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Origine http://paxhumana.info/article.php3?id_article=394
« Le peuple d’Irak est libre » a déclaré
le président George W. Bush lors de sa dernière allocution
sur l’état de l’Union. La veille, justement,
cent mille Irakiens se sont permis d’être d’un
avis différent. Ils sont descendus dans les rues de Bagdad
aux cris de : « Oui, oui aux élections, non, non aux
sélections ! »
Selon Paul Bremer, chef de l’Occupation, il n’y a vraiment
aucune différence entre la version de la liberté de
la Maison Blanche et celle qui est réclamée par la
rue. Lorsqu’un peu plus tard on lui demandait si son plan
pour former un gouvernement irakien - au travers de comités
électoraux nommés - n’allait pas entrer en conflit
avec l’appel aux élections directes lancé par
l’Ayatollah Ali al-Sistani, Monsieur Bremer dit qu’il
n’y voyait pas là « un désaccord fondamental
avec lui. »
Ce n’était, d’après lui, qu’une
question de détails : « Je ne tiens pas à entrer
en polémique sur des détails techniques précis.
Il y a, si l’on en croit les experts en la matière,toutes
sortes de manières d’organiser des élections
partielles et des collèges électoraux ; et comme je
ne suis pas un de ces experts, je ne souhaite pas entrer dans ces
détails. Mais nous avons toujours dit que nous étions
prêts à en considérer toutes les subtilités.
»
Je ne suis pas moi-même experte en élections, mais
je suis persuadée qu’il y a là des différences
qu’on ne pourra pas ajuster avec subtilité. L’Ayatollah
al-Sistani et ses partisans veulent le droit de vote pour chaque
Irakien et que ceux qu’ils éliront élaborent
les lois de ce pays - la démocratie dite représentative,
imparfaite, de base.
Monsieur Bremer veut que l’Autorité provisoire de
la coalition désigne les membres de dix-huit comités
régionaux d’organisation. Ces comités choisiront
alors les délégués qui devront à leur
tour former dix-huit comités de sélection. Ces nouveaux
délégués choisiront ensuite des représentants
afin de former une assemblée nationale de transition. Cette
assemblée procédera à un vote interne qui désignera
le chef de cabinet et ses ministres, lesquels formeront le nouveau
gouvernement de l’Irak. Voilà ce qui constitue, comme
l’a dit Bush dans son allocution, « une transition vers
une pleine souveraineté irakienne ».
Vous pigez ? La souveraineté de l’Irak sera établie
par des délégués qui nommeront des délégués
devant sélectionner des délégués qui
sélectionneront des délégués. Ajoutez
à cela que Monsieur Bremer a été nommé
à ce poste par le président Bush qui lui-même
a été désigné au sien par la Cour suprême,
et vous avez devant vous la nouvelle et glorieuse tradition démocratique
de la sélectocratie : le gouvernement par la sélection
de délégués de délégués
de délégués de délégués
de délégués.
La Maison Blanche souligne encore que son opposition aux élections
est essentiellement une question pratique : on n’a tout simplement
pas le temps de les lancer avant le 30 juin. Alors pourquoi cette
date limite ? L’explication la plus commune c’est que
Bush a besoin d’un « morceau de bravoure » pour
meubler sa campagne électorale : tandis que son rival démocrate
dressera le spectre du Vietnam, Monsieur Bush répondra que
s’en est fini de l’occupation, que nous sommes tirés
d’affaire.
Excepté que les Etats-Unis n’ont aucunement l’intention
de quitter réellement l’Irak. Ce qu’ils veulent
c’est y maintenir leurs troupes, et que Bechtel, MCI et Halliburton
restent derrière elles pour gérer les secteurs de
l’eau, du téléphone et des champs de pétrole.
C’est avec cet objectif en tête que, le dix-neuf septembre,
Monsieur Bremer a lancé une série de réformes
radicales que l’Economist a qualifié de « rêve
capitaliste ».
Mais ce rêve, bien que toujours en vigueur, est à
présent menacé. Un nombre croissant de juristes spécialisés
contestent la légitimité des réformes de Monsieur
Bremer, au motif que, face aux lois internationales qui régissent
les forces d’occupation - le règlement de la Hague
de 1907 et les conventions de Genève de 1949 - l’Autorité
provisoire de la coalition ne peut agir qu’en tant que gardienne
des actifs de l’économie irakienne, et non comme commissaire-priseur.
Des changements aussi radicaux que l’Arrêté 39
de Monsieur Bremer, permettant la prise de possession à cent
pour cent des industries irakiennes par des étrangers, contreviennent
à ces lois et pourraient donc être aisément
balayées par un gouvernement souverain irakien.
