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Origine : http://multitudes.samizdat.net/Stopub-analyse-provisoire-d-un.html
Né en octobre 2003, le collectif informel Stopub a procédé
depuis à une série d’attaques spectaculaires
contre les espaces publicitaires de la RATP, suscitant en retour
une importante vague de répression policière et judiciaire.
Dans le cadre de nos recherches sur les nouvelles formes d’engagement
politique, nous avons cherché à établir les
origines et caractéristiques principales de cette nébuleuse,
en laquelle certains observateurs ont cru voir, peut-être
abusivement, une métamorphose de l’altermondialisme
militant. Composé pour l’essentiel de jeunes désobéissants
en quête de nouvelles formes de radicalité, Stopub,
du fait de sa nature profondément rhizomique, laisse présager
d’autres rebonds activistes dans un proche avenir.
Né à l’automne 2003, le collectif Stopub a
connu une notoriété soudaine et un intérêt
bienveillant des journalistes par la nature et l’ampleur des
actions perpétrées en son nom dans le métro
parisien. En drainant régulièrement des centaines
d’activistes lors d’opérations commandos de recouvrement
et de barbouillage des espaces publicitaires, Stopub a attiré
l’attention des milieux politiques et s’est rapidement
trouvé exposé à une imposante répression
policière et judiciaire.
Depuis 1998, date de la création d’ATTAC, c’est
le plus significatif des mouvements protestataires apparus en France
qui ne se soit pas fondé en réaction directe à
une mesure gouvernementale ou à un événement
majeur de la vie politique nationale ou internationale. De nombreux
observateurs, en manque de repères face à cette surprenante
montée de la contestation anti-publicitaire l’ont,
un peu rapidement, assimilé à la mouvance altermondialiste.
Certes, Stopub et son aîné ATTAC partagent un fond
idéologique de remise en cause de l’organisation capitaliste
et ultra-libérale de notre société. Tous deux
ont connu un essor rapide et une dissémination horizontale
grâce à un usage militant d’Internet exacerbé.
Mais le parallèle entre ces deux mouvements s’arrête
là. Si, à sa naissance, ATTAC représentait
un mode assez novateur d’organisation politique en France,
Stopub incarne aujourd’hui une nouvelle génération
de l’activisme, dont les fondements et les filiations s’apparentent
davantage aux expérimentations politiques observées
dans d’autres pays qu’aux pratiques hexagonales. Composé
de jeunes partisans de l’action directe non-violente, le collectif
Stopub se distingue par son public et ses modes opératoires.
Loin d’une forme d’engagement a minima, réduite
pour l’essentiel à la présence de ses membres
à des débats et réunions d’information
(phénomène souvent brocardé sous le terme de
« tupperwarisme militant »), l’ « appartenance
» à Stopub n’est ni formelle ni passive. Elle
se fonde sur la participation active de chacun à des opérations
illégales prenant les panneaux publicitaires pour support.
Une in/organisation et un spontanéisme tellement teinté
de spectacularité qu’elle vaut parfois à ce
mouvement l’accusation de n’être qu’une
sorte de « flash-mob éthique pour bobos », condamnée
à la volatilité d’une mode.
Plongés par nos recherches au cœur des nouvelles formes
d’engagement politique, nous avons voulu identifier les origines
et les filiations de ce « mouvement », ainsi que ses
particularités et ses caractéristiques potentiellement
précurseurs, mais aussi ses faiblesses inhérentes
et ses limites tant idéologiques que méthodologiques.
Histoire succincte du mouvement anti-pub en France avant
Stopub
Le rejet de l’idéologie publicitaire ne date pas d’hier.
La fin des années 1960 et le début des années
1970 s’avèrent particulièrement fastes pour
les contestataires. C’est l’époque des essais
de Jean Baudrillard, des détournements situationnistes, mais
aussi des charges grand public comme l’album L’Informa-consommation
de Sempé (1968) ou le film Tout le monde il est beau, tout
le monde il est gentil de Jean Yanne (1972). Le mot « publiphobie
», déjà attesté dans la littérature,
est repris en chœur par des groupes pop comme Carpe Diem et
Mona Lisa. Ouvrant le numéro de mai 1971 de Planète
consacré à l’Internationale situationniste,
Pierre Hahn écrit : « Ce sont eux qui "piratent"
la publicité en la surchargeant de graffitis, ce sont eux
qui savent rire de toutes les révolutions, de toutes les
récupérations, [...] ce sont eux toujours qui affirment
: "Nous avons fondé notre cause sur presque rien : l’insatisfaction
et le désir irréductible à propos de la vie."
