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Origine : http://icietlabas.lautre.net/spip.php?article51&var_recherche=MognissH.Abdallah
Le 3 décembre 1983 à Paris, près de 100 000
personnes accordent un accueil triomphal à la Marche pour
l’égalité et contre le racisme, partie dans
une indifférence quasi-générale de Marseille
le 15 octobre. La jeunesse s’est déplacée en
masse. La classe politique aussi est là, gauche et droite
défilant bras dessus-dessous, tandis qu’un groupe de
marcheurs est reçu par le président Mitterrand à
l’Elysée. La France découvre alors que son métissage
ethnique et culturel représente un potentiel exceptionnel
et beaucoup y voient une revitalisation possible de son idéal
républicain : liberté, égalité, fraternité.
Le 3 décembre 1983 à Paris, près de 100 000
personnes accordent un accueil triomphal à la Marche pour
l’égalité et contre le racisme, partie dans
une indifférence quasi-générale de Marseille
le 15 octobre. L’objectif : "pousser un cri" contre
les crimes racistes et sécuritaires qui ont atteint un paroxysme
lors de "l’été meurtrier", symbolisé
par la mort du petit Toufk Ouanès, 9 ans, tué à
La Courneuve la veille du 14 juillet 1983, et alerter la France
entière sur la situation des jeunes et de leur famille dans
la banlieue de Lyon et d’ailleurs (confrontations violentes
et répétées avec la police, chômage,
conditions de logement indécentes, relégation culturelle,
etc...). La jeunesse s’est déplacée en masse.
La classe politique aussi est là, gauche et droite défilant
bras dessus-dessous, tandis qu’un groupe de marcheurs est
reçu par le président Mitterrand à l’Elysée.
Les médias en rajoutent sur le "coup de coeur pour les
Beurs". La France découvre alors que son métissage
ethnique et culturel représente un potentiel exceptionnel.
Beaucoup y voient une revitalisation possible de son idéal
républicain : liberté, égalité, fraternité,
inscrit sur les frontons des écoles publiques, et une réplique
cinglante aux sirènes du Front National qui, pour la première
fois, vient de gagner une élection municipale partielle à
Dreux.
"Black-blanc-beur", le label de la France qui gagne
Concrètement, les résidents étrangers obtiennent
la carte unique de dix ans, des centaines de jeunes vont accéder
professionnellement au travail social et des milliers d’associations
de jeunes essaiment à travers tout le pays. Ces associations
obtiennent des prérogatives nouvelles, dont le droit de se
constituer partie civile dans les affaires de crimes racistes, et
elles devraient être associées au développement
social des quartiers, présenté comme une "priorité
nationale". Sur le plan culturel, au cinéma et surtout
dans la musique, le cachet "black-blanc-beur"devient un
élément constitutif d’une nouvelle culture française
qui s’exporte bien sous le label "world music".
Précurseurs de l’euphorie ambiante, les joueurs de
tennis Tarek Benhabilès et surtout Yannick Noah émergent
comme des icônes de la France qui gagne. "Noah is beautifull",
s’extasiait le quotidien Libération sur sa "Une",
après sa victoire au printemps 1983 à Roland Garros.
La Marche, une référence obligée
Les jeunes issus de l’immigration et des quartiers, encouragés
par un sentiment de reconnaissance publique, s’engagent plus
avant dans l’action citoyenne avec l’espoir de pouvoir
changer leurs conditions de vie sur le terrain. Certains y donneront
un prolongement politique. Mais face aux dures réalités
sociales, qui tendent à s’aggraver, beaucoup déchantent
assez vite, et le mouvement associatif se déchire entre de
multiples courants. Les acteurs de 1983 et des marches suivantes
(Convergence 84, Troisième marche, ...), puis les générations
suivantes se demanderont même à quoi tout cela aura-t-il
bien servi ?
Avec les désillusions, la mémoire de la Marche s’estompe
dans les esprits, comme un rêve sans lendemain. De nouvelles
associations nationales, comme SOS Racisme ou France Plus, fortement
appuyées par les institutions, attirent l’attention
publique et se substituent progressivement aux associations directement
liées à la dynamique de la Marche.
Il n’en reste pas moins que la Marche demeure une référence
obligée dans l’histoire de la lutte contre les discriminations
dans ce pays. Elle fait figure de tournant, de moment fondateur
pour le passage du statut d’immigré étranger
à celui de citoyen. C’est pourquoi des milieux très
différents se réclament aujourd’hui de cette
initiative, comme acteurs ou comme héritiers, sans toujours
savoir vraiment de quoi ils parlent. Et depuis que la droite républicaine
s’intéresse de plus près aux "forces vives"
issues de l’immigration, la mémoire de la Marche semble
redevenir un enjeu de légitimation.
