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Origine : http://www.journaldunet.com/management/0504/050479klein.shtml
L'auteur de No Logo refait parler d'elle avec, cette fois, un documentaire
: The Take. Le film, tourné en Argentine, se penche sur le
phenomène des entreprises autogérées par les
salariés .
Auteur en 1999 du best-seller international No logo : la tyrannie
des marques, Naomi Klein revient sur le devant de la scène
avec, cette fois-ci, un film : "The Take". Au travers
de ce documentaire, qui sortira en salles le 27 avril prochain,
la journaliste canadienne se penche sur une conséquence méconnue
de la crise économique et financière dont a été
victime l'Argentine en 2001.
Après la fuite des capitaux, des milliers d'entreprises argentines
se sont retrouvés sur le carreau, abandonnées par
leurs dirigeants. Certains salariés ont alors décidé
de se fédérer pour relancer eux-mêmes ces entreprises,
pilotées selon un principe de démocratie directe.
Trois ans plus tard, plus de 1.700 entreprises autogérées
par les salariés sont en activité en Argentine. Rencontre
avec Naomi Klein, de passage en France pour présenter ce
documentaire avec Avi Lewis, le réalisateur.
Après votre livre "No Logo", vous avez
choisi cette fois de poursuivre votre démarche au travers
d'un documentaire. Pourquoi vous êtes-vous tournée
vers l'audiovisuel ?
Naomi Klein. Nous pensons qu'il est important de montrer et d'expliquer
au plus grand nombre, notamment en Europe et en Amérique
du Nord, d'autres signes de la globalisation que ceux déjà
évoqués dans No logo. Bien sûr, comparé
à un livre, un film ne permet pas de tout couvrir : les témoignages
doivent être concis, l'analyse économique ne peut être
effectuée en profondeur... Mais un documentaire reste en
revanche le meilleur moyen de partager des émotions profondément
humaines.
Justement, comment définiriez-vous "The Take"
? Comme une aventure humaine ?
The Take est, d'une part, une histoire humaine. Le documentaire
montre comment les gens, face à certaines situations, s'organisent
pour avoir accès au travail et le souhait profond qu'ils
ont d'installer la démocratie dans leur vie professionnelle.
Le film montre d'autre part un modèle alternatif en termes
de production. Il s'agit, en quelque sorte, de l'apparition d'un
nouveau modèle économique.
Votre film se déroule entièrement en Argentine.
Ce pays vous est-il apparu très vite comme le meilleur point
de chute possible pour étudier les effets de la mondialisation
et les modèles alternatifs ?
La crise argentine, et ses conséquences, concentre à
elle seule beaucoup des problèmes liés au modèle
économique actuel. Nous ne parlons pas d'un pays du tiers-monde.
L'Argentine est un pays qui avait atteint un certain niveau de développement
au plan mondial, et qui disposait d'une classe moyenne bien ancrée.
Mais les transformations imposées par le FMI au pays, et
à marche forcée, ont complètement disloqué
l'économie locale, sans cadre juridique et en jouant l'ouverture
à la concurrence totale. Tout était devenu spéculatif.
Et puis en quelques jours, en 2001, dès que la situation
politique et économique s'est dégradée, les
capitaux et les grandes entreprises ont quitté le pays. Les
banques ont été contraintes de fermer leurs guichets.
Les ouvriers, les cadres, toute la classe moyenne, se sont retrouvés
privés de leurs ressources. Le pays devait alors repartir
de zéro. Mais beaucoup de gens ont souhaité alors,
pour ne pas tomber dans le même piège, construire un
modèle alternatif en devenant les acteurs directs de la reconstruction.
Au fond, l'argumentation est très limitée
Le modèle alternatif que vous montrez dans le documentaire
concerne des entreprises reprises en main et dirigées par
les salariés eux-mêmes, souvent de manière communautaire.
Un monde sans patron est-il possible selon vous ?
Le film montre en tout cas que le concept n'est pas impossible !
Le mouvement des entreprises autogérées reste encore
tout petit à l'échelle mondiale. Mais cette histoire
en est aujourd'hui à ses débuts. Lorsque j'écrivais
No logo, la plupart des professionnels que je rencontrais me disaient
que la construction de multinationales capables d'externaliser leur
production aux quatre coins du monde était désormais
"la seule manière possible de faire des affaires".
Au fond, l'argumentation est très limitée : c'est
la bonne manière parce que c'est la seule. Avec The Take,
nous voulons justement montrer qu'il existe d'autres manières
de faire des affaires, des solutions alternatives.
