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Origine http://www.dionysos.org/article.php3?id_article=971
« Grâce à des technologies désormais
disponibles il était possible de considérer son propre
corps comme un laboratoire d’expérimentations biocybernétiques.
Mieux que cela, la philosophie cyborg considérait la chair
et le silicium comme les deux pôles d’un nouveau tao.
Les différences conceptuelles entre organique et artificiel,
entre vivant et machine s’effacent dès lors qu’on
expérimente la voie de leur mise en réseau, avait-elle
dit, une expression intense sur le visage. » Maurice G. Dantec,
Babylon Babies
Pour commencer j’aimerai apporter quelques précisions
quant au contenu de ce qui va suivre eu égard à l’intitulé
proposé pour cette intervention dans le programme de ces
journées du CEAQ.
En effet, puisqu’il s’agit avant tout ici de présenter
un état de nos recherches j’aimerais commencer par
dire que les miennes ne se limitent pas à l’étude
des formes de « résistance et de contre-culture sur
l’Internet », comme cela a été annoncé,
même si cet aspect des choses recouvre une part importante
de mon travail.
« L’hacktivisme », néologisme désignant
la rencontre entre l’activisme militant et les techniques
de guérilla du "hacking", c’est-à-dire
de piratage informatique de données, de parasitage de technostructures
monopolistiques ou encore d’une façon plus générale
de détournement de technologies de leur usage habituel, en
somme ce que l’on peut appeler la "Résistance
électronique" ou "la culture activiste en réseau"
tout comme d’ailleurs la notion plus globale de "contre-culture
digitale", renvoyant au versant alternatif et contestataire
de la "cyberculture", toute ces notions donc - qui tels
des liens hypertextes forment une sorte de réseau sémantique
- toutes ces notions disais-je, ne concernent donc qu’une
part, un aspect, une facette, une dimension ou une région
de la nébuleuse, un réseau dans le biotope réticulaire
qui fait réellement l’objet de mes recherches.
Il en va de même du pôle contre-culturel moins politique
mais plus spirituel, plus mystique et porteur d’une nouvelle
religiosité, où s’agitent "cyberpunks",
"noonautes cyberdéliques" et autres "technoïdes
post-humains" plus ou moins "New Age", dont les créations
circulent parmi les flux de données tels des spectres désincarnés
dans l’infosphère schizo-matricielle du "cyberespace".
Là, la figure rebelle de Prométhée - illustrée
notamment par la volonté des créateurs hippies du
micro-ordinateur de populariser l’usage des technologies informatiques
dans le but de favoriser les échanges horizontaux et la démocratie
directe - le rebelle Prométhée donc, y entre en résonance
avec les aspirations libertaires et dionysiaques de la contre-culture
des années 60-70.
Mais pour revenir à l’objet réel de mon travail,
il me semble que dans celui-ci ce que nous avons désigné
précédemment, en gros, comme "la résistance
électronique" et "la contre-culture cyberpunk",
constituent en fait des strates, des agencements, des lignes de
fuites, des ruptures, des directions mouvantes à suivre,
mais surtout, ce que nous appellerons à la suite de G. Deleuze
et F. Guattari, des "Plateaux", ce que ces auteurs, inspirés
de l’anthropologue cybernéticien Gregory Bateson, désignent
comme des régions continues d’ intensités et
de surtensions sans début ni fin, vibrant sur elles-mêmes,
et qui se développent, au-delà de la volonté
consciente des acteurs, en évitant toute orientation sur
un point culminant ou vers une fin extérieure .
Ce sont des multiplicités connectables avec d’autres
par "micro-fentes" et "tiges souterraines" superficielles,
à l’image des liens hypertextes et autres "points
nodaux", de manière à former et étendre
un "rhizome" qu’il s’agira alors de "cartographier"
dans un plan de consistance et d’extériorité
suivant une écriture et une pensée nomade. La métaphore
du « rhizome » semble ici tout à fait appropriée
à l’étude de notre objet de recherche. Etude
qui, comme on vient de le dire, ne se cantonne pas à l’observation
de l’utilisation subversive des réseaux numériques
mais qui se conçoit plus globalement comme une "socio-anthropologie
de "l’underground" postmoderne". Vous l’aurez
compris, il s’agit, en fait, d’observer quelques manifestations
contemporaines de ce qu’on a coutume d’appeler la "contre-culture"
et/ou "l’underground". Ces deux notions - se confondant
souvent avec celle de "milieux alternatifs" - sont ici
appréhendées comme une seule et même structure
anthropologique, archétypale, l’expression dionysiaque
d’un vitalisme irrépressible de la socialité
de base, une "centralité souterraine" créative
et récréative.
