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Fumer pendant que l’Irak brûle, par Naomi Klein
novembre 2004

Origine : http://paxhumana.info/article.php3?id_article=510

A Los Angeles Times photographer shot Lance Cpl. James Blake Miller smoking a cigarette in Fallujah, Iraq, Tuesday, Nov. 9, 2004 after U.S. forces punched into the center of the insurgent stronghold.
Un photographe du Los Angeles Times a photographié le soldat de première classe James Blake Miller en train de fumer une cigarette à Falloujah, Irak, mardi 9 novembre 2004, après la percée des forces US au coeur du bastion rebelle.
(Photo : AP/L.A. Times, Luis Sinco)
24 novembre 2004
The Nation

Les images iconiques inspirent l’amour et la haine et il en va ainsi avec la photo de James Blake Miller, le marine âgé de 20 ans, originaire d’Appalachia, baptisé « le visage de Falloujah » par les pontifes pro-guerre et « l’homme Marlboro » par presque tous les autres. Reproduite dans plus d’une centaine de journaux, la photo du Los Angeles Times montre Miller « après plus de 12 heures de combat mortel presque continu » à Falloujah, son visage enduit de peinture de guerre, une vilaine égratignure sur le nez et une cigarette fraîchement allumée aux lèvres.

Fixant Miller avec intensité, le présentateur de CBS News, Dan Rather, a dit à ses téléspectateurs : « Cette photo me touche personnellement. C’est un guerrier qui pose son regard sur l’horizon lointain, guettant le danger. Voyez-la. Étudiez-la. Absorbez-la. Pensez-y. Puis prenez une grande inspiration de fierté. Et si vos yeux ne se mouillent pas, vous êtes un meilleur homme ou une meilleure femme que moi. »

Quelques jours plus tard, le LA Times a déclaré que sa photo était « tombé dans le domaine de l’iconique ». A vrai dire, l’image donne l’impression d’être iconique seulement parce qu’elle est un dérivé à ce point ridicule : c’est une exploitation directe de l’icône la plus puissante de la publicité américaine (l’homme Marlboro), qui à son tour imitait la plus grande star jamais créée par Hollywood (John Wayne), qui canalisait lui-même le mythe fondateur le plus fort de l’Amérique, le cow-boy sur la frontière accidentée. C’est comme une chanson que vous avez l’impression d’avoir entendue mille fois - précisément parce que c’est le cas.

Mais peu importe. Pour un pays qui vient d’élire un président qui se rêve « Marlboro Man », Miller est une icône et, comme pour le prouver, il a déclenché sa propre controverse. « Beaucoup d’enfants, en particulier les garçons, jouent à la guerre et aiment imiter ce jeune homme. La photo porte le message clair que la meilleure façon de relaxer après une bataille est de fumer une cigarette », a écrit Daniel Maloney dans une lettre fulminante au Houston Chronicle. Linda Ortman a soulevé la même question aux éditeurs du Dallas Morning News : « N’y a-t-il pas de photos de soldats qui ne fument pas ? » Un lecteur du New York Post a gentiment suggéré une image de propagande plus politiquement correcte : « Peut-être que montrer un marine dans un tank, qui aide un autre GI ou qui boit de l’eau, aurait eu un impact plus positif sur vos lecteurs. »

Oui, c’est cela : partout dans le pays, des lecteurs écrivent aux journaux, unis par la colère - non pas parce que le soldat fumeur au regard inflexible rend le meurtre de masse « cool », mais bien parce que l’acte louable du meurtre de masse rend « cool » le crime grave du tabagisme. C’est mieux de protéger des jeunes âmes sensibles en leur montrant des soldats qui prennent une pause pendant un combat meurtrier en buvant de l’eau ou, peut-être, comme il y a une pénurie sévère d’eau potable en Irak, du Coca. (Cela me rappelle une blague sur le rabbin hassidique qui affirme que toutes les positions sexuelles sont acceptables sauf une : debout, « parce que cela pourrait devenir une danse ».)

Réflexion faite, peut-être que Miller mérite d’être élevé au statut d’icône - pas de la guerre en Irak, mais de la nouvelle ère de la scandaleuse impunité américaine. Car hors des frontières de l’Amérique, c’est bien sûr un autre marine qui s’est vu décerner le prix du « visage de Falloujah » : le soldat filmé en train d’exécuter un prisonnier blessé et non armé dans une mosquée. En bonne place aussi, la photo d’un petit garçon de Falloujah, âgé de deux ans, dans un lit d’hôpital avec une de ses petites jambes arrachée ; un enfant mort dans la rue, étreignant le corps décapité d’un adulte ; une clinique médicale d’urgence en ruines.

