Origine : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/10/06/833-trop-peu-trop-tard
L’adoption du plan Paulson par la Chambre des représentants
le vendredi 3 octobre met fin aux «folles journées»
de septembre. Si cette décision était attendue et
nécessaire après le chaos qu’avait provoqué
un premier rejet du plan, elle ne signifie nullement la fin de la
crise financière. Cette dernière va continuer à
s’approfondir et à manifester ses effets dans le secteur
réel comme dans le secteur financier[1], mais sous des formes
qui, pour un temps, seront sans doute moins catastrophiques sauf
si une spéculation brutale devait se développer à
brève échéance sur les taux de change[2]. Le
plan Paulson et le déficit budgétaire qu’il
va induire, soulèvera à terme le problème de
la dette souveraine des Etats-Unis.
L’adoption du plan Paulson va cependant permettre aux opérateurs
financiers et aux gouvernements de gagner au mieux quelques semaines
de répit. Il conviendra de les mettre en oeuvre pour apporter
les remèdes structurels que la crise financière exige
et pour répondre à l’entrée en récession
aujourd’hui inévitable des principales économies
occidentales. Ceci implique cependant que toutes les leçons
des événements des derniers jours soient tirées,
et en particulier dans le domaine de la théorie économique.
Le Plan Paulson a suscité de nombreuses critiques dès
qu’il a été connu. Si certaines de ces critiques
s’expliquent par le jeu politicien aux Etats-Unis ou encore
par la permanence d’une idéologie surannée,
il ne fait aucun doute que ses principales dispositions sont contestables
et que certaines critiques sont justifiées. Cependant, quels
que soient les arguments que l’on peut soulever à l’encontre
de ce plan, son adoption était devenue absolument nécessaire.
Le premier rejet du plan par la Chambre des Représentants
par 228 voix contre 205 avait en effet largement contribué
au chaos financier et bancaire qui s’est développé
du 29 septembre au 3 octobre.
L’incapacité des critiques de Paulson à comprendre
la nature spécifique du danger d’une crise de liquidité,
la nature illusoire de certaines des améliorations ou modifications
qu’ils ont proposées, sont autant de révélateurs
des limites et des faiblesses des cadres théoriques qui ont
été mobilisés pour appréhender la crise.
La crise financière est un "moment" dans une crise
plus générale, comme on a tenté de le montrer
dans un texte précédent. La crise de liquidité
constitue, elle, un "moment" particulier de la crise financière.
Elle fait basculer la temporalité de l’action du court
au très court terme et induit une dramatisation spécifique
du développement de la crise. Cependant, au-delà de
la question de l’articulation et de la juxtaposition des temporalités,
la crise de liquidité met au premier plan un certain nombre
de questions théoriques majeures dont il faudra tenir compte
pour la suite de la crise.
I. Le danger immédiat de la crise de liquidité
Le rejet initial du plan Paulson a signifié une perte globale
de la crédibilité des acteurs politiques face au déroulement
de la crise. La conséquence immédiate a été
le tarissement du marché interbancaire sur les principales
places financières. L’arrêt des transactions
entre banques a signifié que ces dernières se sont
mises en apnée financière. Or, même des établissements
qui sont dans de bonnes conditions de solvabilité peuvent
se trouver dans l’impossibilité matérielle de
remplir leurs obligations financières si elles ne peuvent
emprunter à court terme. L’arrêt du marché
interbancaire menace alors l’ensemble des établissements,
qu’ils soient solvables ou non, de faillite.
Les limites de l’action des banques centrales
La crise de liquidité a été manifeste dès
le 30 septembre et s’est progressivement amplifiée
jusqu’au 3 octobre. En dépit de l’injection par
les banques centrales de quantités considérables de
liquidités[3], avec en particulier l’extension des
prêts "Swap" de la FED aux autres banques centrales
de 330 milliards de dollars à 620 milliards, l’accroissement
de la fenêtre de ré-escompte spéciale de 300
à 450 milliards de dollars, les engagements de la BCE et
de la Banque du Japon, les taux à court terme se sont envolés
et les volumes de transaction se sont effondrés[4].
Ainsi, le taux sur les crédits à 3 mois en dollars
devait atteindre 10% à Londres dès le mardi 30 au
matin, tandis que le LIBOR connaissait une hausse très spectaculaire[5],
et le EURIBOR (taux sur des prêts à 1 mois en euros)
atteignait 5,05%[6]. De fait, les taux sont revenus aux niveaux
les plus élevés qu’ils avaient atteint le 18
septembre avant l’intervention massive des banques centrales
(graphique 1). Ceci montre que le pouvoir de ces dernières
s’amenuise avec le développement de la crise.
Graphique 1.
Evolution des taux interbancaires avant l’intervention des
banques centrales.
Un des responsables stratégie de la Dresdner Kleinwort devait
déclarer aux journalistes le mardi à midi: «Les
marchés monétaires se sont effondrés, et plus
aucune transaction n’a lieu (…) Il n’y a plus
de marché. Les banques centrales sont les uniques pourvoyeurs
de liquidité car plus personne ne prête[7].»
De fait, les banques européennes ont emprunté 15,5
milliards d’euros dans la nuit du lundi 29 au mardi 30 septembre.
C’est dans ce contexte que les gouvernements de la Belgique,
des Pays-Bas et de la France ont dû se porter au secours d’établissements
comme Fortis ou Dexia qui, contrairement à Bradford &
Bingley ou Hypo Real Estate, n’étaient pas en situation
d’insolvabilité générale mais étaient
directement menacés par la crise de liquidité.
On voit bien que l’action des banques centrales, si elle
est nécessaire, est ici pleinement insuffisante. L’injection
massive de liquidités à court (3 mois) ou très
court terme (de l'overnight à 1 mois) permet d’éviter
que la crise n’emporte l’ensemble du système
bancaire en quelques heures. Mais cette action est insuffisante
pour arrêter la crise. Au mieux, elle stabilise un blessé
grave, mais ne le guérit pas. On touche ici aux limites de
la politique monétaire que James K. Galbraith a parfaitement
analysé en mars 2008[8]. Parce qu’ils sont incapables
de s’extraire d’un cadre intellectuel et théorique
profondément erroné et matériellement dépassé,
les responsables des banques centrales, de Ben Bernanke à
Jean-Claude Trichet sont incapables d’aller au-delà
de l'équivalent d’une médecine d’urgence
et de premier secours alors que la crise se développe.
La crise de liquidité ne s’est pas manifestée
uniquement aux Etats-Unis et sur les marchés européens.
