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L’Irak de Bush : une sélectocratie, par Naomi Klein
Naomi Klein, 22 janvier 2004

Origine http://paxhumana.info/article.php3?id_article=394

« Le peuple d’Irak est libre » a déclaré le président George W. Bush lors de sa dernière allocution sur l’état de l’Union. La veille, justement, cent mille Irakiens se sont permis d’être d’un avis différent. Ils sont descendus dans les rues de Bagdad aux cris de : « Oui, oui aux élections, non, non aux sélections ! »

Selon Paul Bremer, chef de l’Occupation, il n’y a vraiment aucune différence entre la version de la liberté de la Maison Blanche et celle qui est réclamée par la rue. Lorsqu’un peu plus tard on lui demandait si son plan pour former un gouvernement irakien - au travers de comités électoraux nommés - n’allait pas entrer en conflit avec l’appel aux élections directes lancé par l’Ayatollah Ali al-Sistani, Monsieur Bremer dit qu’il n’y voyait pas là « un désaccord fondamental avec lui. »

Ce n’était, d’après lui, qu’une question de détails : « Je ne tiens pas à entrer en polémique sur des détails techniques précis. Il y a, si l’on en croit les experts en la matière,toutes sortes de manières d’organiser des élections partielles et des collèges électoraux ; et comme je ne suis pas un de ces experts, je ne souhaite pas entrer dans ces détails. Mais nous avons toujours dit que nous étions prêts à en considérer toutes les subtilités. »

Je ne suis pas moi-même experte en élections, mais je suis persuadée qu’il y a là des différences qu’on ne pourra pas ajuster avec subtilité. L’Ayatollah al-Sistani et ses partisans veulent le droit de vote pour chaque Irakien et que ceux qu’ils éliront élaborent les lois de ce pays - la démocratie dite représentative, imparfaite, de base.

Monsieur Bremer veut que l’Autorité provisoire de la coalition désigne les membres de dix-huit comités régionaux d’organisation. Ces comités choisiront alors les délégués qui devront à leur tour former dix-huit comités de sélection. Ces nouveaux délégués choisiront ensuite des représentants afin de former une assemblée nationale de transition. Cette assemblée procédera à un vote interne qui désignera le chef de cabinet et ses ministres, lesquels formeront le nouveau gouvernement de l’Irak. Voilà ce qui constitue, comme l’a dit Bush dans son allocution, « une transition vers une pleine souveraineté irakienne ».

Vous pigez ? La souveraineté de l’Irak sera établie par des délégués qui nommeront des délégués devant sélectionner des délégués qui sélectionneront des délégués. Ajoutez à cela que Monsieur Bremer a été nommé à ce poste par le président Bush qui lui-même a été désigné au sien par la Cour suprême, et vous avez devant vous la nouvelle et glorieuse tradition démocratique de la sélectocratie : le gouvernement par la sélection de délégués de délégués de délégués de délégués de délégués.

La Maison Blanche souligne encore que son opposition aux élections est essentiellement une question pratique : on n’a tout simplement pas le temps de les lancer avant le 30 juin. Alors pourquoi cette date limite ? L’explication la plus commune c’est que Bush a besoin d’un « morceau de bravoure » pour meubler sa campagne électorale : tandis que son rival démocrate dressera le spectre du Vietnam, Monsieur Bush répondra que s’en est fini de l’occupation, que nous sommes tirés d’affaire.

Excepté que les Etats-Unis n’ont aucunement l’intention de quitter réellement l’Irak. Ce qu’ils veulent c’est y maintenir leurs troupes, et que Bechtel, MCI et Halliburton restent derrière elles pour gérer les secteurs de l’eau, du téléphone et des champs de pétrole. C’est avec cet objectif en tête que, le dix-neuf septembre, Monsieur Bremer a lancé une série de réformes radicales que l’Economist a qualifié de « rêve capitaliste ».

Mais ce rêve, bien que toujours en vigueur, est à présent menacé. Un nombre croissant de juristes spécialisés contestent la légitimité des réformes de Monsieur Bremer, au motif que, face aux lois internationales qui régissent les forces d’occupation - le règlement de la Hague de 1907 et les conventions de Genève de 1949 - l’Autorité provisoire de la coalition ne peut agir qu’en tant que gardienne des actifs de l’économie irakienne, et non comme commissaire-priseur. Des changements aussi radicaux que l’Arrêté 39 de Monsieur Bremer, permettant la prise de possession à cent pour cent des industries irakiennes par des étrangers, contreviennent à ces lois et pourraient donc être aisément balayées par un gouvernement souverain irakien.

