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Origine http://multitudes.samizdat.net/Medias-Quand-les-banlieues-s.html
Entre révolte "ethno-religieuse" ou colère
sociale, une opinion publique divisée L’éruption
de violence après la mort le 27 octobre 2005 de Zyed et Bouna,
les deux jeunes de Clichy-sous-Bois électrocutés dans
un transformateur EDF en fuyant un contrôle de police, et
sa diffusion à travers le pays trois semaines durant, a provoqué
stupeur et incompréhension. L’absence de revendications
précises a alimenté rumeurs et interprétations,
parmi lesquelles celles d’une manipulation par les islamistes
ou par les caïds de l’économie souterraine. Mais
les médias - et les Renseignements généraux
- découvriront petit à petit des très jeunes,
entre 14 et 22 ans, la plupart sans casier judiciaire, en révolte
contre leur situation sociale. Tout en leur donnant la parole, avec
ou sans commentaire, presse et télévision s’interrogent
sur leurs propres responsabilités, pour éviter un
nouvel emballement médiatico-politique dans une situation
à l’issue incertaine.
Soudainement redevenue un enjeu politique national majeur, la “crise
des banlieues” occupe le devant de la scène médiatique
avec une telle inflation verbale que cela donne le tournis. Mais
comme la nature a horreur du vide, et qu’il faut avant tout
rassurer une population inquiète voire apeurée, et
se rassurer soi-même, on cherche de tous côtés
des explications, y compris aux exactions les plus graves. Cela
au risque de prendre à rebrousse-poil la tentation sécuritaire
de l’opinion publique. “Moi, c’est le destin de
la femme brûlée vive à Sevran et celui de l’homme
battu à mort à Epinay qui m’indigne !”
s’énerve un lecteur du journal Le Monde, cité
dans la chronique du médiateur du journal, malicieusement
titrée : Mohamed Tadjer, chevalier du Mérite. Il s’agit
du conducteur de bus blessé en portant secours à une
quinquagénaire handicapée, gravement blessée
au cours de l’attaque du bus de Sevran. Une manière
aussi de refuser d’accentuer la fracture entre une France
blanche et un en-dehors absolu et barbare.
Les médias en quête d’interlocuteurs pour un
regard “de l’intérieur”
Les acteurs associatifs et les médiateurs de terrain, habituels
interlocuteurs des médias pour raconter la situation en banlieue,
ont été eux aussi désarçonnés
par l’ampleur de la colère des gamins. Si certains
ont regretté d’emblée leur absence d’organisation
politique, d’autres n’ont pas tenu à parler à
leur place. Dès les premiers jours des émeutes, des
journalistes ont donc tendu le micro directement aux jeunes. Edouard
Zambeaux, qui tient la chronique “Périphéries”
le dimanche sur France Inter, a choisi de donner la parole sans
faire de commentaire, et préconise de continuer cette pratique,
même quand il ne se passe plus rien de spectaculaire. Un peu
sur le mode de “Cité dans le texte”, la chronique
de Libération, qui chaque mardi depuis près d’un
an a restitué le portrait des habitants d’une cité
à Grigny. Actualité oblige, les reporters ont essayé
de comprendre pourquoi les jeunes brûlaient avec une telle
hargne destructrice les voitures de leurs voisins de quartier, les
écoles de leurs petits frères et sœurs, les équipements
collectifs dans lesquels eux-mêmes parfois s’entraînaient,
etc. Et c’est presque avec soulagement que journalistes et
téléspectateurs ont vu et entendu au journal télévisé
de France 2, un jeune expliquer que si des locaux industriels d’Aulnay
ont été incendiés, c’est parce que les
entreprises visées n’embauchaient personne des quartiers
environnants. Quelle que soit la réalité de cette
auto-justification devant une caméra de télévision,
elle rompait enfin avec l’absence de sens ou de toute forme
de discours audible de la part des émeutiers. Elle paressait
crédible.
