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Origine : http://www.revuedroledepoque.com/articles/n15/wervicq.pdf
"N'imaginez pas qu'il faille être triste pour être
militant, même si la chose qu'on combat est abominable. C'est
le lien du désir à la réalité (et non
sa fuite dans les formes de la représentation) qui possède
une force révolutionnaire."
Michel Foucault, Dits et Ecrits III
Militer c'est séparer l'action politique de soi. C'est aussi
déléguer son pouvoir à des représentants,
se conformer à un discours dilué ou au contraire toujours
plus pointu, c'est agir dans un cadre imposé par le rôle
que l'on tient en tant que militant ou militante dans cette société
où la surprise n'a pas sa place. J'y oppose la vie même,
sous toutes ses formes. Il s'agit là de relier intelligence
rationnelle et corps sensible.
Le programme : vivre avant tout, ne pas être morne spectateur
ou spectatrice de sa propre vie, avec ses désirs, ses possibles,
ses expériences et frustrations. Et comme ce monde n'est
pas supportable, agir, avec les moyens que l'on jugera les plus
efficaces en fonction du but à atteindre, et également
en fonction de ses possibilités (libertés à
prendre) du moment.
Agir dans le cadre de sa vie ; ne pas séparer son activité
militante, comme un monde à part, le mardi à la "réu"
et le samedi à la "manif", sagement rangée,
classée. Mais plutôt déborder, lier. Ce système
n'a pas à être accompagné, sous couvert de pichenettes
ou grains de sable dans l'engrenage, par une bonne conscience judéo-chrétienne
(ou trotsko-caritative) à la ATTAC, il mérite seulement
d'être détruit. Mais ne nous laissons pas abattre d'avance
par l'énormité de son emprise. Des solutions existent,
adaptées à chacun et chacune : individuelles, collectives,
il s'agira de les inventer ou des les attraper si elles passent
à notre portée.
Ça commence dur. Je ne veux faire aucune concession, mais
je ne veux pas non plus dénoncer celles et ceux qui essayent
de faire des choses, même si elles me paraissent insatisfaisantes,
pour le moins. Au coeur du militantisme, j'y ai été,
mais après des années où il a pris pour moi
des formes différentes, à des niveaux de responsabilité
différents, j'ai pu en tirer un bilan critique, bien que
les mots me manquent encore pour tenter d'expliquer précisément
mon sentiment. C'est un survol que je présente ici, à
la première personne, car je ne représente que moi-même.
A la critique, feront suite quelques exemples de réalisations
qui me semblent aller au-delà du militantisme, encourageantes
pour la construction d'un monde de personnes qui cultivent leur
autonomie commune de pensée et d'action.
Avant de raconter ces expériences mettant en jeu nos vies
dans la lutte, dans la vie, essayons de voir en quoi le militantisme
peut être limitantisme, en prenant comme exemple édifiant
"la manif".
La manifestation unitaire est épatante. Elle est le symbole
de "l'activisme", cet anglicisme apparu récemment
qui, à l'instar du mot "genre" mettant en avant
le rôle social assigné aux sexes biologiques, marque
précisément celui assigné aux militants et
militantes. D'autres diront qu'"activisme" a été
créé dans le but de marquer une différentiation
entre "militantisme" qui définirait plutôt
une façon traditionnelle de faire de la politique dans les
grosses organisations, et une façon plus légère,
disponible, internationale, avec le développement des nouvelles
technologies de la communication et des transports rapides, moins
liée à des structures hiérarchisées
et immuables. Pour moi, activisme et militantisme se ressemblent
en bien des aspects, surtout dans l'oubli de soi au privilège
de "la cause", passant par un discours non expérimenté
par celles et ceux qui le portent, la recherche de la mobilisation
de masse et de l'impact médiatique. Encore que par leur mobilité
et leur ouverture accrue, les activistes recherchent de nouvelles
formes de luttes, moins symboliques, basées sur la vie quotidienne
et volontairement déroutantes parfois. Ces formes-là
les détachent des façons traditionnelles de faire
de la politique.