Elle s’est rapidement propagée en Asie, provoquant
des hausses brutales des taux à 1 et 3 mois à Singapour,
Hong Kong et Sydney. La Bank of Japan a ainsi été
obligée d’accroître très fortement ses
interventions auprès des banques tandis que la Banque Centrale
Australienne (Reserve Bank of Australia) a du injecter pour 1,6
milliards de dollars US dans la journée du 30 septembre.
La situation va continuer de se dégrader ainsi jusqu’au
3 octobre, en dépit des efforts répétés
des banques centrales pour injecter des liquidités et élargir
le spectre des titres acceptés en collatéral à
des prêts aux banques[9].
Les effets contaminants de la crise de liquidité
La crise de liquidité n’a pas touché que les
banques. Les grandes compagnies d’assurance, qui détiennent
elles aussi des actifs douteux, ont été frappées
par la crise de liquidité. Le mardi 30 septembre Fitch rating
dégradait sa note sur Hartford Financial, à la suite
des pertes que cette société avait suvies consécutivement
à la faillite de Lehman Brothers mais aussi au rachat par
l’Etat de AIG, un autre assureur.
La baisse de la notation, dans un climat de crise de liquidités
provoquait une chute brutale de 18% du cours de l’action de
cette société. La chute devait se poursuivre le mercredi
1er octobre et le mouvement touchait dans les heures qui suivirent
deux autres importants assureurs, Metropolitan Life et Genworth
Financial.
L’impact de cette crise de liquidité s’est immédiatement
fait sentir sur le marché des valeurs mobilières où
des ventes importantes ont été réalisées
pour pouvoir dégager des capacités de financement
à très court terme. La journée du lundi 29
septembre a connu une chute historique de 777 points. La reprise
technique qui se manifeste le mardi 30 ne dure guère et au
jeudi 2 octobre en fin de séance le DJIA est à un
niveau particulièrement bas (graphique 2).
Si la situation a été très difficile pour
les banques et les établissements financiers, elle commence
à devenir inquiétante pour les entreprises. Une réunion
de la National Association of Corporate Treasurers fut ainsi organisée
le jeudi 2 pour centraliser les informations provenant des membres
de cette association. Les grandes entreprises américaines
ont en effet été confrontées à un brutal
durcissement des conditions de crédit de la part des banques
sur les facilités de crédit à court terme[10].
Graphique 2.
Évolution du Dow Jones du vendredi 26 septembre à
la clôture du jeudi 2 octobre (source: BigCharts.com via MarketWatch).
Il faut ici bien distinguer les besoins de financement à
court et à long terme des entreprises. En règle générale
l’analyse tend à se focaliser sur le financement des
investissements. Il s’agit de financement à moyen ou
long terme qui pèsent sur la capacité d’une
entreprise à maintenir son niveau concurrentiel, mais qui
n’affectent pas immédiatement sa capacité à
produire. Tout aussi important est le financement des opérations
au jour le jour, soit la gestion du capital circulant. Les entreprises
ne gardent que très peu de moyens liquides dans leur comptabilité
et ce même quand elles réalisent des profits confortables.
Aux Etats-Unis, ces liquidités sont souvent placées
en valeurs mobilières, dans des comptes à très
court terme. Les entreprises américaines ont ainsi été
frappées simultanément par une difficulté croissante
à obtenir un renouvellement de leurs lignes de crédit
de la part des banques – elles-mêmes en difficulté
sur leur trésorerie – et pas une brutale perte de valeur
de la part de leur propre trésorerie placée en actions.
À la veille du vote du Plan Paulson par la Chambre des Représentants,
le risque existait bien de voir l’activité économique
aux Etats-Unis faiblir brutalement non du fait d’un effondrement
total de la demande mais simplement en raison de l’absence
de moyens de trésorerie de la part des entreprises.
Les nouvelles qui surviennent entre le vote du Plan Paulson le
vendredi 3 octobre et le lundi 6 octobre montrent d’ailleurs
à quel point la situation se dégrade rapidement aux
Etats-Unis. Un certain nombre de grandes firmes telles Goodyear,
Gannett Co., et Caterpillar sont obligées d’utiliser
des lignes de crédit d’urgence pour ne pas être
en défaut de paiement[11]. Le problème touche aussi
les finances locales et le Gouverneur de Californie, M. Arnold Schwarzenegger
a indiqué que son État avait besoin d’une ligne
de crédit de 7 milliards de dollars pour pouvoir faire face
aux paiements les plus immédiats. Cette situation semble
se retrouver dans d’autres États qui, même si
leurs finances locales sont équilibrées[12], ont des
problèmes importants de trésorerie.
Le risque est ici que le financement des services publics, qui
sont aux Etats-Unis fournis dans la plupart des cas par des sociétés
privées sous contrat, ne puissent plus être assurés.
On constate ainsi que la situation avait atteint à la fin
de la semaine un seuil particulièrement dangereux. La crise
de liquidité menaçait de provoquer non seulement un
effondrement des banques, mais aussi de bloquer le fonctionnement
des finances locales et de forcer les grandes entreprises à
réduire très brutalement leur niveau d’activité,
plongeant l’économie américaine, et à
travers elle la plupart des économies occidentales dans une
véritable dépression et non dans une simple récession.
Pour la première fois depuis le début de la crise
financière en août 2007, le spectre de 1929 a failli
se matérialiser.
La situation qui se développe entre le 29 septembre et le
3 octobre apparaît comme à la fois particulièrement
grave et instructive sur le plan théorique. Elle est particulièrement
grave car elle montre que l’économie aux Etats-Unis
est sous la menace d’un arrêt brutal induit par la volonté
des agents de conserver la liquidité qu’ils détiennent
à tout prix. Les observateurs utilisent d’ailleurs
pour décrire les comportements durant ces journées
le mot de stockage (hoarding) de la liquidité[13], tout comme
les crises pénuriques du système soviétique
engendraient des phases de stockage hystérique des biens[14].
L’absence de circulation de la liquidité peut provoquer
l’arrêt de toute opération économique,
même profitable. Dans ce cas, les conséquences d’une
crise financière sur le secteur réel sont désastreuses.
La préférence pour la liquidité existe,
et le marché l’a rencontrée.