Elle s’actualise cycliquement de manière paroxystique
au coeur d’une nébuleuse complexe et confuse de micro-groupes,
"scènes", "mouvances", changeantes et
diversifiées, formant autant de tribus affinitaires et de
"subcultures pop" plus ou moins réfractaires, alternatives,
excentriques, marginales, déviantes, dissidentes, rebelles,
hérétiques, non-conformistes, avant-gardistes et iconoclastes,
réalisant ce que certains acteurs et observateurs nomment
"le côté obscur de la culture contemporaine".
Pratiquant l’art de l’apparition/disparition, ils trouvent
refuge et s’organisent au sein de nombreux réseaux
labyrinthiques et multidimensionnels composés de «
Bohémies », « d’enclaves libres »,
d’ « utopies pirates interstitielles » et autres
« zones tribales autonomes », plus ou moins temporaires,
qui se camouflent dans les anfractuosités de l’architectonique
sociétale, ou aussi, comme l’a écrit le philosophe
américain Hakim Bey, qui « émergent de la dimension
fractale invisible pour la cartographie du contrôle »
.
On pourrait, dans un premier temps, définir cette «
multiplicité » comme une constellation de métaformes
mutantes, des forces vitales disjonctives de surpassement résistant
à la rationalisation des existences et à la programmation
politico-technocratique dans l’administration quotidienne
des choses et donc aussi à l’asepsie sociale. Il s’agit
de pratiques et imaginaires divers et variés, anomiques,
effervescent, porteurs de projets esthétiques et potentiellement
de formes d’art inédites, de plastiques nouvelles,
de paradigmes fondateurs, de métaphysiques prédatrices,
de sciences inexplorées, en bref un « bouillon de culture
» parasite, mouvant et protéiforme qui contamine peu
à peu le corps social et préfigure, ou accentue, la
saturation et la mutation des valeurs « bourgeoisistes »
occidentales de notre vieille Modernité rationaliste, en
proie à toutes sortes de nihilismes, et qui par conséquent,
comme l’affirme l’écrivain Maurice Dantec, préfigure
aussi potentiellement, "le surgissement créatif d’une
nouvelle forme d’humanité".
Car, comme l’énonce cet auteur, « agent négatif
de la Connaissance, de la Séparation et du Vide, l’homme
ne peut espérer atteindre l’unité que par la
voie de l’Art, c’est-à-dire, comme le savait
le philosophe d’Aurore et du Gai savoir, ce moment unique
où un acte entièrement positif, libre et donateur
transforme en premier lieu son auteur, mais aussi les formes plastiques
et les valeurs en jeu dans sa société, jusqu’à
ce que parfois, rares apogées dans l’histoire, le projet
esthétique d’un petit groupe d’esprits fasse
surgir une nouvelle vision de l’homme chez leurs contemporains
et qu’une véritable métaphysique se construise,
autour de quelques mythes fondateurs. »
Cette étude s’appuie donc sur l’intuition que
dans un contexte de "Globalisation" des sociétés
techno-scientifiques, post-industrielles et surmodernes (Balandier),
avènement de l’Empire du "capitalisme de troisième
type" et de la Simulation post-spectaculaire à l’ère
du numérique - toutes choses entendues comme formes contemporaines
du "totalitarisme de l’Un" (Maffesoli) réduit
au champ économique - il y aurait fort à gagner, sur
le plan heuristique et prospectif, à opérer une socio-anthropologie
de ce renversement transfiguratif, ou pour mieux dire de cette transmutation
des valeurs de la "société programmée",
dans une problématique nietzschéenne de l’éternel
retour du dionysiaque, ce flux vital et régénérateur,
chaos originaire, "puissance" fusionnelle et animale,
créatrice du vouloir-vivre qui va inverser les principes
mortifères d’individuation, de séparation et
de réification qui caractérisait le rationalisme instrumental
de la Modernité. Pour le dire autrement, il s’agit
en fait d’une socio-anthropologie des "techniques du
chaos" de l’underground post-industriel, c’est-à-dire
une synthèse, ou plutôt une "cartographie schizo-analytique",
voire une "pop’analyse" - comme le propose Deleuze
et Guattari - des pratiques et imaginaires, marginaux mais expérimentaux,
dont on pose l’hypothèse qu’ils constituent des
archipels de "laboratoires de modes de vie futurs", des
devenirs en gestation se réalisant en se diffusant, ou en
s’infusant, dans l’actuel et le quotidien par processus
d’expansion rhizomatique et par capillarisation.