La préparation
Des militants et militantes réunis constatent que "rien
ne va plus", et décident d'appeler à manifester,
afin de créer un rapport de force. Alors la course commence,
il va falloir que l'actualité soit assez porteuse pour susciter
l'intérêt de la population, créer des synergies
militantes et ratisser large. Le nombre sera recherché, plus
que la pertinence des formes d'actions.
La rédaction du tract d'appel
Un accord entre toutes les personnes qui représentent des
organisations, partis, syndicats, associations doit être trouvé,
au risque d'aboutir à un texte d'appel basé sur le
plus petit dénominateur commun. Personne ne s'y retrouvera
vraiment, mais tout le monde un peu, et ce sera suffisant. Car l'enjeu
sera important, comme il l'est à chaque fois : on ne pourra
perdre ni temps ni énergie sur des broutilles. Le texte se
finira au petit matin pourtant, après des négociations
âpres entre représentants, portant non pas sur des
positions individuelles et argumentées, mais sur des positions
de principe, idéologiques, rhétoriques, trop générales
pour être défendables véritablement.
Le tract, une fois imprimé en milliers d'exemplaires, sera
diffusé par les petits soldats des organisations signataires,
avec beaucoup de coeur à l'ouvrage. Faut-il rappeler que
"militaire" et "militant, militante" viennent
de la même racine latine? Ils et elles se lèveront
tôt, resteront des heures dans le froid sur les marchés
de leurs quartiers, essayeront d'être présents aux
endroits où "le monde" sera, prendront le risque
d'invectives à leur encontre dans la plus grande solitude.
Les militants sont seuls face au reste du monde lorsqu'ils diffusent
des tracts. Ils sont hors du temps et de l'espace en réalité,
comme en suspension dans ce temps qui n'existe qu'en rapport à
l'échéance de la manifestation. Ils se sentent renforcés
malgré tout par ce papier en bas duquel tant de signatures
d'organisations leur rappellent la justesse de leur combat, ne pensant
qu'à "la manif", ce moment qui consacrera leur
gloire et qui marque un repère dans leur agenda collectif
et individuel. Ce qui est souvent reproché aux élections
dans les sondages d'opinion, c'est ce côté "rien
avant, rien après". Même s'il y a plus d'occasions
de manifester que d'élections, l'effet existe également.
Le militant, la militante vivent pour les manifs.
Dans les organisations
Chaque organisation se prépare à aller manifester:
"Je serai la plus belle pour aller danser" pourrait décrire
l'agitation observable quelques jours avant la manifestation elle-même.
En même temps que de montrer son désaccord par rapport
à une politique, chacune de ces organisations va vouloir
tirer son épingle du jeu : les slogans choisis pour inscrire
sur les banderoles, ou à scander, doivent refléter
l'image que l'organisation veut montrer d'elle - souvent: jeune,
au moins contemporaine ; rebelle, au moins contestataire ; à
la page et pertinente. Les slogans sont des phrases restrictives,
contenant des mots d'ordre, et contenantes tout court. Pas de débordement.
Il s'agira de se répartir les rôles et surtout de les
respecter : la personne qui tiendra le mégaphone, pour amplifier
les slogans et donner une impression massive ; la personne qui conduira
le camion bardé d'affiches marquant un peu mieux le territoire
de chaque organisation dans le cortège ; les personnes qui
tiendront la banderole, martyrs pour la cause ; les personnes qui
formeront le "service d'ordre", cette organisation dans
l'organisation maintenant la cohérence du groupe défilant,
et son homogénéité.
Le défilé
Lors d'une manif, on marche beaucoup, on s'arrête beaucoup
aussi, on attend. Quoi, on ne sait jamais vraiment bien, mais il
y a cette inertie due à un grand groupe qui se déplace.
On prend son mal en patience. On crie aussi, ces slogans choisis,
sélectionnés avec soin, repris en choeur le plus fort
possible, comme si le volume sonore était proportionnel à
l'honnêteté des propos et à la volonté
du groupe de les voir se réaliser. Peut-on penser que les
militants soient naïfs au point de croire que le Président
de la République, les députés, les ministres
entendront le message délivré par la manifestation.