».
La fin de la décennie voit le reflux de cette première
vague militante : nombre d’anciens contestataires basculent
alors dans le camp adverse. À partir de 1979, la réussite
insolente de Jacques Séguéla (Ne dites pas à
ma mère que je suis dans la publicité [...]) dope
la profession. Désormais sacralisée, la publicité
impose ses rites : en 1981 Jean-Marie Boursicot crée la «
Nuit des Publivores », M6 lance en 1987 la première
émission spécialisée (Culture Pub). La pesanteur
idéologique devient telle que toute critique relève
désormais d’une attitude archaïque et rétrograde.
La publicité a néanmoins mangé son pain blanc.
En 1989, la naissance d’Adbusters à Vancouver re-dynamise
la contestation internationale. Créée à l’initiative
du documentariste Kalle Lasn, cette association d’activistes
nord-américains investit le champ culturel en s’attaquant
aux grandes marques et au « totalitarisme » publicitaire.
En France, les débuts sont plus timides : Yvan Gradis, un
jeune correcteur de sensibilité libertaire, lance en 1990
une feuille sporadique, Le Publiphobe. D’abord confidentielle,
cette initiative finit par faire des émules : en 1992, Y.
Gradis, François Brune et René Macaire créent
« Résistance à l’Agression Publicitaire
» (RAP), tandis qu’à Grenoble Pierre-Jean Delahousse
fonde « Paysages de France », une association qui part
en guerre, avec un certain succès, contre l’affichage
sauvage. L’année 1997 marque un tournant. Dans Le Monde
de l’éducation de septembre, l’académicien
Michel Serres dénonce « la marée hurlante des
affiches les plus horribles » et s’étonne que
« le public lui-même se soumette et ne fomente jamais
de réunion ni de forme de foule en proie à une ire
prophétique pour détruire et brûler ces panneaux
honteux et leurs auteurs au milieu ». Le pavé est lancé
dans la mare et l’onde continue à se propager.
En 1999, l’institution publicitaire subit ses premières
défections notables. Vincent Cheynet, ancien directeur artistique
chez Publicis, crée le Comité des créatifs
contre la publicité (CCCP) et lance à Lyon la revue
Casseurs de pub. Relais français d’Adbusters, le CCCP
répercute dans l’Hexagone plusieurs campagnes anglo-saxonnes,
parmi lesquelles la Journée sans achat et la Semaine sans
télé. Dès lors, la contestation ne cesse de
prendre de l’ampleur. Le succès commercial du brûlot
du transfuge Frédéric Beigbeder (99 francs) et celui
de No Logo de la Canadienne Naomi Klein contribuent à attiser
un feu contestataire qui se teinte, depuis 1999 et les événements
de Seattle, d’altermondialisme.
La question du passage à l’action directe non-violente
fait désormais ouvertement débat. Dès juin
1999, P.-J. Delahousse s’interroge dans sa revue Action Paysage
: « [...] la radicalisation serait-elle la seule issue pour
se faire entendre ? » En 2000, Y. Gradis évoque dans
Le Publiphobe le droit de « légitime réponse
» : « Peut-être l’heure est-elle venue de
briser un tabou : les affiches ne sont pas des objets sacrés.
Ces dérisoires bouts de papier sont d’autant plus scandaleux
que quelques chiquenaudes suffiraient à en venir à
bout. » Delahousse et Gradis avancent les propos de Michel
Serres pour justifier le changement de paradigme qui s’opère
peu à peu.
Le 20 janvier 2001, Y. Gradis réalise sa première
« action au grand jour » : à Paris, une demi-douzaine
de citoyens barbouillent cinq affiches 4x3 apposées sur le
mur d’enceinte de l’hôpital Laennec. Réalisées
au nez et à la barbe des pouvoirs publics, ces actions pour
l’heure limitées se veulent actes de désobéissance
civile et exemplaires. Répétées les mois suivants,
elles se soldent par quelques interpellations sans conséquences.
Cette évolution de l’activisme anti-pub coïncide
avec la multiplication des groupes réfractaires, tant à
Paris qu’en province : La Meute contre la publicité
sexiste, fondée en septembre 2000 à l’instigation
de Florence Montreynaud ; le Collectif contre le publisexisme, issu
du réseau libertaire antifasciste No Pasaran (automne 2001)
; le Collectif anti-pub, créé début 2002 par
les jeunes écologistes de Chiche !... Dès 2001, un
groupe informel intitulé « Jeudi, c’est publiphobie
» sévit sporadiquement dans les couloirs de la RATP.