Cette situation est particulièrement instructive car elle
est un parfait exemple de la relation entre l’incertitude
radicale et la préférence pour la liquidité
que l’on trouve chez Keynes. Ceci est un point important pour
comprendre les enjeux théoriques qui se nouent au sein de
l’urgence qui règne dans les salles de marché
durant toute la semaine. La notion de la préférence
pour la liquidité a été une des principales
pierres d’achoppement entre Keynes et les partisans de l’orthodoxie
économique. Une bonne partie de la contre-révolution
monétariste a justement consisté à faire disparaître
la dimension spécifique de la préférence pour
la liquidité keynésienne, pour tenter de l’assimiler
à une forme «standard» de recherche de richesse.
Ce faisant, c’est le rôle de l’incertitude radicale
que les économistes standards ont tenté de faire disparaître.
Les faits sont têtus. Bannie des manuels et des modèles
bien lisses qui encombrent les revues académiques, l’incertitude
radicale s’est manifestée dans toute sa brutalité,
rappelant ainsi à tous la pertinence du raisonnement de Keynes.
Ce dernier, prolongeant les intuitions que l’on trouve dans
la Théorie générale, a distingué la
prime de risque, qu’il lie à un univers où les
événements sont probabilisables, à la prime
de liquidité, qu’il relie à l’incertitude
radicale, celle qui justement rend les événements
non-probabilisables[15]. Cette vision d’une prime à
la liquidité induite par une incertitude systémique
s’applique de manière particulièrement éclairante
aux situations de crise où les systèmes de représentation
des agents ont été perturbés par l’irruption
d’un événement unexpected, ou imprévu,
comme l’a montré George Shackle[16].
Cet auteur a montré que les surprises qui peuvent survenir
sont d’un sens bien différent suivant qu’elles
sont induites par un événement mal prévu (counter-expected)
ou par un événement imprévu (unexpected). Ce
dernier, parce qu’il déstabilise le système
de représentations qui permet de formuler des anticipations,
conduit à une préférence absolue pour la liquidité.
Celle-ci conduit non à l’action mais à l’inaction[17],
ce qui menace par généralisation l’économie
toute entière d’un effet de thrombose. Ce problème
de l’incertitude radicale propre à une économie
monétaire était au cœur de la réflexion
de Hyman P. Minsky[18], dont on peut montrer aujourd’hui à
quel point ses analyses sont adaptées à la compréhension
de la dynamique spécifiquement financière de la crise[19].
Or, comme on l’a indiqué dans un précédent
texte, les acteurs des marchés financiers ont été
soumis à plusieurs surprises relevant de l’événement
imprévu, avec tout d’abord la décision des autorités
américaines du 14 septembre de laisser Lehman Brothers faire
faillite, puis avec le rejet du Plan Paulson en première
lecture à la Chambre des représentants.
Ce que l’on voit se déployer entre le 14 septembre
et le 3 octobre valide totalement et définitivement la théorie
keynésienne dans son interprétation la plus radicale.
Mais une telle analyse suscite des inquiétudes quant à
la capacité du plan Paulson à ramener le calme.
Trop peu, trop tard ?
Le vote du plan Paulson par une large majorité (263/171)
de la Chambre des représentants le vendredi 6 octobre a constitué
une étape essentielle. Cependant, survenant après
les diverses péripéties que l’on a connues depuis
le 25 octobre, l’effet du plan semble avoir été
dramatiquement émoussé comme l’indique la réaction
négative des marchés financiers[20].
Aux Etats-Unis on ne voit que de faibles signes de reprise des
opérations de crédit interbancaires. Par ailleurs,
la crise s’étend rapidement en Europe où l’effondrement
du marché des fonds prêtables à cours terme
provoque des tensions économiques et politiques. Le risque
sur les banques apparaît comme le plus évident en Irlande
et en Allemagne. Dans ces deux pays, les gouvernements ont étendu
la garantie des dépôts bancaires[21]. En Allemagne,
la crise de la banque Hypo Real Estate agite la menace du risque
systémique et oblige le gouvernement à engager plus
de 50 milliards d’euros.
La réunion qui s’est tenue le samedi 4 octobre à
Paris entre les dirigeants de la France, de l’Allemagne, de
l’Italie et de la Grande-Bretagne montre d’ailleurs
à la fois la gravité de la situation et ses implications
politiques. La logique de l’Union Européenne eut voulu
que soit convoqué un Conseil Européen. La formation
d’un directoire à 4, si elle est logique, constitue
un tournant majeur dans la politique européenne qui doit
reconnaître la prééminence du niveau de décision
étatique et de la coordination en groupe limité.
Mais, le fait le plus important est que cette réunion n’a
abouti qu’à un accord vague, susceptibles d’interprétations
contradictoires (en particulier sur les conditions d’application
des critères de Maastricht). Si les 4 pays réunis
se sont mis d’accord sur une garantie donnée aux banques,
il n’y a pas eu de Fonds Européen mis en œuvre.
Le sauvetage des banques devra se faire État par État.
La question de la réglementation européenne de la
concurrence sera aussi rapidement posée. Les mesures nécessaires
au sauvetage des banques seront à l’évidence
contradictoires avec une large part de cette réglementation.
De manière symptomatique l’accueil réservé
par les opérateurs financiers européens aux résultats
de cette conférence a été des plus mitigé,
avec une forte hausse du LIBOR pour les prêts overnight en
dollars et de l’EURIBOR pour les prêts en euro sur 3
mois. Plus significatif encore est le fait que le volume de transactions
reste très inférieur à son niveau normal, confirmant
une thésaurisation des liquidités disponibles[22].
Le phénomène du «stockage» (hoarding)
des liquidités continue de dominer le marché.
En Asie aussi le plan Paulson a du mal à convaincre les
opérateurs financiers. Le 6 octobre, tous les indices boursiers
de la région, à l’exception de celui du Bengladesh,
ont affiché des baisses très sensibles. Les conditions
du crédit à court terme ne se sont pas détendues.
S’il était évident que le simple vote du plan
Paulson ne pouvait signifier le début des opérations
de sauvetage des banques, un plan d’une telle ampleur a habituellement
un impact positif dès son annonce dans la mesure où
les opérateurs anticipent les effets futurs de sa mise en
oeuvre. C’est d’ailleurs ce que l’on avait constaté
quand le plan fut annoncé initialement.
Qu’il n’en soit rien alors qu’il est voté
est un signe extrêmement inquiétant. Il montre que,
après les «surprises» au sens de Shackle subies
par les opérateurs entre le 25 octobre et le 3 novembre,
les représentations de ces derniers se sont fondamentalement
modifiées. Il y a une crise générale quant
à la crédibilité des autorités américaines
et surtout la représentation de la crise est aujourd’hui
beaucoup plus pessimiste qu’elle ne l’était le
25 octobre.
