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Origine http://www.association-ozp.net/article.php3?id_article=3390
Prof. de maths et de physique le jour dans un établissement
classé ZEP à Roubaix, Marzouk Benayyad monte sur scène
le soir pour donner un spectacle où il se moque de lui-même,
des profs et des élèves. Mais qu’on ne s’y
trompe pas : comme il l’a dit face à Nicolas Sarkozy
le 30 novembre 2006 sur France 2, il prend très au sérieux
son rôle d’enseignant et il défend l’école
comme “un lieu sacré” où le respect est
dû, notamment à l’égard des professeurs
qui se retrouvent souvent en situation “d’amortisseurs
de la société”. Pour assurer sa mission, il
demande plus de moyens, et des “moyens humains”. Ses
élèves, entraperçus dans un reportage, l’apprécient
: “Ses cours sont plus animés. Il nous donne plus envie
de travailler que les autres profs”, affirment-ils.
13,1 % des nouveaux professeurs issus de l’IUFM de Créteil
en 2006
A sa manière, l’engagement de Marzouk Benayyad rejoint
celui de trois enseignants fille et fils d’immigrés
du sud de la France dont le portrait est brossé dans le documentaire
Les Nouveaux hussards de la République, de Marguerite Cros
et Benoît Califan, diffusé le 10 octobre sur France
5. Dans ce film, les sociologues Frédéric Charles
et Florence Legendre aident à comprendre comment ces enseignants
envisagent leur métier pour faire face aux nouveaux défis
de l’école, et notamment s’ils se sentent investis
d’une mission particulière en tant qu’enfants
d’immigrés. Les deux sociologues viennent de publier
une étude sur ces questions, soutenue par le syndicat Unsa-éducation.
C’est l’une des toutes premières du genre en
France. Jusqu’ici, on ne disposait guère que des chiffres
fournis par Jean-Louis Auduc, directeur-adjoint de l’Institut
universitaire de formation des maîtres (IUFM) de l’académie
de Créteil. D’après lui, on assiste depuis 2003
à une augmentation constante du nombre de stagiaires issus
de l’immigration - ou supposés tels - reçus
aux concours de recrutement des enseignants du primaire (Seine-Saint-Denis,
Val-de-Marne, Seine-et-Marne) : 153 en 2003, ils seraient 239 en
2006, soit 13,1 % des nouveaux effectifs. A partir d’un échantillon
d’un millier de futurs enseignants de l’IUFM de Créteil,
Frédéric Charles et Florence Legendre tracent une
perspective comparative avec leurs collègues “d’origine
française”.
Tout d’abord, ils rappellent que l’accès au
professorat dans le primaire et plus encore dans le secondaire profite
toujours davantage aux milieux sociaux aisés. Or, les enseignants
issus de l’immigration, bien qu’ils ne constituent pas
un groupe homogène, sont majoritairement originaires de milieux
populaires ayant peu accès au groupe professionnel de l’éducation
nationale. Cependant, ils ont bénéficié d’une
implication forte des parents dans leur scolarité, la réussite
étant synonyme d’ascension sociale, et d’activités
socio-éducatives (animateur de centre aéré,
d’association sportive ou culturelle, surveillant ou aide-éducateur)
qui les ont mis au contact du milieu enseignant, suscitant leur
nouvelle vocation professionnelle. Cette évolution est particulièrement
sensible chez les femmes, qui constituent plus de 80% des futurs
enseignants.
Entre “conformisme enseignant” et plus grande sensibilité
aux discriminations à l’école
Les auteurs de l’étude s’intéressent
aussi à la perception qu’ont les enseignants issus
des immigrations du modèle de l’école républicaine.
Il en ressort un “conformisme enseignant” et une adhésion
aux valeurs universalistes d’égalité “abstraite”
plus marquée encore : ils récusent les exceptions
au règlement scolaire, entendent maintenir la religion hors
de l’école, et surtout déclarent ne pas porter
d’attention spécifique aux élèves selon
les origines.
En revanche, ils manifestent une plus grande sensibilité
à la question des discriminations à l’école
et se prononcent pour une meilleure représentation de la
diversité culturelle dans l’institution scolaire. Ils
se montrent en particulier plus conscients des inégalités
dans le secondaire où les conditions d’exercice du
métier demeurent davantage soumises à la concurrence
avec le reste du corps enseignant. Après avoir relevé
que les enseignants issus des immigrations souhaitent en grande
majorité exercer leur métier en ZEP ou dans des quartiers
“moyens”, les auteurs s’interrogent dans leur
conclusion sur le risque d’enfermement dans des espaces professionnels
réservés, voire socialement ségrégués.
Ainsi, il y aurait déjà surreprésentation
en Seine-Saint-Denis. Or, selon les principes de l’égalité
républicaine, les nouveaux enseignants devraient pouvoir
enseigner partout sur le territoire national, y compris donc dans
les écoles des beaux quartiers. Ils n’y semblent pas
prêts, et doutent que le corps enseignant et les parents le
soient. Beaucoup témoignent d’expériences concrètes
confirmant la prégnance des préjugés, notamment
à l’égard de professeurs issus de l’immigration
qui enseignent des matières comme l’histoire, la géographie
ou le français. Et ils assument leur implication volontariste
auprès des milieux populaires dont ils sont proches, un peu
à l’instar des hussards noirs de la République,
ces enfants de paysans devenus instituteurs qui partirent alphabétiser
les campagnes au XIXème siècle.
Mogniss H. Abdallah, Agence Im’media
[11/12/2006]
“Les enseignants issus des immigrations, modalités
d’accès au groupe professionnel, représentations
du métier et de l’école », Frédéric
Charles et Florence Legendre, édition Sudel/Unsa-éducation,
2006
»Les nouveaux hussards de la République »,
documentaire 52mn - 2006, de Marguerite Cros et Benoît Califano.
Production : France 5 et Productions Point Doc.
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