Un nécessaire remue-mémoire
Vingt ans après, "plutôt que de commémorer
le grand show médiatique du 3 décembre, ne faudrait-il
pas célébrer l’événement anonyme
du départ de la marche ?", s’interroge Ahmed Boubeker,
sociologue et acteur de l’épopée beur, le 14
octobre 2003 dans le quotidien Libération. Le lendemain,
une centaine de personnes s’est retrouvée sur le Vieux
port de Marseille pour lancer un nouveau départ : celui de
la réappropriation de la mémoire de la Marche. Il
y a là quelques anciens du groupe qui avait organisé
la première étape marseillaise autour de radio Gazelle
ou du Cidim (Centre d’information et de documentation sur
l’immigration et le Maghreb), Marilaure une marcheuse permanente,
des filles de l’Afma (Association des femmes maghrébines
en action) qui avaient organisé un forum-justice en hommage
à leurs frères tués... L’ambiance est
à la timidité, personne n’ose prendre la parole.
Marilaure rechigne sur le mode "je n’ai plus rien à
dire, tout a déjà été dit", puis
peu à peu se lance. Elle raconte ses souvenirs personnels,
l’émotion vécue, et finit en disant : "Voilà,
ma part d’expérience de la Marche qui me donne, je
pense, une légitimité pour en parler". Etrange
affirmation - où une actrice reconnue de la Marche trouve
le besoin de se justifier - qui en dit long sur les dégâts
causés par les multiples tentatives de récupération
partisane de la Marche, mais aussi sur les difficultés à
assumer une expérience personnelle transformée en
événement historique institutionnalisé. Elle
témoigne bien de ce processus par lequel les marcheurs, héros
d’un jour, seront dépassés par leur image publique.
A défaut de confiance en soi, la plupart des marcheurs se
désisteront de l’espace public.
Rien d’étonnant ensuite que les mémoires flanchent.
D’où l’importance de provoquer un remue-mémoire,
comme le dit Abdellali Hajjat, un étudiant lyonnais habitant
les Minguettes qui avait un an au moment de la Marche et qui vient
seulement d’en entendre parler il y a peu, presque incidemment.
Preuve s’il en est que les Minguettes ne constituent pas un
"lieu de mémoire" en soi, spontanémént.
Il faut ressusciter la mémoire, et la cultiver comme une
matière vivante, afin de la restituer aussi bien pour les
acteurs oublieux de leur propre histoire que pour la transmettre
aux nouvelles générations et à l’ensemble
de la société. De ce point de vue, la commémoration
à Marseille n’aura pas été vaine. Yasmina,
de l’Afma, par exemple, elle aussi réticente au départ,
se libère à l’écoute des souvenirs des
autres. "La mémoire me revient", dira-t-elle avant
de prendre le micro. L’envie de reparler de ses expériences
passées renaît ainsi. Encore faut-il lui donner des
suites, au-delà d’une commémoration ponctuelle.
Vers une réflexion distanciée sur l’histoire
de la Marche
La seule évocation du passé en termes de souvenirs
ne suffit sans doute pas. Il y a besoin, au regard de l’évolution
des vingt dernières années, de revenir sur la dynamique
de la Marche et de l’après-Marche pour réfléchir
sur les acquis et les limites de cette période. On peut en
effet s’étonner du peu de ressources documentaires
et de travaux approfondis et distanciés. C’est à
cet exercice de réflexion que se sont livrés Ahmed
Boubeker et Christian Delorme à Marseille le 16 octobre 2003,
ainsi que les militants des associations autonomes issues de l’immigration,
réunis le 14 novembre dans le cadre du Forum social européen
(FSE) de Saint-Denis pour parler de "mémoire des luttes"
et du refus des processus de dépossession de leur histoire
militante. A chaque fois, le public réclame plus d’informations
sur les faits et sur des questions comme la tension entre ouverture
interculturelle et repli communautaire, la place des femmes dans
le "mouvement beur", les expériences d’entrée
en politique, etc. Le modèle de réussite sociale réduit
à la seule émergence de nouvelles classes moyennes
issues de l’immigration est aussi âprement débattu.
Beaucoup ne se sentent nullement représentés par ces
élites tentées par le lobbying, aux relents paradoxalement
communautaires. En tout état de cause, d’autres initiatives
sont réclamées autour de la mémoire de la Marche,
pour y voir plus clair et pour pouvoir se réconcilier avec
soi-même, en vue de mieux se projeter dans l’avenir.
Mogniss H. Abdallah Agence Im’média
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