Des opérations « coup de poing » sont menées
par de petites équipes discrètes, mais organisées,
tant au sein du réseau métropolitain qu’en extérieur.
Point d’orgue de ce proto-mouvement, le dimanche 9 mars 2003,
quelque 20 000 autocollants « Marre de la pub », sont
apposés par une centaine d’activistes sur les trois
quarts des panneaux publicitaires de la RATP.
Stopub : histoire provisoire d’une mobilisation sans
précédent
Le vendredi 10 octobre 2003, la Coordination nationale des intermittents,
réunie à Marseille, adopte le principe d’une
« action "peinture noire" sur les panneaux de pub
pour le 17 octobre, avec proposition de renouveler régulièrement
l’action ». Cette initiative interprofessionnelle («
Enseignants, chômeurs, chercheurs, intermittents, personnel
de santé, archéologues, précaires, fonctionnaires,
étudiants, architectes, etc. ») prend place dans le
cadre d’une semaine nationale d’actions contre le protocole
de réforme de l’assurance-chômage. Elle s’inscrit
ces « innombrables modalités de mise en cause de la
société entreprise », explorées depuis
quelques mois par les intermittents et, dans une moindre mesure,
par les enseignants en lutte.
Le dimanche 12 octobre, à l’occasion d’un défilé
musical improvisé entre le Père-Lachaise et Belleville,
une centaine de manifestants recouvrent les abribus et « sucettes
» Decaux de papier kraft et de slogans variés. Parallèlement,
un « appel au recouvrement d’espaces publicitaires »
se propage, par voie de courrier électronique, à partir
d’une adresse Internet où apparaît pour la première
fois la mention « Stopub ». Un tract recto verso est
diffusé le 16 octobre, à l’occasion de la manifestation
parisienne des intermittents qui réunit environ 3000 personnes
entre Bastille et Opéra. On peut y lire : « Face à
cette mainmise annoncée sur nos services publics, nous déclarons
publiquement que nous allons attaquer le carburant de cette marchandisation
: la publicité. Elle envahit nos espaces publics, la rue,
les métros, la télévision. Elle est partout,
sur nos vêtements, sur nos murs, sur notre petit écran.
Résistons avec des moyens créatifs, pacifiques et
légitimes. »
Le vendredi 17 octobre, à 19 h, entre 150 et 300 activistes
munis de pots de peinture, de rouleaux, de pinceaux, de marqueurs
et de bombes, se retrouvent Saint-Lazare, République, Place
d’Italie, La Motte-Picquet, Montparnasse, Nation et Gare de
l’Est. Répartis en groupes de 20 à 30 personnes,
bien organisés, ils investissent pacifiquement les quais
de huit lignes du métro et barbouillent systématiquement
les affiches 4x3, ainsi que certains panneaux des couloirs de correspondance.
Le principe général est le suivant : une grande croix
noire est d’abord tracée sur toute la surface de l’affiche,
puis chacun colle ou écrit ce qu’il veut. La croix
noire, probablement inspirée par le manifeste First Things
First 2000 d’Adbusters, sert d’élément
fédérateur, libre ensuite à chacun d’y
stratifier son propre désir. Aux traditionnels « Marre
de la pub » et « Nique la pub », viennent désormais
se greffer des aphorismes plus sophistiqués comme «
L’idéal de beauté est éphémère
» ou « Tu consommes, tu es une pomme ». Véritables
petits chefs-d’œuvre d’art et d’expression
spontanés, ces détournements vont occuper plusieurs
jours l’espace public, suscitant l’intérêt
de milliers d’usagers plutôt approbateurs. La régie
gérante du parc publicitaire de la RATP, Métrobus,
a chiffré (peut-être largement) à 2440 les affiches
« dégradées » à l’occasion
de cette première opération. Forte de ce succès,
l’expérience est renouvelée le vendredi 7 novembre.
Cette fois-ci, 300 à 600 personnes se rendent aux sept points
de ralliement. Visiblement débordé, le service de
sécurité de la RATP laisse faire et, toujours selon
Métrobus, 3722 affiches sont barbouillées ce soir-là.
Seul incident notable : vers 23 heures, un groupe de 39 activistes
est interpellé par les forces de l’ordre à la
sortie du métro Trinité.
Entre-temps, la RATP et sa régie publicitaire ont décidé
de contre-attaquer. Le 3 novembre, une plainte contre X est déposée.
