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Faisons-nous des Ennemis, par Naomi Klein
article paru dans The Nation, avril 2004

Origine : http://paxhumana.info/article.php3?id_article=415

Bagdad

Vous avez des chambres ? demandons-nous à la réceptionniste.

Elle nous examine, s’attardant sur le crâne pâle et chauve de mon collègue. "Non," dit elle. Nous faisons semblant de ne pas remarquer les soixante clés accrochées derrière le guichet - l’hôtel est vide.

"Aurez-vous une chambre de libre bientôt ? La semaine prochaine, peut-être ?"

Elle hésite. "Euh... Non." Nous retournons à notre hôtel - celui qui nous voulons quitter parce qu’il y en a qui parient sur quand il sera touché - et nous allumons la télé : la BBC diffuse des images du témoignage de Richard Clarke devant la Commission d’enquête du 11 Septembre, et quelques experts débattent pour savoir si l’invasion de l’Irak a renforcé la sécurité des Etats-Unis.

Ils devraient essayer de trouver une chambre d’hôtel dans cette ville, où l’occupation US a déclenché une vague de rage anti-américaine si intense qu’elle ne se limite plus aux soldats US, aux officiels de l’occupation et à leurs sous-traitants mais s’étend désormais aussi aux journalistes étrangers, aux travailleurs des ONG, à leurs traducteurs et à peu près à tous ceux qui sont plus ou moins liés aux Américains. C’est pour cela que nous n’avons pu faire revenir la réceptionniste sur sa décision : pour survivre en Irak, il est conseillé de rester aussi loin que possible des gens comme nous. (Nous avons pensé expliquer que nous sommes Canadiens, mais tous les journalistes américains arborent une feuille d’érable [l’emblème du Canada - NdT] - du moins lorsqu’ils ne tentent pas carrément de disparaître derrière des foulards flambant neufs.)

Paul Bremer, le chef de l’occupation US, ne porte pas encore le "hijab", mais au lieu de cela, il s’attaque à la montée de l’anti-américanisme avec sa clairvoyance habituelle. Bagdad est couvert de journaux de propagande ineptes tels que Bagdad Now, rempli d’articles complaisants sur la manière dont les Américains enseignent la liberté de presse aux Irakiens. "Je n’aurais jamais pensé que la Coalition puisse faire une telle chose pour le peuple irakien," font-ils dire à un stagiaire. "A présent je peux voir de mes propres yeux toutes les bonnes choses qu’ils font pour mon pays et tout ce qu’ils ont réussi à accomplir. J’espère que mon peuple verra cela, comme moi je le vois ".

Malheureusement, le peuple irakien a récemment eu un aperçu d’une autre version de la liberté de presse lorsque Bremer a ordonné aux troupes US de fermer un journal dirigé par les partisans de Muqtada al-Sadr. Le militant religieux chiite affirmait que ce sont les Américains qui étaient derrière les attaques contre les civils irakiens et a condamné la Constitution d’intérim comme une "loi terroriste". Jusqu’à présent, al-Sadr s’est abstenu d’appeler ses partisans à rejoindre la résistance armée, mais beaucoup ici prédisent que la fermeture du journal - un moyen non-violent de résister à l’occupation - c’était juste l’étincelle qu’il fallait pour mettre le feu aux poudres. Cela dit, fournir la résistance en nouvelles recrues a toujours été la spécialité de l’envoyé présidentiel en Irak : le premier geste de Bremer après sa nomination par Bush fut de licencier 400.000 soldats irakiens, de refuser de payer leurs pensions de retraite, mais de les autoriser à garder leurs armes - juste au cas où ils en auraient besoin plus tard.

Tandis que les soldats américains cadenassaient les portes du journal, je me suis retrouvée dans ce que je supposais être un oasis de pro américanisme, la Baghdad Soft Drinks Compagny. Le 1er mai, cette usine commencera à produire un des plus puissants symboles de la culture américaine : Pepsi-Cola. Je pensais que s’il restait une seule personne à Bagdad prête à défendre les Américains, ce serait Hamid Jassim Khamis, le directeur de la Baghdad Soft Drinks Compagny. J’avais tort.

"C’est Bremer le responsable de tous les problèmes en Irak," m’affirma Khamis, entouré d’une rangée de trente bouteilles de Pepsi et de 7-Up. "Il n’a pas écouté les Irakiens. Il ne connaît rien à l’Irak. Il a détruit le pays puis a tenté de le reconstruire, et maintenant c’est le chaos."