Les badauds sur les trottoirs, seront-ils touchés par ces
mots scandés, souvent incompréhensibles ? Alors on
peut se demander quel sens a cette marche collective, qui se parle
à elle-même, dont on sort fatigué et souvent
aphone. Quelle expression politique est ici en jeu, si ce n'est
une habitude qu'il est difficile de changer et dont seules les personnes
qui effectuent un "travail militant" peuvent se contenter.
Une maniaquerie étrange génère l'ordre du
cortège. L'oeil non averti peut avoir l'impression d'un joli
défilé bigarré, mais c'est de luttes qu'il
est constitué. Pour savoir qui serra dans "le carré
de tête", qui se retrouvera en queue, qui serra devant
qui. Ce sont ce genre de choses qui intéressent au premier
plan les représentants des organisations. C'est à
cela que l'on peut voir lesquelles ont le plus de poids dans telle
ou telle lutte, telle ou telle conjoncture sociopolitique. Les médias
seront juges. La valse des sigles et des symboles (sur autocollants,
drapeaux, affiches, badges ou même dessinés sur les
fronts) y contribuera.
La solidarité entre les organisations est un voeu pieu.
Il y a même des heurts parfois si l'agencement ne convient
pas. Quel étonnement alors de voir tel trotskiste-léniniste
se battre avec tel ex-mao-écologiste qui bat le pavé
pour la même cause. Et que faire face au "black block",
ces personnes qui n'ont pas voulu participer au spectacle déprimant
de l'organisation de cette manifestation, mais ne restent pas, néanmoins,
les bras croisés. Le parcours "Bastille-Nation",
dans le bon ordre, est là déjoué par des gens
parfois masqués, qui sortent des sentiers battus et rebattus
et passent à l'action directe contre les symboles de l'oppression
qu'ils choisissent sur le parcours. Ce "bloc noir" ne
peut être défini par des revendications, encore moins
des slogans, ni une quelconque forme de représentation. Ce
sont des gens qui n'ont que leurs corps comme dernier rempart à
opposer aux dominations et exploitations du système capitaliste.
Les formes d'actions ont quelque chose de spectaculaire, mais les
dommages économiques sont réels, pour saborder à
une échelle abordable tous les dispositifs capitalistes ;
leurs symboles seront la plupart du temps la cible : banques, agences
d'intérim, publicités, institutions, multinationales.
Le risque pris est énorme dans un contexte de sécurisation
de tout le territoire et de militarisation, car c'est la guerre
civile qu'ils font exister, c'est une réelle opposition qu'ils
mettent en lumière. Même si individuellement les manifestants
peuvent leur reconnaître un certain courage, l'organisation
et le bon ordre de la manifestation ne peuvent les supporter. Un
front commun est vite fait, et les inconvenants sont dénoncés
et expulsés. C'est le seul moment de solidarité observable
entre organisations. Sinon, il s'agit de crier plus fort et d'être
plus nombreux et visible.
La fin
"La manif" laisse derrière elle son cortège
de papiers gras, de camions poubelles effaçant aussi vite
qu'elles sont apparues les traces de mécontentement dans
la rue. Cortège fermé par des voitures de policiers
gardant sur les manifestants un oeil de bienveillance paternaliste,
attendant de voir la manifestation dégénérer,
pour pouvoir "casser du gauchiste". Et les manifestants
de se croire en sécurité, tout en ressentant un certain
malaise de les voir également ouvrir la marche, leur volant
un peu de leur révolte.