Dans ces conditions, la demande pour la liquidité va rester
très élevée avec le risque que les comportements
de thésaurisation ne conduisent à une demande exponentielle.
L’incapacité des banques centrales, en dépit
d’interventions massives que l’on a constatées
la semaine dernière, à résorber une telle situation
montre bien que le traitement de la crise financière par
les moyens habituels a touché ses limites.
Il ne fait donc aucun doute que l’adoption par la Chambre
des représentants vendredi 3 octobre du plan Paulson par
263 votes pour et 171 contre, venant après le vote massivement
favorable du Sénat (74 pour et 25 contre) le 1er octobre,
était une nécessité. Il est à craindre
qu’il ne soit survenu trop tard et, compte tenu du retard
pris entre le 26 octobre et le 3 novembre, avec des moyens trop
faibles. Le constat du «trop peu, trop tard» a été
permanent lors des défaites et l’on peut se demander
si nous ne sommes pas en train d’en voir une se dérouler
sous nos yeux. Nous ne saurons jamais si l’adoption dès
le 25 octobre du Plan Paulson, sans les palinodies des chefs Républicains
à la Chambre ou au Sénat aurait pu être cette
action décisive arrêtant la panique et reconstituant
des représentations plus raisonnables. Une analyse du déroulement
de la crise d’un point de vue stratégique va en ce
sens néanmoins.
Cela ne signifie pas que le plan soit exempt de défauts
et n’ait pas suscité les critiques, bien au contraire.
II. La contestation du Plan Paulson et ce qu’elle
révèle.
Les critiques formulées contre ce plan sont de natures très
diverses. Les arguments soulevés dans les milieux politiques
et académiques ne se recoupent que partiellement. Ils sont
cependant, dans une large part, motivés par l’ampleur
même du plan (700 milliards de dollars) et les conditions
de son exécution.
Au sein des Représentants et Sénateurs Républicains
opposés au Plan Paulson, un argument récurrent fut
celui de la caisse de garantie mutuelle des banques. L’idée
est ici que les acteurs de marché doivent pouvoir s’assurer
eux-mêmes. Si le principe d’une telle caisse de garantie
est logique, il est aussi évident qu’aucune caisse
susceptible de porter les pertes accumulées dans le système
bancaire américain ne pouvait être constituée
dans le temps nécessaire pour éviter un effondrement
total du système.
La critique académique et ses limites
Dans le milieu académique, la revue électronique
The Economists’ Voice publié depuis Berkeley a rassemblé
un large spectre de ces critiques, venant pour l’essentiel
de milieux proches du parti Démocrate.
Le rédacteur en chef de la revue, Aaron S . Edlin, dans
un virulent éditorial du numéro de septembre qui prend
la forme d’une lettre ouverte adressée à Henry
Paulson, le Secrétaire d’État au Trésor,
conteste directement la légitimité du plan[23]. Prenant
le point de vue du contribuable il argumente son désaccord
avec le plan autour de deux idées: le rachat des mauvaises
dettes doit se faire sans qu’il y ait de mention contraignante
d’un «juste prix» et le plan laisse ouverte la
possibilité que le Trésor demande des sommes supplémentaires.
L’attaque vise directement la personne de Paulson en tant
qu’ancien Président de Goldman Sachs: "«The
legislation does not even suggest that you should try to ger a fair
price, not anyway if ‘stability’ is at stake. And if
you decide to give twice the fair price to an old friend from your
Goldman sachs days and think this contributes to stability, that
decision is non-reviewable[24].»"
L’argument combine plusieurs idées. La première,
évidente, est la notion de «juste prix» pour
des titres dont la valeur est contestable. La seconde est le caractère
discrétionnaire de l’autorité conférée
à Paulson (that decision is non-reviewable). La troisième
est la possibilité d’une collusion entre Paulson et
ses anciens collègues des banques d’affaires.
Ce dernier argument est à la fois réel et spécieux.
Il est réel car l’implication de Paulson dans le monde
de la banque d’affaires de Wall Street est indéniablement
un problème compte tenu du fait que ces banques d’affaires
vont bénéficier du plan.
Il est spécieux dans la mesure où les participants
à The Economists’ Voice ne se sont guère manifestés
dans d’autres cas de collusion et en particulier quand Robert
Rubin, Secrétaire d’État au Trésor sous
l’administration Clinton, après avoir poussé
les feux de la dernière des déréglementations
du système bancaire américain en 1999[25], s’en
alla prendre une fonction directionnelle dans CityGroup, une des
banques les plus avantagées par la mesure prise. L’administration
de George W. Bush n’est donc ni la seule ni la première
à avoir pratiqué un mélange des genres potentiellement
scandaleux en ce domaine[26]. La vertueuse indignation de M. Edlin
serait plus crédible s’il avait été plus
cohérent et plus constant dans ses critiques.
Les deux autres idées vont se retrouver à divers
degrés dans d’autres points de vue présents
dans le numéro de The Economists’ Voice et en règle
générale dans les commentaires suscités par
le Plan Paulson.
Le plus argumenté est certainement celui de Luigi Zingales[27].
Ce dernier critique le plan Paulson au titre que son coût
est trop élevé pour le contribuable américain
car le gouvernement n’est pas mieux placé que le marché
pour évaluer des actifs contestés, mais aussi parce
que le plan viole ce qui constitue pour Zingales le principe même
du capitalisme: celui qui réalise des profits doit aussi
être celui qui supporte les pertes.
On retrouve en fait un des arguments de Edlin concernant la «juste
valeur» des actifs. Comme de nombreux critiques du plan Paulson,
Zingales utilise la notion de « valeur fondamentale »
pour construire son opposition. Un argument identique est utilisée
par un autre contributeur au numéro de septembre 2008 de
The Economists’Voice Lucian A. Bebchuk[28]. Le problème
est que cette notion de «valeur fondamentale» est elle-même
plus que douteuse d’un point de vue théorique comme
technique ainsi que le démontrent les contributions rassemblées
dans un ouvrage récent dirigé par Christian Walter
et Eric Brian[29].
L’idée d’une «violation» du principe
du capitalisme soulève d’autres questions, et en particulier
celle concernant l’impossibilité de penser la propriété
privée sans penser simultanément la propriété
sociale[30]. Il est cependant clair qu’une aide massive aux
banques implique une prise de contrôle directe (par une entrée
dans le capital) et indirecte (par le renforcement des réglementations)
de la part de l’État.