Et le 6 novembre, Métrobus somme la coopérative d’hébergement
Ouvaton de fermer « sans délai » le site Stopub,
tout en l’assignant en vue d’obtenir les noms des responsables.
Ce qui sera chose faite le 1er décembre, en application d’une
ordonnance du juge des référés du tribunal
de Paris. En réponse à cette procédure jugée
disproportionnée, le site Stopub - désormais domicilié
aux îles Tokelau (en plein océan Pacifique !) - appelle
à une troisième action le vendredi 28 novembre. 800
à 1000 personnes se rendent aux différents points
de rendez-vous, mais l’intervention préventive des
forces de l’ordre réduit considérablement l’impact
de cette opération. 790 affiches sont cependant barbouillées,
et cela en dépit de près de 300 interpellations «
anticipées » d’activistes, mais aussi d’observateurs,
de journalistes et de badauds.
Une quatrième action se déroule le vendredi 19 décembre,
à la veille des fêtes de fin d’année.
Cette fois-ci, afin de déjouer le dispositif policier, quatre
à cinq cents anti-pub se donnent directement rendez-vous
sur les quais de seize stations. Leurs interventions, plus rapides
et plus discrètes, se soldent par 2343 affiches « dégradées
», toujours d’après Métrobus.
Au total, les quatre actions coordonnées de l’automne
2003 auraient abouti à la mise à mort symbolique de
plus de 9000 affiches publicitaires. Un chiffre énorme au
regard du faible nombre d’activistes mis à l’amende
(probablement une centaine), et qui ne tient pas compte des nombreuses
« répliques » décentralisées (à
Rouen, Grenoble, Lyon, Caen, Montpellier, etc.), ni des opérations
surprises menées par des petits groupes parisiens autonomes,
adeptes de la guérilla suburbaine.
Stopub, un lieu de convergence
Cette brusque effervescence de l’activisme anti-publicitaire
n’a pas surgi à l’improviste. Le contexte social
pour le moins tendu de ces derniers mois a été particulièrement
propice à son développement, comme nous avons pu le
constater avec le rôle catalyseur des intermittents. Un autre
facteur d’importance réside dans le fait que le discours
sur la « décroissance raisonnée » rencontre
chaque jour un écho plus favorable auprès de certaines
catégories de la population, qu’il s’agisse des
« intellos précaires » ou des réfractaires
au système marchand. Parallèlement, le discours publicitaire
et ses modes de sollicitation du public se font de plus en plus
intrusifs avec l’apparition permanente de nouveaux types de
supports, notamment dans le métro parisien (écrans
vidéo, projections murales, affiches sonores et bientôt
olfactives). Dans un environnement économique et social aggravé,
l’appel à la consommation à outrance, propagé
par la publicité, résonne pour un nombre croissant
de personnes comme l’ultime « provocation » d’un
système qui se refuse à admettre sa propre crise.
Une rapide analyse montre le caractère composite et assez
fluctuant de la nébuleuse Stopub. Si la première mobilisation
du 17 octobre semble reposer pour l’essentiel sur un noyau
dur de militants anti-pub « historiques » et un important
contingent d’intermittents et d’autonomes issus des
squats artistiques, la deuxième action du 7 novembre voit
un élargissement spectaculaire de cette base : des acteurs
du mouvement social de mai-juin 2003 (enseignants, archéologues,
etc.) et du mouvement spontané du 21 avril 2002 investissent
à leur tour les quais du métro. La troisième
action en partie avortée du 28 novembre est marquée
par l’arrivée en masse de jeunes gens, issus des milieux
étudiants (mobilisation contre la réforme LMD) mais
aussi des cercles bobos de l’Est parisien (effet flash-mob).
La dernière action du 19 décembre, après la
répression policière du 28 novembre, voit le retour
de militants plus aguerris, avec une présence remarquée
des associations de chômeurs et de précaires mobilisées
contre la mise en place du RMA et la remise en cause de l’ASS.
Ainsi, l’activisme anti-publicitaire semble fournir un excellent
exutoire aux diverses insatisfactions sociales et à leurs
expressions collectives. Plusieurs manifestations récentes
(d’intermittents, d’étudiants, de chômeurs
ou même d’anti-nucléaires) se sont ainsi soldé
par des barbouillages et arrachages spontanés, expressions
d’un malaise social qui déborde largement le cadre
de la contestation anti-consumériste traditionnelle.