Je ne crois pas, ou plus, aux grandes manifestations qui n'ont
d'unitaire que le nom. Les luttes sont parcellaires, et même,
répondent elles aussi à des modes : chaque année
apparaît un thème - soutien aux personnes sans papiers,
anti-nucléaire, politiques sociales anti-sociales, statut
des intermittents du spectacle à protéger, pour l'école
publique, contre la guerre... - aussitôt balayé pour
laisser place à un autre. Les professionnels de la politique
ont pour rôle d'essayer de définir à l'avance
le thème qui sera central chaque année et de "placer"
leur lutte. Paul Mattick fait part de son analyse, en 1949 : "Au
sein du capitalisme, aucune organisation ne peut durablement faire
preuve d'un anticapitalisme intransigeant. L'"intransigeance"
est le fait d'une activité idéologique limitée
et l'apanage de sectes et d'individus isolés. Lorsqu'elles
veulent acquérir une importance au niveau de la société
globale, les organisations doivent se rallier à l'opportunisme
tant pour affecter le processus de la vie sociale que pour atteindre
leurs objectifs propres. (...) Il apparaît à l'examen,
même superficiel, que toute organisation importante, quelle
que soit son idéologie, contribue à maintenir le statu
quo ou, dans le meilleur des cas, promouvoir un développement
des plus limités, dans le cadre des conditions générales
caractérisant une société déterminée
à une époque donnée." [1] Je ne crois
à aucune communication possible par le biais de messages
portés lors de manifestations ou actions d'ampleur. Autant
avec l'objet combattu et ses représentants (institutions,
pouvoirs, capitalisme) qu'avec "les gens", "la société
civile" ou "l'opinion publique", la communication
est, à mon avis, un leurre, car les interlocuteurs potentiels
n'existent pas comme interlocuteurs, ce sont des constructions sociales,
assises de l'emprise du pouvoir. La manifestation joue pourtant
un rôle que je pourrais qualifier de positif : elle permet
aux manifestants défilant sous des bannières différentes
de se rencontrer. Elles peuvent donc contribuer à lier des
personnes désireuses de changements véritables. Mais
les organisations en tant que telles ne sont plus une force, une
dynamique qui dépasse le cadre individuel, elles s'imposent
au contraire comme représentations, garantes d'un idéal
qui supplante les subjectivités, les contradictions, les
lignes de fuite. La communication militante a cela de dérisoire
qu'elle existe prétendument pour appuyer ou formuler des
revendications populaires ou corporatistes, mais le discours ne
fait finalement que s'entretenir lui-même. Les militants parlent
aux militants, sans désir réel de communication. Lorsqu'ils
mettent en scène un débat, trop souvent sous la forme
d'"intervenants" experts assis à une table sur
une tribune, s'adressant à un public de militants avertis
et convaincus déjà, la carence de débat, de
contradiction se fait sentir. Et dans bien des organisations, on
peut entendre ou lire dans les publications internes la volonté
de débat, d'auto-analyse. La revendication, typiquement,
n'est pas l'amorce d'un dialogue, d'une discussion, c'est une intervention,
presque publicitaire, qui ne peut être satisfaisante pour
qui veut trouver des solutions et échanger sur la misère
de ce monde, de ce désert.
Je crois néanmoins à l'expression collective, à
des "manifestations" de joie, de colère. Sans passer
par des médiations quelconques, sans préméditation
ni planification à long terme, sans rôle auquel se
conformer, des dizaines ou des centaines de personnes se retrouvant
dans la rue et définissant au sein de cette assemblée
des objectifs communs me paraît être une forme plus
pertinente, et témoignant d'affects réels. Non pas
que je fasse nécessairement l'apologie de l'urgence, mais
les possibles changements ainsi amorcés seront vécus
durablement dans leur chair par les participants et participantes.
Pas de voitures- balais, mais au contraire la surprise du type d'action,
du faire ensemble, pour les dominants aussi bien que pour les participants
eux-mêmes, recouvrant un peu de leur pouvoir de décision,
leur autonomie. C'est une question de stratégie. Les organisations
sont un changement d'échelle dans la perception des problèmes
sociaux, économiques, politiques, mais également dans
leur résolution. Littéralement, cette échelle
nous dépasse. C'est d'ailleurs une position confortable pour
les militants : l'objet combattu n'est pas à portée
de main, l'organisation devient l'intermédiaire, permettant
ainsi de ressasser un discours idéal sur le monde tel qu'il
devrait être, sans commencer à l'appliquer. "Un
autre monde est possible" disent les alter-mondialistes. "Mais
on l'attend", pourrait-on rajouter. Que peut-on espérer
atteindre si l'on ne se sent pas en mesure de le faire soi-même
? Et qui le fera à notre place, alors ? Dis.eugene a écrit
sur IndyMedia, le site de l'actualité sans journalistes :
"Pas plus tard. Maintenant. Parce que la vie, c'est toujours
maintenant. Quand on fait, c'est toujours maintenant. Quand on éprouve,
c'est toujours maintenant. Quand on désire, c'est toujours
maintenant. Quand on est, c'est toujours maintenant." [2] Le
fait de se revendiquer "citoyen" ou "citoyenne"
participe de cette même logique de ne pas prendre à
bras le corps ce qui ne nous convient pas, de faire confiance à
l'institution pour la réalisation de nos rêves, de
s'en remettre à elle pour la résolution des conflits.