D’autres explications embryonnaires se sont petit à
petit fait entendre. L’école n’a jamais servi
à rien, “c’est pour ça qu’on les
brûle”, lance un autre jeune à l’intention
de journalistes du Monde qui ont choisi l’immersion :“une
nuit avec des émeutiers qui ont la rage”. Sous la carapace
de guerriers “barbares”, transparaissent par moments
des êtres fragiles, humains : “Tu sais, quand on brandit
un cocktail Molotov, on dit au secours. On n’a pas les mots
pour exprimer ce qu’on ressent ; on sait juste parler en mettant
le feu”. Vulnérabilité surfaite ? Peut-être.
Cependant, la posture guerrière reprend le dessus dès
qu’ils évoquent le nom du ministre de l’Intérieur.
“Puisqu’on est des racailles, on va lui donner de quoi
nettoyer au Kärcher à ce raciste. Les mots blessent
plus que les coups”(Le Monde, 8 novembre 2005). “Il
faut que Sarkozy s’excuse ou démissionne”, répètent
Christophe, 22 ans, étudiant, Ludwel, 19 ans, et Warren,
18 ans, en BTS à Aulnay sous-Bois, ou encore un gamin de
13 ans, dans Libération du 5-6 novembre, qui titre en Une
: Mots de ghetto : des jeunes des cités racontent les raisons
de leur colère, le chômage, les cités délabrées,
les contrôles de police. Et leur haine de Sarkozy.
Une révolte “ethnico-religieuse” ?
“La justification est venue des médias et des commentateurs,
faisant dire à ces événements ce qu’ils
ne disaient pas par eux-mêmes”, considère Robert
Redeker dans Le Figaro (28 novembre 2005). Rédacteur pour
la revue Les Temps Modernes, il critique le “sous-titrage”
par lequel les médias ont accompagné les forfaits
des émeutiers, et cette manière “ventriloquée”
de parler à leur place pour mieux mettre en avant une réponse
en termes sociaux plutôt que culturels. Or, d’après
lui, “ce n’est pas la pauvreté, c’est-à-dire
une situation sociale, qui engendre la violence anomique et insensée,
mais le nihilisme, c’est-à-dire une construction culturelle”.
Le très médiatique Alain Finkielkraut, qui a fait
scandale en dénonçant dans le quotidien israélien
Haaretz une “révolte ethnico-religieuse” animée
par des “adolescents ennemis de notre monde”, s’en
prend lui aussi “à un discours convenu qui réduit
les événements actuels aux seules questions d’inégalité
et de discriminations”, et déplore que dans une France
divisée entre compréhension et indignation, “le
parti de la compréhension est celui qu’on entend le
plus. Certains vont jusqu’à célébrer
la multitude insurgée”. (Le Monde, 27-28 novembre 2005)
Eviter l’emballement médiatique par un traitement
plus équilibré de l’information En fait d’empathie,
les médias et en particulier les télévisions
françaises, ont dans l’ensemble montré plus
de retenue que lors d’émeutes précédentes,
dans les années 80 ou 90. Rien à voir avec la couverture
sensationnaliste des chaînes étrangères qui,
à l’instar de CNN, présentent une France apocalyptique
tout entière en feu. Certes, les formules à l’emporte-pièce
n’ont pas manqué, qualifiant par exemple les violences
de “guérilla urbaine”, et la fascination pour
les images de voitures en feu a fonctionné à plein,
bien au-delà du devoir d’informer. Mais un réel
souci d’éviter la reproduction d’emballements
médiatiques antérieurs a cette fois prévalu.
La campagne sécuritaire de 2002 et l’affaire du RER
D ont fait réfléchir. Cette fois-ci, les médias
ont pris des précautions, avec le souci de ne pas relayer
exclusivement et à l’aveuglette la seule version officielle
des événements. Ainsi, le cambriolage imaginaire,
initialement invoqué pour expliquer la présence policière
à Clichy-sous-Bois, a été rapidement démenti.
