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Origine : http://paxhumana.info/article.php3?id_article=415
Bagdad
Vous avez des chambres ? demandons-nous à la réceptionniste.
Elle nous examine, s’attardant sur le crâne pâle
et chauve de mon collègue. "Non," dit elle. Nous
faisons semblant de ne pas remarquer les soixante clés accrochées
derrière le guichet - l’hôtel est vide.
"Aurez-vous une chambre de libre bientôt ? La semaine
prochaine, peut-être ?"
Elle hésite. "Euh... Non." Nous retournons à
notre hôtel - celui qui nous voulons quitter parce qu’il
y en a qui parient sur quand il sera touché - et nous allumons
la télé : la BBC diffuse des images du témoignage
de Richard Clarke devant la Commission d’enquête du
11 Septembre, et quelques experts débattent pour savoir si
l’invasion de l’Irak a renforcé la sécurité
des Etats-Unis.
Ils devraient essayer de trouver une chambre d’hôtel
dans cette ville, où l’occupation US a déclenché
une vague de rage anti-américaine si intense qu’elle
ne se limite plus aux soldats US, aux officiels de l’occupation
et à leurs sous-traitants mais s’étend désormais
aussi aux journalistes étrangers, aux travailleurs des ONG,
à leurs traducteurs et à peu près à
tous ceux qui sont plus ou moins liés aux Américains.
C’est pour cela que nous n’avons pu faire revenir la
réceptionniste sur sa décision : pour survivre en
Irak, il est conseillé de rester aussi loin que possible
des gens comme nous. (Nous avons pensé expliquer que nous
sommes Canadiens, mais tous les journalistes américains arborent
une feuille d’érable [l’emblème du Canada
- NdT] - du moins lorsqu’ils ne tentent pas carrément
de disparaître derrière des foulards flambant neufs.)
Paul Bremer, le chef de l’occupation US, ne porte pas encore
le "hijab", mais au lieu de cela, il s’attaque à
la montée de l’anti-américanisme avec sa clairvoyance
habituelle. Bagdad est couvert de journaux de propagande ineptes
tels que Bagdad Now, rempli d’articles complaisants sur la
manière dont les Américains enseignent la liberté
de presse aux Irakiens. "Je n’aurais jamais pensé
que la Coalition puisse faire une telle chose pour le peuple irakien,"
font-ils dire à un stagiaire. "A présent je peux
voir de mes propres yeux toutes les bonnes choses qu’ils font
pour mon pays et tout ce qu’ils ont réussi à
accomplir. J’espère que mon peuple verra cela, comme
moi je le vois ".
Malheureusement, le peuple irakien a récemment eu un aperçu
d’une autre version de la liberté de presse lorsque
Bremer a ordonné aux troupes US de fermer un journal dirigé
par les partisans de Muqtada al-Sadr. Le militant religieux chiite
affirmait que ce sont les Américains qui étaient derrière
les attaques contre les civils irakiens et a condamné la
Constitution d’intérim comme une "loi terroriste".
Jusqu’à présent, al-Sadr s’est abstenu
d’appeler ses partisans à rejoindre la résistance
armée, mais beaucoup ici prédisent que la fermeture
du journal - un moyen non-violent de résister à l’occupation
- c’était juste l’étincelle qu’il
fallait pour mettre le feu aux poudres. Cela dit, fournir la résistance
en nouvelles recrues a toujours été la spécialité
de l’envoyé présidentiel en Irak : le premier
geste de Bremer après sa nomination par Bush fut de licencier
400.000 soldats irakiens, de refuser de payer leurs pensions de
retraite, mais de les autoriser à garder leurs armes - juste
au cas où ils en auraient besoin plus tard.
Tandis que les soldats américains cadenassaient les portes
du journal, je me suis retrouvée dans ce que je supposais
être un oasis de pro américanisme, la Baghdad Soft
Drinks Compagny. Le 1er mai, cette usine commencera à produire
un des plus puissants symboles de la culture américaine :
Pepsi-Cola. Je pensais que s’il restait une seule personne
à Bagdad prête à défendre les Américains,
ce serait Hamid Jassim Khamis, le directeur de la Baghdad Soft Drinks
Compagny. J’avais tort.
"C’est Bremer le responsable de tous les problèmes
en Irak," m’affirma Khamis, entouré d’une
rangée de trente bouteilles de Pepsi et de 7-Up. "Il
n’a pas écouté les Irakiens. Il ne connaît
rien à l’Irak. Il a détruit le pays puis a tenté
de le reconstruire, et maintenant c’est le chaos."
