce monde. Il est significatif que ce livre
de la Bible intéresse et attire de plus en plus de personnes
aux États-Unis, notamment au sein d’une administration
qui semble faire tout ce qu’elle peut pour que l’Apocalypse
advienne sur Terre, en refusant par exemple de signer le protocole
de Kyôto. Bush et toute son administration sont de fervents
chrétiens qui pensent que la fin du monde est proche. Il
faut dire qu’ils y contribuent par leur politique ! Ils rendent
possible des désastres de plus en plus nombreux, et vont
jusqu’à privatiser la réponse aux catastrophes.
Je ne dis pas que l’administration Bush le fasse consciemment,
et je ne pense pas que leur projet soit de provoquer la fin des
temps. Mais je trouve que le parallèle est riche d’enseignements.
Dans l’Ancien Testament, le déluge détruit la
terre, avant que tout ne recommence. Cette idée, que l’on
peut faire n’importe quoi sans se soucier des conséquences,
puisque de toute façon on pourra ensuite prendre un bateau
pour être sauvé, puis recommencer de zéro, est
au cœur de notre rapport à la planète. L’Apocalypse
procède de la même logique : on peut abandonner la
Terre, la laisser brûler, comme une opportunité de
faire le tri entre les bons, qui seront sauvés et les mauvais,
qui disparaîtront… Ce sont là les fondements
mêmes du colonialisme : partir vers des pays vierges pour
tout recommencer. Cette idée du nouveau départ, de
la « frontière », de la possibilité d’abandonner
son passé, fonde la culture des USA. Une compagne aérienne
de luxe, nouvellement créée, a pour slogan «
transformez votre ouragan en vacances de luxe ! » C’est
exactement cette logique.
Notre culture chrétienne nous enseigne que nous ne sommes
pas obligés de vivre avec ce que nous créons, qu’il
n’est pas nécessaire d’assumer toutes les conséquences
de nos actes… et c’est ainsi que fonctionne notre modèle
économique, qui repose sur l’idée qu’il
y a toujours un ailleurs que nous pourrons aller piller. Nous sommes
bloqués dans cette histoire, que nous réalisons encore
et toujours.
Les cosmovisions indigènes en sont l’antithèse.
Bien sûr, chaque culture a sa propre narration. Mais il y
a une idée commune de connexion entre votre communauté,
votre histoire et l’endroit auquel vous appartenez. Il n’y
a pas d’échappatoire possible, vous êtes tenus
d’assumer les conséquences de votre mode de vie, puisque
la vie repose sur des cycles. Vous devez donc vous préoccuper
de votre environnement pour sept générations.
Mais ces cosmovisions ne suffisent pas à prévenir
l’apocalypse… Jared Diamond montre ainsi, dans L’effondrement,
que des civilisations, y compris autarciques, se sont effondrées,
parce qu’elles n’ont pas su gérer leur environnement
de manière durable…
Cela n’est pas suffisant, mais je crois que cela peut suffire
à remettre en cause le modèle économique dominant.
Je crois que la thèse de Jared Diamond sur l’effondrement
est très pertinente dans le cas d’une situation de
rareté des ressources : les prix augmentent, et, très
rapidement, le tissu social s’effondre.
Le danger, si l’on fétichise les cultures indigènes
et qu’on les présente comme fixes alors qu’elles
sont fluides, est de passer à côté du fait que
les formes de résilience sont profondément humaines,
qu’elles ne sont pas l’apanage d’une culture spécifique.
En ce sens, les cosmovisions reflètent la réalité
humaine bien plus justement que notre idée qu’un nouveau
départ est toujours possible.
S’agit-il d’une nouvelle étape ? Le
postmodernisme a fait la critique de toute narration englobante…
Insister sur les narrations, sur le story-telling, comme vous le
faîtes est-ce une rupture avec la période postmoderne
et une manière de retourner aux grands récits ?
Je crois que nous avons besoin que les narrations soient beaucoup
plus flexibles que le marxisme n’a pu l’être.
Je crois que nous avons conscience des limites du postmodernisme.
Mais il ne s’agit pas d’un rejet complet… nous
tenons également compte de ses apports, tout en ayant conscience
des limites du marxisme.
Je ne considère par exemple pas que mon livre puisse être
quelque chose d’équivalent… Ce livre est simplement
un exercice qui vise à identifier un schéma : il le
définit et étudie comment il se reproduit dans différents
contextes. Ce livre ne prétend pas décrire ce que
serait une explication valable en tout temps et en tout lieu. C’est
une proposition : une fois ce schéma identifié, chacun
peut se rendre compte qu’il se répète sans cesse.