Et six ans après avoir publié "No Logo",
un monde sans marque vous semble-t-il également possible
?
Je vais vous citer un exemple, celui d'American Apparel, une entreprise
qui est maintenant énorme aux Etats-Unis. Elle a été
montée par une personne qui a fait ses études avec
moi et qui m'a dit avoir été très influencée
par No logo. Cette personne a lancé une marque à Los
Angeles, avec une usine dont elle est propriétaire. Cette
usine produit des T-shirts tous semblables, sans logo. L'idée
de base de l'entreprise était de montrer que des profits
étaient possibles en produisant localement et sans dépenser
un gros budget marketing. Le concept est devenu si tendance aujourd'hui,
qu'American Apparel a des lignes complètes de vêtements,
toujours sans logo.
Pour revenir au concept d'entreprises autogérées,
estimez-vous que ce modèle est exportable dans d'autres pays
?
Je suis convaincue que les consommateurs ont un rôle majeur
à jouer dans le développement de solutions économiques
alternatives. Si les gens sont prêts à acheter en priorité
des biens produits dans des conditions démocratiques, et
par des organisations qui respectent leurs employés, alors
les entreprises devront s'adapter en offrant de nouveaux modèles.
Le débat s'est déconnecté de la réalité
Au-delà du concept "consommacteurs", vous montrez
dans le documentaire que le principal frein en Argentine au développement
des entreprises autogérées est le pouvoir politique.
Les faits sont plus compliqués que cela. Une partie du pouvoir
soutient ces initiatives. La loi en Argentine reconnaît par
exemple aux ouvriers le droit de travailler, donc le droit de faire
tourner une entreprise. Une autre partie du monde politique, sensibilisée
cette fois aux intérêts des grandes entreprises et
des investisseurs, voit au contraire ces initiatives d'un mauvais
oeil. Car maintenant que la situation s'assainit en Argentine, les
entrepreneurs et financiers qui ont quitté le pays en 2001
essayent de reprendre le contrôle des entreprises qu'ils ont
abandonnées.
Quelles ont été les premières réactions
des personnes auxquelles vous avez projeté le film ?
Tout dépend du public. Dans la majorité des cas, les
personnes se disaient "ça pourrait être nous",
"ça pourrait nous arriver"... Mais nous avons aussi
projeté le film à des activistes de San Francisco.
Ils ont été ahuris de voir que les travailleurs buvaient
du Coca-Cola et qu'ils se plaignaient de ne plus pouvoir emmener
leurs enfants chez Mac Donalds ! A chacun sa sensibilité.
Lors des rencontres auxquelles vous participez, comment se positionne
le débat sur la mondialisation ?
Le débat est réellement devenu très académique,
ponctué de sommets et meetings où des gens déjà
convaincus font état de leurs réflexions. En Amérique
du Nord, le débat s'est déconnecté de la réalité,
de ce que vivent les gens au quotidien, comme en Argentine. Il me
semble qu'en Europe, et notamment en France, le débat sur
la mondialisation est moins académique, qu'il y a de vraies
connexions entre les salariés, les patrons et la société.
Continuer à parler au plus grand nombre
Mais vous alimentez vous-même ce débat, notamment
en Amérique du Nord...
Après avoir écrit No logo, j'ai passé plusieurs
années à parler du livre, des marques, des multinationales...
A cette époque, le débat sur la mondialisation était
omniprésent dans les médias. Mais après trois
années, j'ai commencé à sentir que le débat
se faisait au sein de communauté déjà sensibilisée,
déconnectée de la réalité. C'est, je
pense, ce qui m'a orientée vers l'audiovisuel, pour continuer
à parler au plus grand nombre. Avec Avi Lewis, le réalisateur
de The Take, nous avons d'abord travaillé sur une série
d'émissions télévisées consacrées
à la mondialisation. De fil en aiguille, nous nous sommes
retrouvés en Argentine.
En savoir +
La nouvelle consommation
La mondialisation reste-t-elle selon vous le problème numéro
un dans l'univers économique ?
Ces dix dernières années nous ont montré les
premiers grands travers de la mondialisation : développement
de la corruption, enrichissement des actionnaires et des dirigeants
au détriment des salariés, faillites financières,
organisations pyramidales inefficaces, effondrement des systèmes
sociaux collectifs... Tant que notre modèle économique
ne considérera pas les salariés, qui sont aussi des
consommateurs, comme une valeur à part entière, nous
évoluons dans une impasse. L'entreprise n'est pas une fin
en soi. Les entreprises autogérées offrent une première
solution alternative. D'autres suivront peut-être.
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