Or, l'institution a toujours un train de retard par rapport à
l'évolution de la société, ce n'est pas elle
qui impulse les améliorations de nos conditions de vie, c'est
toujours la lutte qui les a arrachées, bravant la légalité.
La citoyenneté, dans un monde où aucune règle
n'a été choisie par nous qui les subissons, ne peut
être qu'une revendication digne d'un chant du cygne : la dernière
avant la fin, notre fin. "Citoyen", cette dérisoire
abstraction de l'impuissance" [3]. On peut penser que l'activité
militante implique de n'éprouver sa puissance qu'au coup
par coup, au gré des manifestations, campagnes ou actions,
au prix de retourner chaque fois à une impuissance de fond.
Comme s'il fallait bien toujours des organisations représentant
les contestataires au côté des systèmes, sociétés,
politiques contestés, pour rétablir l'équilibre.
Dans L'Homme unidimensionnel, Herbert Marcuse explique ainsi l'intégration
de la contestation au système, favorisant ainsi sa croissance,
le légitimant même.
Aujourd'hui, le système capitaliste est mondial, le contrôle
et la répression le rejoignent. Il s'agit d'inventer de nouveaux
lieux de la subversion, se faire confiance, à soi et aux
autres, pour constituer une grande force traversée d'affects
et de sensibilités différentes et engagées
sur une même voie, c'est-à-dire partagées, et
changer la donne. Dans toutes les "grosses organisations",
interlocutrices privilégiées du pouvoir et de l'Etat,
se trouvent des individus ou des collectifs locaux qui n'ont pas
trouvé d'autre cadre de rencontres et d'actions que ces organisations.
Mais ils sont prêts à prendre le risque de voler de
leurs propres ailes et rejoindre la nuée de celles et ceux
appelés avec dédain, ou plus souvent mépris,
les "non-organisés". C'est- à-dire sans
structure apparente, mais décidés à en découdre
avec le pouvoir et le système en place. Dans cette nébuleuse,
fourmillante de petits projets et animée d'une grande fougue,
des modes de vie sont expérimentés. Voici quelques
petites recettes à combiner, des ingrédients plutôt.
A chacun de trouver la bonne dose.
Réfléchir et se réfléchir, à
la manière d'un Descartes, est une étape importante
pour déconstruire ce qui à l'air d'être "naturel",
qu'on ne peut remettre en cause. Jusqu'au plus profond de nous,
sondons nos êtres en essayant de nous poser des questions,
si ce n'est d'y répondre. Par exemple, quel besoin assouvit-on
en allant travailler ? Le travail a un rôle social indiscutablement,
mais pour quelle société passe-t-on sa vie à
la gagner, se lève-t-on le matin et part-on en vacances quelques
semaines par an ? Aussi bien que nous pouvons questionner la société
et ses implications dans nos vies, le terrain du "privé"
est riche de remises en causes possibles. Qu'est-ce que l'amour
? Pourquoi le couple ? Lorsque la norme est le patriarcat et l'hétérosexualité,
immiscée dans nos moindres actes ou paroles, la liberté
de pensée semble difficile à conquérir. Il
y a d'autres angles, géographique par exemple, concernant
la forme d'habitat et d'être ensemble qui nous conviendrait
le mieux, liée à un certain rapport à la propriété
privée, la propriété d'usage, l'attachement
à nos biens. Tout peut être questionné, tant
que l'on considère que cela nous concerne : par exemple,
encore, qu'attend-t-on des experts, de la science, de l'industrialisation
? Pourquoi l'école ? Qui croire ? Pourquoi faire ?