Cette perspective a sérieusement refroidi les investisseurs étrangers, et beaucoup ont décidé de ne pas aller en Irak. Les principaux courtiers d’assurance indépendants ne s’y rendront pas non plus, estimant que l’Irak présente un trop grand risque d’expropriation. Monsieur Bremer a réagi en annulant discrètement le plan de privatisation pour deux cents entreprises d’Etat qui avait été annoncé, et en mettant, par contre, trente cinq compagnies en location (avec option d’achat en fin de bail). Pour la Maison Blanche, la seule façon de permettre à son splendide plan d’expansion économique de continuer est de mettre fin à l’occupation militaire : seul un gouvernement irakien souverain, non lié par les règles de la Hague et de Genève, pourrait liquider les actifs de l’Irak en toute légalité.

Mais le fera-t-il ? Etant donné l’idée largement répandue selon laquelle les Etats-Unis ne sont pas partis pour reconstruire l’Irak, mais pour le piller, si l’occasion de voter était donnée aux Irakiens dès demain, ils pourraient aussi bien décider sur-le-champ d’expulser les troupes états-uniennes et de faire capoter le programme de privatisations de Monsieur Bremer, optant au contraire pour la protection des emplois locaux. Et cette effrayante éventualité, bien plus que l’absence de consensus, explique pourquoi la Maison Blanche défend si âprement sa sélectocratie.

Selon le plan américain actuel pour l’Irak, l’Assemblée nationale de transition serait au pouvoir à partir du 30 juin, jusqu’au moment des élections générales qui se dérouleront, au plus tard, le 31 décembre 2005. Cela donnera tranquillement dix-sept mois à un gouvernement non élu, le temps de faire ce que, légalement, l’Autorité provisoire de la coalition ne pouvait pas faire seule : inviter les troupes américaines à stationner là indéfiniment, et donner force de loi au rêve capitaliste de Monsieur Bremer. Et seulement après que ces décisions aient été prises, les Irakiens seront appelés à se prononcer. A la Maison Blanche, on appelle cela l’autonomie, En fait, c’est le jeu de l’influence étrangère qu’on voit ici à l’œuvre, l’occupation à des fins d’exploitation.

Cela signifie qu’une fois encore le monde est confronté à un choix à faire concernant l’Irak. La démocratie y sera-t-elle morte avant même de venir au monde, avec des troupes étrangères établies sur son territoire, des multinationales armées de contrats leur permettant de contrôler les principales ressources pour des années et un programme économique de choc qui a déjà mis 60 à 70 pour cent de la population au chômage ? Ou bien cette démocratie naîtra-t-elle avec un cœur encore battant, capable de construire le pays que les Irakiens auront choisi ?

D’un côté, nous avons les forces d’occupation et de l’autre des mouvements grandissants qui revendiquent le droit à leur propre économie ainsi que le droit à des élections en Irak. De plus en plus, face à ces mouvements, les troupes d’occupation répriment les manifestations par la force brutale, comme des soldats britanniques l’ont fait à Amarah, début janvier, tuant six personnes. Bien entendu, certains religieux fondamentalistes et les fidèles de Saddam tentent de profiter de la colère des Irakiens, mais l’existence même de cette mouvance pro-démocratique relève d’une sorte de miracle : après trente ans de dictature, de guerre, de sanctions économiques et, à présent, avec l’Occupation, on comprendrait certainement que les Irakiens accueillent de nouvelles privations avec fatalisme et résignation. Mais, au lieu de cela, il semblerait que la violence de la thérapie de Monsieur Bremer ait jeté des dizaines de milliers de personnes dans l’action.

Leur courage mérite notre soutien. La semaine dernière au Forum social mondial de Mumbai en Inde, Arundhati Roy, auteur et militante, a appelé toutes les forces opposées à la guerre en Irak à « former la résistance générale à l’Occupation ». Elle a proposé de désigner deux des grandes firmes qui tirent profit de la destruction de l’Irak et « d’en faire la cible d’un boycottage et d’une résistance passive. »

Dans son allocution sur l’état de l’Union, le président Bush a dit : « Je crois que Dieu a mis le désir de vivre en liberté dans chaque cœur. Et même si ce désir est étouffé par la tyrannie durant des décennies, il renaîtra encore. » Chaque nouveau jour que vit l’Irak lui donne raison - et les voix s’élèvent en entonnant : « U.S.A : non, non ! Elections : oui, oui ! »

Naomi Klein

Naomi Klein est l’auteure de : « No Logo, La tyrannie des marques » et plus récemment : « Journal d’une combattante : Nouvelles du front de la mondialisation »