Les témoignages filmés des jeunes, affirmant qu’ils
étaient bel et bien poursuivis, malgré les dénégations
policières, ont été présentés
comme crédibles. On ne peut affirmer que la confiance soit
pour autant restaurée entre les jeunes et la télévision,
mais il n’en demeure pas moins qu’ils espèrent
désormais pouvoir faire passer leur version des faits. Dans
cette optique, France 3 a diffusé un entretien poignant avec
Muhittin, le troisième jeune homme grièvement blessé
dans le transformateur EDF de Clichy, lors de sa sortie d’hôpital
à la mi-décembre. Il y répète avoir
été coursé par la police, qu’ils avaient
peur, et c’est au bord des larmes qu’il soupire : “Personne
nous croit”.
Les rédactions de télévision ont aussi été
conscientes d’une volonté d’instrumentalisation
de part et d’autre, d’où une vigilance accrue,
et une sorte de positionnement dans l’entre-deux. Pour autant,
le cordon ombilical n’est pas coupé avec les plus hautes
autorités de l’Etat, qui réquisitionnent la
petite lucarne pour leurs discours solennels à la nation.
C’est donc devant plus de 13 millions de téléspectateurs
que le Premier ministre a annoncé l’instauration de
l’état d’urgence, en vertu d’une loi du
3 avril 1955 imaginée pour d’autres “événements”,
la guerre d’Algérie. Ces discours sont parfois l’occasion
d’une mise en situation originale : en contrepoint de l’intervention
de Jacques Chirac le 14 novembre, des jeunes de Clichy ont été
filmés écoutant attentivement le chef de l’Etat.
Pas toujours d’accord, ils applaudissent pourtant lorsqu’il
insiste sur le “respect” dû à “toutes
les filles et fils de la République”.
La “Télé Sarkozy”, une réputation
à toute épreuve
En revanche, France 2 a bien du mal à dissiper sa réputation
de “Télé Sarkozy”, et l’affaire
de la “bavure” policière de La Courneuve n’a
pas arrangé les choses. En effet, il aura fallu le feu vert
de Sarkozy lui-même pour que la chaîne diffuse le 10
novembre des images, tournées trois jours plus tôt,
d’un jeune tabassé à terre par un policier sous
le regard impassible de ses collègues. La scène sera
diffusée dans le cadre de l’émission “A
vous de juger”, dont l’invité n’est autre
que le ministre de l’Intérieur, annonçant aussitôt
avoir suspendu les fonctionnaires fautifs, dont un sera même
placé en garde à vue prolongée. Sur le site
internet de France 2, les journaux télévisés
contenant ces images seront supprimés. La directrice de l’info,
Arlette Chabot, assume : “Nous ne voulons pas que ces images
tournent en boucle et soient utilisées n’importe comment,
au risque d’envenimer les choses”. (Le Canard enchaîné,
16 novembre 2005).
Davantage exposée pour justifier sa conception du traitement
de la “crise des banlieues”, Arlette Chabot ne fait
pas mystère des consignes très strictes à ses
journalistes, qui ont essuyé des jets de boules de pétanque
et ont vu une de leurs voitures brûler : rester derrière
la police, ne pas s’éloigner. France 2 a aussi décidé
de ne pas diffuser les images amateurs proposées par les
jeunes ou les habitants. Ces images, qui se multiplient grâce
aux petites caméras et même aux nouveaux téléphones
portables, constituent pourtant elles aussi une source d’information,
aussi “manipulée” soit-elle. On a ainsi pu voir
la panique qui s’est emparée des fidèles à
l’intérieur de la mosquée de Clichy lors d’un
lancer de lacrymogène à proximité.