Dans ce questionnement, il faut lire une indistinction entre ce
qui est appelé normalement "politique" et "culturel".
Tenter d'y répondre et de multiplier les questions nous rappelle
la complexité de ce monde, l'intensité de vie que
nous voulons atteindre. Le politique et le culturel sont une seule
et même chose qui cherche sa synthèse dans une nouvelle
forme, comme le "privé" et le "public",
l'"archaïque" et l'"avant- gardiste". Le
monde que nous construisons a déjà trop sévèrement
souffert de distinctions entièrement créées
pour nous empêcher d'être des êtres complets,
par ce système qui croit sur nos seules forces restées
vives après l'épuisement au travail et l'assouvissement
de nos rêves de consommation.
Pour trouver une cohérence entre nos idéaux et nos
vies, nous sommes libres d'essayer tous les jours de nous comporter
comme ce que l'on considère juste : mettre en pratique nos
utopies, en faits. Le quotidien, bien en amont de l'actualité
journalistique ou militante, sera le cadre temporel de notre lutte.
Même les actions collectives seront vécues comme un
tout, la préparation comprenant discussions et moments de
vie commune étant aussi importante que le résultat
attendu, car un processus d'échange aura été
mis en place. La vie rêvée que l'"on" nous
propose (avoir une maison individuelle, aller pointer et fonder
une famille) n'est pas obligatoirement proscrite. Mais si c'est
cela que nous choisissons, faisons-le en connaissance de cause.
Ce n'est pas un nouveau prosélytisme qui se dessine ici,
mais pour sortir du système capitaliste, et contribuer à
son effondrement, car c'est bien de cela qu'il s'agit, il faut se
donner les possibilités de changer ses habitudes. Préférer
le vol au travail pour gagner de l'argent pour acheter des choses,
et préférer auto- produire, fabriquer et mettre en
commun que de voler, par exemple. Comme ces espaces laissés
en friche, tels que des maisons abandonnées ou des territoires
sentimentaux, annihilés par la culture de masse, les loisirs
et le bonheur obligatoire, dans ce monde où "tout va
pour le mieux". Quels fabuleux terrains d'aventure à
explorer.
C'est dans le cadre de l'existant que nous agissons, l'histoire,
les luttes passées, l'effondrement de la gauche. A une militance
unique organisée autour des organisations, s'oppose aujourd'hui
une lutte multiforme, à dimensions multiples, d'apparence
fragmentaire mais qui peut s'adapter, s'agencer pour être
efficace. L'efficacité sera accrue si nous nous réapproprions
les savoirs anciens, des usages médicinaux des plantes sauvages
aux techniques de construction en passant par l'art de raconter,
et de les partager. Ainsi qu'écrire des textes avec des amis,
faire des revues, des affiches, des poèmes, faire parler
les murs de nos villes, en cultivant l'anonymat. Un texte non signé
distribué lors d'une manifestation, par exemple, est toujours
troublant pour un militant, qui cherchera à savoir qui ou
quelle organisation a écrit ce texte, avant même de
s'intéresser au contenu. La signature est un gage de conformité,
encore que le nom d'une personne inconnue apaisera le militant sans
pour autant lui enlever de l'idée qu'une personne seule n'est
représentative de rien, et donc ses idées indignes
d'intérêt (ou alors qu'il doit bien se cacher quelqu'un
de connu derrière un surnom).
S'approprier les techniques nouvelles comme l'internet, et proposer
librement par ce biais des textes d'analyses, des guides pratiques,
d'auteurs contemporains ou décédés, ouvrant
des pistes de réflexions, c'est ce que proposent celles et
ceux qui font le site http://www.infokiosques.net. Sur ces pages
virtuelles, on trouve les publications d'infokiosques, que l'on
pourrait comparer à des maisons d'éditions non institutionnelles,
sans subventions, sous formes de brochures facilement reproductibles
en photocopies. Les textes proposés sont historiques et,
par la perspective qu'ils ouvrent, donnent des outils pour la compréhension
du monde actuel, ou écrits par des contemporains, qui lancent
par le biais de ces brochures des débats, analysent, proposent.