On s’attendrait à entendre de tels propos dans la
bouche d’extrémistes religieux ou de partisans de Saddam,
mais franchement pas venant de personnes comme Khamis. Ce n’est
pas seulement parce que son affaire de Pepsi est l’investissement
le plus en vue d’une multinationale américaine dans
le nouveau "marché libre" irakien. C’est
aussi parce que peu d’Irakiens ont été plus
partisans de la guerre que Khamis. Rien d’étonnant
: Saddam a fait exécuter ses deux frères et Khamis
a du démissionner de son poste de directeur de l’usine
en 1999 après que le fils de Saddam, Uday, l’ai menacé
de mort. Lorsque les Etats-Unis ont renversé Saddam, "vous
ne pouvez pas savoir à quel point nous avons été
soulagés", dit-il.
Après que le directeur baasiste ait été licencié,
Khamis reprit son ancien poste. "On court des risques à
faire des affaires avec les Américains," dit-il. Il
y a plusieurs mois, plusieurs détonateurs ont été
découverts devant les grilles de l’usine. Et Khamis
ne s’est toujours pas remis d’une tentative d’assassinat
il y a trois semaines. Il se rendait à son travail lorsqu’on
lui a pris sa voiture de force et tiré dessus. Il ne fait
aucun doute que c’était bien une attaque ciblée
; on a entendu un des assaillants demander à un autre "tu
as tué le directeur ?".
Il fut un temps où Khamis était heureux de défendre
ses positions proaméricaines, même si cela provoquait
des disputes avec ses amis. Mais un an après l’invasion,
beaucoup de ses voisins dans la zone industrielle ont dû fermer.
"Je ne sais plus quoi dire à mes amis," dit-il.
"C’est le chaos." Sa liste de reproches contre l’occupant
est longue : corruption dans l’attribution des marchés
de reconstruction, l’incapacité d’arrêter
les pillages, et de sécuriser les frontières irakiennes
- à la fois contre les terroristes et contre les importations
illégales, qui viennent de l’étranger. Les compagnies
irakiennes, qui ne se sont toujours pas remises des sanctions économiques
et du pillage, sont incapables d’être compétitives.
Mais par dessus tout, Khamis est préoccupé par la
crise du chômage dans le pays que cette politique a alimenté,
créant du désespoir chez beaucoup trop de gens. Il
fait aussi remarquer que les officiers de police Irakiens sont payés
moins que la moitié que ce qu’il donne à ses
ouvriers sur la chaîne de fabrication, "ce qui n’est
pas assez pour survivre". Khamis, qui normalement mesure ses
propos, se met en rage lorsqu’il parle de celui qui est en
charge de la "reconstruction" de l’Irak. "Paul
Bremer a provoqué plus de dégâts que la guerre,
parce que les bombes peuvent endommager des bâtiments mais
si vous endommagez les gens, il n’y a plus d’espoir."
Je suis allée aux mosquées et aux manifestations
et j’ai écouté ce que les partisans de Muqtada
al-Sadr criaient : "Mort à l’Amérique,
Mort aux Juifs," et cela fait effectivement froid dans le dos.
Mais c’est le sentiment profond de trahison, exprimé
par un homme d’affaires proaméricain et dirigeant d’une
usine Pepsi, qui atteste de l’ampleur du désastre provoqué
ici par les Etats-Unis. "Je suis déçu, non pas
parce que je déteste les Américains," me dit
Khamis, "mais parce que je les aime. Et lorsqu’on aime
quelqu’un qui vous fait du mal, ça fait encore plus
mal." Lorsque nous quittons l’usine en fin d’après-midi,
les rues de Bagdad occupée sont remplies de partisans d’al-Sadr
qui jurent de venger par le sang l’attaque contre leur journal.
Un porte-parole de Bremer tente de justifier la décision
en affirmant que le journal "laissait les gens penser que nous
étions là pour les avoir."
Un nombre croissant d’Irakiens ont certainement cette impression,
mais cela tient moins aux propos extrêmes tenus par un journal
qu’aux mesures extrêmes prises par l’autorité
d’occupation américaine. Alors que l’échéance
du 30 juin approche, date du "transfert de pouvoirs",
Paul Bremer a dévoilé une série de nouvelles
astuces pour garder le pouvoir bien après la proclamation
de la "souveraineté" du pays.
Certains faits marquants : A la fin du mois de mars, s’appuyant
sur son décret 39 du mois de septembre dernier, Bremer a
fait voté une nouvelle loi qui ouvre encore plus l’économie
irakienne aux investisseurs étrangers, une loi que le prochain
gouvernement irakien n’aura pas le droit de modifier, selon
les termes de la constitution d’intérim. Bremer a aussi
annoncé la création de plusieurs organismes de contrôle
indépendants, ce qui réduira dramatiquement les pouvoirs
des ministres du gouvernement irakien. Par exemple, le Financial
Times écrit que : "Selon les officiels de l’Autorité
Provisoire de la Coalition les organismes de contrôle empêcheraient
le ministre des communications, Haider al-Abadi, une épine
dans le pied de la Coalition, de mettre à exécution
sa menace d’annuler les licences accordées par la coalition
aux consortiums étrangers pour gérer les trois réseaux
de téléphonie mobile et le réseau de diffusion
national." Le CPA (Autorité provisoire de la coalition)
a confirmé aussi qu’après le 30 juin, les 18.4
milliards de dollars que le gouvernement américain consacre
à la reconstruction seront gérés directement
par l’ambassade des Etats-Unis en Irak. L’argent sera
dépensé sur cinq ans et va fondamentalement redessiner
les plus importantes infrastructures irakiennes, ce qui inclut l’électricité,
l’eau, le pétrole et le secteur de la communication,
ainsi que les tribunaux et la police. Les futurs gouvernements irakiens
n’auront pas leur mot à dire dans la construction de
ces secteurs vitaux de la société irakienne. David
Nash, Amiral à la retraite, qui dirige le Project Management
Office (Bureau de Gestion des Projets), qui gère les fonds,
qualifie les 18.4 milliards de dollars de "cadeau du peuple
américain au peuple irakien." Il semble avoir oublié
qu’un cadeau, c’est quelque chose que l’on donne.
