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Origine :
http://paxhumana.info/article.php3?id_article=183
Le secrétaire adjoint à la Défense, Paul Wolfowitz
l’a exprimé clairement le 6 avril : l’Onu ne
jouera aucun rôle dans la création d’un gouvernement
de transition en Irak. Le gouvernement, mené par les États-Unis,
restera en place au moins six mois, "probablement plus".
Au moment où le peuple irakien aura son mot à dire
dans le choix d’un gouvernement, les décisions économiques
les plus importantes à propos de l’avenir de leur pays
auront déjà été prises par les forces
d’occupation. "Nous avons besoin d’une administration
efficace dès le premier jour", déclare Wolfowitz.
Les gens ont besoin d’eau, de nourriture et de médicaments,
les canalisations doivent fonctionner tout comme l’électricité.
C’est de la responsabilité de la coalition."
On appelle le processus de remise en état des infrastructures,
la "reconstruction". Mais les plans américains
pour l’avenir de l’économie irakienne vont bien
au-delà. Le pays est considéré bien plus comme
un espace vierge, où les champions du néolibéralisme
de Washington peuvent déployer leur économie de rêve
: complètement privatisée, aux mains des entreprises
étrangères et ouverte pour le commerce.
Voici quelques exemples les plus parlants : Le contrat pour l’administration
du port d’Umm Qasr, d’une valeur de 4.8 millions de
dollars, a déjà été attribué
à une société américaine, la Stevedoring
Services of America, et les aéroports sont prêts pour
les enchères. L’agence américaine pour le développement
international (US Agency for International Development) a invité
les multinationales américaines à faire des offres
sur tout, de la reconstruction des routes et des ponts jusqu’à
l’impression de manuels scolaires. La plupart de ces contrats
ont une durée d’un an, mais d’autres comportent
des options qui permettent une prolongation sur quatre ans. Combien
de temps avant que cela ne se transforme en contrats à long
terme pour des canalisations, voies de transits, routes, écoles
et réseaux téléphoniques privatisés
?
Le représentant californien au congrès, Darrell Issa,
a déposé une proposition de loi qui demande au Ministère
de la Défense de mettre en place un réseau de téléphonie
mobile aux normes CDMA dans l’Irak d’après-guerre,
pour que "les détenteurs de brevets américains"
en profitent. Comme le notait Farhad Manjo dans "Salon",
le système CMDA est utilisé aux États-Unis,
mais non en Europe, et a été développé
par Qualcomm, un des plus généreux donateurs d’Issa.
Et puis, il y a le pétrole. L’administration Bush
sait qu’elle ne peut pas parler ouvertement de la vente des
sources pétrolifères irakiennes à ExxonMobile
et Shell. Elle confie cela à Fadhil Chalabi, un ancien fonctionnaire
du ministère du pétrole irakien. "Nous avons
besoin que des sommes énormes rentrent dans ce pays, dit
Chalabi. La seule solution pour cela, c’est la privatisation
partielle de l’industrie."
Il fait partie d’un groupe d’Irakiens exilés,
qui ont conseillé le Département d’État
sur la manière de réaliser ces privatisations, sans
que ne devienne visible qu’elles sont initiées par
les États-Unis. Les 4 et 5 avril, ce groupe organisa très
utilement une conférence à Londres, durant laquelle
il a appelé l’Irak à s’ouvrir à
des multinationales du pétrole après la guerre. L’administration
américaine s’est montrée très reconnaissante
en promettant aux Irakiens exilés beaucoup de postes dans
le gouvernement de transition.
Certains disent qu’il est trop facile de dire que dans cette
guerre il ne s’agit que de pétrole. Ils ont raison.
Il s’agit de pétrole, d’eau, de routes, de chemins
de fer, de réseaux téléphoniques, de ports
et de médicaments. Et si ce processus n’est pas arrêté,
la plus grande braderie du monde aura lieu dans "l’Irak
libre".
Ce n’est pas étonnant que tant de multinationales
se jettent sur le marché inexploité de l’Irak.