L’analyse des tracts appelant aux diverses actions Stopub
recèle également quelques glissements sémantiques
intéressants. Si l’appel du 17 octobre se propose de
« réinvestir [les panneaux publicitaires] de sens en
créant la surprise », celui du 19 décembre précise
que la « démarche n’est pas esthétique,
elle est politique ». Une façon, pour le collectif,
d’exorciser les soupçons de spectacularité et
de se différencier des flash-mobs auxquelles certains aimeraient
l’assimiler.
L’enjeu capital de l’AGCS, formulé d’une
manière peu claire le 17 octobre, est explicité par
le tract du 19 décembre. Il y est rappelé que «
les principes qui fondent notre société, égalité,
droits sociaux, vont disparaître progressivement parce qu’ils
sont considérés par l’OMC comme des obstacles
au commerce. Ce projet est planifié et échappe à
tout contrôle démocratique. Son nom : l’Accord
général sur le commerce et les services (AGCS). Début
de son application : 2005. » Résolument anti-libéral,
le discours de Stopub veut aussi dénoncer la « trahison
» d’une génération passée «
du col Mao au Rotary ». Un tract, diffusé début
décembre sous le titre « Contrôle de nos identités,
répressions de nos actions... et la consommation pour seule
solution ? », rappelle qu’ « en mai 68, l’écrivain
Jouhandeau invectivait les cohortes d’étudiants enragés
défilant sous ses fenêtres d’un "rentrez
chez vous, demain vous serez tous notaires !". À défaut,
nombre d’entre eux devinrent publicitaires ! Une chose est
sûre aujourd’hui, notre présent de précaires
ne s’offrira jamais un avenir de notaires ou de publicitaires
! ». Dépassant donc la traditionnelle dénonciation
anti-pub, le collectif Stopub postule une rupture générationnelle
qui pourrait augurer d’autres rebonds activistes dans un avenir
proche...
Stopub : forme avancée de la mutation rhizomorphe
de l’activisme politique ?
Ce que le mouvement Stopub revendique explicitement à travers
ses appels publics au recouvrement d’espaces publicitaires
ne présente, en soi, rien de novateur. Comme cela a été
montré, les techniques opératoires courantes convoquées
(barbouillage des panneaux, détournement des messages, pratique
de l’action directe non-violente...) ainsi que les objectifs
politiques avoués (combattre la domination culturelle et
sociale exercée par le libéralisme marchand, engager
une ré-appropriation de l’espace public...) ont déjà
eu des traductions militantes en France bien antérieures
à l’apparition du mouvement.
L’ampleur soudaine prise par cette forme de contestation
est, en revanche, plus étonnante, en particulier dans l’Hexagone
où, depuis plus de vingt ans, les mouvements politiques ou
sociaux peinent à mobiliser massivement en dehors des modes
légaux de protestation que sont les pétitions, les
manifestations autorisées et les grèves déclarées.
En matière d’activisme et de contestation radicale,
la France fait encore figure de parent pauvre de l’Europe,
loin derrière l’Angleterre, l’Italie, l’Allemagne
ou même l’Espagne.
En dépit de l’échec relatif du contre-sommet
d’Évian en juin, l’année 2003 marque l’irruption
de nouvelles formes d’activisme au travers du mouvement des
intermittents, puis de la protestation anti-publicitaire. Cette
dernière, dont une des spécificités est de
ne se fonder sur aucune « base » sociologique ou catégorielle
particulière, est parvenue en quelques mois à impliquer
de manière active un grand nombre de personnes. Compte tenu
des interpellations massives opérées par la police,
des préjudices énormes avancés par Métrobus,
ou encore de la multitude d’actions anti-pub rapportées
par les médias à Paris et en province, on peut raisonnablement
estimer qu’environ 3000 à 4000 personnes ont participé
de manière concrète à ce type d’activisme
durant le dernier trimestre 2003. Cette mobilisation est d’autant
plus remarquable qu’elle ne semble pas imputable à
une véritable « organisation » hiérarchisée
et dotée de moyens logistiques significatifs, contrairement
à ce que les milieux publicitaires laissent entendre dans
leurs déclarations. Il est vrai que reconnaître le
caractère profondément spontané du phénomène
reviendrait, pour eux, à admettre l’existence d’un
sentiment croissant d’exaspération d’une partie
de la population à leur égard.
La mobilisation engagée sous l’étiquette Stopub
est, dans son essence, fondamentalement « insaisissable ».