L’argument sur les «principes» est repris sous
une autre forme par Bebchuk qui inclut dans les objectifs d’un
plan «idéal» la nécessité de renforcer
la «discipline de marché»[31]. Il y a là
une illusion parallèle à celle qui porte sur la «juste
valeur» ou la valeur fondamentale. En effet le concept de
«discipline de marché» fait directement référence
à un individu dont le comportement relèverait de la
rationalité maximisatrice au sens traditionnel de ce concept
tel qu’il est utilisé dans la théorie économique
standard. Or, ce concept est vide de sens scientifique et heuristique
en raison des hypothèses qu’il implique quant à
la construction des préférences individuelles[32].
Le marché n’étant pas le seul contexte dans
lequel puisse s’inscrire un opérateur de marché
(sauf à lui supposer une inexistence absolue de toute vie
sociale) aussi «dures» que puissent être les règles
d’un marché elles ne sauraient à elles seules
modeler le comportement de l’individu en question ni prévenir
des renversements brutaux de la hiérarchie de ses préférences.
L’histoire même des spéculations et des crises,
depuis la fameuse «folie» des tulipes jusqu’à
la présente crise[33], montre l’inanité du recours
à la «discipline du marché» comme formule
salvatrice, dans la mesure où le moteur de cette dernière,
la concurrence, est ce qui produit l’incertitude et les comportements
déstabilisateurs. Zingales et Bebchuk se cramponnent à
une vision de désordres exogènes sans comprendre que
l’origine de ces désordres est endogène aux
processus de marché.
Zingales ne se limite pas à des critiques, mais fait des
propositions alternatives. La plus intéressante, directement
inspirée des mesures de l’administration Roosevelt,
porte sur une annulation de fait d’une partie des dettes.
Dans la mesure où la puissance publique américaine
se trouvera en possession d’une importante quantité
de dettes émises par des ménages, il y a ici une piste
à creuser. Elle est développée par Dean Beaker
qui développe une critique du Plan Paulson visant à
en renforcer sa dimension sociale[34].
Malheureusement, comme le montre Howard L. Rosenthal dans une «lettre
aux rédacteurs» de The Economists’Voice , les
Républicains se sont toujours opposés à toute
politique d’annulation des dettes[35]. Rosenthal indique que
les fondements théoriques à une telle opposition ne
sont pas vérifiés[36]. Historiquement, cette opposition
ne pu être surmontée durant le New Deal que grâce
à la majorité massive dont disposaient les Démocrates
au Congrès, puis aux changements au sein de la cour suprême,
dans le cours du second mandat de F. D. Roosevelt.
Cette opposition farouche et fanatique des Républicains
au principe d’une annulation des dettes a ainsi conduit la
direction du Parti Démocrate a abandonner la proposition
d’une renégociation des contrats hypothécaires
pour ne pas «tuer» l’accord sur le Plan Paulson,
un renoncement qui a expliqué la réticence de certains
représentants Démocrates à le voter lors de
la seconde lecture[37].
Joseph Stiglitz va lui aussi pendre position contre le plan immédiatement
après le rejet de ce dernier en première lecture[38].
Les arguments de Stiglitz ne recoupent que partiellement ceux de
Eldin et Zingales.
Pour Stiglitz les trois principaux défauts du Plan sont
l’impact dépressif qu’il peut avoir sur l’économie
par le surcroît d’impôts qu’il peut engendrer,
le fait qu’il ne peut résoudre la crise de confiance
car il ne s’attaque pas efficacement à la question
des mauvaises dettes et le fait qu’il ne répond pas
au problème de la dynamique récessive qui se met en
œuvre actuellement dans l’économie américaine.
Stiglitz accompagne ses critiques de propositions comme un programme
de quasi-nationalisation des banques et un soutien aux ménages
menacés par les expulsions.
La nature des arguments employés
Si l’on reprend les arguments avancés à l’encontre
du Plan Paulson, on peut constater qu’ils tombent dans trois
catégories différentes.
On a des arguments qui renvoient à des erreurs théoriques
issues du cadre de l’économie standard. Il en va ainsi
de la croyance en la valeur fondamentale et la possibilité
de donner à cette notion un rôle opérationnel,
de la mythification des vertus de la «discipline de marché»,
ou encore des réticences devant l’action discrétionnaire.
La croyance en une autofondation des règles hors toute action
discrétionnaire illustre d’ailleurs un des paradoxes
de la pensée économique standard, même dans
sa version dite «élargie» ou «éclairée».
En effet, pour que des règles soient auto-fondatrices, il
faudrait qu’elles soient parfaites ou du moins que leurs effets
soient lisibles par tous les acteurs de manière incontestable.
Mais, si nous pouvions rédiger des règles parfaites
ou susceptibles d’une telle lecture, rien ne nous empêcherait
d’écrire des contrats (qui sont à un niveau
de généralité inférieur qu’une
règle) qui soient parfaits ou lisibles de manière
incontestable. Si tel était le cas, ces contrats se suffiraient
à eux-mêmes et nous n’aurions pas besoin de règles.
Les règles (réglementations et lois) sont nécessaires
parce que la relation contractuelle au sein d’une société
dense est imparfaite en raison des limites cognitives et informationnelles
des individus. Mais, ce qui est vrai au niveau le plus faible de
généralité l’est évidemment au
niveau supérieur. Les règles ont encore plus de chance
d’être imparfaites que les contrats ne le sont. Ce qui
donne leur force aux règles est donc autre chose que leur
efficacité technique, c’est la présence d’une
autorité légitime qui les dépasse.
La règle n’est pas auto-fondatrice mais suppose une
autorité capable d’action discrétionnaire qui
soit légitime. En d’autres termes la légalité
ne détermine pas la légitimité mais l’inverse.
Il est donc vain d’opposer des règles et l’action
discrétionnaire. La présence d’un pouvoir discrétionnaire
au sein du Plan Paulson est au contraire un élément
de sa crédibilité. De ce point de vue, les amendements
apportés au Plan sont des plus discutables. Ainsi, le Trésor
ne pourra pas engager de manière discrétionnaire les
700 milliards de Dollars, mais devra redemander l’autorisation
au Congrès pour certaines tranches. Si l’on reprend
la métaphore militaire déjà utilisée,
ceci reviendrait à envoyer un général à
la bataille en ne lui donnant l’autorisation de tir que sur
25% des munitions qui sont dans les caissons, l’autorisation
du Chef d’Etat-Major étant nécessaire pour les
25% suivants et celle du gouvernement pour les 50% restant. De plus,
on communiquerait à l’adversaire cette limitation de
la liberté d’engagement du général…
Quand Stiglitz se félicite de l’amélioration
des conditions de supervision du Plan après son rejet, il
n’est pas sur qu’il ait raison[39].