Non seulement parce que la reconstruction vaut 100 milliards de
dollars, mais aussi parce que le "libre-échange"
par des moyens moins violents ne fonctionnait pas très bien
ces derniers temps. De plus en plus de pays en voie de développement
refusent les privatisations et les zones de libre échange,
qui sont la priorité économique de Bush, ont très
mauvaise presse dans toute l’Amérique du Sud. Les discussions
de l’OMC sur la propriété intellectuelle, l’agriculture
et les services n’ont pas avancé à cause de
promesses antérieures que les États-Unis et l’Europe
doivent remplir.
Que fera donc la superpuissance mégalomane qui se trouve
elle-même en récession ? Pourquoi pas une amélioration
du libre-échange sous une forme allégée [Free
Trade Lite], qui conquiert l’accès au marché
par des mesures de chantage, vers un libre-échange plus agressif
[Free Trade Supercharged] qui acquiert les nouveaux marchés
sur les champs de batailles des guerres préventives ? Après
tout, les négociations avec des États souverains peuvent
être difficiles. Il est beaucoup plus simple de déchirer
un pays, de l’occuper et puis de le reconstruire comme on
le souhaite. Bush n’a pas abandonné le libre-échange
comme certains le prétendent, il a juste établi une
nouvelle doctrine : "Bombarde, avant d’acheter".
Cela ne se limitera pas à un malheureux pays, mais sera
poursuivi ailleurs. Les investisseurs prédisent ouvertement
que, dès que les privatisations seront engagées avec
succès en Irak, l’Iran, l’Arabie Saoudite et
le Kuweit seront obligés de suivre la concurrence en privatisant
leur pétrole. "En Iran, cela se propagera comme une
traînée de poudre", dit au Wall Street Journal,
S. Rob Sobhani, conseiller en énergie. Ainsi, bientôt
les États-Unis auront ouvert par les bombes le champ d’une
nouvelle zone de libre-échange.
Pour l’instant, le débat dans la presse sur la reconstruction
de l’Irak s’est concentré sur le "fair-play".
Selon l’avis du commissaire européen chargés
des relations extérieures, Chris Patten, il est "particulièrement
maladroit" que les États-Unis gardent tous les contrats
juteux pour eux. Ils doivent apprendre à partager : Exxon.Mobile
devrait faire participer Total.Fina.Elf aux champs pétrolifères
les plus lucratifs, Bechtel devrait donner des parts de ses contrats
pour les canalisations à la Thames Water.
Mais si Patten trouve irritant l’unilatéralisme américain
et si Tony Blair demande la surveillance de l’Onu, cela n’a
rien à voir avec le fond du problème. Qui s’intéresse
de savoir laquelle des entreprises multinationales obtiendra les
meilleurs contrats dans cette braderie-solderie prédémocratique
de l’Irak de l’après-saddam ? Quelle importance
si la privatisation est menée de façon unilatérale
par Washington, ou par les États-Unis, l’Europe, la
Russie et la Chine ?
Le peuple irakien, qui aimerait peut-être - qui sait ? -
garder une partie de ses biens, est totalement exclu de ce débat.
Après la fin des bombardements, on lui doit des réparations
massives, mais sans la mise en place d’un réel processus
démocratique, ce qui est prévu n’est ni réparations,
ni reconstruction, ni réhabilitation. C’est du vol
: une spoliation déguisée en amour du prochain, une
privatisation sans représentation démocratique.
C’est un peuple que l’on a affamé et affaibli
par des sanctions, que l’on a vaincu ensuite dans une guerre
et qui se réveillera de ce traumatisme en constatant qu’une
immense braderie a eu lieu dans son pays sans sa participation.
Les Irakiens découvriront également que la nouvelle
liberté qui les attend - pour laquelle tant de leurs proches
sont morts - est déjà entravée par des décisions
économiques, prises dans les salles de conférences
alors que les bombes tombaient encore.
Et à la fin, on leur dira de voter pour de nouveaux dirigeants
et alors, ils seront admis dans le magnifique monde de la démocratie.
Article paru la première fois dans The Nation
Traduction Les Humains Associés
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