L’existence même de cette entité appelante/interpellante
n’a, dans les faits, rien de formel ni d’officiel. Il
ne s’agit ni d’une association légalement déclarée,
ni même, d’après nos recherches, d’une
« organisation » structurée, dotée d’un
centre de commandement, avec une cellule dirigeante adossée
à un groupe de militants attitrés. L’absence
d’existence légale de Stopub, plus qu’une forme
de protection face aux démarches judiciaires et policières,
correspond à un choix stratégique délibéré
et caractéristique de ce que certains sociologues des nouveaux
mouvements sociaux, par exemple Alberto Melucci( [1]) et Tim Jordan(
[2]), qualifient de fondement du nouvel activisme : le refus d’organisation
hiérarchique, voire la volonté de dés/organisation,
à travers une recherche maximale d’horizontalité
dans le mode de fonctionnement et de mobilisation du mouvement.
Un schéma dés/organisationnel déjà rencontré
en France dans la mouvance libertaire et dans certains collectifs
d’agitation récents comme AARRG (Apprentis Agitateurs
Réseau Résistance Global), constitué en janvier
2001 en vue de développer des actions non-violentes spectaculaires
pour une autre mondialisation, ou la Coordination des intermittents
et précaires d’Île-de-France. Mais la référence
la plus ancienne et la plus poussée en la matière,
et à laquelle Stopub s’apparente le mieux, est celle
de Reclaim The Street en Grande-Bretagne. On retrouve en effet dans
les propos et les modes opératoires proclamés par
Stopub, la même volonté spontanéiste, festive
et politico-artistique. Stopub, comme Reclaim The Street, affiche
une volonté de ré-appropriation de l’espace
public, qui se traduit par des modes variés et novateurs
de mobilisations faisant appel aux réseaux informels de propagation.
Plusieurs articles de presse ont, à juste titre, souligné
les ressemblances avec les méthodes de mobilisation en usage
dans le mouvement des free-parties (appel à rassemblement
relayé par le bouche-à-oreille, les SMS, les mails,
les tracts et les flyers). Les entretiens que nous avons pu conduire
lors des actions des 7 et 28 novembre et du 19 décembre 2003
mettent en lumière une très forte sur-représentation
des 20-35 ans et une profonde hétérogénéité
de provenance des participants : beaucoup sont des individus «
isolés » ou viennent en petits groupes constitués
sur des bases amicales et relationnelles, plutôt que sur la
base d’une appartenance commune à un groupe militant.
On note également dans la composition de cette population
une parfaite parité entre hommes et femmes - peu fréquente
dans les mouvements pratiquant l’action directe -, ainsi qu’une
présence équilibrée entre des personnes déjà
rompues aux pratiques militantes et des nouveaux venus dans l’activisme
politique ou social.
En ce qui concerne le mode opératoire à l’œuvre
lors des actions, Stopub semble, à ses débuts du moins,
s’être assez largement inspiré des méthodes
pratiquées par le mouvement des intermittents. Lors des deux
premières actions, chaque groupe d’activistes était
piloté par un « référent » ; c’est-à-dire
par une personne disposant d’un minimum d’expérience
en matière d’action directe non-violente, capable en
principe de veiller à l’application des principes de
courtoisie à l’égard des usagers et des personnels
de la RATP, ainsi qu’à la non-dégradation des
supports publicitaires telle qu’édictée dans
l’appel. Le référent avait également
pour tâche d’assurer la liaison avec une legal team
en cas de problème avec les forces de l’ordre ou avec
les services de la RATP. Afin de préserver d’une attention
policière trop marquée ces militants plus investis
que les autres, et aussi d’éviter de voir les principes
de spontanéité et d’auto-organisation détournés
par l’activisme professionnel ou la tentation possible de
« capitainerie » par une minorité, la règle
d’un renouvellement systématique des référents,
d’une action à une autre, a été immédiatement
établie.