On retrouve cette même conception de "laboratoire expérimental"
dans le dernier roman post-cyberpunk de l’écrivain
américain William Gibson. Comme vous le savez sûrement,
c’est cet auteur qui a inventé, dans les années
80, le mot "cyberespace", qui a aujourd’hui la notoriété
publique que l’on sait. Le vocable désignait alors
une réalité virtuelle planétaire, c’est-à-dire
une représentation graphique de données extraites
des mémoires de tous les ordinateurs du système humain,
tirant ses racines des premiers jeux vidéos et des expérimentations
militaires avec les connecteurs crâniens. Mais dans Neuromancien,
ce fameux premier roman où apparaît le mot «
cyberespace », cet « amas de constellation de données
et informations », décrites comme "traits de lumières
disposés dans le non-espace de l’esprit", il désignait
aussi ce que Gibson nommait avant tout "la Matrice" .
Dans Tommorrow’s parties, il met en scène la communauté
du pont de San Francisco, transformé en "zone autonome"
par une population interlope, après sa désaffectation
par la municipalité suite à un tremblement de terre.
Harwood campe le personnage d’un richissime patron des médias,
à l’occasion consultant et conseiller en communication,
expert en stratégie auprès de diverses instances de
Pouvoir et chargé par les autorités municipales de
ramener la communauté du pont à la normalité.
Comme il l’explique à l’un de ses interlocuteurs,
"un certains nombre de grandes villes ont ces zones autonomes,
et la manière avec laquelle une cité donnée
traite cette situation est susceptible d’avoir un impact décisif
sur sa propre image".
Pour Harwood ces "zones autonomes" sont des "bohémies".
Continuant son laïus fort instructif pour notre propos, il
explique à son interlocuteur ce qu’il entend par "bohémies".
Ce sont « Les sous-cultures alternatives. Elles ont constitué
un aspect essentiel de la civilisation industrielle de ces deux
derniers siècles. Elles étaient le lieu où
la civilisation industrielle allait rêver. Une espèce
de Recherche et Développement de nature inconsciente, explorant
les stratégies sociétales parallèles. Chacune
avait son code vestimentaire, ses formes particulière d’expression
artistique, une ou des substances de prédilection, et un
éventail de valeurs sexuelles en rupture avec la morale traditionnelle.
Elles avaient le plus souvent annexé des lieux, devenus leurs
territoires..."
C’est donc cette notion de « Recherche et Développement
de nature inconsciente, explorant des stratégies sociétales
parallèles » que nous retiendrons particulièrement
et qui rejoint la notion de « laboratoire de modes de vie
futurs » que nous attribuerons plus particulièrement
aux expérimentations sociales dites « marginales »,
« extravagantes », « désinvolte »,
et plus ou moins « anti-conformistes » voire «
dissidentes » ou « subversives ».
Dans ce travail, il s’agit donc d’observer l’expansion
rhizomatique de la culture underground postindustrielle conçue
comme une galaxie de laboratoires expérimentaux, des concrétions
de la socialité postmoderne et surtout de la multiplicité
de ses devenirs.
La métaphore du Rhizome - empruntée à la botanique
où il désigne un type de plantes se développant
en émettant des réseaux souterrains de racines et
des tiges aériennes - est donc particulièrement adaptée
à l’observation de la culture « underground »
où la notion de « réseau » joue un rôle
important.
Comme le rappelle M. Maffesoli dans Le temps des tribus , le réseau
est cette nébuleuse polycentrée aux multiples nodosités,
à l’ossature enchevêtrée, entrelacée,
complexe et jouant le jeu de la proxémie.
La structure en réseau est le type d’agrégation
sociale caractéristique de la socialité postmoderne.
Elle renvoie à la métaphore dionysiaque de la confusion
: les choses, les gens, les représentations se répondent
par un mécanisme de proximité. Ces éléments
se contaminent de proche en proche créant la réalité
sociale, où par une suite de chevauchements, d’entrecroisements
multiples, se constitue un réseau des réseaux. Un
espace où tout cela se conjugue, se multiplie et se démultiplie
formant des figures kaléidoscopiques aux contours changeants
et diversifiés. Pour Deleuze et Guattari, le Rhizome, tel
qu’ils l’entendent, connecte un point quelconque avec
un autre point quelconque et chacun de ses traits ne renvoient pas
nécessairement à des traits de même nature.