La deuxième catégorie d’argument est celle
des arguments probablement justes mais inopérants dans le
contexte. Ainsi, un plus ou moins grand degré d’immoralité
du Plan Paulson peut être constaté quand on regarde
l’usage de l’argent public qu’il implique. Mais
la question posée n’est pas celle de la moralité
du Plan mais de l’arrêt le plus rapide possible de la
crise de liquidité. Nous sommes dans une situation où
mieux vaut un plan imparfait et immoral immédiatement disponible
qu’un plan optimal mais qui implique de nouveaux délais.
De la même manière la proposition d’une caisse
de garantie mutuelle n’est pas fausse, et pourrait donner
lieu dans le futur à une réforme, mais elle n’est
pas pertinente dans le contexte de la crise. Il y a là une
erreur quant à la temporalité des événements.
Ceci est en partie reconnu par Aaron Edlin dans un nouvel article
publié juste après le vote en seconde lecture du plan
Paulson[40]. Edlin reconnaît que la crise actuelle a pris
la tournure d’un véritable incendie et qu’il
convient avant toute chose d’en arrêter la propagation.
La proposition qu’il fait, désormais, d’introduire
une garantie totale des dépôts est plus réaliste
que ses premières critiques.
L’argument de Stiglitz sur le fait que le plan Paulson ne
cherche pas à remédier à la dynamique récessive
de l’économie américaine entre lui aussi dans
la catégorie des arguments justes mais qui ne sont pas pertinents
dans le contexte immédiat du Plan Paulson. On ne peut contester
d’un point de vue théorise l’observation faite
par Stiglitz. Il a raison d’indiquer que ce problème
est essentiel. Néanmoins, il est d’un ordre d’urgence
inférieur à celui de la crise de liquidité.
Il n’est pas judicieux de reprocher au Plan Paulson de ne
pas faire ce pourquoi il n’a pas été conçu.
De même, quand Stiglitz compare les sommes engagées
dans le Plan Paulson au fait que l’administration Bush avait
naguère refusé un accroissement très faibles
des aides destinées à lutter contre la pauvreté
infantile se trompe-t-il de registre[41]. Le problème n’est
pas là.
On peut d’ailleurs relier à ce type d’arguments
les discours européens sur les «parachutes dorés»
des dirigeants des banques. Que cette pratique puisse apparaître
comme scandaleuse se comprend. Cependant, une réglementation
des indemnités de départ des dirigeants ne change
rien aux causes de la crise et n’ajoute rien à sa solution.
La troisième catégorie d’arguments est celle
des arguments certainement justes mais contradictoires avec le rapport
des forces politiques nécessaire à la ratification
du Plan. Ainsi, des clauses d’annulation des dettes et de
meilleure protection des ménages les plus endettés
ainsi que de prise de contrôle de certaines banques par la
puissance publique sont incontestablement justes et accroîtraient
l’efficacité du Plan. Elles sont incompatibles avec
la nécessité d’obtenir un vote bi-partisan.
On peut dire la même chose de la proposition de Stiglitz
d’envisager une nationalisation des banques ou du moins une
entrée importante de la puissance publique dans leur capital
en contrepartie de l’aide apportée. Ceci est tout à
fait justifié dans une logique de reconstruction générale
du système bancaire, mais ne correspond pas au problème
immédiat et surtout est pleinement inacceptable pour les
Républicains. On peut cependant se demander si la réelle
reconstruction du système financier américain ne pourra
commencer qu’une fois la majorité au Congrès
fermement aux mains des Démocrates. On ne peut espérer
d’une majorité et d’une administration qu’elle
se déjuge pleinement et totalement sur ses options idéologiques
et politiques les plus profondes. Ainsi, vouloir faire entrer dans
le Plan Paulson des mesures en théorie souhaitable mais incompatible
avec le rapport des forces actuel n’a pas de sens.
Mais ceci n’est vrai qu’aux Etats-Unis et dans la situation
particulière que nous connaissons. Si un plan analogue devait
être fait dans d’autres pays et d’autres circonstances,
des clauses de ce type seraient effectivement nécessaires
et souhaitables.
Au total, il ne fait guère de doute que le Plan Paulson,
tel qu’il a été finalement voté le vendredi
3 octobre, soit contestable et imparfait. Mais il n’y a aucun
doute qu’il soit indispensable quand on voit comment la crise
de liquidité s’est déployée entre le
29 septembre et le 3 octobre.
Le débat que ce plan a suscité, en particulier dans
les milieux académiques, s’avère extrêmement
instructif. Une partie des critiques soulevées contre le
Plan s’avère incohérente dans le contexte de
leur formulation ou par rapport à la nature du problème
posé. La faible attention apportée au problème
de la «temporalité de crise» par rapport à
une logique d’optimisation des mesures du plan, ou encore
les références récurrentes à la «valeur
fondamentale» sont extrêmement révélatrices.
Au-delà des résurgences de l’idéologie
libérale que l’on peut détecter dans les fragments
d’argumentation concernant la «discipline de marché»
et la survivance implicite de l’hypothèse d’efficience
des marchés financiers[42], on voit que le problème
majeur est bien celui de la théorie de l’acteur et
de son environnement qui est mobilisée, implicitement ou
explicitement, dans ces critiques. C’est bien le problème
de l’incohérence théorique et méthodologique
de la microéconomie standard qui est ici mis en pleine lumière.
Les enjeux théoriques et politiques
Le maintien du cadre théorique standard en ce qui concerne
la nature probabiliste de l’événement (avec
ses conséquences pour l’évaluation du risque)
mais aussi les conditions de formation des préférences
des individus et par conséquent de leur rationalité,
est la source majeure des incohérences théoriques
et analytiques que l’on peut repérer. La question est
d’autant plus importante que le cadre théorique standard
a été critiqué spécifiquement sur ces
points depuis près d’un siècle, si l’on
prend le Traité des probabilités de Keynes comme point
de départ[43].
La question de l’incertitude radicale est bien le cœur
du projet de réforme de la théorie économique
que Keynes commence à développer dans la Théorie
Générale[44], mais qu’il n’aura pas le
temps de mettre pleinement en œuvre. La prise en compte de
la nature subjectiviste des comportements humains oppose ici radicalement
la tradition néoclassique, qui survit dans ce que l’on
a appelé l’économie standard, et les approches,
autrichiennes[45] et keynésiennes[46], qui mettent l’incertitude
radicale au coeur même du problème de coordination
institué par la relation marchande[47].