Les interpellations massives du 7 et surtout du 28 novembre ont
provoqué des critiques vives de la part de certains participants,
qui contestèrent le principe des appels « ouverts »
à de grands rassemblements pour procéder aux actions,
et par conséquent le mode opératoire qui avait été
défini jusqu’alors. Certains sites Internet ont largement
relayé ce débat qui a conduit à une sorte de
« putsch libertaire » au sein d’une mouvance anti-pub
devenue moléculaire (au sens deleuzien du terme). Dès
le mois de novembre 2003, plusieurs groupes « autonomes »
se sont constitués et ont commencé à intervenir
assez régulièrement hors des rendez-vous suscités
par Stopub. L’idée d’opérer en «
free-style », c’est-à-dire sans parcours préétabli,
sans référent ni mise en place de legal team, s’est
imposée. Au point que, lors de l’action du 19 décembre,
les rédacteurs du quatrième appel Stopub ont supprimé
ces trois principes, remplaçant la notion de référent
par celle de « topeur » (activiste sans responsabilité
particulière, uniquement censé donner le top départ
de l’action). Autre évolution notable du mouvement
: Robert Johnson - nom d’un bluesman américain décédé
en 1938, utilisé au départ comme simple pseudonyme
pour procéder à l’ouverture de certains sites
auprès des hébergeurs - devient peu à peu un
nom collectif que s’approprient nombre d’anti-pub pour
engager ou revendiquer toute une série d’actions et
d’initiatives devenues totalement métastatiques. Intronisé
« grand ordonnateur des mouvements anti-pub » par la
base des activistes, Robert Johnson représente, en l’absence
de chef réel du mouvement, le référent ultime
dont chacun peut revêtir l’identité pour s’exprimer
librement dans les médias. L’analyse des propos et
des déclarations rapportés en son nom témoigne
de la très grande hétérogénéité
- pour ne pas dire plus - de ceux qui s’en réclament.
Ainsi, divers éléments laissent aujourd’hui
penser que celles ou ceux qui furent à l’origine de
l’appel public du 17 octobre, ont été largement
dépassés par l’ampleur et la forme que la nébuleuse
anti-publicitaire a prises depuis. Stopub et la mouvance activiste
qui s’en réclame fonctionnent comme une marque générique
dont le brevet aurait été abandonné par ses
inventeurs au plus grand bénéfice de sa multitude
d’utilisateurs. Si cette ré-appropriation anarchique
du mouvement par ses bases était dans l’intention théorique
de ceux qui l’ont imaginée, l’importance du phénomène
a sans doute dépassé leurs espérances. D’une
certaine manière, Stopub « première version
» s’est vue « pirater » et « déposséder
» par des apprentis corsaires plus radicaux qu’elle.
Cela rappelle ce qu’il advint, il y a trois ans, à
Hakim Bey, figure historique de l’Internet libre et théoricien
des Zones d’Autonomie Temporaire et du « terrorisme
poétique( [3]) », qui fut l’objet d’un
« faux », en son nom et dans son style, mis en ligne
par un collectif italien d’hacktivistes post-situationnistes
répondant du nom de « Luther Blissett ».
Parmi les indices accréditant la thèse d’un
éclatement incontrôlé de l’appellation
Stopub, et plus généralement du mouvement engagé
à partir de cette « marque », on soulignera l’évolution
très sensible des slogans inscrits par les activistes sur
les panneaux publicitaires depuis la première action d’octobre
2003 jusqu’aux barbouillages surprises effectués dans
les premières semaines de l’année 2004. Les
inscriptions, presque exclusivement anti-publicitaires au départ
(« Marre de la pub », « La pub tue ! »,
« Ni pub, ni soumis-E-s »...), ont éclaté
ensuite en une multitude d’expressions protestataires, tant
à l’égard du gouvernement, du Medef, de la police,
que des partis politiques. Sans parler de graffitis, de plus en
plus nombreux, traduisant les désirs ou les souffrances plus
personnels de leurs auteurs (« Nous voulons beaucoup d’amour
parce que je suis nombreux », « Pourquoi ne donnes-tu
pas de tes nouvelles ? », etc.). Plus récemment, on
a même vu l’apparition de tags pro-publicitaires sur
certaines affiches du métro !
Difficilement analysable et « calquable » selon les
grilles de lecture traditionnelles de la sociologie des mouvements
sociaux, la mouvance anti-pub actuelle nécessite le recours
à d’autres modèles pour tenter d’en donner
une représentation provisoire. Mouvance à dimensions
multiples et en perpétuelle mutation, on ne saurait pour
l’heure - en empruntant encore au vocabulaire deleuzo-guattarien
- qu’en esquisser une « cartographie » provisoire.
La métaphore qui sied sans doute le mieux pour décrire
ce mouvement est celle du « rhizome » - cette tige souterraine
des plantes vivaces, au développement essentiellement horizontal,
qui produit des bourgeons dans sa partie supérieure et des
racines adventives dans sa partie inférieure. À plus
d’un titre, l’image du rhizome est pertinente pour qualifier
ce nouvel objet politique. À un niveau métaphorique
simple, tout d’abord, par les analogies évidentes qu’il
peut y avoir avec un mouvement de conception et de fonctionnement
très libertaires. Une entité politique au développement
viral, se propageant par métastases via le net notamment,
et qui intervient presque exclusivement sous terre dans le réseau
interconnecté du métro parisien.