Ce n’est qu’une simple aide pour mieux lire la presse
! Et c’est là ma seule ambition : aider les citoyens
à mieux s’informer. Donc, il existe des schémas,
des modèles. Et il est important de les identifier car si
nous ne sommes pas capables de proposer un schéma d’analyse,
nous risquons la démobilisation.
N’importe quelle analyse politique, qu’elle soit féministe,
antiraciste, anti-coloniale, etc. propose un schéma, que
nous sommes capables d’identifier lorsqu’il se répète.
Nous pouvons le nommer, nous pouvons dire "ça, c’est
du racisme".
Mon objectif en écrivant ce livre est similaire : donner
la possibilité de nommer un processus en cours, de l’identifier.
Ce n’est pas un exercice intellectuel : être capable
de nommer un processus est en soi subversif. C’est ce qui
explique que le pétrole irakien n’ait pas encore été
complètement privatisé, alors même que les multinationales
font tout pour qu’il le soit : des militants altermondialistes
sont parvenus à construire des coalitions avec des syndicalistes
irakiens, pour résister à l’occupation, comprendre
ses ressorts, s’organiser pour y faire face, échanger
de l’information, etc. Or le projet néolibéral
repose sur le manque d’informations et la crédulité
des gens.
Barak Obama est le premier candidat noir à l’élection
présidentielle américaine. L’ouragan Katrina
a-t-il contribué à faire émerger une narration
afro-américaine ?
Katrina marque sans aucun doute une rupture, dont l’administration
Bush ne s’est jamais remise.
En analysant ce que propose Obama, on comprend que la narration
qu’il entend incarner se situe dans le registre du sauveur.
C’est aussi peu rationnel que de croire en la magie…
Je crains que cela ne débouche sur rien d’autre qu’une
désillusion majeure. Bien sûr, je respecte Obama. J’ai
par exemple été profondément marquée
par ce qu’il a dit sur la race lorsqu’il a été
attaqué sur les liens qu’il entretient avec son pasteur…
Mais je n’attends pas beaucoup de lui. Je suis très
déçue qu’il cherche à protéger
les citoyens états-uniens de la vérité. Les
USA ont une histoire très dure, celle d’un pays construit
sur le vol, par des gens eux-mêmes spoliés. Comprendre
l’histoire du colonialisme et de l’esclavagisme permet
aux Afro-américains de comprendre ce qui leur est arrivé
à la Nouvelle-Orléans. Et l’incapacité
des autres citoyens états-uniens à saisir l’histoire
du colonialisme et de l’esclavagisme les empêche de
comprendre ce qui s’y passe, ou ce qui est véritablement
en jeu en Irak. Nous n’avons pas besoin d’hommes ou
de femmes politiques qui traitent les citoyens US avec tant de délicatesse,
considérant qu’ils ne peuvent pas être confrontés
à une vérité si dure. Je suis très déçue
qu’Obama ignore complètement la Nouvelle-Orléans.
Il n’a même pas prévu d’y aller lors de
sa campagne !
Comment expliquez-vous ce refus ?
Je crois qu’il cherche à éviter tout ce qui
le rendrait "trop noir". Et, de ce point de vue, toute
proximité avec la Nouvelle-Orléans est risquée
pour un homme politique afro-américain. C’est compréhensible,
mais c’est aussi très décevant.
La poussée des campagnes militantes sur le changement
climatique amène à des prises de conscience plus massives
qu’auparavant des questions écologiques. Mais en brandissant
le spectre de catastrophes naturelles et humaines à venir,
elles construisent un imaginaire terrifiant, funèbre. Cette
narration fondée sur une heuristique de la peur n’est-elle
pas paralysante ?
Je ne pense effectivement pas que des politiques fondées
exclusivement sur la peur puisse être réellement opérantes…
Au Texas, la mesure suivante a été proposée
: en cas de catastrophes naturelles, l’identité de
toutes les personnes qui demandent assistance et se rendent dans
les refuges mis à disposition du public sera contrôlée…
Les clandestins identifiés devront alors être expulsés.
Un choc est ainsi transformé en une opportunité d’organiser
la discrimination… En définitive, nous avons surtout
besoin de lancer des alertes sur ce front-là, pour mettre
en garde contre les risques d’éco-fascisme. Je ne sais
pas si la réponse est de disserter abstraitement ou de trouver
des éléments concrets, d’amplifier les alternatives
existantes. J’ai personnellement tendance à pencher
pour la deuxième option.
Propos recueillis par Nicolas Haeringer, Jade Lindgaard et Najate
Zouggari
Photos : Nicolas Haeringer
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