Ceci indique bien les éléments théoriques
en cause dans la crise actuelle. Cette dernière a mis en
lumière des défauts d’intelligence de la réalité,
que ce soit dans la phase d’accumulation des causes spécifiquement
financières de la crise (l’accumulation de risques
mal maîtrisés en raison d’une approche profondément
viciée de la question des probabilités[48]) ou dans
les solutions à y apporter. Il importe donc de remettre l’incertitude
radicale au cœur de l’analyse économique, y compris
dans le traitement formel de la question des probabilités,
et de renouer les fils de la tradition keynésienne dans ce
qu’elle a de plus radical de Shackle à Minsky. Ceci
implique cependant pour établir une cohérence opérationnelle
globale du cadre théorique, de produire la microéconomie
hétérodoxe dont Keynes a porté le projet mais
qu’il a abandonné au vu de l’urgence des années
1930[49]. La combinaison des anciens travaux de Shackle sur la notion
de surprise et de ceux de Herbert Simon sur les limites informationnelles
des individus, articulés aux recherches en psychologie expérimentale,
rend ce qui était hier déjà nécessaire
aujourd’hui possible[50].
La gestion de la crise n’implique pas seulement une volonté
politique, qui n’est pas toujours pleinement présente
ou toujours cohérente, comme on le voit aux Etats-Unis. Elle
nécessite aussi une transformation radicale et fondamentale
du cadre théorique.
Tant que les responsables et leurs conseillers n’auront pas
quitté le cadre théorique et idéologique du
néolibéralisme non seulement ne pourront-ils pas porter
remède aux raisons profondes de la crise, mais encore seront-ils
peu crédibles dans la lutte contre les effets immédiats
de cette dernière. On ne met pas en œuvre une nouvelle
stratégie avec ceux qui ont été à la
base de l’échec. La crise actuelle n’est pas
un simple mouvement du cycle des affaires. Elle met en cause des
éléments bien plus fondamentaux. Dans leur dédain
et leur ignorance pour la chose théorique, les opérateurs
financiers le sentent bien qui ont du mal à faire confiance
à la nouvelle approche préconisée par Paulson
justement parce que c’est lui qui la met en place et qu’il
ne semble pas disposer du soutien nécessaire dans l’administration
et l’élite politique.
À nouveau, la métaphore militaire s’impose.
Le changement de général est parfois la condition
de la crédibilité de la nouvelle stratégie.
Encore faut-il qu’il soit réellement acquis aux principes
de la nouvelle stratégie. Faute de quoi les moyens sont engagés
en trop petit nombre et trop tard. Il suffit de relire la tragique
histoire de la campagne de France de 1940 pour s’en convaincre.
Weygand ne fit pas mieux que Gamelin.
Il faut donc espérer que le plan Paulson, dans sa forme
actuelle, puisse gagner le temps nécessaire pour qu’une
nouvelle administration et une nouvelle majorité puissent
agir aux Etats-Unis. Il est nécessaire en Europe que le tournant
stratégique soit pris dès maintenant avec ce qu’il
implique de ruptures politiques et théoriques avec les fondements
de l’euro-libéralisme.
Jacques Sapir est directeur d’études à l’EHESS,
directeur du CEMI-EHESS.
Lire aussi sur ce blog:
"Le monde qui vient", 25/10/2008.
"Sept jours qui ébranlèrent la finance",
22/09/2008.
Notes
[1] Ce qui était prévisible dès le printemps
2008. Voir J. Sapir, "Quelle ampleur et quelle durée
pour la crise actuelle", Revue du Mauss Permanente, 19 mai
2008.
[2] J. Sapir, "How far could the US Dollar fall?", Real-world
economics review, issue n° 47, 3 octobre 2008, pp. 232-236 (pdf).
[3] Scott Lanman and Craig Torres, "Fed Pumps Further $630
Billion Into Financial System (Update2)", Bloomberg.com, 29
septembre 2008.
[4] Gavin Finch and Lukanyo Mnyanda, "Money-Market Rates Jump
as Bank Rescues Stoke Lending Concern", Bloomberg.com, 29 septembre
2008.
[5] On trouvera une bonne description non technique du LIBOR ou
British Bankers’ Association’s London Interbank Offered
Rate dans D. MacKenzie, "What’s in a number? The Importance
of Libor, Real-World Economics Review, n° 47, 3 octobre 2008,
pp. 237-242 (pdf).
[6] Gavin Finch and David Yong, "Money-Market Rates Climb
After U.S. Congress Rejects Bailout", Bloomberg.com, 30 septembre
2008.
[7] Propos recueillis par Gavin Finch and David Yong, "Money-Market
rates…", op.cit. L’auteur du présent texte
a obtenu des informations similaires de responsables de banques
opérant sur le marché de Londres vers 11h30 heure
de Paris.
[8] J.K. Galbraith, "The collapse of monetarism and the irrelevance
of the new monetary consensus", texte de l’allocution
à la 25e Annual Milton Friedman Distinguished Lecture, publié
comme Policy Note, n°1/2008, The Levy Economics Institute of
the Bard College, Annandale on Hudson, NY, 2008.
[9] Justin Carrigan and John Fraher, "Money-Market Rates Climb
to Records, BOE Relaxes Funding Rules", Bloomberg.com, 3 octobre
2008.
[10] Duane D. Stanford, Gabrielle Coppola et John Detrixhe, "Treasurers
Try to Keep Credit With `Hardball' Banks (update 1)", Bloomberg.com,
3 octobre 2008.
[11] Scott Lanman et John Brinsley, "Fed May See Lending to
Companies, States as Next Crisis Fronts", Bloomberg.com, 6
octobre 2008.
[12] La législation américaine interdit aux finances
des États fédérés d’avoir des
déficits de compte courant. Ces derniers doivent être
couverts par le budget fédéral. Mais, même avec
un budget équilibré des besoins temporaires de liquidité
apparaissent en cours d’année obligeant les États
à émettre des bons du trésor locaux. On peut
cependant penser qu’en raison du ralentissement de l’activité
économique, les recettes fiscales locales ont faibli et que
les États vont avoir besoin de montants importants dans les
mois à venir.
[13] Joshua Williamson, Stratégiste chez TD Securities à
Sydeney décrit la situation comme «The interbank lending
markets remains clogged up as banks hoard cash», cit. in Justin
Carrigan and John Fraher, "Money-Market Rates Climb to Records,
BOE Relaxes Funding Rules", op.cit.