On s’attendrait à entendre de tels propos dans la bouche d’extrémistes religieux ou de partisans de Saddam, mais franchement pas venant de personnes comme Khamis. Ce n’est pas seulement parce que son affaire de Pepsi est l’investissement le plus en vue d’une multinationale américaine dans le nouveau "marché libre" irakien. C’est aussi parce que peu d’Irakiens ont été plus partisans de la guerre que Khamis. Rien d’étonnant : Saddam a fait exécuter ses deux frères et Khamis a du démissionner de son poste de directeur de l’usine en 1999 après que le fils de Saddam, Uday, l’ai menacé de mort. Lorsque les Etats-Unis ont renversé Saddam, "vous ne pouvez pas savoir à quel point nous avons été soulagés", dit-il.

Après que le directeur baasiste ait été licencié, Khamis reprit son ancien poste. "On court des risques à faire des affaires avec les Américains," dit-il. Il y a plusieurs mois, plusieurs détonateurs ont été découverts devant les grilles de l’usine. Et Khamis ne s’est toujours pas remis d’une tentative d’assassinat il y a trois semaines. Il se rendait à son travail lorsqu’on lui a pris sa voiture de force et tiré dessus. Il ne fait aucun doute que c’était bien une attaque ciblée ; on a entendu un des assaillants demander à un autre "tu as tué le directeur ?".

Il fut un temps où Khamis était heureux de défendre ses positions proaméricaines, même si cela provoquait des disputes avec ses amis. Mais un an après l’invasion, beaucoup de ses voisins dans la zone industrielle ont dû fermer. "Je ne sais plus quoi dire à mes amis," dit-il. "C’est le chaos." Sa liste de reproches contre l’occupant est longue : corruption dans l’attribution des marchés de reconstruction, l’incapacité d’arrêter les pillages, et de sécuriser les frontières irakiennes - à la fois contre les terroristes et contre les importations illégales, qui viennent de l’étranger. Les compagnies irakiennes, qui ne se sont toujours pas remises des sanctions économiques et du pillage, sont incapables d’être compétitives.

Mais par dessus tout, Khamis est préoccupé par la crise du chômage dans le pays que cette politique a alimenté, créant du désespoir chez beaucoup trop de gens. Il fait aussi remarquer que les officiers de police Irakiens sont payés moins que la moitié que ce qu’il donne à ses ouvriers sur la chaîne de fabrication, "ce qui n’est pas assez pour survivre". Khamis, qui normalement mesure ses propos, se met en rage lorsqu’il parle de celui qui est en charge de la "reconstruction" de l’Irak. "Paul Bremer a provoqué plus de dégâts que la guerre, parce que les bombes peuvent endommager des bâtiments mais si vous endommagez les gens, il n’y a plus d’espoir."

Je suis allée aux mosquées et aux manifestations et j’ai écouté ce que les partisans de Muqtada al-Sadr criaient : "Mort à l’Amérique, Mort aux Juifs," et cela fait effectivement froid dans le dos. Mais c’est le sentiment profond de trahison, exprimé par un homme d’affaires proaméricain et dirigeant d’une usine Pepsi, qui atteste de l’ampleur du désastre provoqué ici par les Etats-Unis. "Je suis déçu, non pas parce que je déteste les Américains," me dit Khamis, "mais parce que je les aime. Et lorsqu’on aime quelqu’un qui vous fait du mal, ça fait encore plus mal." Lorsque nous quittons l’usine en fin d’après-midi, les rues de Bagdad occupée sont remplies de partisans d’al-Sadr qui jurent de venger par le sang l’attaque contre leur journal. Un porte-parole de Bremer tente de justifier la décision en affirmant que le journal "laissait les gens penser que nous étions là pour les avoir."

Un nombre croissant d’Irakiens ont certainement cette impression, mais cela tient moins aux propos extrêmes tenus par un journal qu’aux mesures extrêmes prises par l’autorité d’occupation américaine. Alors que l’échéance du 30 juin approche, date du "transfert de pouvoirs", Paul Bremer a dévoilé une série de nouvelles astuces pour garder le pouvoir bien après la proclamation de la "souveraineté" du pays.