Aux États-Unis, ces instantanés photographiques d’une occupation illégale ne sont apparus que brièvement, s’ils sont apparus. Jusqu’à maintenant, le statut d’icône de Miller a duré, entretenu par des reportages sur des fans qui envoient des cartouches de Marlboros à Falloujah, des interviews avec la mère du marine emplie de fierté et de sérieuses discussions sur la question de savoir si fumer pouvait réduire l’efficacité de Miller en tant que machine de combat.

L’impunité - la perception d’être au-dessus de la loi - a longtemps été la marque du régime Bush. Ce qui est alarmant, c’est qu’elle semble s’être accrue depuis l’élection, marquant l’arrivée de ce qui ne peut être décrit autrement que comme une orgie d’impunité. En Irak, les forces américaines et leurs substituts irakiens ne se donnent plus la peine de dissimuler les attaques sur des cibles civiles et éliminent ouvertement tous ceux - médecins, religieux, journalistes - qui osent compter les corps. A la maison, l’impunité a été élevée au rang de politique officielle avec la nomination par Bush d’Alberto Gonzales en tant que ministre de la Justice, l’homme qui a personnellement averti le Président dans son abominable « note de torture » que les Conventions de Genève étaient « obsolètes ».

Ce mépris ne saurait s’expliquer simplement par la victoire de Bush. Il doit y avoir quelque chose dans la manière dont il a remporté les élections, dont la campagne électorale a été menée, qui a fait clairement comprendre à l’administration Bush qu’elle venait de recevoir son congé de la Convention de Genève. Et ce congé, en fait, c’est John Kerry qui le lui a donné.

Au nom de sa cote de popularité, Kerry a laissé la machine électorale de Bush s’avancer pendant cinq mois sans jamais la confronter à des questions sérieuses sur les violations des lois internationales. Craignant d’être perçu comme manquant de fermeté face au terrorisme et de loyauté à l’égard des troupes américaines, Kerry a préféré garder le silence, aussi scandaleux soit-il, à propos d’Abu Ghraib et de Guantánamo. Lorsqu’il est devenu clair que l’enfer allait s’abattre sur Falloujah dès la clôture du scrutin, Kerry n’a jamais contesté ce plan ni les bombardements illégaux des zones civiles qui ont eu lieu tout au long de la campagne. Même après que la revue The Lancet* a publié les résultats de son étude marquante selon laquelle 100 000 Irakiens sont morts suite à l’invasion et à l’occupation, Kerry s’est entêté à affirmer de manière assez honteuse (et carrément raciste) que les Américains « ont subi 90 % des pertes en Irak ». Son message est clair : les morts irakiens ne comptent pas. Suivant la logique très discutable selon laquelle les Américains sont incapables de se soucier de la vie de quiconque, sauf de la leur, Kerry et ses supporters sont, au cours de la campagne, devenus complices de la déshumanisation des Irakiens, renforcant la thèse que la vie de certains n’est pas suffisamment importante pour risquer d’y perdre des votes. Et c’est cette logique moralement insoutenable, plus que l’élection de n’importe quel candidat en particulier, qui permet que ces crimes continuent d’être perpétrés en toute impunité.

Le résultat dans le monde réel de toute cette pensée « stratégique » est le pire dans les deux mondes : il n’a pas permis à Kerry d’être élu et a montré clairement à ceux qui l’ont été qu’ils n’auraient aucun prix politique à payer pour les crimes de guerre qu’ils commettent. C’est là le cadeau véritable de Kerry à Bush : non seulement la présidence, mais aussi l’impunité. La meilleure illustration en est peut-être « l’homme Marlboro » de Falloujah et les débats surréalistes qu’il suscite. La véritable impunité fait naître une sorte de décadence nourrie d’illusions, et en voici l’image : une nation qui se chamaille au sujet du tabagisme, alors que l’Irak est à feu et à sang.

Naomi Klein

- Smoking while Iraq burns, by Naomi Klein

*NDLR : =voir pour plus de détails sur ce rapport, la série d’articles traduits en français par les Humains Associés.