Dans une édition spéciale du magazine 90 minutes
sur Canal Plus, on a pu voir des policiers tirer au flash-ball dans
le dos des habitants de Clichy qui visiblement ne faisaient rien
de répréhensible. Le caméraman, filmant à
partir de son immeuble, s’écrie : “Arrête
de tirer, t’es filmé, là ! Ils ont rien fait,
ils sont innocents”. S’ensuit un brouhaha, et un dernier
cri : “Je suis pour la justice !”. Les projecteurs de
la police balaient la façade pour le repérer ou l’aveugler.
Fin de la séquence.
The french democracy
Des blogs aux jeux vidéo. De nouveaux médias dédiés
“à toute la jeunesse en colère du monde”
Qu’à cela ne tienne, jeunes et habitants utiliseront
d’autres biais pour se passer l’info. De nombreux blogs
internet ont fait leur apparition dès le lendemain de la
mort de Zyed et Bouna, d’abord pour leur rendre hommage. “Rien
que pour ne plus voir sa tronche d’Iznogoud, allusion au personnage
de Sarkozy caricaturé par le dessinateur Plantu dans Le Monde,
je demande aux gens en colère de passer leurs nerfs sur internet
plutôt que sur les voitures de leurs voisins”, écrit
un internaute. D’autres posts plus virulents, appelant à
des rendez-vous pour en découdre avec la police, ont entraîné
la fermeture de plusieurs blogs hébergés par Skyblog,
qui gère près de deux millions de ces éphémères
mini-sites, pour la plupart initiés par des adolescents.
D’autres innovations technologiques sont utilisées
pour satisfaire la soif d’expression ambiante. Alex Chan,
alias Koulamata, un habitant de La Courneuve, a ainsi défrayé
la chronique en réalisant en quelques jours un film d’animation
en 3 D intitulé The French democracy, à partir du
jeu vidéo The Movies. Mis en ligne le 22 novembre, il aurait
déjà été vu par plus d’un million
de personnes, à en croire la presse internationale qui s’enthousiasme
pour cette première expérience politique du genre.
“Les jeunes, dit Alex Chan, ont grandi avec ce mode de représentation
que sont les jeux vidéo. Les machinimas (contraction de machine
et animation), en reprenant un mode de communication qui leur est
familier, peuvent les atteindre différemment des médias
habituels... Ce qui apporte une tout autre crédibilité,
certes subjective, mais qui peut provenir de n’importe quel
citoyen”. Le film, qui est dédié “à
Zyed, Bouna et à toute la jeunesse en colère du monde”,
raconte le “trip bad boys” d’un jeune précaire,
d’un diplômé et d’un dealer, excédés
par leur situation sociale, les contrôles d’identité
et les violences policières, ainsi que par les politiciens
menteurs paradant à la télévision avec leur
lot de propos racistes sur le regroupement familial, la polygamie,
etc. Ces trois personnages très ethnicisés (la gamme
de choix offerts par le jeu n’incluant pas d’Arabes,
l’auteur a dû choisir le Noir le plus clair de teint
pour jouer “Momo le relou”), pianotent frénétiquement
sur leur clavier pour appeller à l’affrontement. “Sans
pitié”. “Un jour nous serons en mesure d’être
entendus !” plastronne un des personnages, filmé en
plan serré sur les yeux à la façon d’un
western de Sergio Leone.
“Un jeune lambda peut se faire entendre très loin
sans le cocktail Molotov ni le bulletin de vote”, conclut
Alex Chan. (Le Parisien, 21 décembre 2005). Un clin d’œil
goguenard à la campagne civique lancée par les “grands
frères”, Jamel Debbouze, Joey Starr et autres médiateurs
? Qui sait ? Il n’empêche. Leur appel à s’inscrire
sur les listes électorales a été entendu, à
Clichy et ailleurs. En cette fin d’année, les jeunes
se bousculent devant les bureaux d’inscription en mairie.
La conscientisation, dont parle le rappeur Joey Starr en buttant
sur le mot, passe aussi par là.
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