Le Rhizome ne se laisse ramener ni à l’Un ni au multiple,
ou plutôt, il n’est pas l’Un qui devient deux,
ni même qui deviendrait trois, quatre ou cinq.. En somme,
il n’est pas un multiple qui dérive de l’Un contrairement
aux structures arborescentes.
Il n’est pas fait d’Unités mais de "dimensions"
ou plutôt de directions mouvantes. Il n’a pas de commencement
ni de fin, mais toujours un milieu par lequel il pousse et déborde.
Il constitue des multiplicités linéaires à
n dimensions et de telles multiplicités ne varient pas leurs
dimensions sans changer de nature et se métamorphoser.
Le Rhizome est ainsi constitué d’agencements "en
lignes" : des lignes de segmentarité, de stratifications
comme dimensions mais aussi lignes de fuite ou de déterritorialisation
comme dimension maximale d’après laquelle, en la suivant,
la multiplicité se métamorphose en changeant de nature.
Par ailleurs, les lignes ou linéaments du Rhizome ne peuvent
être confondus avec les lignées de type arborescents
qui renvoient toujours à un tronc commun et à une
unité primordiale et originelle ainsi qu’à des
ramifications totalement séparées, c’est-à-dire
sans point de connexion. En cela, le Rhizome est une "anti-généalogie"
étant donné que la forme généalogique
est toujours de type arborescent. Il faut préciser ici que
le type arborescent a toujours dominé la pensée et
la réalité occidentale. Il est un avatar de la logique
dualiste et binaire qui la fonde. En cela elle se démarquerait
de l’Orient qui, avec ses peuples nomades, ses steppes, ses
jardins, ses déserts, ses oasis et ses archipels, de même
qu’avec ses cultures de tubercules, ainsi que ses morales
et ses philosophies de l’immanence semble présenter
une figure plus propice à l’application d’un
modèle rhizomatique.
Contre les systèmes centrés à communication
hiérarchique et liaisons préétablies, le Rhizome
est un système acentré, non hiérarchique et
non signifant, sans Général, sans mémoire organisatrice
ou automate central, uniquement définis par une circulation
d’états.
Ce qui est en question dans le Rhizome, c’est selon Deleuze
et Guattari, un rapport avec la sexualité, mais aussi avec
l’animal, avec le végétal, avec le monde, avec
la politique, avec le livre, avec les choses de la nature et de
l’artifice, toute chose constituant une multiplicité
de "devenirs".
Enfin, comme on l’a déjà vu, un Rhizome est
fait de plateaux désignant des multiplicités interconnectées.
Il renvoie donc au réseau des réseaux et à
sa complexité chaotique, à la confusion dionysiaque,
à la Puissance diffuse et créatrice irriguant la socialité
de base en profondeur.
Ceci étant dit, le Rhizome ne peut être "re-présenté",
reproduit, décalqué mais à la limite seulement
"présenté" ou cartographié. Non pas
une « cartographie du Contrôle » mais une "cartographie
schizo-analytique", une sorte de « dérive psychogéographique
de la pensée » fondée sur une « nomadologie
» ou encore un « nomadisme psychique » tel que
le propose le philosophe libertaire américain Hakim Bey.
Le Rhizome est ainsi une carte qui doit être produite, construite,
elle est toujours démontable, connectable, renversable, modifiable,
elle est à entrées et sorties multiples avec ses lignes
de fuite.
Deleuze et Guattari évoque donc l’idée d’une
expansion rhizomatique de la pensée qui renvoie aussi à
l’idée d’une pensée réticulaire
multidimensionnelle induite notamment par l’avènement
de "l’hypertexte" .
Ce qui nous amène à énoncer l’idée
d’une « hypertexture de la réalité sociale
» connectée à une vision holiste du réseau
global de la vie.
C’est pourquoi on pourrait peut-être dire que la métaphore
du Rhizome forme un paradigme définissant le type-idéal
de "l’hypertexture sociétale du Réseau-monde."
On pourrait peut-être même parler d’une «
hypertexture schizosphérique de la société
en réseau ».
Quoiqu’il en soit, on remarquera que la méthode utilisée
pour cette recherche est proche de "l’anarchisme épistémologique"
et du « tout est bon » cher à Paul Feyerabend
et qu’il expose dans ses œuvres intitulées Contre
la méthode et Adieu la Raison.