Mais la parabole du rhizome trouve toute sa richesse conceptuelle
dans la définition philosophico-analytique qu’en ont
fait Gilles Deleuze et Félix Guattari en introduction à
Mille Plateaux( [4]). En ce sens, toutes les formes de vie inter-agissantes
peuvent être rhizomorphes, à condition de répondre
aux principes de connexion et d’hétérogénéité
entre les différents points d’un rhizome (absence de
centralité ou d’unicité qui résulterait
de la prévalence d’un point sur les autres), au principe
de multiplicité (qui induit un changement nécessaire
de nature dans l’agencement du rhizome à mesure qu’il
augmente ses connexions), au principe de rupture asignifiante (qui
suppose qu’une coupure ou une éradication partielle
du rhizome n’en signifie pas sa fin, mais lui permet au contraire
de procéder selon d’autres lignes ou d’autres
directions) et un principe de cartographie (« La carte s’oppose
au calque, [...] elle est tout entière tournée vers
une expérimentation en prise sur le réel »).
À défaut d’être à l’image
idéale du rhizome tel que Deleuze et Guattari l’ont
décrit, le « mouvement (initialement) anti-pub »
qui se propage peut volontiers être qualifié d’activisme
rhizomique. « Un rhizome ne commence et n’aboutit pas
; il est toujours au milieu, entre les choses, inter-être,
intermezzo ». Les formes de lutte rhizomiques sont sans généalogie
; sans origines précises, ni volonté de s’instituer
dans un schéma reproductif dicté par la génétique
sociale. Il est bien difficile de prédire aujourd’hui
ce qu’il adviendra du mouvement anti-pub dans un futur proche.
Les raisons de la colère de ses activistes étaient
présentes bien avant son apparition et son développement
soudain. Il est possible que cette forme nouvelle de militantisme
investisse à terme d’autres domaines et d’autres
champs de la vie sociale. En deux siècles, le système
économique libéral a, tel un rhizome, montré
tant de capacité d’adaptation - depuis un capitalisme
proto-industriel jusqu’au capitalisme post-fordiste actuel
- qu’il ne serait pas surprenant qu’il finisse par provoquer
l’apparition d’anti-corps d’une nature tout aussi
mutante que lui.
D’une manière spontanée, le mouvement anti-pub,
né au départ d’un rejet du discours ultra-consumériste,
tend progressivement à se métamorphoser en un mouvement
de reconquête de la liberté d’expression et d’intervention
au sein de l’espace public. Sans craindre un néologisme
lourd, on pourrait qualifier ce qui est à l’œuvre
ici de « tendance remédiationniste ». Nous entendons
par-là un besoin de re-créer des formes basiques et
horizontales de médiation entre les individus, au sein d’une
société en proie à la dissolution du lien social.
Une société où le développement impressionnant
de la sphère médiatique tend virtuellement et très
imparfaitement à se substituer à toute forme d’échanges
humains équitables, non-marchands et déchargés
de spectacularité. Par le caractère injonctif de ses
discours et son désir d’induire plutôt que de
convaincre, la publicité focalise aujourd’hui les réactions
vives de ses détracteurs, qui voient en elle une sorte d’artefact
de communication où le message prodigué par l’émetteur
n’autorise chez le destinataire d’autres formes d’attitude
légale que l’adhésion ou l’indifférence.
La notion de « droit de légitime réponse »,
invoquée par les anti-pub pour justifier de leur démarche,
témoigne bien de cette frustration croissante face à
un système qui revendique comme valeur majeure le choix de
chacun et la liberté de choix, mais qui réfute fondamentalement
le principe de délibération et pratique systématiquement
l’injonction.
[1] Alberto MELUCCI, Challenging codes. Collective action in the
information age, Cambridge, Cambridge University Press, 1996.
[2] Tim Jordan, Activism !, London, Reaktion Books, 2002. Trad.
française : S’engager ! Les nouveaux militants, activistes,
agitateurs..., Paris, Autrement, 2003.
[3] Hakim Bey, TAZ -Ontological Anarchy, Poetry Terrorism, 1991.
Trad. française : TAZ, Zone autonome temporaire, Paris, Éd.
de l’Éclat, 1997.
[4] Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux. Capitalisme
et schizophrénie 2, Paris, Éd. de Minuit, 1985.
François Brune http://larbremigrateur-fb.blogspot.com
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