Certains faits marquants : A la fin du mois de mars, s’appuyant sur son décret 39 du mois de septembre dernier, Bremer a fait voté une nouvelle loi qui ouvre encore plus l’économie irakienne aux investisseurs étrangers, une loi que le prochain gouvernement irakien n’aura pas le droit de modifier, selon les termes de la constitution d’intérim. Bremer a aussi annoncé la création de plusieurs organismes de contrôle indépendants, ce qui réduira dramatiquement les pouvoirs des ministres du gouvernement irakien. Par exemple, le Financial Times écrit que : "Selon les officiels de l’Autorité Provisoire de la Coalition les organismes de contrôle empêcheraient le ministre des communications, Haider al-Abadi, une épine dans le pied de la Coalition, de mettre à exécution sa menace d’annuler les licences accordées par la coalition aux consortiums étrangers pour gérer les trois réseaux de téléphonie mobile et le réseau de diffusion national." Le CPA (Autorité provisoire de la coalition) a confirmé aussi qu’après le 30 juin, les 18.4 milliards de dollars que le gouvernement américain consacre à la reconstruction seront gérés directement par l’ambassade des Etats-Unis en Irak. L’argent sera dépensé sur cinq ans et va fondamentalement redessiner les plus importantes infrastructures irakiennes, ce qui inclut l’électricité, l’eau, le pétrole et le secteur de la communication, ainsi que les tribunaux et la police. Les futurs gouvernements irakiens n’auront pas leur mot à dire dans la construction de ces secteurs vitaux de la société irakienne. David Nash, Amiral à la retraite, qui dirige le Project Management Office (Bureau de Gestion des Projets), qui gère les fonds, qualifie les 18.4 milliards de dollars de "cadeau du peuple américain au peuple irakien." Il semble avoir oublié qu’un cadeau, c’est quelque chose que l’on donne. Et dans la même semaine, riche en événements, des ingénieurs américains ont commencé la construction de 14 "bases permanentes" en Irak, pouvant héberger les 110.000 soldats qui resteront là au moins deux ans de plus. Bien que les bases soient construites sans mandat de la part d’un gouvernement irakien, le Général Mark Kimmit, chef adjoint aux opérations en Irak, les a qualifiées "de projets de ce que nous pourrions faire dans le futur au Moyen-Orient."

L’autorité d’occupation américaine a aussi trouvé un moyen sournois pour garder le contrôle des forces armées irakiennes. Bremer a émis un ordre exécutif qui stipule que même après la mise en place du gouvernement irakien d’intérim, l’armée irakienne sera sous les ordres du Général américain Ricardo Sanchez. Pour réussir son tour de passe-passe, Washington compte sur une interprétation très légaliste d’une clause de la résolution 1511 du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui place les forces américaines en charge de la sécurité en Irak, jusqu’à "l’aboutissement du processus politique" en Irak. Puisque le "processus politique" en Irak est sans fin, il semble qu’il en aille de même pour le contrôle militaire américain.

Toujours avec un même excès de zèle, l’Autorité provisoire de la coalition a annoncé que de nouvelles contraintes seront imposées aux militaires irakiens par la nomination d’un conseiller à la sécurité nationale en Irak. Le conseiller américain aurait des pouvoirs équivalents à ceux de Condoleeza Rice et restera en poste pour 5 ans, bien après la date prévue du passage à un gouvernement démocratiquement élu en Irak.

Il y a cependant une chose de ce pays que le gouvernement américain est heureux de céder au peuple Irakien : les hôpitaux. Le 27 mars, Bremer annonça qu’il avait retiré ses conseillers américains du ministère de la santé irakien, faisant ainsi de ce secteur le premier à obtenir une "plein autonomie" par rapport à l’occupation américaine. Pris dans leur ensemble, les dernières mesures prises brossent un tableau qui en dit long sur ce à quoi ressemblera un "Irak libre" : Les Etats-Unis maintiendront leur présence militaire et économique par le biais de 14 bases militaires permanentes et la plus grande ambassade américaine au monde. Ils garderont le contrôle sur les forces armées irakiennes, sur sa politique de sécurité et politique économique et sur la reconstruction des infrastructures essentielles - mais les Irakiens pourront s’occuper tous seuls de leur hôpitaux en ruines, le tout avec une pénurie chronique de médicaments et en l’absence des plus élémentaires capacités sanitaires. (Le secrétaire au Service Sociaux et de la Santé aux USA, Tommy Thompson a montré à quel point ces questions étaient considérées comme peu prioritaires lorsqu’il déclara que les hôpitaux irakiens seraient réparés lorsque les Irakiens "se laveront les mains et nettoieront la crasse sur les murs.")

Certaines nuits, lorsque aucune explosion ne retentit dans les environs, nous traînons à l’extérieur de l’hôtel, sursautant à chaque claquement de portière de voiture.

Parfois nous regardons les informations et suivons d’une oreille distraite un débat quelconque qui se déroule loin d’ici et qui aborde la question de savoir si l’invasion de l’Irak a fait que les Américains se sentent plus en sécurité. Peu semblent intéressés par la question de savoir si l’invasion a fait que les Irakiens se sentent plus en sécurité, ce qui est bien dommage parce les deux questions sont intimement liées. Comme le dit Khamis, "Ce n’est pas la guerre qui a provoqué la haine. C’est ce qu’ils ont fait après. C’est ce qu’ils font maintenant."


Naomi Klein

Naomi Klein est l’auteure de : « No Logo, La tyrannie des marques » et plus récemment : « Journal d’une combattante : Nouvelles du front de la mondialisation »