Les brochures font inventer un mode de diffusion, de prise en compte
dans les réflexions : les textes sont assez courts et abordables
par toutes et tous, donnant éventuellement envie de creuser
le sujet et lire l'oeuvre complète ou des textes plus longs
s'y rapportant. Elles peuvent aussi favoriser l'acte d'écriture
d'une ou plusieurs personnes en réponse à un de ces
textes, qui circulera par le même biais. Les infokiosques
font humblement avancer la pensée et permettent de découvrir
des champs théoriques ou pratiques que seule l'intelligence
collective peut mettre en oeuvre.
Un autre genre de mise en commun peut être vu dans les "zones
de gratuité", ces espaces délimités au
sein de lieux occupés sans droit ni titre - les squats -
, de cours d'immeubles, maisons collectives ou fermes coopératives,
où l'on peut déposer tout ce dont on n'a pas usage,
qu'on a envie de partager, ou qu'on a trouvé dans la rue
mais "qui peut toujours servir". On y trouve donc des
objets, que l'on peut prendre sans jugement aucun, mais aussi un
type de relation non-marchande, loin de la charité [4]. Les
zones de gratuité ne sont pas le lieu du "10% gratuit",
c'est une tentative de partage réel tendant à remplacer
le système marchand. Même si elle a ses faiblesses,
elle interpelle celles et ceux qui ne pensaient pas que ce soit
possible de ne pas acheter ses vêtements ou sa nourriture,
et pose frontalement la question de notre rapport aux objets. On
y voit même souvent des gens qui hésitaient depuis
des semaines à porter leurs "choses" à un
centre Emmaüs, ne voulant pas qu'elles soient réinjectées
dans un système où elles seront évaluées,
étiquetées et revendues. Parce que ces "choses"
ont une histoire, et savoir que leur histoire continuera avec une
autre personne sans que l'argent ne soit un passage obligé
est agréable.
Comme partage de l'espace, et son appréhension différente
de l'habitude, on peut parler des dérives, cette pratique
inspirée des expériences situationnistes de se promener
sans but et de se laisser traverser par le monde environnant, les
rencontres, les curiosités, le temps qu'il fait. Les dérives
peuvent être vécues en solitaire ou en groupe. On peut
les pimenter de quelque règle, marcher à l'envers,
prendre la rue qui monte le plus à chaque fois, faire durer
chaque pas le plus longtemps possible, pour créer un rapport
avec les personnes croisées sur le chemin. On peut ensuite
se raconter ce qu'on a vécu, le raconter à d'autres,
inviter ses amis à dériver, prenant la ville comme
terrain de jeu, théâtre de nos vies.
J'espère en parlant de cela ouvrir le "réseau"
à de nouvelles personnes, leur donner envie de faire de même
ou d'inventer un militantisme qui n'a plus grand-chose à
voir avec la forme traditionnelle, plutôt que d'enfermer ces
initiatives dans le domaine des "objets d'étude",
dans un dossier, dans un tiroir. Ces petites choses invitent tout
un chacun à penser par soi-même et à préférer
ne pas subir mais choisir, rejoindre et construire ces "autres
mondes possibles". Où est la solution, existe-t-elle
seulement ? Pour sortir du militantisme de réaction et passer
à l'action, pour laisser les revendications aux organisations
qui existent afin de légitimement les porter, et réfléchir
ensemble, ne dirions-nous pas "nous avons commencé"
?
1 Traduit de Spontaneity and organisation, Left, août 1949,
n° 152, par Serge Bricianer et extrait de Intégration
capitaliste et rupture ouvrière, Paris, E.D.I, 1972
2 - http://paris.indymedia.org/
3 - Théorie du Bloom, Tiqqun, La Fabrique, 2000, p. 40
4 - Sur les zones de gratuité, voir EcoRev n° 11, été
2003, http://www.ecorev.org
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