De même la notion de « psychotopologie du quotidien
» également proposée par Hakim Bey dans son
essai sur les « Zones autonomes Temporaires » nous servira,
pour le paraphraser, à flairer la maturité des événements
et entrer en résonance avec « l’esprit du temps
», à repérer les « flux de forces »
et les « points de puissance » que l’on peut considérer
comme un repérage des « points nodaux », c’est-à-dire
des thématiques récurrentes et des configurations
sociales émergentes dans nos déambulations quotidiennes
dans l’infosphère schizo-matricielle du réseau-monde
par laquelle a commencé notre recherche, notre "cartographie",
cette "pop’analyse nomade". Il s’agit d’une
vision multi-perspective capable de se déplacer « sans
racine » de la philosophie au mythe tribal, de la littérature
aux arts, des sciences au Taoïsme.
Ainsi dans notre travail nous commençons par établir
cette anti-généalogie de la culture underground, de
cet archétype socio-anthropologique que nous plaçons
d’emblée dans « l’ombre de Dionysos »
en observant à travers Nietzsche, la naissance de la Tragédie
et l’évolution du dionysisme dans la culture grecque,
apollinienne, socratique puis alexandrine.
Il s’agit d’une sorte d’essence naturelle, un
« point de puissance » dans le chaos déterministe
des flux de forces vitales en mouvement, une sensibilité
libertaire, un « anarchisme ontologique » (Hakim Bey)
voire un « nihilisme actif » que l’on retrouve
de façon cyclique comme des moments d’intensification
et de surtension vibrant sur eux-mêmes, des ouragans métamorphosant
le morne désert des cultures épuisées voire
décadentes.
Ainsi en est-il par exemple du christianisme primitif vis-à-vis
de la société juive et de l’empire romain puis
des multiples hérésies qui secouent la civilisation
judéo-chrétiennes : on peut citer pêle-mêle
les prophètes et agitateurs communalistes, le Mouvement du
Libre-Esprit, les millénarismes joachimites, les Taborites,
les Hommes de l’Intelligence et les pikarti de Bohème,
les réformateurs protestants et leurs dissidents, les illuminés
d’Espagne, les libertins spirituels, les anabaptistes, etc..
On pourrait évoquer aussi les « utopies pirates »
et autres réseaux d’enclaves libres, de « républiques
indépendantes » et de communautés qui voient
le jour avec la colonisation du « Nouveau Monde ».
Mais aussi, dans une certaine mesure, le Romantisme, l’hédonisme
bohème, le mouvement Dada, le Surréalisme, le Lettrisme
et les Situationnistes pour ce qui concerne l’Europe et enfin,
surtout, la « Beat Génération » qui débouchera
sur le mouvement « beatnik » puis « hippie »
et la « contre-culture » américaine, proprement
dite, des années 60-70 qui se joindra aux mouvements contestataires
européens pour aboutir à une vaste effervescence critique
de l’Occident.
Une définition de la « contre-culture » américaine
est apporté par Théodore Roszak qui la conçoit
comme un désir d’innovation qui pousse les jeunes générations
à s’intéresser à la psychologie de l’aliénation,
aux mystiques orientales, aux drogues psychédéliques
et aux expériences communautaires pour englober une constellation
culturelle se distinguant radicalement des valeurs et des théories
qui ont constitué les bases de notre société
au moins depuis la révolution scientifique.
Ainsi, selon Roszak, la jeunesse est alors la matrice d’un
avenir différent "affublé d’oripeaux bigarrés
et extravagants, empruntés à beaucoup de sources parfois
exotiques, de la psychologie des profondeurs au folklore indiano-américain,
en passant par les vestiges amollis de l’idéologie
gauchiste, les religions orientales, le mal du siècle romantique,
la doctrine anarchiste, le dadaïsme et sans doute la sagesse
éternelle".
Cette critique en acte de l’Occident Moderne culminera ensuite
dans le nihilisme punk avec son style décadent et son imaginaire
apocalyptique puis, après leur échec et leur «
récupération » systématique par le «
marketing du cool » et l’industrie culturelle, dans
l’esthétique cyberpunk et technoïde.
Esthétiques qui interrogent le présent et ses mutations
postmodernes en anticipant de façon visionnaire sur la décadence
des sociétés post-industrielles qui pourraient voir
le surgissement chaotique de « l’homo sapiens neuro
matrix » , du post-humain cyborg techno-nomade dans un univers
schizosphérique et rhizomatique.