Cette perspective a sérieusement refroidi les investisseurs
étrangers, et beaucoup ont décidé de ne pas
aller en Irak. Les principaux courtiers d’assurance indépendants
ne s’y rendront pas non plus, estimant que l’Irak présente
un trop grand risque d’expropriation. Monsieur Bremer a réagi
en annulant discrètement le plan de privatisation pour deux
cents entreprises d’Etat qui avait été annoncé,
et en mettant, par contre, trente cinq compagnies en location (avec
option d’achat en fin de bail). Pour la Maison Blanche, la
seule façon de permettre à son splendide plan d’expansion
économique de continuer est de mettre fin à l’occupation
militaire : seul un gouvernement irakien souverain, non lié
par les règles de la Hague et de Genève, pourrait
liquider les actifs de l’Irak en toute légalité.
Mais le fera-t-il ? Etant donné l’idée largement
répandue selon laquelle les Etats-Unis ne sont pas partis
pour reconstruire l’Irak, mais pour le piller, si l’occasion
de voter était donnée aux Irakiens dès demain,
ils pourraient aussi bien décider sur-le-champ d’expulser
les troupes états-uniennes et de faire capoter le programme
de privatisations de Monsieur Bremer, optant au contraire pour la
protection des emplois locaux. Et cette effrayante éventualité,
bien plus que l’absence de consensus, explique pourquoi la
Maison Blanche défend si âprement sa sélectocratie.
Selon le plan américain actuel pour l’Irak, l’Assemblée
nationale de transition serait au pouvoir à partir du 30
juin, jusqu’au moment des élections générales
qui se dérouleront, au plus tard, le 31 décembre 2005.
Cela donnera tranquillement dix-sept mois à un gouvernement
non élu, le temps de faire ce que, légalement, l’Autorité
provisoire de la coalition ne pouvait pas faire seule : inviter
les troupes américaines à stationner là indéfiniment,
et donner force de loi au rêve capitaliste de Monsieur Bremer.
Et seulement après que ces décisions aient été
prises, les Irakiens seront appelés à se prononcer.
A la Maison Blanche, on appelle cela l’autonomie, En fait,
c’est le jeu de l’influence étrangère
qu’on voit ici à l’œuvre, l’occupation
à des fins d’exploitation.
Cela signifie qu’une fois encore le monde est confronté
à un choix à faire concernant l’Irak. La démocratie
y sera-t-elle morte avant même de venir au monde, avec des
troupes étrangères établies sur son territoire,
des multinationales armées de contrats leur permettant de
contrôler les principales ressources pour des années
et un programme économique de choc qui a déjà
mis 60 à 70 pour cent de la population au chômage ?
Ou bien cette démocratie naîtra-t-elle avec un cœur
encore battant, capable de construire le pays que les Irakiens auront
choisi ?
D’un côté, nous avons les forces d’occupation
et de l’autre des mouvements grandissants qui revendiquent
le droit à leur propre économie ainsi que le droit
à des élections en Irak. De plus en plus, face à
ces mouvements, les troupes d’occupation répriment
les manifestations par la force brutale, comme des soldats britanniques
l’ont fait à Amarah, début janvier, tuant six
personnes. Bien entendu, certains religieux fondamentalistes et
les fidèles de Saddam tentent de profiter de la colère
des Irakiens, mais l’existence même de cette mouvance
pro-démocratique relève d’une sorte de miracle
: après trente ans de dictature, de guerre, de sanctions
économiques et, à présent, avec l’Occupation,
on comprendrait certainement que les Irakiens accueillent de nouvelles
privations avec fatalisme et résignation. Mais, au lieu de
cela, il semblerait que la violence de la thérapie de Monsieur
Bremer ait jeté des dizaines de milliers de personnes dans
l’action.
Leur courage mérite notre soutien. La semaine dernière
au Forum social mondial de Mumbai en Inde, Arundhati Roy, auteur
et militante, a appelé toutes les forces opposées
à la guerre en Irak à « former la résistance
générale à l’Occupation ». Elle
a proposé de désigner deux des grandes firmes qui
tirent profit de la destruction de l’Irak et « d’en
faire la cible d’un boycottage et d’une résistance
passive. »
Dans son allocution sur l’état de l’Union, le
président Bush a dit : « Je crois que Dieu a mis le
désir de vivre en liberté dans chaque cœur. Et
même si ce désir est étouffé par la tyrannie
durant des décennies, il renaîtra encore. » Chaque
nouveau jour que vit l’Irak lui donne raison - et les voix
s’élèvent en entonnant : « U.S.A : non,
non ! Elections : oui, oui ! »
Naomi Klein
Naomi Klein est l’auteure de : « No Logo, La tyrannie
des marques » et plus récemment : « Journal d’une
combattante : Nouvelles du front de la mondialisation »
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