[14] Voir M. Aglietta et J. Sapir, "Inflation et pénuries
dans la transition", in J. Sapir et V. Ivanter (edit.), Monnaie
et finances dans la transition en Russie, Éditions de la
MSH/L'Harmattan, Paris, décembre 1995, pp. 3-78.
[15] Voir, D. Moggridge (ed), The Collected Writings of John Maynard
Keynes, vol. 29, Londres, Macmillan, 1979, pp. 293-294. Il s’agit
d’une lettre écrite en 1939 et redécouverte
en 1976.
[16] G.L.S. Shackle, Expectations in Economics, Cambridge University
Press, Cambridge, 1949.
[17] Voir F. C. MacLachlan, Keynes’general theory of interest.
A reconsideration, Routledge, New York, 1993, p. 63.
[18] H.P. Minsky, Stabilizing an Unstable Economy, Yale University
Press, New haven, Conn., 1986.
[19] C.J. Whalen, "The US Credit Crunch of 2007. A Minsky
Moment", Levy Institute Public Policy Brief, n° 93A, The
Levy Economics Institute of the Bard College, Annansdale on Hudson,
NY, octobre 2007.
[20] Steve Goldstein, "U.S. stock futures extend slide after
bailout passage", MarketWatch, 6 octobre 2008.
[21] Goldstein, "Germany Guarantees Private Deposits",
MarketWatch, 5 octobre 2008.
[22] Gavin Finch and Lukanyo Mnyanda, "Money-Market Rates
Climb as Banks Hoard Cash, Crisis Deepens", Bloomberg.com,
6 octobre 2008.
[23] A. S. Edlin, « Questioning the Treasury’s $700
Billion Blank Check. An Open Letter to Secretary Paulson",
The Economists’ Voice, vol. 5, septembre 2008.
[24] Idem, p. 1.
[25] Il s’agit du Gramm-Leach-Bliley Act of 1999, qui annulait
le Glass-Steagall Act de 1933. Rubin fut l’un des acteurs
majeurs de cette loi.
[26] On rappellera pour mémoire le scandale du Harvard International
Institute for Development qui dû être dissous après
la condamnation devant une court Fédérale de ses responsables,
Schleiffer et Hay, suite à des pratiques hautement collusives
en Russie alors qu’ils travaillaient sous contrat de l’État
américain. Ceci se passa sous une administration démocrate
et M. Schleiffer exerce toujours d’importantes responsabilités
universitaires. Sur ce scandale: J. Sapir, Les économistes
contre la démocratie, Paris, Albin Michel, 2002, ch. 1.
[27] L. Zingales, "Why Paulson is wrong", ''The Economists’
Voice, vol. 5, septembre 2008.
[28] L.A. Bebchuk, "Designing a better plan for addressing
the financial crisis", ''The Economists’ Voice, vol.
5, septembre 2008.
[29] C. Walter et E. Brian (edit.), Critique de la valeur fondamentale,
Springer, Paris, 2007.
[30] Voir J. Sapir, Les Trous noirs de la science économique,
Paris, Albin Michel, 2000.
[31] L. A. Bebchuk, op. cit.
[32] Voir l’implication des travaux de Tversky, Kahneman,
Slovic et Lichtenstein sur les modèles possibles de rationalité
des acteurs économiques in J. Sapir, Quelle économie
pour le XXIe siècle, Paris, Odile Jacob, 2005, chap. 1, 3
et 4.
[33] Voir J. Gravereau et J. Trauman, (edits.), Crises Financières,
Paris, Economica, 2001.
[34] D. Baker, "Progressive conditions for a bailout",
Real-World Economics Review, n°47, 3 octobre 2008, pp. 243-249
(pdf).
[35] H. L. Rosenthal, "Letter: Republican Opposition to Debt
Reduction in Financial Crises. The Great Depression and Today",
The Economists’ Voice, vol. 5, septembre 2008.
[36] P. Bolton et H. Rosenthal, "Political Intervention in
Debt Contracts", Journal of Political Economy, vol. 110, n°
5/2002, pp. 1103-1134.
[37] Ceci a été indiqué à l’auteur
par un membre de l’équipe de campagne de Barack Obama
qui a qualifié la proposition d’une renégociation
des dettes hypothécaires des ménages les plus endettés
de «bloody fair, but a deal killer».
[38] J. Stiglitz, "We Aren't Done Yet: Comments on the Financial
Crisis and Bailout", The Economists' Voice, vol. 5, n°
5, art. 11.
[39] Ibid.
[40] A.S. Edlin, (2008) "Quashing the Financial Firestorm",
The Economists' Voice, vol. 5, n° 5, art. 13.
[41] J. Stiglitz, "We Aren't Done Yet: Comments on the Financial
Crisis and Bailout", op.cit.
[42] Pour une analyse critique du concept, C. Walter, "Une
histoire du concept d’efficience sur les marchés financiers",
Annales. Histoire, Sciences Sociales, vol. 51, n°4/1996, pp.
873-905.
[43] J.M. Keynes, A Treatise on Probability, Londres, Macmillan,
1921, republié in D. Moggridge (ed), The Collected Writings
of John Maynard Keynes, vol. 8, Londres, Macmillan, 1973.
[44] Voir P. Davidson, "Some misunderstanding on Uncertainty
in Modern Classical Economies", C. Schmidt (ed.), Uncertainty
in Economic Thought, Cheltenham, Edward Elgar, 1996.
[45] Voir G.P . O’Driscoll et M.J. Rizzo, Economics of Time
and Ignorance, Oxford, Basil Blackwell, 1985.
[46] Voir J. Runde et S. Mizuhara (edits.), The Philosophy of Keynes’s
Economic Probability, uncertainty and convention, Routledge, Londres
et New York, 2003.
[47] Il serait même logiquement possible de classer Marx
parmi les tenants de l’approche subjectiviste. Pour une discussion
sur l’importance d’une telle approche, J. Sapir, Les
Trous noirs…, op.cit.
[48] C. Walter, "La recherche de lois d’échelle
sur les variations boursières", P. Abry, P. Gonçalvés
et J. Levy Vehel, Lois d’échelle, fractales et ondelettes,
Hermès, Paris 2002, chap. 7, pp. 243-272.
[49] Pour suivre l’hypothèse d’O. Favereau,
"L’économie du sociologue, ou penser (l’orthodoxie)
à partir de Pierre Bourdieu", B. Lahire (ed.), Le travail
sociologique de Pierre Bourdieu, Paris, La Découverte, 2001,
pp. 255-314.
[50] J. Sapir, Quelle économie pour le XXIe siècle?,
op.cit.
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