Ce que nous examinerons dans une partie traitant plus spécifiquement
de la « fragmentation polythéiste », de la déclinaison,
de l’éclatement, du morcellement ou plus exactement
de « l’expansion rhizomatique » de la «
culture underground » en multiples « sous-cultures »
ou « subcultures » (néo-punk, pop rock fusion,
hip-hop, reggae, électro, indus, gothiques, fétichistes,
gay, hackers, gamers, skaters, etc..) essentiellement urbaines,
musicales, artistiques, ludiques, sportives, distillant un «
esprit cool » exprimant une certaine désinvolture,
plus ou moins « trash » ou « hardcore »
et alimentant, dans leurs syncrétismes mutants et leurs hybridations,
le quotidien de la socialité de base pour former ce que l’on
nomme donc parfois la « pop culture ».
Puis nous essaierons de débusquer des renouvellements de
formes de dissidences et de subversions à l’ère
des réseaux, en évoquant notamment le redéploiement
d’un activisme artistique et culturel, un « cultural
jamming » dans l’Empire tyrannique des Signes de la
Marchandise.
Nous aborderons également l’idée originale
et séduisante d’un « romantisme aux yeux ouverts
» avant de traiter de la montée des nihilismes à
l’âge de la fermeture de la Carte. Ce qui nous amènera
naturellement à élaborer quelques conclusions hâtives
sur notre époque et ses multiples devenirs, mais qui ne seront
finalement que des pistes prospectives, un faisceau d’hypothèses
qu’il restera à explorer et à vérifier.
- NOTES -
Cf. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Milles Plateaux, capitalisme
et schizophrénie 2, Editions de Minuit, 1980. cf. La Spirale,
le e-zine des mutants digitaux, www.laspirale.org Cf. Hakim Bey,
TAZ, zone autonome temporaire, éd. L’éclat ou
intégralement en ligne et en libre accès sur le Net.
Maurice G. Dantec, Le théâtre des opérations,
journal métaphysique et polémique, manuel de survie
en territoire zéro Folio, Gallimard, 2000. Idem. William
Gibson, Neuromancien, Editions La Découverte,1985, .. Chez
Gibson, la Matrice du cyberespace « tire ses racines des jeux
vidéo les plus primitifs (...), des tout premiers programmes
graphiques et des expérimentations militaires avec les connecteurs
crâniens. (...) Le cyberspace. Une hallucination consensuelle
vécue quotidiennement en toute légalité par
des dizaines de millions d’opérateurs, dans tous les
pays, par des gosses auxquels on enseigne les concepts mathématiques...
Une représentation graphique de données extraites
des mémoires de tous les ordinateurs du système humain.
Une complexité impensable. Des traits de lumière disposés
dans le non-espace de l’esprit, des amas de constellation
de données. Comme les lumières des villes, dans le
lointain... ». William Gibson, Tomorrow’s Parties, ed.
Au Diable Vauvert, 2001. Idem. Michel Maffesoli, Le Temps des tribus,
Librairie des Méridiens, Klincksieck et Cie, 1988. Hakim
Bey, TAZ, op. cit. Sur l’hypertexte et son mode de pensée
influençant notamment les recherches en architecture et en
urbanisme voir le texte “hypertexture”, www.electronicshadow.com/biographies/liquid/hprtxtu0.htm
cf. Paul Feyerabend, Contre la méthode, esquisse d’une
théorie anarchiste de la connaissance, ed. du Seuil, 1979
et Adieu la raison, ed. du Seuil, 1989.
Theodore Roszak, Vers une Contre-Culture, ed. Stock, 1970. cf.
à ce propos Naomi Klein, NO LOGO, la tyrannie des marques,
coll. BABEL, ed. Actes Sud, 2001. Plus particulièrement le
chapitre 3 “Tout est alternatif, Le marché jeunesse
et la marketing du cool”. Voir aussi la notion d’”Economie
de la révolution permanente” développée
par Camille de Toledo dans Archimondain Jolipunk , Calmann-Levy,
2002. cf. notamment Maurice . Dantec, Babylon Babies, Gallimard,
coll. La Noire, 1998... cf. Dick Pountain et David Robins, L’esprit
“cool”, ed. Autrement, 2001. cf. Camille de Toledo,
Archimondain Jolipunk, op. cit.
Pour accéder au texte source publé sur le site du
GRETECH et en savoir plus sur Raphael Jossuet :
http://www.gretech.org/index.php
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