Et dans la même semaine, riche en événements,
des ingénieurs américains ont commencé la construction
de 14 "bases permanentes" en Irak, pouvant héberger
les 110.000 soldats qui resteront là au moins deux ans de
plus. Bien que les bases soient construites sans mandat de la part
d’un gouvernement irakien, le Général Mark Kimmit,
chef adjoint aux opérations en Irak, les a qualifiées
"de projets de ce que nous pourrions faire dans le futur au
Moyen-Orient."
L’autorité d’occupation américaine a
aussi trouvé un moyen sournois pour garder le contrôle
des forces armées irakiennes. Bremer a émis un ordre
exécutif qui stipule que même après la mise
en place du gouvernement irakien d’intérim, l’armée
irakienne sera sous les ordres du Général américain
Ricardo Sanchez. Pour réussir son tour de passe-passe, Washington
compte sur une interprétation très légaliste
d’une clause de la résolution 1511 du Conseil de sécurité
des Nations Unies, qui place les forces américaines en charge
de la sécurité en Irak, jusqu’à "l’aboutissement
du processus politique" en Irak. Puisque le "processus
politique" en Irak est sans fin, il semble qu’il en aille
de même pour le contrôle militaire américain.
Toujours avec un même excès de zèle, l’Autorité
provisoire de la coalition a annoncé que de nouvelles contraintes
seront imposées aux militaires irakiens par la nomination
d’un conseiller à la sécurité nationale
en Irak. Le conseiller américain aurait des pouvoirs équivalents
à ceux de Condoleeza Rice et restera en poste pour 5 ans,
bien après la date prévue du passage à un gouvernement
démocratiquement élu en Irak.
Il y a cependant une chose de ce pays que le gouvernement américain
est heureux de céder au peuple Irakien : les hôpitaux.
Le 27 mars, Bremer annonça qu’il avait retiré
ses conseillers américains du ministère de la santé
irakien, faisant ainsi de ce secteur le premier à obtenir
une "plein autonomie" par rapport à l’occupation
américaine. Pris dans leur ensemble, les dernières
mesures prises brossent un tableau qui en dit long sur ce à
quoi ressemblera un "Irak libre" : Les Etats-Unis maintiendront
leur présence militaire et économique par le biais
de 14 bases militaires permanentes et la plus grande ambassade américaine
au monde. Ils garderont le contrôle sur les forces armées
irakiennes, sur sa politique de sécurité et politique
économique et sur la reconstruction des infrastructures essentielles
- mais les Irakiens pourront s’occuper tous seuls de leur
hôpitaux en ruines, le tout avec une pénurie chronique
de médicaments et en l’absence des plus élémentaires
capacités sanitaires. (Le secrétaire au Service Sociaux
et de la Santé aux USA, Tommy Thompson a montré à
quel point ces questions étaient considérées
comme peu prioritaires lorsqu’il déclara que les hôpitaux
irakiens seraient réparés lorsque les Irakiens "se
laveront les mains et nettoieront la crasse sur les murs.")
Certaines nuits, lorsque aucune explosion ne retentit dans les
environs, nous traînons à l’extérieur
de l’hôtel, sursautant à chaque claquement de
portière de voiture.
Parfois nous regardons les informations et suivons d’une
oreille distraite un débat quelconque qui se déroule
loin d’ici et qui aborde la question de savoir si l’invasion
de l’Irak a fait que les Américains se sentent plus
en sécurité. Peu semblent intéressés
par la question de savoir si l’invasion a fait que les Irakiens
se sentent plus en sécurité, ce qui est bien dommage
parce les deux questions sont intimement liées. Comme le
dit Khamis, "Ce n’est pas la guerre qui a provoqué
la haine. C’est ce qu’ils ont fait après. C’est
ce qu’ils font maintenant."
Naomi Klein
Naomi Klein est l’auteure de : « No Logo, La tyrannie
des marques » et plus récemment : « Journal d’une
combattante : Nouvelles du front de la mondialisation »
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